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CONSaENCE DE l'aCTE, INCONSCIENCE DU PROCÉDÉ 69

avantage de clarté ou d'élégance, puisque au contraire il s'exposait à n'être pas compris ou à ce qu'on se gaussât de lui : pour qu'il ait commis ce qui alors était une faute grossière, il faut de nécessité, ou qu'il ait mal entendu le mot lorsqu'on le lui a enseigné, ou que la langue lui ait fourché en le répétant * ; les gens qui ne connaissaient pas encore le mot et le lui ont entendu dire Tout appris de lui sous cette nouvelle forme ; et, comme le mot courte existait par ailleurs dans la langue, une association d'idées, d'autant plus vague et inconsciente au surplus que, pour si peu qu'on la serre de près, elle aboutit à un simple non-sens, a de proche en proche propagé le barbarisme, aujourd'hui légitimé par l'usage. — Les faits dits d' « étymologie populaire » sont d'ordre inconscient et mécanique.

6. Le premier Français qui a dit « l'Ascension » tout court pour V Ascension de N, S, J, C, n'a point visé à une brièveté dont il n'a pu même concevoir l'idée qu'après qu'elle a été réalisée; mais apparemment on venait de parler de la Passion de N. S, J, C, ou même de la Passion tout court, — car ici le doute est bien moins possible, — ou de tout autre fait enfin qui évoquait irrésistiblement l'idée de N. S. J. G. : en sorte que, ni le sujet parlant n'a même songé à la nécessité de répéter ce nom, ni les auditeurs n'ont hésité à le suppléer, sans seulement s'apercevoir qu'il ne l'eût pas prononcé ; et le fait s'est reproduit assez fréquemment pour que le déterminant tombât de lui-même, alors que l'on croyait encore, de part ou d'autre, soit l'exprimer, soit le percevoir. — Les faits de restriction de sens sont d'ordre inconscient et mécanique.

7. Le premier Français qui abusivement a nommé « cahier » {cayérn = quatérnio) un assemblage de feuilles de papier pliées en deux ou en huit ou en seize, n'a nullement pensé à la nécessité de doter le langage d'une expression générale pour désigner un

\, Le dilemme a trois branches, et la troisième, il est vrai, s'épanouit dans le moi conscient : il se pourrait que le sujet parlant connût très bien le mot et l'altérât volontairement par facétie ou calembour ; le cas n'est pas rare dans les milieux « spirituels », où Ton prononce à dessein sesque pour sexe ou démacrotie pour démocratie. Mais combien y a-t-il de ces corruptions intentionnelles qui entrent et s'implantent dans la langue réelle ? Presque pas, et la raison en est manifeste : le sel de la plaisanterie exige que la vraie forme reste constamment présente à l'esprit du sujet parlant et de l'auditeur, et dans ces conditions la fausse forme ne peut la supplanter.

assemblage quelconque de feuilles de papier, ni même à la nécessité momentanée où il se trouvait de désigner un tel assemblage par un mot qui risquait de n'être pas compris ou de provoquer la surprise ; mais, étant habitué à nommer « cahier » un assemblage plié en quatre, il a oublié que celui qu'il désignait ne Tétait point ou que le terme qu'il employait signifiait « plié en quatre », et de cet oubli — quoi de moins conscient qu'un oubli? — est sortie par imitation une signification nouvelle qui a complètement effacé l'ancienne aux yeux de tout Français non étymologiste. — Les faits d'extension de sens sont d'ordre inconscient et mécanique.

8. Le premier Français qui a dit constamment mais au lieu de ains *, ainsi qu'aujourd'hui nous faisons tous, ce n'est pas qu'il ait pu découvrir une supériorité quelconque du premier monosyllabe sur le second ; car on s'ingénierait vainement à la trouver, et encore n'aurait-elle été trouvée qu'après coup. Non : bien avant cet initiateur, on avait dit mais dans le sens adversatif, depuis Virgile qui avait écrit non equidem invideo^ miror maffis. Or, comme mais et ams, répondant à la même idée, ne faisaient mentalement qu'un seul et même mot, comme d'autre part le sujet parlant en question avait sans doute, par hasard et depuis son enfance, entendu mais plus souvent que ains^ sa mémoire, à son insu, s'est déchargée d'un poids mort ^, et l'équilibre entre les mots et les idées s'est réjtabli au détriment de ains qui a disparu. — Les faits de désuétude sont d'ordre inconscient et mécanique.

C. Passons à des relations d'un autre ordre, et voyons par quelques exemples comment s'élabore et se constitue la grammaire d'une langue.

9. La petite fille (six à sept ans) qui me disait un jour « Nous étions arrivées à l'école en retôt » n'avait pas la moindre intention de créer un mot, ni le moindre soupçon qu'elle en créât un en effet, qui eût pu vivre si le hasard lui avait prêté vie : elle me

\ . Pour plus de simplicité, je substitue ici cet exemple à celui de ive et jument cité plus haut: mais il va sans dire que tous les faits similaires rentrent sous le même chef d'explication.

2. Il faut que le lecteur excuse la naïveté de ces pléonasmes : comment oublierait-on quelque chose, sinon à son insu? Mais Terreur est si tenace qu'on ne saurait lui ménager les coups.

