‹ Antimonies linguistiquesChapitre 5 sur 41 · III. — LA VIE DU LANGAGE · texte numérisé non relu

III. — LA VIE DU LANGAGE

J'ai parlé de « langage » et je viens de parler de « vie », mais en telle manière, on le voit, que les deux termes s'excluent absolument; car, si le langage n'est pas, à plus forte raison n'est-il pas vivant : il n'y a de vivant que les gens qui parlent. Cependant la métaphore de la « vie du langage » est encore reçue dans bien des milieux, et le temps n'est pas loin où l'on y voyait plus et mieux qu'une métaphore. Rien ne serait plus puéril que de partir en guerre contre une figure de rhétorique, et, en vérité, « la vie du langage » est une association de mots aussi légitime et non moins élégante que « l'oreille de la Chambre » ou « le char de l'Etat ». Tout ce qu'il faut lui demander, c'est de demeurer inofïensive, en ne se faisant pas davantage prendre à la lettre. C'est affaire à une bonne définition*.

i . La radicale impuissance de la métaphore et le perpétuel danger qu'elle apprête aux idées claires n'ont peut-être jamais été mieux exprimés que par cette boutade de G. Eliot (The Mill on the Floss, I, p. 190 Tauchn.) : « It was doubtless an ingénions idea to call the camel the ship of the désert, but it would hardly lead one far in training that useful beast. » Voir tout le passage.

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Dire que le langage évolue, c'est dire que les générations diverses d'individus parlant un langage donné sont sujettes, par les raisons déduites plus haut, à parler en réalité chacune un idiome particulier, plus ou moins différent suivant la distance à laquelle on les envisage; c'est dire, par exemple, que Rabelais se serait difficilement fait comprendre de Robert le Pieux, et que la Sorbonne d'aujourd'hui ne l'entendrait guère mieux. Dire que le langage vit, c'est exprimer exactement la même idée, avec une nuance de concision précieuse, séduisante peut-être, en tout cas équivoque. Ce qui évolue n'est pas nécessairement doué de vie, tant s'en faut, puisque la vie n'est qu'un accident de l'évolution totale : la terre a bien changé, depuis qu'elle s'est échappée d'un crachement de la nébuleuse primitive, et nul n'a jamais pu parler que poétiquement de la « vie de la terre », au moins jusqu'au jour où quelque parasite vivant a commencé d'entamer sa vieille écorce refroidie. Encore la terre a-t-elle sur le langage l'incontestable avantage d'exister, d'être une planète constatée dans l'espace et un nécessaire support à nos pieds, tandis que le langage n'est rien sans nous, rien en dehors de nous, rien en soi qu'une idée abstraite, et un terme commode pour désigner une synthèse de phénomènes. Douer de vie cette entité, c'est déjà énorme ;

I mais, sous prétexte qu'on l'a douée de vie, vouloir y retrouver les

caractères essentiels et distinctifsdela vie, la naissance, la crois-

C sance, l'assimilation, la mort, ce qui enfin constitue un organisme vivant, c'est simplement parer des grâces du style la sécheresse de la constatation scientifique ; sinon, c'est ne rien comprendre à cette constatation même.

Une langue ne naît pas, ou du moins n'en avons-nous jamais vu naître. Si nous ignorons par quel lent travail l'anthropopithèque est parvenu à dégager la faculté de la parole, nous en entrevoyons assez, cependant, pour gager à coup sûr que cette gestation ne relève pas des lois de l'embryogénie. Quant aux langues qui tombent sous le coup de notre observation, il n'en est pas une qui soit née : l'enfant est un être distinct de ses parents, tandis qu'une langue dite fille n'est autre que la langue dite mère parvenue à quelques degrés plus bas dans l'échelle du temps. Le créole de la Réunion est du français du grand siècle, le français du latin rustique, le latin de l'indo-européen émigré en Italie, chacun avec les transformations et les déformations que leur ont imposées des séries plus ou moins longues de sujets parlants, eux-mêmes plus ou moins fidèles à la tradition de leurs

pères. Le latin nous paraît mort, tout uniment parce que nous ne serions plus compris de Cicéron si nous lui parlions français ; mais il eût compris Quintilien, et Quintilien Lactance, et Lactance Grégoire de Tours, et Grégoire le scribe inconnu qui transcrivit à notre usage le texte du serment de Strasbourg. Où donc finit le latin? où commence le français ? et qui peut parler, autrement que par figure, de « la naissance du français » ?

