‹ Antimonies linguistiquesChapitre 36 sur 41 · II. — Hbkbt. — Antinomies · texte numérisé non relu

II. — Hbkbt. — Antinomies

A. Faits de phonétique.

1 . Lorsqu'un enfant qui n'articule pas encore les r vous dit i ma môdu (o long, mais ouvert) pour <( il m'a mordu », personne à coup sûr n'imaginera pas qu'il ait eu l'intention délibérée d'allonger Yo en compensation de la perte de Vr qu'il fait disparaître, ce qui, ainsi énoncé, est un pur non-sens. Il est clair, au surplus, que le sujet n'a aucune notion distincte de cet r et n'a jamais perçu le mot mordu que comme un ensemble. Or, dans cet ensemble, son oreille a discerné en gros deux temps et demi, ainsi décomposés : mor= i 1/2; du = i ; et c'est cela qu'il imite i, comme il imiterait le jappement du petit chien qui s'est jeté sur lui. Il faut donc que, dans sa reproduction, mor fasse un temps et demi, soit que Vr sonne ou non, et, comme en fait IV ne peut sonner, au moins de façon perceptible à notre oreille, c'est l'o qui se prolonge ou semble se prolonger d'un demi-temps : en quoi faisant, l'enfant croit parler exactement de même que l'adulte dh qui il a appris le mot mordu, — Les phénomènes dits d' « allongement compensatoire » sont d'ordre absolument inconscient et mécanique.

2. Lorsque le Latin, qui dit nâvâlis par un Z, dit au contraire mîlitâris par un r, parce que ce mot contient déjà un l dans une syllabe précédente, ce n'est point du tout que le sujet parlant ait jamais eu l'intention d'éviter l'effort soi-disant pénible ou encore moins l'effet soi-disant désagréable de la répétition d'une même consonne à deux syllabes de distance, fait qui se produit fréquemment dans toutes les langues du monde et ne choque en ai:icune façon l'oreille. C'est tout uniment que le premier des Latins, — disons même « des enfants latins », car c'est à l'enfance que ces accidents le plus souvent arrivent, — à qui « la langue a fourché » dans ce mot ou tout autre pareil, ayant prononcé un premier Z, se trouvait avoir momentanément fatigué le faisceau nerveux dont le concours était nécessaire à la production de cette consonne : comme au surplus il ne pouvait songer im instant à la possibilité d'en émettre une autre, il a bien cru émettre un Z, autrement il se serait repris, mais en fait il est venu un r, et, comme il ne s'est pas trouvé seul dans ce cas, l'altération a tendu à se répandre 2;

1. Sur la précision avec laquelle l'enfant saisit et reproduit la mesure et la mélodie du discours, voir plus bas la note sous le n^ 3.

2. Voir : Rousselot, Modifications phonétiques^ conclusion; Grammont, Etude sur la Dissimilaiion, conclusion. — Ce cas est précisément un de

CONSCIENCE DE l'aCTE, INCONSCIENCE DU PROCÉDÉ 67

puis ceux qui étaient ou auraient été exempts de cette paralysie momentanée, ayant entendu un r dans ce mot et similaires, ont répété un r par imitation inconsciente, et ainsi s'est fixé le suffixe 'âris. — Bref, les phénomènes dits « de dissimilation » sont d'ordre absolument inconscient et mécanique.

3. Si, suivant les théories nouvelles et si ingénieuses sur l'accentuation primitive indo-européenne *, une finale qui était tout d'abord -oiso avec accent aigu sur la pénultième et grave sur la dernière, soit donc ton descendant, est devenue, après chute de Vo final, -oîs avec ton allongé et descendant sur la syllabe qui demeurait, ce n'est point que le sujet parlant, non plus que l'enfant dans notre premier exemple, ait éprouvé le besoin de compenser la perte de la syllabe finale, ou d'en reporter l'accent sur la précédente. C'est précisément, au contraire, que le sujet parlant n'avait aucune conscience du fait qu'il était sur le point de cesser de prononcer l'o final, et que, croyant conserver fidèlement les paroles de sa cantilène, il en conservait du moins fidèlement la mélopée, qu'il appliquait sur les paroles modifiées à son insu 2. — Ainsi les faits d'accentuation, pour lesquels, malgré leur carac-

ceux où M. Grammont se refuse à reconnaître une action dissimilative ; mais ce n'est point ici tel cas particulier qu'on met en cause : il s'agit de la dissimilation en elle-même et du caractère évidemment inconscient de ce lapsus linguae.