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disait cela tout naturellement, comme une chose qui allait de soi, et je l'aurais fort étonnée en la reprenant, ce dont je me gardai comme bien on pense. Soit qu'elle n'eût jamais entendu les expressions « trop tôt » ou « de trop bonne heure », soit plutôt qu'elle les eût entendues sans y faire attention, ou qu'enfin elle les eût retenues et momentanément oubliées, — peu importe, — il est très sûr qu'en l'instant où elle parlait elle croyait posséder une expression parfaitement adéquate à sa pensée; bien mieux, elle la possédait, puisqu'elle s'était fait comprendre. Elle connaissait tard^ en retard et tôt, en sorte que *eu retôt a spontanément jailli de ses lèvres. Ne dites pas que son opération a été consciente du moins en ce sens qu'elle a dû construire mentalement la formule d'analogie proportionnelle « * retôt : tôt= retard : tard, » Sans doute, elle l'a construite; mais elle ne s'en doute pas et ne s'en est pas doutée : tout cela s'est passé au fond de son inconscient, et elle a dit « retôt » comme elle aurait répété un mot qu'on lui aurait réellement appris. Une autre enfant qui m'avait dit « quand je suirai grande », interrogée sur le champ « pourquoi as-tu dit suirai^ mignonne? », ne put jamais répondre « parce qu'on dit marigerai^ chantei^ai », etc. ^ : en d'autres termes, elle n'avait pas pensé à ces mots dans le moment ; mais, comme elle pensait ces mêmes mots d'une façon constante, comme ils étaient un des modes de son esprit, il ne se pouvait pas que son esprit n'en pensât point d'autres jetés dans le même moule. Maintenant il va de soi que ces deux créations individuelles sont de simples monstres, parce que la langue ne les a point légitimées, ce qui ne veut pas dire qu'elle ne puisse les adopter quelque jour; mais, entre ces monstres mort-nés et ceux qu'elle a fait siens, il n'y a d'autre différence que le hasard d'une propagation par voie d'imitation ; et, puisque l'imitation, elle aussi, est purement instinctive, — les faits d'analogie dérivative sont d'ordre inconscient et mécanique.

10. L'homme de demi-instruction et de grand sens qui me parle et vient de me dire « yajète un bœuf », c'est qu'il l'a entendu dire à d'autres : voilà la part faite à l'imitation irréfléchie. Mais le premier qui a dit « j'ajète » sans imiter personne

1. Malgré la limpidité du rapport « suirai : sui(s) = mangerai : mange ». Ces sortes de formules sont excellentes à titre de schème général du travail de la pensée, mais tout à fait erronées si l'on y voit une reproduction littérale de ce travail lui-môme. La grammaire, en chacun de nous, est latente.

n'a pas pu davantage trouver profit ni beauté réfléchie à prononcer j pour ch et à rompre ainsi la corrélation qu'il devait-vaguement percevoir entre f achète et nous achetons. Au contraire, c'est à cette corrélation même qu'il a obéi, mais croisée et troublée dans son esprit par quelque autre de même nature, et sans d'ailleurs qu'il eût le moindre soupçon du travail qui s'opérait en lui : il venait, je suppose, de dire ou d'entendre « je jette », ou « nous jetons », ou tous deux, ou enfin ces mots, sans avoir été proférés ou entendus récemment, figuraient en permanence parmi les modes de sa pensée; or, toujours sans que nous nous en doutions, dans nous jetons et nous achetons la prononciation des consonnes est exactement la même, c'est-à-dire que le j du premier vaut un cA *, et il n'en fallait pas plus pour que la consonne de je jette s'introduisît par similitude dans j'achète '-.La formule de cette analogie ou de toute autre serait aisée à construire. Celle-ci n'a donné qu'une forme encore inconnue à la langue officielle et polie, bien que largement répandue dans les milieux illettrés ; mais tout le monde dit « vous courez », et le premier qui a dit « vous courez » au lieu de « vous keurtes » n'a pas fait une moindre ni xme autre erreur que le premier qui a dit « j'ajète ». Faut-il répéter qu'il ne l'a pas faite exprès ? Ce n'est pas exprès qu'on fait un barbarisme, sinon par plaisanterie, et une plaisanterie isolée ne va jamais loin, c'est une fusée qu'on tire et qui s'éteint. Aucun avantage non plus ne recommandait la forme nouvelle, et, y en eût-il un, encore une fois, cet avantage ne pouvait être perçu qu'après qu'elle aurait été créée. D'où sort-^elle donc? Toujours du même fond d'inconscience. Le sujet parlant avait dans l'esprit une phrase à corrélation telle que « vous couriez, vous sautiez », et, comme « vous sautiez » appelait irrésistiblement au présent « vous sautez », la quatrième proportionnelle « vous courez » est venue toute seule se ranger sous la

1. Sans que nous nous en doutions; car on étonne toujours les personnes qui ne sont pas linguistes en leur faisant cette révéla4;ion si simple qu'elles ne parlent pas comme elles croient parler, qu'elles prononcent, par exemple, un z dans passe-de bout ou un p dans obsèques. Tant il est vrai que tout est inconscience, non dans l'acte, mais dans le procédé de la parole !

2. Je ne donne pas l'explication pour assurée : elle est de M. Meillet (Bull. Soc. Ling.y VIII, p. lxxxvi), et je la crois juste ; mais ce qui importe ici, c'est bien moins le détail d'une explication quelconque que le principe de l'explication en général.

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