Une langue ne croît pas. Les mots nouveaux dont s'enrichit incessamment son vocabulaire ne doivent le jour qu'à Tinitiative individuelle d'im ou plusieurs sujets parlants, à un procédé intellectuel infiniment moins conscient, sans doute, qu'on n'est dans l'usage de le représenter ^ , mais qui en tout cas n'a rien de commun avec les lois organiques et fatales de la germination et de la croissance. Personne, que je sache, n'a encore dit t un chemin bicyclable » ; pourtant, si le besoin s'en faisait sentir, il se pourrait qu'on en vînt à le dire ; il se pourrait même qu'un jour l'Académie enregistrât dans son dictionnaire cette précieuse acquisition. Or, le mot une fois prononcé ou écrit, il ne faudrait pas être grand clerc pour y reconnaître aussitôt la création peu laborieuse d'un professionnel ou d'un amateur, qui, pensant au rapport de carrosse et carrossable^ et voulant le transporter à son engin, aurait modelé de même *bicyclable sur bicycle. Personne, je pense, ne s'aviserait, à l'instar de Schlegel, de rêver que *bicyclable fût l'épanouissement de bicycle comme la fleur l'est de la plante -. C'est pourtant de ces conceptions de visionnaire que la science du langage est sortie. Oui, grâce à Dieu, elle en est sortie, dans tous les sens.

Le propre de l'être vivant, c'est de s'assimiler certaines matières étrangères à sa substance et d'éliminer les rebuts du travail d'assimilation. Il est superflu de faire observer que cette dernière fonction n'a point d'équivalent dans le langage. Quant à la première, on constatera sans inconvénient que le français, par exemple, s'est assimilé un certain nombre de mots anglais.

\ . Ce point sera repris au chapitre III, § v.

2. Schlegel s'était suggéré cette belle image au sujet des langues anciennes et soi-disant primitives. Il est probable que lui-même l'eût trouvée grotesque, appliquée aux langages contemporains. Comme si les procédés de Fesprit humain étaient affaire de chronologie ! ou comme si une langue n'était pas toujours contemporaine du cerveau qui la pense! Voir plus bas ; une langue n^a point d'âge.

Qu'est-ce à dire? Dans la réalité des faits, il s'est passé de deux choses Tune : ou bien un objet inventé en Angleterre [selfacting) a été importé et imité en France, et son nom a tout naturellement voyagé avec lui; ou un Français qui savait l'anglais, parlant à un autre qui en avait au moins quelques notions, a employé un mot anglais [spleen, humour^ snob) pour rendre une nuance d'idée que leur propre langue n'exprimait pas avec la même précision, après quoi le mot a été répété, colporté, vulgarisé par la littérature, jusqu'à être à peu près compris de tout homme d'éducation moyenne. Rien de plus concevable dans l'un et l'autre cas, mais rien qui ressemble moins à l'exercice d'une fonction organique d'assimilation.

Une langue ne meurt pas. Il se peut qu'elle sorte de la mémoire des hommes : le perroquet des Atures, seul survivant de sa tribu, a emporté avec lui le secret des dernières syllabesde son idiome, et les descendants des Gaulois parlent français; cela revient à dire qu'ils ont appris le latin, puis désappris le gaulois. Il se peut qu'elle se transforme : alors elle subsiste, puisqu'elle n'a fait que changer insensiblement de siècle en siècle ; le latin n'est pas mort, puisqu'il y a encore des sujets qui parlent portugais, espagnol, français, italien, rhète ou roumain. Plus exactement, si on le préfère, pour rester conséquent avec le point de vue objectif où nous nous sommes placés dès le début, il meurt une langue chaque fois qu'il meurt un sujet parlant, il en naît une à chaque fois qu'un enfant commence à parler ; mais cette constatation, — à savoir, que nous sommes tous mortels, — ne jette aucun jour sur ce qu'il faut entendre par le lieu commun de la vie du langage.

