G ANTIQUITÉS
d’Angleterre avec François Ier. , roi de France , entre Guines et Ardres , en Picardie, le 7 juin i5^o (V. Ces bas-reliefs en marbre , sont divisés en cinq parties, et placés sous le même nombre de fenêtres à main gauche de la cour. Ces marbres curieux ont été endommagés et même brisés dans quelques endroits ; mais ils ne sont point effacés. Au - dessus de ces mêmes fenêtres , il y a cinq autres bas-reliefs de la même grandeur , dont trois sont presque totalement effacés. On trouvera dans l’appendice un récit exact de cette mémorable entrevue , ainsi qu’une copie de ces bas-reliefs.
De chaque côté d une très-petite porte gothique , par laquelle on entre dans la cour , on voit dans deux niches , les tètes d’Henri VIII et de François Ier. parfaitement bien conservées.
La Monnaie de Rouen était regardée comme une des plus considérables de France ; elle fut établie en même-temps que celles de Paris , Reims , Sens , Châlons-sur-Saône , Mesle en Poitou et Narbonne , par Charles-le-Chauve , vers l’année 835. Jusqu’à cette époque , il n’y avait eu de Monnaie autorisée en France , que dans le palais du Roi , et elle le suivait partout où il se transportait. Dans la planche des monnaies et médailles des ducs de Norman-
(1) La jolie élévation de cette maison , connue maintenant sous le nom d’Hôtel du Bourgtheroulde , sert de frontispice à un ouvrage fort curieux que vient de publier M. de la Querièrc , sous le titre de Description historique des maisons de Rouen. Les jolies gravures de cet ouvrage sont de M. H. Langlois, du Pont -de-1’ Arche. ( N ■ du T. )
tlie , on donnera la figure de deux pièces d’argent fort rares de Guillaume-le-Conquérant , qui furent frappées à Rouen avant sa descente en Angleterre : elles ont été publiées par le savant M. de Boze , dans un ouvrage in-4°. - qui parut en i752 , sous le titre de Monnaies des Prélats et Barons de France , d’après les coins originaux conservés dans le cabinet du Roi. La légende de toutes les deux porte le nom de Willelmus ; et sur le revers de l’une on lit Rotomacis , au lieu de Rotomagus , avec trois croissans et une fleur de lis dans les quatre angles d’une croix ; sur le revers de l’autre , on lit Rotomaeil , avec quatre croissans seulement dans les angles de la croix.
Près du vieux château de Fontaine-Gaalor , on trouve l’église de Saint Godard , remarquable par la beauté de ses vitraux , regardés comme les plus belles peintures sur verre qui soient en France. Les deux grandes fenêtres , sur les chapelles de la Vierge et de Saint Nicolas, font principalement l’admiration des connaisseurs ; l’une représente les rois dont la Sainte Vierge est descendue ; l’autre l'histoire de St-Romain , patron et protecteur de Rouen. Ce Saint , mort en 644 ? a été enterré dans cette même église , dans un sarcophage de beau jaspe de deux pieds de hauteur. Ce tombeau est extrêmement fréquenté par les pèlerins , qui espèrent trouver la guérison de leurs maux par l’intercession de ce Saint , dans lequel ils ont la plus grande fiance.
cou-
Dans la rue Beauvoisine, il y a une maison de religieux du Carmel (i) , dont Jean de Lancastre , duc de Bedford , a été le fondateur (2). U dota cette maison de la dîme et des dépendances de Cierville , qu il acheta à cet effet d’un sieur Hostentot , pour douze cents saints d’or (3). Ce monastère n’est remar-
(1) Ces frères vinrent à Rouen en 1260 , et s’e'tablirent d’eux-mèmes clans la chapelle de Saint Yves , au-delà du pont ; en 1 556 , ils furent placés , tels qu’ils sont aujourd’hui , par Pierre Roger , archevêque de Rouen , qui les avait de’signés pour célébrer le service divin dans la chapelle Sainte Apolline. Jean de Saint Léger , leur prieur, acheta pour leur habitation une petite maison , près de cette chapelle , dans la rue Grand Pont. Les réparations et les augmentations qu’il fut nécessaire d’y faire les entraînèrent dans une si grande dépense , qu’ils ne purent les acquitter , n’ayant aucun revenu ; mais le duc de Bedford les dota , ainsi qu’on l’a dit ci-dessus ; c’est doue avec une grande raison qu’il est regardé comme leur fondateur.
(2) Lorsque le Régent dota cette maison , il enjoignit aux frères , non- seulement de dire une messe tous les jours en mémoire de la fondation faite par lui et sa femme ,1a princesse Anne de Bourgogne , mais encore il statua que ,de leur vivant, les frères diraient pendant ladite messe , une prière spéciale , dans laquelle il serait fait une mention expresse du duc et de la duchesse , telle qu’elle suit : « O » Deus , da Johanni , famulo tuo, et Annœ uxori ejus constitutis fnn- » datoribus nostris , pro quitus deprecamur clementiam , salutem » mentis et corporis , etc. » Et qu’après leur décès, cette formule serait changée en une prière journalière pour le repos de l’âme du Régent et de sa • femme , dans laquelle ils seraient nominativement désignés. R ordonna aussi que son anniversaire fût perpétuellement observé le même jour où il aurait cessé de vivre , et il s’était réservé pour lui et sa femme le droit de placer sur un des côtés de l’église des religieux , leurs figures à genoux , avec l’écusson de leurs armes au-dessus , et sur le tout , leur statue debout.
(3) Cette monnaie d’or prenait le nom de Salut , à cause de l’Annonciation de la Vierge qui y était gravée. Dans le centre sont les ar-
ANGLO-NORMANDES. 4q quable que par le nombre de tombeaux réunis dans la chapelle , parmi lesquels se trouve celui de Thomas Waldensis , confesseur du fondateur , et canonisé par le pape Martin , à cause de différens traités qu’il avait composés et dédiés à ce même pape. On lit sur sa tombe l’épitaphe suivante :
Hic Jacet Reverendus admodum Pater ac Magister Thomas Valdensis , doctor Théologus ,
Natione Anglus , Carmeli Londinensis alumnus ,
Catholicæ fidei defensor acerrimus ,
Undè hæreticorum sui temporis malleus est appellatus,
Qui féliciter obiit in domiuo , Rothomagi ,
An. C. i43o. nonas uovembris. (1)
Dans la paroisse de Saint Vivien , on trouve un couvent de Célestins, nommé N. D. du Val, fondé en i43o par le duc de Bedford, et bâti sur l’em-
mes de France et d’Angleterre e'cartele'es dans un bouclier , surmonté d’une couronne avec une bandelette au-dessus , portant le mot Ave. La Vierge est placée d’un côté de l’écusson , et l’ange de l’autre , avec une gloire rayonnante au-dessus du tout. La légende porte : henri-
CVS : REX : ANGLIE : ET : FR AN :
Au revers et au milieu d’une rosace à douze feuilles fleuries aux extrémités, on voit une croix entre une fleur de lis et un lion, avec la lettre H au-dessous de la croix. La légende porte : xes : vincit :
XPS : REGNAT : XPS : IMPERAT :
Charles VI , roi de France , a aussi fait frapper des saints ; ils different de ceux d’Henri V , en ce qu’ils ne portent que les armes de France seulement, et au revers deux fleurs de lis et un K autour de la croix , au lieu du lion , et de la lettre H. Le dessin de ces saluls se trouve dans un autre ouvrage de Ducarel , intitulé : A Sériés above two hundred Anglo-Gallie or JSorman and Aquitain coins. Londres, ty5 7. ( A 'ôte du Traducteur. )
(1) Son véritable nom était Thomas Netter ; celui de Waldensis venait de Walden en Ecosse , où il était né ; mais il ne paraît pas qu’il
5o ANTIQUITÉS
placement qu’occupait le château de Joyeux-Repos (i). Après la mort du duc , Jacquette de Luxembourg et Hempfrey , duc de Glocester , ses héritiers , renoncèrent à tous les droits qu’ils avaient sur l’emplacement de ce château , et firent en outre des donations considérables au couvent. En i44^ , Henri VI fit la même renonciation , et leur donna même des terres en Angleterre , d’une valeur de 200 livres de rente. Enfin , Edmond , duc de Sommerset , régent de France et gouverneur de la Normandie , donna à ces religieux deux cents couronnes d’or , pour célébrer à perpétuité son obit.