1. Voir surtout Streitberg, zur Entstehung der Dehnstufe,paLSsim..

2. On sait que le ton et la cadence du langage sont reproduits avec une fidélité merveilleuse, même par l'enfant encore incapable d'articuler les syllabes qui en sont affectées. « Quand elle est en train de faire quelque chose qu'on ne veut pas qu'elle fasse, il lui a été dit parfois : a attends, attends w. Elle répète atata (389° jour}, en reproduisant bien l'intonation usitée, et emploie elle-même cette expression pour se faire, par exemple , courir après. >) (G. Deville, Revue de Ling,, XXIV, p. 11.) « Elle a entendu les petites filles sautant à la corde tournée par d'autres, dire avant de se lancer « à la une, à la deux, à la trois )> ; depuis, il lui arrive de dire, en tournant ou non un bout de fil, a la um, a da deu, et aussitôt après elle saute (629® jour). Elle reproduit parfaitement l'intonation avec laquelle ces mots ont été prononcés devant elle ; pour a la um, notamment, elle a ce mouvement qui forme un double menton et que l'on fait en cherchant à imiter la voix de basse » (l'énergique descente du larynx coïncidant avec l'avancée des lèvres). « Du reste, d'une manière générale, elle n'a pas le parler monotone, et l'intonation interrogative en particulier, est très marquée dans les expressions qui la comportent, telles que atatû « entends-tu? a (621« jour). ». (Ib., p. 129.)

tère strictement phonétique, on est si porté à admettre une explication psychologique, Tintention d'insister sur une syllabe déterminée et considérée comme importante, sont, à les bien prendre, d'ordre absolument inconscient et mécanique.

4. Elevons-nous encore d'un degré de plus dans l'échelle des phénomènes : le suivant a toutes les apparences d'un changement conscient et voulu; il n'en est rien pourtant, et c'est le délicat observateur lui-même qui nous enseignera à le réduire à sa juste valeur. Quand M. P. Passy * distingue dans sa prononciation une meule de moulin [eu ouvert) et une meule de foin {eu fermé), ce n'est point du tout parce qu'il a visé intentionnellement ni même à son insu trouvé quelque avantage à établir dans sa prononciation une distinction tout artificielle, perdue d'ailleurs pour toute autre oreille que la sienne : c'est que son père prononce meule, et sa mère meule 2, et qu'apparemment il a pour la première fois appris de son père le nom d'une meule à moudre et de sa mère celui d'un tas de blé. Imitation automatique dans l'un et l'autre cas, mais aboutissant en dernière analyse à enrichir le vocabulaire et à rendre dès lors plus étroite l'adaptation de la langue à l'idée : en sorte que, si le hasard voulait que cette prononciation individuelle fît souche et que la distinction fût un jour consacrée par notre Dictionnaire, on ne manquerait pas de faire honneur à la réflexion, au besoin de clarté, à l'intelligence consciente en un mot, d'une variation phonétique et d'une différenciation sémantique qui, à l'instar de tous les phénomènes de cet ordre, ne relèvent que de mécanisme et n'ont d'autre théâtre que le moi inconscient.

B. Ce dernier cas nous fournit une transition toute simple aux faits de sémantique proprement dits, à tout ce qui rentre dans la catégorie déjà définie de la (( vie des mots ^ », où il est parfois si malaisé de se défendre de chercher la manifestation d'une activité consciente. Rien pourtant ne serait plus éloigné de la vérité : on l'a vu, on va le voir encore; je procède, comme plus haut, par gradation.

5. Le premier Français qui a dit « une courtepointe », au lieu de coulte pointe = cûlcita pûncta^ n'y a sûrement pas vu un

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