‹ Antimonies linguistiquesChapitre 29 sur 41 · Rev. de Ling., XXIV, p · texte numérisé non relu

Rev. de Ling., XXIV, p

3. Naturellement il n'en ira plus de même du jour où l'enfant éprouvera, par exemple, le besoin de constater que sa poupée est dévêtue ; mais ce jour-là il aura tôt fait de créer un mot ou une formule à cet effet. Nous ne la comprendrons pas d'abord, et ce ne sera pas notre faute ; mais ce ne sera pas non plus la sienne.

D'autre part, rinsuffisance de Tarticulation enfantine n'affecte que notre oreille habituée à la parole des adultes ; mais Tenfant ne s'y trompe pas et saisit dans sa propre parole une infinité d'inflexioAs qui sont perdues pour notre audition ^ « Certaines syllabes ou combinaisons de syllabes, écrit M. De ville 2, ont pour elle des significations très différentes : par exemple, moni correspond à la fois à « musique » et à « fini ». Le 606® jour, elle cesse à un moment de jouer, en disant moni. Pensant qu'elle en avait assez, je dis : « fini? » Au lieu de me répondre oui, comme elle fait d'habitude en pareil cas, elle me répète deux fois moni avec un air qui m'a tout de suite fait voir que je ne l'avais pas comprise, et presque aussitôt je m'aperçois qu'on entend une musique à laquelle je n'avais pas encore fait attention. Ayant dit alors à l'enfant « musique? » elle a répondu vi (oui). Semblable fait s'était produit plusieurs fois déjà pour d'autres mots. Ainsi seule l'idée qu'elle a en tête est éveillée par une forme employée cependant par elle dans plusieurs sens. Les mêmes syllabes constituent pour elle des mots aussi éloignés que le sont les idées qu'ils représentent sous une apparence identique. C'est, d'ailleurs, ce qui arrive dans les langues avec les homonymes 3. » Et ce qui est vrai du 20® mois, où la prononciation est déjà relativement distincte, l'est à plus forte raison de la période antérieure : on peut donc conjecturer avec vraisemblance que l'enfant tout petit entend sous le seul monosyllabe ta une infinité de mots différents qu'il a entendu prononcer et qu'il croit répéter ; ce qui revient à dire qu'il possède virtuellement tous ces mots, encore que par rapport à nous il soit comme ne les possédant pas parce qu'il est incapable de nous les faire entendre.

La preuve, c'est qu'à son tour il ne nous comprend plus quand nous croyons reproduire fidèlement sa parole. — « Elle dit ia-ia pour « Suzanne » (19® mois) et ia-io correspondant à « Suzon » ; mais, tandis qu'elle répond quand on l'appelle Suzanne ou

4 . On ne s'en étonnera pas si Ton vient à songer que les appareils enregistreurs de M. Tabbé Rousselot lui ont fait découvrir, dans P articulation d''un adulte, des consonnes que son interlocuteur ne saurait entendre et que lui-même n'a pas conscience d'avoir jamais entendues ni prononcées : Modifications phonétiques du Langage, p. 443.

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