On communique à Rouen , avec la partie de la ville située au midi , au moyen d’un pont de bateaux de deux cents pas de longueur , jeté sur la Seine , depuis le milieu du quai jusqu’au faubourg Saint Sever. Ce pont fut commencé en 1626; il est composé de dix-neuf grands bateaux, qui s’élèvent et s’abaissent suivant le flux et reflux de la mer. Cette construction est si bien concertée que, lorsqu’if est nécessaire de laisser passer un vaisseau , une partie de ce pont tourne , au moyen de rouleaux de fer sur 17 utre partie , sans causer le moindre
ait jamais eu aucuns rapports avec les Walden d’Essex , dans le comté d’Hereford. Malgré la haute opinion que le pape Martin et les' Carmes eurent de ses talens , pour défendre la cause des papes ,y tous ceux qui liront ses écrits qui existent encore , jugeront qu’il a été un assez mauvais avocat de la cause qu’il avait embrassée.
(1) Ce palais portait le nom de Chanteraiue , avant de prendre celui de Joyeü^Itepos-
dommage
ANGLO-NORMANDES, 5i
dommage , ni à l’un , ni à l’autre ; on a encore l’avantage de pouvoir le démonter en peu d’heures quand la débâcle des glaces fait redouter quelque danger. La dépense de ce pont est assez considérable , parce que les barques et les autres constructions sont journellement exposées à de fréquentes avaries. On assure que cette dépense s’élève , année commune , à 10,000 livres de France , ou plus de L joo livres sterlings. Audessous de ce pont se trouvent les ruines de l’ancien pont de pierre de treize arches, bâti par l’impératrice Maud ou Mathilde , fille de Henri I , roi d’Angleterre. Ce vieux pont directement aligné sur la principale rue de la ville , paraissait placé beaucoup plus convenablement que le pont de bateaux. Le 22 août i5û2, il s’écroula trois arches de ce pont , qui était bâti depuis trois ou quatre cents ans (1). Il éprouva de nouveaux accidens en 1 533 ; on y remédia par une construction en bois ; mais peu d’années après , d’autres arches se crevassèrent , et le passage des voitures et même des gens de pied devint si dangereux , que le pont fut totalement abandonné : on établit alors le passage de la rivière au moyen de bateaux. Plusieurs tentatives
(1) On assure que les piles de ce pont ne formaient pas une ligne droite , mais qu’elles faisaient une légère courbe oppose'e au courant , afin de présenter une plus grande résistance à sa force et à sa rapidité. Cette manière de construire paraît avoir beaucoup contribué à la longue durée de ce pont ; elle a été mise en usage depuis ce temps dans plusieurs constructions, et particulièrement dans celle du pont de Lyon.
6a ANTIQUITÉS
furent faites pour réparer le vieux pont ; mais telle était à cette époque l’ignorance des architectes , qu’ils déclarèrent unanimement l’impossibilité de rebâtir un pont de pierre dans cet endroit , à raison de la profondeur de l’eau et de la rapidité du courant (i) ; on construisit donc le pont volant , tel que je l’ai dit ci-dessus.
Après avoir traversé la rivière sur le pont de bateaux , on trouve , en entrant dans le faubourg Saint- Sever , le magnifique grenier à sel , qui a , dit-on , coûté deux millions à construire ; ce bel édifice fut commencé en 1713. Il consiste en sept greniers différens , séparés les uns des autres par de fortes mu-
(1) La manière de construire les ponts sur les rivières à grands courans était aussi inconnue aux Anglais qu’aux architectes français de ce temps. En 1735, quand on conçut le projet de construire un pont à Westminster, on envoya quelques personnes à Paris , pour consulter M. Gautier, architecte du roi de France , qui , outre plusieurs preuves indubitables de son génie en architecture , avait publié un excellent traité- sur la manière de construire les ponts , et qui alors était chargé de diriger la construction de deux ponts en France. Mais lorsque cet architecte entendit qu’il était question de bâtir un pont sur une rivière à grand courant , et dans une partie où la marée s’élevait à près de i4 pieds, il déclara que suivant son opinion, les piles ne pouvaient être faites en pierre : que la seule manière qu’il connaissait pour établir les fondations de ces piliers sous l’eau , était d’établir des batardeaux , pour dériver le cours de l’eau ou tout autre courant , tandis qu’on ferait les excavations nécessaires ; mais qu’il ne pouvait garantir celte opération contre le flux de la mer. Les architectes français et anglais se réunirent à son opinion Cependant , malgré ces avis peu encourageans , la fondation des piles de ce pont au milieu du lit de la Tamise fut entreprise et exécutée avec succès par MM. Andrews Jelfe et Samuel Tuffnel, entrepreneurs à Westminster , au moyen de caissons inventés et construits par l’ingénieux M. James King , charpentier dans la rue Saint-Martin.
railles , sans compter le grenier pour le sel blanc et les appartemens destinés aux officiers dépendant de rétablissement.
Dans le terrain qui est derrière ce magasin , on trouve le prieuré des Bénédictines de N.-D.-du-Pré , ou plutôt de Bonnes-Nouvelles. Ce prieuré fut fondé et bâti en 1060, sur une pièce de terre appartenant à l’abbaye du Bec , par Mathilde , femme de Guillaume-le-Conquérant , à la sollicitation d’Anselme , qui devint ensuite archevêque de Cantorbéry. Ce prieuré était dédié , dans l’origine , à l’Annonciation de la Vierge ; mais suivant une tradition populaire , la reine était en prières dans cette chapelle , lorsqu’elle reçut la nouvelle de la victoire complète que le duc son mari venait de remporter sur le roi Harold , à la bataille d’Hastings ; en conséquence , elle ordonna , pour en perpétuer la mémoire , que le prieuré portât dorénavant le nom de Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles. Après la mort de Guillaume-le-Conquérant , son fils aîné Robert (1), dota ce prieuré de la dîme de son parc , près de Rouen , et l’annexa à l’abbaye du Bec , en se réservant de l’ériger en abbaye , et de le rendre indépendant , lorqu’il le jugerait convenable. Henri premier , roi d’Angleterre , confirma les donations de sa mère et de son frère (2) ; il y ajouta même plusieurs franchises et diverses terres , parmi les-
(1) Par sa charte , datée du i5 février 1092.
(2) Par sa charte , datée de Winchester, dans l’année 112*.
quelles se trouvait celle d’Essington , dans le comté de Glocester. Sa fille , l’impératrice Maud , en fut également une des plus grandes bienfaitrices (i). En i t 35 , le cœur , les yeux , la langue, la cervelle et les entrailles d’Henri Ier. , roi d’Angleterre , furent déposés dans un beau sarcophage , devant le maître autel de l’ancienne église du prieuré ; mais cet édifice fut détruit pendant le siège de Rouen , en i5g2 , et en 1604 , on réédifia la nouvelle église.
Dans l’enceinte de l’ancien parc des ducs de Normandie , on trouve un prieuré fondé par Henri II , roi d’Angleterre (2), qui y plaça des moines de l’ordre de Grandmont ou des Bons-Hommes (3) ; il donna à
(1) Hovedon , Dumoulin et plusieurs autres e'crivains prétendent que l’impératrice Maud fut enterrée dans l’église de ce prieuré ; mais ils se trompent , car son corps fut déposé à l’abbaye du Bec.
(2) La charte de fondation du Roi porte la date du 3 juillet de la deuxième année de son règne.
