‹ Antimonies linguistiquesChapitre 35 sur 41 · V. — CONSCIENCE DE L'ACTE, INCONSCIENCE DU PROCÉDÉ · texte numérisé non relu

V. — CONSCIENCE DE L'ACTE, INCONSCIENCE DU PROCÉDÉ

Il est entendu désormais que le langage appris est le seul absolument conventionnel, que lé langage transmis, encore qu'il se compose, en fait, de signes conventionnels, n'apparaît point comme conventionnel à la conscience du sujet parlant, — soit parce qu'il préexiste déjà, par une hérédité vague mais indéniable, à l'état de moule général des idées, dans le cerveau du nouveauné, — soit parce que l'enfant le reçoit, en même temps que les idées ou même souvent bien avant elles, et que dès lors ce langage lui semble ne faire qu'un avec les idées, en être l'expression nécessaire et la seule possible, bref, être la pensée même.

Il est entendu, d'autre part, que ce langage, tel que nous l'acquérons, bien loin d'être adéquat à la pensée, comporte, dans une phase déterminée de l'acquisition, moins de mots que de représentations, et, dans une autre phase, plus de mots que d'idées; que ces deux phases, au surplus, s'entrelacent, se confondent et durent toute la vie, car la période d'acquisition du langage ne se limite pas à Tenfance et chaque jour nous entendons ou nous créons quelque forme nouvelle; qu'ainsi, de la vie à la mort, il y a en nous équilibre instable du langage et de la pensée, équilibre qui tend à s'établir et qui, l'instant d'après, est rompu par l'afflux nouveau soit d'un mot soit d'une idée. Sous un mot en I excès, l'esprit travaille à placer une idée; à une idée qui manque K d'expression, il s'efforce à superposer un mot : le chaos intellectuel que nous avons essayé de démêler dans la cervelle de l'enfant subsiste, à un bien moindre degré, mais subsiste dans celle de l'homme fait. Seulement — et c'est là le nœud de la question — l'homme fait ne s'en doute non plus que l'enfant lui-même.

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Pour tout être qui pense et qui parle, de tout âge, de toute condition et de tout degré d'intelligence, en tant qu'il s'exprime en langage transmis, le langage se confond absolument avec la pensée.

Et cette illusion immanente, qui constitue l'antinomie essentielle du langage, celle qu'on pourrait nommer l'antinomie psychologique, se formulera brièvement en ces termes ; Le langage / est le produit de l'activité inconsciente d'un sujet conscient.

Rien n'est plus aisé à méconnaître que cette vérité pourtant si simple : comme le langage est l'acte conscient par excellence, celui par lequel l'homme pose et affirme sa conscience, on est naturellement tenté de transporter au procédé les conditions de l'acte lui-même, et l'on raisonne sur les faits du langage comme s'ils étiaient, eux aussi, l'œuvre d'une intelligence réfléchie s'appliquant à une finalité déterminée ; et, — pour ne point parler des ouvrages de grammaire élémentaire ou supérieure écrits à l'usage de nos élèves et tous plus ou moins rédigés de manière à impliquer et leur inculquer cette fausse notion, — il n'est pas rare de rencontrer çà et là, dans tel livre d'ailleurs excellent, telle phrase malheureuse qui, par insinuation, négligence de style ou prétérition, imprimera à un jeune esprit la trace peut-être indélébile d'une erreur destinée à retentir sur toute sa conception du langage et à la fausser pour toujours ^

C'est cette erreur qu'il faut donc pourchasser, en poursuivant les conséquences de notre proposition fondamentale, à travers tous les domaines de la linguistique, depuis celui où l'on est le moins tenté de commettre l'une et de contester l'autre, jusqu'à l'ordre de phénomènes qui au premier abord semble ne pouvoir relever que d'un effort conscient du sujet parlant. Peut-être cette gradation dans le choix des exemples rendra-t-elle sensibles la cohésion de toutes les parties du langage et l'identité radicale du procédé du verbe humain dans l'infinie variété de ses applications.

1. Je n'en veux donner qu'un exemple, moins pour^ critiquer les grammairiens que pour éclaircir ma pensée. Quoi de plus fréquent qu'une formule de ce genre : cette forme a été changée parce qu'e//e se serait confondue avec telle autre forme de sens différent »? Et quoi de plus faux? Comment le sujet parlant, qui n'a pas la moindre conscience des confusions réellement existantes dans son langage, — voir plus haut, p. 54 et note, la judicieuse remarque de M. Deville sur les homonymes, — pourrait-il prévoir une confusion possible qui appartient à la catégorie des futurs conditionnels ?

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