Une langue n'a donc point d'âge^ et de fait elle est éternellement jeune, étant repensée et créée à nouveau par chaque nouveau sujet qui la parle. S'il est absurde de supposer et impossible de concevoir un moment où le latin soit mort et le français soit né, il ne Test pas moins de se représenter, par exemple, le latin du iv® siècle comme une langue épuisée, vidée de sève, ou simplement « vieillie », par rapport au latin de Cicéron ou d'Ennius. A pousser à bout la double métaphore, il s'ensuivrait cette conséquence paradoxale, qu'une langue commencerait à engendrer le jour où elle tomberait en décrépitude. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le français de VEulalie est postérieur de cinq siècles au latin de Commodien, et celui-ci

d autant au latin de Virgile; cela, et rien de plus; car, de supposer que Fun ou l'autre soit plus jeune ou plus vieux, autant vaudrait comparer Tâge de Jean sans Peur et celui d'Henri IV. Il est certain que Jean sans Peur eût été très vieux sous Henri IV ; mais l'intérêt d'une semblable constatation se réduit à un rapport de chronologie. Une langue peut varier d'im siècle à l'autre, s'enrichir, s'appauvrir, se préciser, s'alourdir; mais on ne peut distinguer une période d'enfance où elle se forme, de maturité où elle reste stationnaire, de vieillesse où elle se déforme, puisque chaque génération — j'entends chaque sujet parlant — la^orme et la déforme tout à la fois, et toujours par de;sfprocédés qui demeurent identiques à eux-mêmes d'un bout à'4Iautre de son histoire. Imaginer autre chose, et notamment, — sous prétexte qu'il faut au linguiste des n racines », catégories abstraites qui lui servent à classer ses mots, — reconstituer par la pensée une (( période des racines pures », à laquelle aurait succédé celle des « déterminants de racines », puis celle des « suffixes », venant comme des atomes crochus s'attacher à la racine, ou en sortant comme une tige d'une racine végétale, — et ainsi de suite, que sais-je? — rêver enfin dans les couches sous-jacentes du langage un phénomène quelconque qui ne soit pas directement observable dans ses affleurements actuels, c'est supposer un temps fabuleux où l'homme parlait autrement qu'avec sa glotte et pensait autrement qu'avec son cerveau.

Ainsi, pas une des fonctions qui constituent la vie ne s'applique en réalité au langage, et la meilleure des raisons pour cela, celle qui les résume toutes, est celle qu'on a formulée au début : le langage ne vit pas, puisqu'il n'est pas. Est-ce à dire toutefois qu'on doive proscrire chez autrui ou s'interdire à soi-même l'alliance de mots « vie du langage »? Non, encore une fois, si l'on estime les mots ce qu'ils valent. On parle bien aussi de la vie d'une société, d'une institution politique ou sociale, d'une religion, et nul ne s'illusionne sur la valeur de ces métaphores : une religion ne naît pas, puisqu'elle ne fait que fixer en dogmes les éléments de religiosité confuse qui lui sont préexistants, et elle ne meurt pas, car rien n'est tenace comme une croyance censée disparue ; et enfin, et surtout, il n'y a pas de religion, il n'y a que des gens qui croient ou pratiquent. Rien pourtant n'empêche de se figurer la fixation et la désagrégation des divers éléments d'un organisme religieux comme une naissance et une mort dont elles revêtent allégoriquement tous les caractères. Et

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de même il est bien certain, pour demeurer dans l'ordre de faits qui nous a servi d'exemple, que la désagrégation de la déclinaison latine et la fixation de la périphrase prépositionnelle qui s'y substitue, — à condition de faire abstraction des longs siècles sur lesquels se répartit et s'échelonne le mouvement infiniment lent qui a abouti à cette transformation radicale, — fournit une ligne de démarcation assez nette et tranchée pour qu'il soit permis de parler, par voie de figure et en négligeant le détail complexe des faits, de la mort du latin et de la naissance du français.

C'est dans cette vue de simplification et d'abstraction, — c'est particulièrement en songeant au passage fatal, ou tout au moins vraisemblable, de toute langue exempte d'influences étrangères et non entravée dans son développement, par les trois états successifs de monosyllabisme, d'agglutination, de flexion, avec retour final au monosyllabisme et reprise indéfinie du même cycle, — qu'Abel Hovelacque a pu fort légitimement intituler « la vie des langues » un des paragraphes de sa Linguistique K Le chinois, par exemple, est monosyllabique : pas un mot n'y varie jamais, et les relations de genre, de nombre, de temps, de mode, de personne, quelles qu'elles soient, en tant qu'il est indispensable de les indiquer, s'y expriment chacune, non par une modification du mot lui-même ou par une désinence y adaptée, mais par un mot distinct marqué d'un signe indépendant; mais, par cela même qu'il y a un mot principal exprimant l'idée et des mots accessoires qui la modifient, — ce que les grammairiens indigènes appellent ingénieusement le « mot plein » et les « mots vides », — il y a déjà en chinois, virtuellement au moins, les mêmes éléments que nous nommons « racine » et « suffixes » dans les langues agglutinantes ou flexives, et il n'est pas douteux que le chinois n'eût passé depuis longtemps dans la phase dite de l'agglutination, si précisément son écriture, qui exige un caractère spécial pour tout mot principal ou