(3) L’ordre de Grandmont fut institué par Etienne , gentilhomme d’Auvergne , surnommé de Muret , parce qu’il avait habité une place de ce nom , située dans le diocèse de Limoges. Après sa mort, ses disciples transportèrent eux-mêmes le corps de leur maître dans une petite ville du Haut-Limousin , nommée Grandmont , d’où cet ordre a tiré son nom. Les moines suivent la règle de St-Benoît, avec quelques légères différences introduites par leur fondateur. Ils sont aussi appelés Bons-Hommes , parce qu’Etienne , leur fondateur , était communément appelé le Bon- Homme. Cet ordre fut introduit en Angleterre , sous le règne d’Henri Ier. , par un nommé Wariu , shériff de Shropshire , et établi à Alberbury , ou Abberbury , situé dans ce même comté. Outre ce prieuré , il y avait deux autres maisons de cet ordre en Angleterre , savoir : une à Cressewel , dans le comté de Hertford , et l’autre à Eskedale , dans le comté d’York. Dans la charte de fondation de ce prieuré , par le roi Henri , il est nommé le monastère des Bons- Hommes de l'ordre de Grandmont.
ANGLO-NORMANDES. 5j
cette maison les terres et les prairies situées dans son parc , et contiguës à son palais ; ce fut en raison de cette donation quelle prit le nom de Prieuré de N. D. du Parc ou de Grandmont. Richard Ier. , roi d’Angleterre , confirma la donation faite à ces moines par son grand-père , et en même-temps plusieurs gentilshommes anglais leur firent des donations considérables. L’église est dédiée à la Vierge Marie qui est représentée sur la porte du prieuré , dans le milieu d’un parc , afin de faire connaître la cause et l’origine du nom qu’il portait. Cette maison fut en partie ruinée ' pendant la ligue ; mais depuis , elle avait été parfaitement restaurée. Geoffroy, archevêque d’York, mort en I2i3, est enterré dans l’église ; il était fils naturel d’Henri II et de la belle Rosamonde de Clifford. On lit sur sa tombe l’inscription suivante :
Regis erat natus , meritis et honore probatus ,
Vermibus esca datus , hic qui jacet incineratus.
Hic quid opes sequeris, quid , horao, fugientia quæris ,
Hoc speculo quid eris finemque tuum mediteris.
Cur fundo fundum cumulas , quadrasque rotundum ?
Stercus in immuudum tandem restât tibi fundum.
Sed vivas mundo , ut sis salvus à morte , secundo.
Au nord-ouest de Rouen , sur le Mont Saint-Jacques , paroisse Saint-Gilles , à peu de distance du faubourg Cauchoise , on trouve un prieuré d’Augustins , nommé le prieuré du Mont-aux-Malades ; il fut bâti , dans le principe , en 1 1 3 1 , pour servir d’hôpital aux lépreux , et doté par Henri I ,
ANTIQUITÉS roi d’Angleterre, d’une rente de [\o sous par mois , pour l’entretien des malades. En n 6a, Henri II ajouta à cette donation une foire annuelle de huit jours , commençant le premier septembre , et qui devait se tenir ce jour et les sept suivans sur la montagne , près de l’hôpital ; plus , i°. la moitié des droits payables sur tout ce qui entrait à Rouen pendant le temps de cette foire ; 20. une rente annuelle de 66 livres , payable à la Saint-Michel , sans retenue ; 3°. trois mille harengs , chaque jour de Noël ; 4°. trois muids de froment , à prendre sur ses moulins à Rouen ; 5°. enfin , 27 acres de terre dans la forêt de Lyons. En 1175, ce même roi bâtit l’église du prieuré , et la dédia à St-Thomas Recket , en mémoire de la levée du siège de Rouen , attribuée à l’intercession de ce Saint.
Au sud-ouest de la ville , et à l’extrémité du faubourg Martainville , il y a une éminence assez considérable , nommée Sainte-Catherine-du-Mont , sur laquelle on voit encore les ruines d’un ancien fort. Cette espèce de citadelle fut primitivement bâtie par un duc de Normandie , pour couvrir et défendre la ville ; les fortifications en furent successivement augmentées , au point de la rendre presqu’imprenable ; mais en i562 , les Calvinistes s’en rendirent maîtres par surprise. De -là ils incommodèrent tellement la ville , que les habitans s’aperçurent bientôt que ce qu’ils avaient regardé jusqu’alors comme leur sauve - garde , était devenu la cause de leurs plus grands mal-
ANGLO-NORMANDES. 57 heurs. Ils en furent encore plus fortement convaincus , lorsqu’ils virent le parti qu’Henri IY sut en tirer , en faisant le siège de Rouen. Ces calamités répétées , les déterminèrent à demander au monarque ( lorsqu’il fit son entrée à Rouen ) , la permission de démolir ce fort. Henri IY y consentit volontiers , en ajoutant , disent les historiens français , qu’il ne voulait d’autres forteresses que les cœurs de ses sujets.
Sur cette éminence , et entre le fort Sainte-Catherine et la ville , on voit les ruines d’une abbaye de Bénédictins , nommée Sainte-Trinité du Mont de Rouen (r) , qu’Henri IY supprima lorsqu’il fit démanteler le fort (2) , et dont il fit jeter bas les batimens , afin qu’ils ne pussent servir de retraite et de place d’armes aux mécontens à venir Les revenus de l’abbé furent , d’après la demande du cardinal de Bourbon , transférés à la Chartreuse , près de Gaillon ; et les moines, au nombre de vingt, eurent la permission de se retirer avec leurs effets dans une maison dépendante de leur abbaye, située près de l’église de St. Maclou , pour y jouir de telle portion des biens de l’abbaye (3) , qui leur serait assignée pour leur en-
(1) Cette abbaye futfondée en io5o par Gosselin , vicomte de Rouen et seigneur d’Arques et de Dieppe. Dans l’épithaphe place'e sur sa tombe , dans l’église abbatiale , on lisait qu’il avait été le premier auteur des mesures et poids selon raison en pays normand.
(2) La charte de Henri IV pour la suppression de cette abbaye est datée de Saint-Germain-en-Laye , du 4 janvier 1598.
(3) Les manoirs de Tyngewick , dans le comté de Buckingham et
tretien. Ces religieux restèrent dans cette retraite jusqu’en 1600. Ils échangèrent alors une partie de leurs terres contre le prieuré de St-Julien-aux-Bruyères , qu’ils occupent maintenant.
Ce meme prieuré de St.-Julien fut fondé en 1 1 83 pour des femmes lépreuses , par Henri II , roi d’Angleterre. Il fut successivement désigné sous les noms de salle du Roi , salle des pucelles , N. D. de Quevilly , St- Julien-du-Parc , St-Julien-des-Bruyères , etc. , etc. Le fondateur le dota de 200 liv. de rentes sur la vicomté de Caen ; du manoir et des prairies de Quevilly ; d’un droit commun de pâture dans la foret de Rouvray , près de Rouen ; et enfin , cl’une exemption de tous impôts , subsides et autres taxes sur tout ce qui serait nécessaire pour l’entretien de cette congrégation de filles. (1) Chaque sœur eut ordre de prendre le voile , et on n’en reçut plus d’autres dans la communauté , à moins qu’elles ne fussent de famille noble. En i384, ce prieuré fut réuni à l’Hôtel-Dieu , et cet état de choses dura jusqu’à ce qu’il fût acheté , comme on vient de le dire , par les moines de Sainte-Catherine.
Rouen , pour le spirituel , est entièrement sous la juridiction de l’archevêque , cpii , depuis qu’il est
d’Hermondsworth , en Middlesex , appartenaient à cette abbaye , qui avait établi un prieuré dans cette dernière. Le prieuré de Bligh , dans le comté de Nollitighani , lui était aussi subordonné.
