‹ Antimonies linguistiquesChapitre 28 sur 41 · LANGAGE ET PENSÉE. MOINS DE MOTS QL'E D^IDÉES? S · texte numérisé non relu

LANGAGE ET PENSÉE. MOINS DE MOTS QL'E D^IDÉES? S

Ce qui toutefois nous amène à nous exagérer la pauvreté de la nomenclature enfantine, ce n'est pas seulement que nous la comparons à celle de l'adulte ; car, dans ce cas, il nous sufRrait d'un peu de réflexion pour nous apercevoir que le vocabulaire de Tenfant, sans être parfait, — puisque le nôtre ne Test point, — suffit à ses besoins comme le nôtre aux nôtres : c'est aussi que nous interprétons à faux certains faits d'ailleurs bien observés, et que du peu de variété des articulations nous concluons à l'insuffisance du langage qu'elles constituent. Double paralogisme : nous pensons avec notre cerveau d'adultes la parole de l'enfant. Efforçons-nous pour la penser de nous refaire un cerveau d'enfant.

Et d'abord, un enfant, tout comme un homme fait, peut n'avoir qu'un mot pour deux idées différentes ; ce n'est point du tout à dire qu'il manque quelque chose à son lexique. Le Chinois qui dit ma pour a vendre » et ma aussi pour « acheter » ne confond nullement les deux verbes non plus que les deux idées : il les différencie par l'accent *, et, si l'accent ne les différenciait, il les distinguerait par le geste; sinon, le sens général de la phrase serait encore un critérium parfaitement suffisant. De même, l'enfant de 17 mois qui dit indifféremment bi pour qu'on habille et déshabille sa poupée -, possède réellement, et en dépit des apparences, les deux verbes « habiller » et « déshabiller » ; car il lui est impossible, à elle, et il n'est pas moins impossible à son entourage de se tromper sur le sens respectif des deux monosyllabes, l'un n'étant proféré que quand la poupée sera dévêtue, l'autre que lorsqu'elle aura ses habits sur elle. En faut-il davantage 3?

1. On sait déjà et Ton verra plus bas que les enfants surtout sont grands observateurs de raccent, qu'ils reproduisent avec une rare perfection. B. de L., XXIV, p. 22 : « Lorsque, assise sur sa chaise haute, elle veut descendre, elle dit « pa tè » pour « par terre », et la prononciation de chacune de ces syllabes est tout à fait différente de celle des syllabes correspondantes de « pâ té » dit pour « pâté ». Ici la nuance a été assez forte pour frapper l'observateur ; dans d'autres cas, il se peut qu'elle soit assez faible pour lui avoir échappé ; mais jamais elle ne fait défaut, et l'enfant la perçoit, à défaut de nous.

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