1. Quand ces lignes furent écrites, Hovelacque vivait, et mon amitié s'est interdit un hommage qui eût déplu à sa modestie ; mais, aujourd'hui que la science déplore sa perte récente, il doit m'être permis de rappeler qu'il fut un des esprits les plus clairs, les plus loyaux, les plus épris de vérité qu'il ait été à sa génération de connaître, et son livre la plus complète initiation, et la plus propre à faire embrasser dans son ensemble, comprendre et aimer la linguistique. En fait de généralités sur la science du langage, on a fait autre chose depuis, Ton n'a pas fait mieux.

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accessoire, ne le retenait, beaucoup plus en apparence qu'en réalité, dans la phase du monosyllabisme. Inversement, l'anglais, qui descend d'une langue riche en flexions, n'en a presque plus : un génitif fort entamé, un pluriel, deux désinences de personnes, c'est à peu près tout; le reste s'exprime au moyen de mots accessoires, et il en faut trois, in the house^ pour équivaloir à l'unique sanscrit damé ou latin domi\ le vocabulaire, au surplus, sauf pour les longs mots d'origine savante, empruntés artificiellement au français, au latin ou au grec, est à peu près aussi monosyllabique que celui du chinois. Nous dirons donc, à ne considérer de chaque langue que sa structure et sa tendance morphologiques actuelles, que le chinois est dans la phase progressive, l'anglais dans la phase régressive, et ce sont encore là des métaphores empruntées à la vie.

Observons, en passant, ^ue cette classification toute naturaliste ne préjuge rien quant à l'élégance, ni même quant à la clarté des moyens d'expression : l'anglais et le français, qui n'ont presque plus de flexion, sont aussi beaux sans doute, et sûrement plus clairs que l'allemand, qui possède encore ime déclinaison et une conjugaison assez complètes, ou que le sanscrit, dont l'opulence grammaticale décourage tant de débutants^. On ne se tromperait pas moins en plaçant a priori, soit la simplicité, soit la complexité, au début ou au déclin d'une langue, puisqu'une langue n'a ni commencement ni fin : les idiomes ban tous de l'Afrique australe et centrale, qui nous représentent un état de culture intellectuelle notablement inférieur à celui des populations européennes les moins civilisées, foisonnent d'une telle multitude de préfixes nominaux et verbaux, corrélatifs entre eux et indispensables à la clarté du discours, qu'il semble que la tête éclate à essayer de retenir la moindre partie du mécanisme dont ces excellents sauvages se servent avec aisance pour exprimer leurs idées rudimentaires ; et l'on sait le mot d'un grand philologue sur les Basques : <( Ils disent qu'ils se comprennent entre eux; mais, pour moi, je n'en crois rien. »

i . Je ne change rien à ces lignes ni aux suivantes, écrites bien antérieurement à la publication du beau livre de M. O. Jespersen {Progress in Language, London 1894) ; mais je renvoie à cet ouvrage pour la fine analyse du détail où la généralité de cette étude m'interdit de m'engager, et, pour les divergences de vue qui subsistent entre l'auteur et moi, à mon article de la Revue critique, XXXVIII, p. 501.

L'analytisme non plus, quoi qu'on en pense d'ordinaire, n'est pas nécessairement une garantie de la précision d'un langage : les idées, déjà fort abstruses, de la philosophie hindoue nous le paraissent bien davantage, voire tout à fait inintelligibles, lorsqu'elles sont travesties dans l'impossible jargon monosyllabique du Céleste Empire, seul déguisement sous lequel un cerveau chinois se les puisse assimiler. Non moins que naissance et mort d'un langage, vulgarité et élégance, lourdeur et beauté, clarté et chaos, progrès et déclin, sont des termes tout subjectifs : la commune mesure à laquelle nous rapportons involontairement toutes nos acquisitions linguistiques, c'est toujours le légitime idéal des philologues, cette admirable langue grecque dont notre enfance fut nourrie et que la génération qui vient ne connaîtra plus ; ce qui est en deçà, nous le nommons imperfection, et décadence ce qui passe au-delà ; et si fortes sont nos habitudes d'esprit, qu'il nous faut en quelque façon nous déprendre de nous-mêmes pour nous persuader que l'attique ou l'hébreu n'est après tout qu'un stade du langage universel, aussi intéressant en lui-même à coup sûr, mais non davantage, que le chiapanèque ou le beauceron.