(1) La charte de donation est datée de Cherbourg , en l’année 1 1 83.
devenu
devenu métropolitain , lutte constamment contre les attaques de l’archevêque de Lyon , pour conserver son indépendance. Cet archevêque a deux cours ecclésiastiques à Rouen , l’une comme diocésain , l’autre comme métropolitain , et tous les appels , soit de l’une , soit de l’autre de ces cours , sont directement adressés à celle de Rome , sans aller au primat de France. Il a sous lui six évêques suffragans ; savoir , ceux de Rayeux , d’Avranches , d’Évreux , de Séez , de Lisieux et de Coutances.
Le diocèse de Rouen est un des plus considérables de France ; son étendue est de 35 lieues de longueur sur 20 de largeur ; il est borné au nord par la mer ; son territoire est contigu aux diocèses d’Amiens , de Reauvais , de Paris et de Chartres. Cette étendue embrasse les pays de Caux et de Rray , le Roumois et le Vexin ; les villes de Rouen , Dieppe , Gisors , Caudebec , le Havre-de-Grâce , Montivilliers , Fécamp , les Andelys , Meulan , Pontoise , Magny , Chaumont , Gournay , Lyons , Eu , Aumale , Neufchâtel , Arques , Elbœuf , Quillebœuf et Harfleur ; environ 60 bourgs ou bourgades ; i388 paroisses , 6 archidiaconés , 3o doyennés ruraux , 10 chapitres de chanoines , 28 abbayes et environ 100 maisons religieuses des deux sexes. L’archevêque de Rouen est aussi primat de Normandie, comte de Dieppe et de Louviers , seigneur de Gaillon , de Fresne et de Deville ; dans toutes ces places , il a haute justice ou le pouvoir de juger toutes les causes civiles et criminelles , excepté
6o ANTIQUITÉS
celles de haute trahison. Il confère neuf dignités dans la cathédrale de Rouen , nomme à près de soixante canonicats , tant dans ce chapitre que dans ceux des Andelys et de Saint-Georges ; il a en outre le droit de présentation à 120 cures ou chapelles , sans comprendre beaucoup d’autres bénéfices.
Pierre Mauffet , de Rouen , ayant appris à Paris en 1 469 , l’art d’imprimer , enrichit l’université de Padoue de ce même art , qu il y exerça pendant plusieurs années ; il revint ensuite dans le pays qui lui avait donné le jour , et établit une imprimerie à Rouen , en 1 47^ (1).
Avant de quitter Rouen , je ne puis me dispenser de dire qu’un de nos compatriotes , M. William Lee de Woodborough, dans le comté de Nottingham , inventeur d’une très-belle machine pour fabriquer les bas (2) , ayant été fort mal récompensé
(1) Outre les hommes illustre's par la gloire des armes ou par leur industrie , auxquels cette ville a donné naissance , Rouen se glorifie de celle du père de la tragédie française , Pierre Corneille. Thomas, sou frère et Foutenelle , son neveu , u’honorent pas moins cette ville. D’autres savans ont également contribué à son illustration : tels que Bochart , auteur de la Géographie Sacrée ; Basnage , qui écrivit l’histoire de la Bible ; Sanadon , traducteur d’Horace ; Dumonstier , auquel nous devons la N eus tria Fia ; le père Daniel , non moins distingué comme historien; enfin, Jouvenet , qu’on peut regarder pour ainsi dire comme l’émule du Poussin ( Note du Traducteur. )
(2) Tout le monde sait , au contraire , que ce fut un Français qui inventa cette surprenante mécanique, et que trouvant quelques difficultés pour obtenir un privilège exclusif afin de s’établir à Paris , il passa en Angleterre , où sa machine fut admirée , et où il fut lui- même magnifiquement récompensé. L’Angleterre deviut si jalouse de cette nouvelle invention , qu’il lut long-temps défendu, sous peine de la
ANGLO-NORMANDES, par la reine Élisabeth , à laquelle il offrit la découverte de son invention , passa à Rouen en i5q5, sur l’invitation d’Henri 1Y , roi de France , avec neuf de ses ouvriers et plusieurs métiers. Il trouva dans cette ville un grand encouragement , et il y établit ses manufactures , au détriment du commerce de l’Angleterre.
En quittant Rouen , je pris la route de Gisors , ville principale de l’ancien comté de ce nom , située sur la rivière d’Epte. Cette ville ne peut se glorifier d’une haute antiquité , puisqu’elle ne remonte qu’à la fondation de son château , bâti en 1097 par Guillaume-le-Roux , qui lui a donné le nom de Gisors ( Planche 8 , fig. 17.) (1)
vie , de transporter hors du royaume aucune machine à faire des bas, ni d’en donner aucun modèle aux e'trangers; mais comme ce fut un Français qui inventa cette machine, ce fut aussi un Français qui la rendit à sa patrie , et qui, par un effort prodigieux de mémoire et d’imagination , fit à Paris, au retour d’un voyage à Londres , le premier métier d’après lequel ont été imités depuis tous ceux qui sont maintenant en France. ( Note du Traducteur. )
(i)En effet , quoique cette petite ville existât long-temps avant le Xe. siècle , elle ne doit cependant sa célébrité qu’à ce même prince , qui , jaloux de fortifier ses frontières , et de se défendre contre le roi de France , chargea , eu 1097, Robert de Bellesme, de construire ce château , dont les fortifications furent considérablement augmentées par Henri I , qui fit également fortifier Verneuil , Tillières , Nonancourt , Auet, Ivry , Château-sur-Epte et beaucoup d’autres places. En 11 19 , Henri 1 eut une entrevue dans cette ville avec le pape Callixte II, qui vint en France à l’effet de terminer le schisme qui existait dans l’église de France. Après avoir accompli ce devoir , il ne voulut pas quitter le royaume sans avoir réconcilié Henri avec Louis-le-Gros et son frère Robert. Le discours prononcé dans cette occasion , par Heuri I , est un des documens les plus précieux de l’histoire d’Angleterre.
A NTIQUÏTÉS
Cette ville, assez remarquable, ne forme qu’une seule paroisse ; elle contenait trois couvens d’hommes et quatre de religieuses ; mais tous peu susceptibles d’attirer et de fixer l’attention des voyageurs ; on n’en peut pas dire autant de l’église paroissiale , bel édifice gothique , décoré d’un grand nombre de jolies sculptures sorties du ciseau du célèbre Jean Goujon.
La ville des Andelys , située à peu de distance de Gisors , passe pour une des plus anciennes de la province (i) ; elle était déjà une place considérable sous les règnes des premiers rois Mérovingiens : ( Béde lui donne le nom d’ Atidilegum , et dans les anciennes chartes elle porte aussi celui d ' Andeleium ou Andeliacum ) ; elle fait maintenant partie du temporel de l’archevêque de Rouen , quoiqu’elle ait été échangée ( ainsi qu’on l’a dit page 8 ) , par Richard I , roi d’Angleterre , contre la ville de Dieppe. L’église collégiale fut fondée par la reine Clotilde , femme de Clovis ; elle attirait, suivant Béde,
Trente-neuf ans après cette réconciliation , Louis-le-Jeune annexa cette ville à la couronne de France , et trois ans après , il la donna à Henri 11 , comme faisant partie de la dot de sa fille Marguerite , et elle ne revint à la couronne que sous Philippe-Auguste.
(1) Cette ville possède plusieurs beaux morceaux d’architecture de la renaissance de l’art , entre autre la grande maison qui n’est pas inférieure à celle de la place de la Pucelle , à Rouen.
La ville des Andelys se glorifie avec raison d’avoir donné naissance', en i5g4, au premier peintre de l’école française, au célèbre Poussin. Le savant Adrien Turnèbe naquit aussi aux Andelys ; enfin , son église est remarquable par le tombeau de Thomas Corneille.
( Note du Traducteur. )
Pl .VIII . CFiff 18 j
un grand concours de fidèles dans le VIIe. siècle , à cause des miracles attribués à sa fondatrice.
