‹ Antimonies linguistiquesChapitre 34 sur 41 · LANGAGE ET PENSÉE. — LANGAGE TRANSMIS ET LANGAGE APPRIS · texte numérisé non relu

LANGAGE ET PENSÉE. — LANGAGE TRANSMIS ET LANGAGE APPRIS

transmis, les agents physiques et psychiques qui travaillent sans trêve à la transformation des sons, des mots et des sens du vocabulaire transmis, laisseront la nomenclature apprise parfaitement à Fabri de leur atteinte. Lors donc que, parmi ces courants d'eau vive, sans cesse en mouvement, qui composent le parler populaire, il nous arrive de constater çà et là des flaques immobiles et stagnantes, il ne faut point nous hâter de crier à l'inconstance des lois, à rinsufïisante observation des faits, au caprice de l'usage, à l'arbitraire des grammaires *. mais simplement songer à la masse énorme de mots et de tournures du langage appris qui encombrent et recouvrent le patrimoine commun du langage transmis, se dire que des lois psychologiques toutes différentes, souvent même inverses, président nécessairement au processus mental, inverse ou au moins différent, duquel relève l'acquisition de l^n et de l'autre langage, cesser enfin d'envisager « comme un bloc » le langage en général, pure abstraction sans réalité extérieure, et y distinguer au minimum, — ce sont encore des abstractions, mais elles ont le mérite de répondre aux faits, — le langage qui a préexisté aux idées de celui qui ne leur a servi que de véhicule, celui qui vit en nous, avec nous et de notre vie, de celui que nous traînons comme un poids mort.

Or celui-ci, dans les langues civilisées qui nous entourent et dans les langues littéraires que nous étudions, constitue un fonds considérable et toujours grossissant, et le départ, encore une fois,

1. Je relègue en note une antinomie souvent débattue, à laquelle je projetais de consacrer un chapitre, mais qui me paraît suffisamment résolue par les considérations développées au texte. — Thèse : Si la science du langage est vraiment une science, elle doit aboutir à la constatation de lois fixes, constantes et invariables dans leurs efîets. — Antithèse : Usus, quem pênes arbilrium est et Jus et norma loquendl. — Synthèse : Les deux propositions sont vraies, respectivement, du langage transmis et du langage appris. — C'est là une doctrine sur laquelle, depuis mes premiers débuts, je n'ai point connu de variation, encore qu'il ait pu m'arriver, précisément pour la mieux faire entendre, de l'exposer sous des formes diverses : Analogie, p. 63 sq., où je tenais le même langage que sept ans plus tard M. Herbert Spencer (Nineteenth Century, janvier 1890, trad. dans Problèmes de Morale et de Sociologie, p. S); Revue critique, XXI, p. 221 sq., XXV, p. 184, XXVI, p. 336 ; Grammaire comparée de l'Anglais et de l'Allemand, p. i7-19, etc.; et j'ai peine dès lors à comprendre comment, à propos de ce dernier passage, un critique qui n'est point coutumier de légèreté {Revue de Linguistique, XXVII, p. 261 sq.) a pu parler de contradiction ou de semi-conversion.

n'en est possible que par voie d'abstraction, d'autant que, s'il pouvait être effectué, il devrait l'être pour chaque esprit en particulier ; car il est superflu de dire que nous ne pensons pas tous de même les mêmes mots. C'en est assez, je pense, pour reléguer dans un juste oubli les théories simplistes du langage dont se satisfaisait encore notre jeunesse, et pour faire entrevoir la longueur et la complexité de la tâche à laquelle il ne suffira pas que philosophes et linguistes travaillent isolément, si quelquesuns d'entre eux, comme Arsène Darmesteter, ne savent y appliquer tout à la fois la science du linguiste et la méditation du philosophe.

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