Mais cette digression nous entraînerait trop loin : revenons à l'esquisse de l'évolution du langage. Voici une langue en sa période de monosyllabisme : chaque mot, plein ou vide, est ime syllabe invariable, et c'est en enfilant ces syllabes les unes au bout des autres, comme les grains d'un chapelet, qu'on arrive à exprimer la relation des idées. La syllabe de relation fut sans doute, autrefois, un élément indépendant et significatif par luimême; aujourd'hui elle n'est plus rien à l'état isolé; mais, accolée à une syllabe significative, elle prend et lui attribue une nouvelle valeur, comme dans notre numération le zéro à la droite d'un chiffre. Puis, peu à peu, les syllabes de relation, moins accentuées ou plus rapidement prononcées, en viennent à faire corps avec la syllabe significative, à ne former avec elle qu'un seul groupe articulé, désormais perçu par le sujet parlant comme l'unité première et irréductible du langage, un mot enfin, un long mot où chaque syllabe néanmoins garde son individualité propre, comme le magyar halhatatlansàgomat = meam immortalitatem, où, hal signifiant « mourir », les autres suffixes viennent un à un ajouter leur valeur à l'idée fondamentale * : c'est la phase agglutinative.

i . Savoir : hat causatif, at potentiel, lan négatif, sàg suffixe nominal, om indice de première personne du singulier, at accusatif : total « ayant- pour objet 4- mien -f fait de + ne pas + pouvoir -|- faire + mourir » == a la propriété que j'ai de ne pouvoir être fait mourir ».

Toujours SOUS Finfluence de l'accent, les suffixes ainsi groupés se fondent déplus en plus entre eux et avec la syllabe fondamentale, et, les changements éventuels de prononciation brochant sur le tout, ces diverses parties du groupe articulé se mêlent et réagissent les unes sur les autres jusqu'à devenir à peu près méconnaissables, comme dans le mot latin sodàliiâtibus, où il n'est possible qu'à l'analyse la plus minutieuse — et encore ! — de déterminer le rôle précis de chacune des syllabes en détruisant par la pensée leur intime cohésion : c'est la phase dite de flexion ; mais ce n'est pas, en dépit de la triade sacrée dont nos traités de linguistique donnent au débutant la tenace illusion, ce n'est pas, dis-je, le terme ultime du langage, puisque le langage n'a point de fin.

Toujours sous les mêmes influences, les finales des mots s'assourdissent et tombent, les longs mots se raccourcissent par la désinence et par le milieu, se réduisent à deux syllabes, à une seule, — le bas-latin paraveredus aboutit à l'allemand pferd, — et il devient dès lors de plus en plus utile, puis nécessaire, d'introduire dans la proposition quelque nouvel auxiliaire qui, à défaut de la désinence de genre, nombre ou cas, devenue indistincte, indique la relation du mot avec ses voisins, — bref, ce qui se disait en latm paraveredd se dit en allemand dem pferd[e) : — en d'autres termes, la langue est devenue mûre pour une nouvelle phase de monosyllabisme, laquelle aboutira à un nouveau stade agglutinatif ; et ainsi de suite à l'infini. Loin donc que le monosyllabisme théorique du chinois actuel nous représente l'état primitif du langage, il recouvre peut-être vingt couches sous-jacentes et à jamais inaccessibles d'évolution linguistique à trois étages chacune, et il est aussi téméraire de penser, avec Schleicher, que le langage humain a commencé parle monosyllabe, que d'enseigner, avec M. Sayce, qu'il a débuté par la phrase. La vérité est que nous n'en savons et n'en saurons jamais rien : où commence, où finit une circonférence ? Si donc c'est ce cycle toujours recommencé, ce mouvement de serpent ramenant indéfiniment ses orbes, qu'on veut nommer « la vie du langage », jV souscris : le tout est de s'entendre; réduit ainsi à sa vraie valeur, le terme, somme toute, est court, commode, pittoresque même, et complètement inofïensif.

n. — V. Hekry. — Antinomies.

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