En quittant les Andelys , j’ai traversé la Seine au Pont -de- l’Arche , petite place fortifiée et régulière , dépendant du bailliage de Rouen. On entre dans la ville du Pont - de - l’Arche par un beau pont de pierre de 17 arches, auquel on donne près de 5oo ans d’antiquité. Ce pont donne son nom à la ville , qu’on croit bâtie par Charles-le-Chauve ; elle 11’a qu’une seule paroisse et deux couvens , l’un de Pénitens, l’autre de Bernardins. Dans une petite île du côté opposé au pont , on voit un bâtiment carré fortifié par une tour à chacun des angles , et dans le milieu duquel on a construit une autre tour extrêmement élevée , qui sert maintenant de donjon à cette ville. Ce fut la première place de Normandie qui se soumit à Henri IV , après son avènement au trône de France , en 1 58g.
En quittant , au Pont-de-l’Arche , la route de Paris , j’ai été visiter l’église Saint-Étienne du Vauvray , dont on m’avait indiqué le clocher comme plus ancien que tous ceux des environs , et même que l’église ; mais il était en ruine : les fenêtres , ainsi que la porte à l’ouest sont à plein ceintre , tandis que presque toutes les autres églises des environs que j’ai vues sont en ogive.
A Vauvray , on passe la Seine pour se rendre à Muids , et de là à la fameuse Chartreuse de Gaillon , sur la porte de laquelle on lit : « Chartreuse Bourbon lès Gaillon.» Le long du jardin , il y a une belle
galerie qui sert de bibliothèque au couvent ; elle renferme une grande quantité de livres imprimés , et quelques manuscrits bien conservés , particulièrement un ayant pour titre Corpus juris canonici , dont les lettres sont très-bien peintes. Les plus anciens livres imprimés que j'y aie vus, sont deux éditions de St-Augustin de civitate Dei , dont une in-4°. , fut imprimée à Venise en 147^; et l’autre in-f°. , de la même imprimerie , en 1478 (1) ; elle possède aussi une médaille d’or du cardinal de Bourbon , fondateur de cette Chartreuse , qui fut proclamé roi de France, sous le nom de Charles X (2).
Sur un des cotés de cette médaille sont les armes de France et la légende porte :
Caroeus x. D. G. Francor. rex 1692. ( avec la lettre A, marque de la monnaie de Paris. )
Sur le revers est une croix avec quatre fleurs de de lis , et la légende suivante :
CHRISTUS REGNAT. VXNCIT. ET. ImPERAT.
U y a aussi une monnaie de cuivre du même roi ; mais de 1 5q3 , qui , comme l’autre , avait été
(1) On cite plus ordinairement l’édition également in-f°. de 1470.
( Note du Traducteur. )
(2) Parmi les coins modernes des rois de France, ceux de Charles X sont les plus rares. Une de ces pièces d’or , semblable à celle ci-dessus décrite, pesant 3 penney-weighs 16 grains ou 1 gros 16 grains, est maintenant dans ma collection. 11 y en a aussi deux dans le cabinet du comte de Pembroke , une en argent et l’autre en cuivre , ainsi qu’une médaille d’argent de ce même Roi.
donnée au couvent par le même cardinal , ainsi que sa crosse et différens autres objets.
Le cloître est extrêmement vaste ; il contient trentedeux cellules; on a peint sur un des côtés de la muraille une carte d’Europe, où sont tracées toutes les villes qui possèdent des Chartreuses ; dans un des angles de la carte , on a figuré une partie de l’Angleterre avec cinq villes , dans lesquelles il existait des Chartreuses. On présumait sans doute qu’il n’y en avait pas d’autres dans notre île(i).
L’église bâtie par le cardinal de Bourbon est un bel et vaste édifice en brique , dont la voûte est de la même matière. Le portail est regardé comme un morceau curieux d’architecture ; dans une des chapelles , au midi du maître autel , on remarque un vaste sarcophage d’un des comtes de Bourbon- Soissons. Ce tombeau , de marbre noir , supporte deux figures en marbre blanc d’homme et de femme couchés ; d’autres figures rangées autour représentent plusieurs de leurs enfans morts avant eux, et près delà on lit, dans une inscription , les noms de plusieurs princes de la maison de Bourbon qui ont été enterrés dans cette église. Le dernier de ceuxci était le père du feu prince d’Eugène ; aux angles
(i) Il y avait seulement neuf Chartreuses en Angleterre , savoir : une à Londres , une à Witham , dans le comté de Sommerset ; une à Heuton , dans Wilts; une à Beauvale , dans le comté de Nottingham ; une à Sainte Anne , près de Coventry ; une à Kingston sur Hull , dans l’Yorkshire ; une à Mount-Grâce, dans le même comté; une à Eppeworth , dans Lincolnshire , et une à Shene , dans le Surrey. ( Monast. vol. i. , p. 959 )
de ce monument , il y a quatre statues qui représentent les quatre vertus cardinales ; deux d’entre elles sont parfaitement exécutées. Ce monument , tel qu’il est placé maintenant , est vu à son désavantage , parce qu’il est trop élevé au - dessus du sol. Il était autrefois dans le milieu du choeur où on le voyait bien étant placé dans les stalles ; mais les deux statues dont je viens de parler étaient si bien exécutées , qu’elles détournaient l’attention des moines, et parce motif, le monument fut enlevé de dessus le caveau de la famille , et transporté dans une des chapelles. Dans une autre , on voit une belle statue du Christ mort , avec la Vierge et cinq autres figures parfaitement sculptées. Les autres chapelles sont décorées d’ornemens dorés, de peintures sur verre et de divers tableaux. L’autel est orné de plusieurs candélabres recouverts de lames d’argent doré , ainsi que d’une lampe du même métal (i).
La ville de Gaillon est éloignée d’un mille environ du couvent ; elle est enclavée dans le diocèse d’Évreux , et appartient à l’archevêque de Rouen. Le beau château que ce prélat y possède , est situé sur une très-haute montagne qui domine sur un vaste horizon. De ce point , la vue s’étend sur toute la
(i) En 1764 , par la négligence de quelques ouvriers plombiers , celte belle église fut entièrement consumée par le feu , et le beau monument des Bourbons éprouva le même sort , ainsi que tous les ornemens de l’église ; mais la plus grande partie des vases d’or et d’argent furent sauvés.
campagne
ANGLO-NORMANDES. 6j
campagne agréablement coupée à gauche par la Seine , qui développe ses sinuosités dans une plaine étendue. En entrant dans ce palais , on trouve une vieille porte près de laquelle est une prison ; on y lisait une longue inscription que je n’ai pas jugée digne d’être copiée. Le château se compose de deux cours , dont la première , qui est la plus ancienne , est décorée des bustes en marbre des douze Césars , de celui de Louis XII , roi de France , et des deux cardinaux d’Amboise , oncle et neveu ; le premier de ceux-ci a dépensé des sommes immenses pour réparer et embellir ce palais. Une belle colonnade en marbre d’ordre composite , ornée de fleurs de lis , occupe tout un côté de cette cour ; un long bas-relief de marbre d’Italie règne au-dessus de cette colonnade ; il représente une marche triomphale , et faisait sans doute allusion à quelque particularité de la vie du cardinal Georges d’Amboise , qui m’est totalement inconnue.
On trouve au milieu de cette cour , une belle fontaine hexagone en marbre d’Italie (i) , couronnée par une statue de St-Georges ; on y lit l’inscription suivante , supportée par deux anges :
Quisquis perpetui fontis miratur honores,
Rothomagi mimas præsulis esse sciât.
Legati nostro dum jure Georgius orbi
Præsidet , Ambosiæ purpura prima domûs ,
Hesperiæ et Gallis post otia parta, perenues Externo cingimarmore jussitaquas.
De cette même cour , un bel escalier en marbre
( i) Cette fontaine a été restaurée en 1764 , par l’archevêque.
