Voir plus haut, chap. II, § v
4. Sur l'inanité du concept de la racine, voir supra p. <3 et 42,
12. Une fois la langue ainsi entrée en possession de formes non redoublées et de formes redoublées de la même racine, avec sens plus ou moins fortement nuancé, soit par exemple * wert-ti et * we-wort-e (il tourne en cet instant, il tourne habituellement, il a tourné), le premier qui employa exclusivement *weworie dans le sens du passé en réservant exclusivement *wertti pour le présent *, n'a nullement fait acte de sélection réfléchie ou simplement consciente, ni surtout -songé à construire l'équation rêvée par les glottogonistes d'antan entre le fait de « redoubler la racine » et l'intention de « signifier le passé ». Voit-on ce pâtre indo-européen raisonnant et subtilisant sa langue comme le pourrait faire un grammairien de profession, peseur juré de syllabes? 11 n'y regardait pas de si près : il avait à sa disposition *wertti et *weworte^ l'un représentant plutôt le présent momentané (anglais he is turning)^ l'autre, à raison même de ce qu'on vient de voir de ses origines, plus usité au sens de présent dura tif ou d'habitude [he turns) ; de la constatation de l'habitude d'un acte à la constatation du fait que cet acte a été accompli, il n'y a qu'une nuance, et il a suffi mais fallu qu'à un moment donné cette légère nuance échappât à un sujet parlant 2, pour qu'il commît la faute d'employer * weworte au sens du passé. Cette faute se propagea par imitation, et l'incontestable avantage de posséder deux formes spéciales et distinctes pour « il tourne » et « il a tourné » ne la fixa qu'après coup. — Les faits si délicats dits d'« adaptation ou ou de différenciation grammaticale » sont d'ordre inconscient et mécanique.
D. Élevons-nous enfin jusqu'aux hauteurs de la syntaxe, la seule partie de la grammaire que les lettrés ne fassent pas profession de dédaigner, parce qu'en effet elle confine au style et que leur goût raffiné de logique ou d'esthétique trouve à s'y satisfaire. On va voir pourtant qu'esthétique et logique sont également hors de cause à l'origine des combinaisons de mots et de phrases, soit que l'usage les ait consacrées, soit à plus forte raison qu'il tarde à les adopter.