ANTIQUITÉS conduit à la chapelle dédiée à St. Georges. On voit sur l’autel une autre figure de ce Saint , fort bien exécutée ; mais son dragon est sans proportion. Cet autel est de marbre d’Italie veiné , de 8 pieds sur 5 ; les fenêtres sont décorées de peintures sur verre. Les stalles , et l’orgue , sont en beau bois de chêne et fort élégamment sculptés. La tribune ou l’oratoire de l’archevêque est du côté du nord , et occupe un fort grand espace. Cette chapelle, bâtie en pierre et d’une construction gothique , réunit une plus grande quantité d’ornemens que l’espace ne semble le permettre ; mais ils sont si bien disposés , qu’ils ne présentent aucune confusion (i).
La seconde cour est plus moderne ; elle contient d’un côté une galerie élevée sur un portique , et de l’autre , une belle collection d’orangers disposés en amphithéâtre. L’intérieur de ce palais forme une longue suite d’appartemens démeublés et fort mesquins. La grande galerie contient aussi les portraits des archevêques de Rouen , depuis une longue suite d’années. Auprès du palais , il y a un grand parc de plusieurs acres d’étendue , rempli de belles promenades , mais sans aucunes bêtes fauves ; car le mot parc , en France , ne désigne pas comme en Angleterre , un enclos particulier destiné à ces animaux. Les normands ont une si haute opinion de la beauté
(i) Il y avait autrefois dans cette chapelle un doyen et huit prébendiers ; niais ils furent supprimés par le cardinal de Tavannes , dernier archevêque de Rouen (1767.)
A NGLO -NORMANDES. 69 et de la magnificence de ce palais , que , lorsqu’ils veulent donner une idée de l’élégance d’une maison de campagne , ils terminent toujours leur panégyrique en disant : « Enfin , Monsieur , c’est un petit » Gaillon. » (1)
L’église paroissiale est un monument fort ancien de construction normande. Trois des fenêtres et la porte à l’extrémité ouest ont des arches à plein cintre , tandis que les autres qui paraissent avoir une origine plus récente sont en ogive.
En quittant Gaillon , je retournai à Rouen , et de là je traversai le village de Moulineaux , pour me rendre à Bourg-Achard. L’église de Moulineaux est digne de fixer l’attention d’un voyageur , quoiqu’elle soit dans un état de dégradation complète , et près de tomber en ruine. Ses fenêtres en fer de lance sont
(1) Comme j’ai donné le dessin d’une médaille du cardinal Georges d’Amboise , qui dépensa des sommes si considérables pour réparer et embellir ce palais , il est nécessaire de faire connaître au lecteur que cette gravure est copiée d’après celle du père Monfaucon , dans les Monumens de la monarchie française , vol. iv , p. i4i; mais il ne dit point si elle est d’or , d’argent ou de cuivre , ni dans quel cabinet elle existe ; il se contente de dire : « Je joins une médaille » dont le dessin m’a été fourni par M. l’abbé Fauvel. Il y est repré- » senté avec l’inscription : Georgius de Ambosia sanctæ romanæ » ecclesiæ Cardin alis. Le revers est curieux : sur un autel, marqué » d’une croix , on voit les deux clefs de Saint Pierre mises en sautoir , » et au-dessus une tiare papale ; l’inscription est : Tulit alter » honores. Ce qui se rapporte au conclave de l’an i5o3 , où le parti » du cardinal d’Amboise était assez puissaut pour le faire nommer pape, » sans la supercherie du cardinal de la Rovere , qui le trompa et fut » élu lui-même } sous le nom de Jules II. »
7 o ANTIQUITÉS
d’une construction très-recherchée , et plusieurs sont
encore garnies de verres peints.
L’église du Bourg-Àchard , bâtie en n43, est un monument remarquable de l’architecture normande. On y descend maintenant par trois degrés. Toutes les fenêtres à l’ouest sont petites et étroites ; les arches en sont à plein ceintre ; cette forme se retrouve à la porte du même côté , qui est décorée de moulures, de modillons et d’ornemens en dents de scie (i), qui prouvent son antiquité ; une autre porte au nord , maintenant condamnée , avait également une arche ceintrée. Cette église est bâtie en forme de croix ; mais le transept ou les deux ailes de la croix et la partie à l’est ont visiblement été ajoutées à celle de l’ouest. Cette dernière construction est beaucoup plus moderne ; les fenêtres sont plus hautes et plus ouvertes que celles de l’ouest , et les arches sont en ogive. Il y a aussi quelques petites fenêtres ceintrées dans la partie inférieure du clocher , qui a probablement été exhaussé en proportion des nouvelles constructions ajoutées à la masse de l’édifice.
Du Bourg-Àchard , j’ai traversé Rougemontiers pour aller à Pont-Audemer , petite ville fermée de murs , située sur la rivière de Rille , qui sépare le diocèse de Rouen de celui de Lisieux , et bâtie
(1) Cette espèce de moulure particulière a été regardée comme \m signe caractéristique de l’architecture ou des bàtimens saxons , car on ne peut pas supposer que les Saxons aient puisé chez les Français leur manière de bâtir.
par un nommé Aldemar ou Odomar , dont elle a tiré son nom. Rien ne justifie l’antiquité qu’on lui attribue , que l’on fait remonter jusqu’au temps Gaulois (1). Sous les Normands, cette ville était regardée comme une station militaire. Les habitans eurent toujours un esprit remuant , surtout pendant le règne d’Henri Ier. , roi d’Angleterre , où ils prirent les armes pour son fils Robert. En i353, le roi Jean la donna à Charles II , d’Evreux , roi de Navarre ; mais en i4o4 , elle fut cédée par Charles III , son successeur , à Charles VI , roi de France. Henri V , roi d’Angleterre , étant maître d’une partie de la France , joignit cette ville au duché de Normandie, et cette réunion fut confirmée par Charles VII , roi de France , après l’expulsion des Anglais. A l’extrémité ouest de Saint- Ouen , qui est la principale église de Pont-Audemer , on remarque quelques arches ceintrées aux fenêtres du portail , tandis que celle du milieu , qui est beaucoup plus grande que les deux autres est en ogive , réunion qui se rencontre rarement. Ce portail est orné de quelques figures de Saints , et l’intérieur offre plusieurs chapiteaux assez curieux.
Dans le milieu de la ville, il y a un marché couvert , semblable à ceux des villes de province en Angleterre.
Les eaux étant extrêmement élevées à Pont-l’Evê-
( x ) Il est à peu près certain que notre Pont-Audemer est le Breviodunim. de l’itinéraire d’Antoine. ( Note de M. Louis Du Bois. I
que , je fus obligé de quitter la route directe de Caen , et de passer par Cormeilles , pour aller à Lisieux. Les fenêtres et la porte de l’église de Cormeilles ont des arches semi-circulaires ; elle a été fondée par Guillaume Fitz-Osborne , écuyer tranchant de Guillaume-le-Conquérant.
De là, je me rendis à Lisieux, (i) petite ville de la Haute-Normandie et de la généralité de Rouen , agréablement située sur la rivière de Touques (2).
(1) C’est une erreur : Lisieux appartenait à la généralité d’Alençon.
(2) Cette ville , telle qu’elle existe maintenant , n’est sans doute qu’un démembrement du Neomagus ou Noviomagus Lexoviorum , capitale des Lexovii souvent cités par Jules César, dans ses Commentaires , et par plusieurs auteurs tant anciens que modernes. Cette dernière ville fut retrouvée en 1 770 , lors de la construction de la grande route de Lisieux à Caen , sous la direction de M. Hubert , ingénieur des ponts et chaussées ( planche 9 , fig. 18). 'Des fouilles faites pour extraire la pierre nécessaire à la route , dans un terrain élevé , nommé par cet ingénieur les Tourettes , situé à un quart de lieue nord-ouest de la ville , mirent à découvert des fondemens de murs , d’édifices et de portes , attestant l’existence d’une ancienne ville , qui portait tous les caractères de grandeur et d’une nombreuse population , que devait avoir le Noviomagus "Lexoviorum. La quantité de soldats que cette ville fournissait à la ligue des villes armoriques contre César , suppose une population beaucoup plus considérable que celle de la ville actuelle; eu effet , l’étendue de l’ancienne est au moins quadruple de la nouvelle , quoique la totalité du sol n’ait pas été mise à nu. Sa forme paraît avoir été un long parallélograme , comme celle de presque toutes les villes routières qui ne s’étendent que successivement , en raison de l’accroissement de la population. On a découvert au centre de cette ville , les fondations d’un vaste édifice qui, si l’on en juge par le péristile et les matériaux précieux dont il était orné , devait être consacré à la religion. Les lignes parallèles entre cet édifice et les façades des autres maisons , indiquent que ce palais était situé sur
Cette ville était regardée comme la capitale du Lieuvin , tandis qu’elle était sous le gouvernement des Rois de France ; elle est maintenant la résidence de l’évêque , qui est en même-temps comte de Lisieux ; ce diocèse est un des plus considérables de
une place , à laquelle plusieurs rues devaient aboutir. Une infinité d’objets précieux ont été trouvés dans les décombres de cet édifice , tels qu’une architrave d’entablement corinthien en marbre blanc d’Italie ; un autre fragment de pareil marbre , de 18 pouces de largeur sur 3 d’épaisseur , chargé de diverses moulures qui formaient la répétition alternative d’un filet et d’une doucine applatie. On a de plus trouvé un reste 4’amphithéàtre romain bien conservé , dont les gradins étaient seulement couverts d’une légère couche de terre , ainsi que plusieurs monnaies romaines et des médailles de bronze et d’argent de Trajan et de Constantin. Tout indique que cette ville a été construite ou par les Gaulois ou par les esclaves romains qu’ils avaient pris pendant leurs invasions en Italie , et il est assez naturel d’attribuer sa destruction aux Saxons. Mais l’histoire étant muette jusqu’à l’époque de l’arrivée des Normands , nous n’entreprendrons de rechercher ni par qui cette ville a été bâtie, ni quand elle a été détruite ; nous dirons seulement ( pour suppléer au peu de faits cités par Ducarel), que la ville actuelle parait avoir embrassé le Christianisme vers l’an 45o ; que le 7 mai 538 , l’un de ses évêques a souscrit aux canons du 3e. concile d’Orléans; qu’elle fut pillée en 877 par les Normands ; brûlée le 29 octobre n36, parles Bretons; prise par Philippe-Auguste en I2o3 , parles Anglais en 1417, par les généraux de Charles VII le 16 août i44g ; puis par les Protestans le 5 mai i562 ; enfin reprise le 22 janvier i5go , par Henri IV.
( Note du Traducteur . )
M. Louis Du Bois a constaté que ce n’est pas aux Tourettes , mais bien dans le champ Loquet et quelques champs voisins que se trouve l’emplacement des principaux édifices du Noviomagus Lexoviorum. Hubert s’était trompé sur le nom des emplacemeus , comme sur la nature des débris qu’il trouva ; il a pris pour marbres et pour marbres communs des fragmens de porphyre rouge ,
la province ; il a près de 20 lieues d’étendue , et renferme le pays d’Auge et de Lieuvain , les villes de Lisieux, de Pont-Audemer , Ronfleur , Pont-l’Evêque, Bernay, Orbec , Montreuil , le Sap , Vimoutiers, Cormeilles et Touques, ainsi que plusieurs autres bourgs , outre huit abbayes et 58o paroisses.
La cathédrale (planche 10 , fig. 19) n’offre à l’extérieur aucun objet digne de remarque ; mais elle renferme plusieurs monumens sépulcraux fort curieux (1). Dans le choeur, on voit une tombe de bronze érigée en mémoire d’un nommé Hannuier , anglais , ou plutôt Hennuyer (2) , ainsi qu’un autre
de porphyre vert ou ophite, de granits polis, de marbres de Paros et d’Italie , etc. , etc. Ce fut aussi M. Louis Du Bois qui trouva , en 1818 , l’emplacement d’un Théâtre Romain, qui avait échappé, tout apparent qu’il est , aux investigations de Hubert , bon ingénieur , mais mauvais antiquaire , et qui dispersa les objets qu’il découvrit, au point qu’on n’en a rien trouvé , pas même des médailles , ni chez aucun habitant de Lisieux , ni dans sa propre famille, à l’époque de son décès à Saumur.
( Note de M. Louis Du Bois , de Lisieux. )
(1) Parmi ces monumens , on doit faire remarquer celui qui a été gravé par Cottmaun et par Willemain , dans les Monumens français y sous le titre de Deux Guerriers Armés placés dans la nef de cette cathédrale. Ces figures sont incrustées dans le mur, dans une niche semi-circulaire qui parait faire partie de la première construction ; mais le bas-relief qui est au-dessous renferme cinq médaillons , et le caractère des têtes , des couronnes et des orneruens qui les accompagnent , ferait penser que cette sculpture est une production gallo-romaine , et qu’elle provient peut-être de l’ancien Nooiomagus , dont ou a parlé dans la note précédente.
( Note du Traducteur. )
(2) Son véritable nom est Jean le Hennuyer, picard et non au-
tombeau
tombeau de marbre blanc érigé à Guillaume d’Estouteville , fondateur du collège de Lisieux à Paris ; enfin , dans la chapelle de la Vierge , on voit le tombeau de Pierre Cauchon , évêque de Beauvais , qui obtint l’évêché de Lisieux , en récompense du jugement qu’il avait rendu comme juge suprême dans l’affaire de la Pucelle d’Orléans. Cet évêque , pour appaiser les remords qu’il éprouva dans la suite , fit bâtir cette chapelle et y fonda une messe solennelle à la Sainte Vierge , afin , dit la Charte de fondation ) , d’expier le faux jugement qu’il avait rendu dans cette mémorable cause.
Il y a également à Lisieux un couvent de Bénédictines fondé en io5o par Lesceline, comtesse d’Eu, assistée de son fils le comte Robert , et Hugues , évêque de Lisieux. Ce dernier a été enterré à l’entrée du chœur , et sur le mur à côté, on lit une inscription dans laquelle il est désigné comme le fondateur de ce couvent.
Les chanoines de la cathédrale, en vertu d’un contrat passé entre eux et l’évêque, jouissent tous les ans, la veille et le jour de la fête de Saint Ursin (i) , du
glais , comme le dil Ducarel. Ce le Hennuyer fut un des évêques de Lisieux ; les uns prétendent qu’il avait sauvé du massacre de la Sainl-Barthelemi les Protestans de son diocèse , et que sa charité apostolique et son humanité lui gagnèrent les cœurs de ces derniers , dont la plus grande partie se convertirent au Catholicisme , tandis que d’autres réfutent cette assertion , et particulièrement M. Louis Du Bois , dans une dissertation insérée au Mercure de France le 27 septembre 1817.
( Note du Traducteur. )
(1) Ces deux jours de fêtes se célèbrent le 10 et le ix juin.
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lièrement fréquenté par les vaisseaux qui affluent de l’Angleterre pour y prendre des blés. Cette ville occupe un espace de terrain presqu’aussi étendu que celui de la ville de Rouen , mais ses maisons ne sont pas aussi rapprochées. Elle contient dans l’enceinte de ses murs 22 maisons religieuses et t3 églises paroissiales ; celle de Saint-Pierre , qui est au centre , est regardée comme la première.
L’histoire n’a pas laissé assez de documens pour fixer d’une manière précise l’origine de Caen , qui, néanmoins , ne peut prétendre à une antiquité bien reculée. Les historiens romains gardent entièrement le silence sur cette ville , et les anciens géographes ne laissent pas entrevoir qu’il en ait existé une dans l’emplacement quelle occupe , avant l’époque des Rois Mérovingiens, bien qu’il en existât une à Vieux , à deux lieues , qui est regardé par plusieurs savans comme le chef-lieu des Viducasses , et où l’on trouve encore des restes évidens d’une ville romaine. ( Planche 11 , fig. 20 , 21 , 22 , 23, 24 et 25.) (1)
(1) Outre les vestiges que M. Lair a eu la bonté de nous donner , de quelques raonumens romains figurés dans la planche XI, qui ont été convertis en tombeaux par les Saxons , et les Normands , après la destruction d’Augustodurum , capitale présumée des Viducasses , on a encore trouvé à Vieux les restes bien conservés d’un aqueduc romain , d’un vaste gymnase construit suivant les règles de Vitruve et d’un hypocauste joint à un beau bassin de pierre de douze pieds de diamètre , entouré de trois rangées de sièges, Mais par une insouciance inconcevable , tous ces monumens précieux de l’art ont été enfouis de nouveau après avoir été découverts. Je n’ai pu retrouver non plus dans le bas de l’église de Vieux,
Vers le VIe. siècle, les Saxons , maîtres de toute la côte au nord de la Gaule , y fixèrent leur séjour et y laissèrent des marques évidentes de leurs invasions ; néanmoins , les historiens qui ont fait connaître les déprédations causées par ces usurpa-
l’inscription dont parle le savant évêque d’Avranclies dans la lettre qu’il écrivait en 1705 à mon aïeul , et que je donne dans l'appendice. Enfin , il existe encore un beau pavé en mosaïque dans le thamp d’un propriétaire de 3 à 4oo arpens de terre , qui craint sans doute d’en sacrifier quelques pieds pour rendre aux arts ce morceau précieux , qui n’est recouvert que d’un pied de terre. Mais le morceau d’antiquité Gallo-Romaine le plus intéressant qui ait été trouvé à Vieux , est un cippe de marbre , tiré des carrières de ce même village , d’environ 5 pieds de haut sur 2 de large , portant des inscriptions sur trois de ses faces. Ce marbre , indiqué dans les Mémoires de l’académie des inscriptions, t. XXI , p. 48g , sous le nom de Mar- Ire de Thorigny , parce qu’il fut transporté dans cette petite ville , eti i58o , servait à supporter une statue érigée en l’honneur de Titus Sennius Sollemnis , grand prêtre , né à Vieux. Celte statue , d’après l’inscription, lui fut érigée après sa mort dans la capitale des Vide casses , sur un emplacement donné par le Sénat pour cet objet, et en vertu d’un décret rendu dans l’assemblée des Gaules. L’inscription met au premier rang des titres qui valurent à ce personnage une faveur aussi signalée de la part de ses concitoyens , celui de leur avoir donné des fêtes pendant quatre jours consécutifs.
Ces restes d’antiquité , ainsi que les nombreuses médailles de la république et de l’empire , qui ont été trouvées dans les différentes fouilles faites à Vieux , doivent laisser peu de doute sur l’existence d’une ville gallo-romaine , dans l’emplacement même occupé maintenant par ce village , malgré la divergence des opinions de ceux qui ne la considèrent que comme un camp romain ou une position militaire destinée à défendre le passage de la rivière d’Orne au point où elle est croisée par la voie romaine , improprement attribuée à Guillaume- Je-Conquérant et désignée sous les noms de Chemin-Ferré ou autres , etc.
En terminant celte note, je dois faire connaître aux amis des arts
ANGLO-NORMANDES. 79 leurs pendant leur séjour dans la Gaule , ne font aucune mention de Caen , quoiqu’ils citent fréquemment plusieurs autres villes gauloises habitées par ces mêmes Saxons ; il est donc plus que probable ou que cette ville n était pas fondée à cette époque , ou que si elle existait alors , les Saxons n’étendirent pas leurs en vahissemens vers ce point. Ce fut, en effet, plusieurs années après , que Caen fut considéré comme une des principales villes de la province , comme on le voit dans le récit de l’entrevue qui eut lieu à Rouen en 945 , entre Louis d’Outremer , roi de France , et Rollon , duc de Normandie , lequel est extrait d’une très-ancienne chronique du duché de Normandie. M. de Rras assure que dans un manuscrit de la Coutume de cette province , écrit dans le dixième siècle , et qu’il eut entre les mains , Caen était cité comme une ville déjà assez considérable ; mais dans la charte de donation faite par Richard II , duc de Normandie , au sujet du mariage de sa fille Adala avec Raynauld , comte de
et de l’antiquité , le zèle que le nommé Besognet , de Vieux , met journellement à sauver de la destruction les fragmens d’antiquité et les médailles qu’on y découvre. C’est à lui qu’on doit la conservation des fûts de colonnes et des fragmens de frise que je donne dans la planche XI , ainsi que la tête en demi-relief, qui, d’après la bandelette qui la décore , paraîtrait devoir appartenir au grand-prêtre Titus Seunius Sollemnis , dont on a parlé ci-dessus. Le sieur Besognet avait aussi trouvé des urnes cinéraires , des vases étrusques et d’autres objets curieux qu’il avait donnés à quelques habitans de la ville de Caen, qui , par insouciance , les ont perdus.
Le piédestal qui porte les inscriptions romaines relatives à Sollemnis est à St-Lo, chez le maire de la ville. ( Note du Traducteur. )
Bourgogne , la ville de Caen (i) , ses églises , ses marchés , sa douane , ses quais et autres dépendances y sont amplement spécifiés. D’après ces diverses assertions , je suis porté à confondre mon opinion particulière sur l’origine de Caen avec celle des savans et des antiquaires qui pensent que les premiers fondemens de cette ville furent jetés ou par les Saxons mêmes, ou par quelques familles bretonnes qui abandonnèrent leur île pour échapper aux cruautés des peuples du nord qui l’avaient envahie , et vinrent peupler toute l’Armorique ; le nom même de Caen , d’après l’idée de plusieurs de ces savans , est une preuve incontestable de ce fait.
U est du moins certain qu’aussitôt après l’arrivée des Normands en France, Caen devint une ville d’une grande importance , et qu’elle fut même préférée à Rouen par les descendans du duc Rollon , ce qui est confirmé par le poète Guillaume
(i) Cette Charte désigne la ville de Caen sous le nom de Catliim ; elle porte ces mots : « In Bajocensi comitatu pilla quœ dicitur Cathim, super flupium. Olnœ. » Les écrivains du XIe. siècle lui donnent le nom de Cadomus ou Cadomu/n.
Robert Wace, dansson roman de Rou , dit que quelque temps avant la conquête d’Angleterre , Caen était une ville ouverte:
« Encore ert Caen sans châtel ,
« N’y avait mur , n’y Quesnel. »
M. l’abbé de La Rue a parfaitement développé une partie des idées de Ducarel, dans ses Essais historiques sur la ville de Caen.
(Note du Traducteur. )
Lebreton , vivant dans le milieu du XIIIe. siècle , qui dit, dans sa Philippide , qu’elle était si bien peuplée et si magnifiquement bâtie , qu’on ne pouvait la comparer à autre ville de France qu a Paris ; voici ses expressions :
Villa potens, opulenta, situ spatiosa , décora ,
Fluminibus , pratis et agrorum fertilitate ,
Merciferasque rates portu capiente marino ,
Seque lot ecclesiis , domibus et civibus ornans Ut se Parisio vix annuat esse minorera.
En creusant le canal artificiel pour joindre l’Odon à la rivière d’Orne au-dessus de Caen , on a isolé une grande partie de la ville, qui porte maintenant le nom d’Ile Saint-Jean. Ces importans travaux exécutés en iio/j par Robert, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume-le-Conquérant ; ils rendent cette ville un des plus agréables séjours de la France ; ses remparts , couverts d’arbres , forment des promenades délicieuses , particulièrement celle du Grand-Cours . La beauté et l’abondance de ses eaux font naître dans l’âme des sensations douces , et charment l’œil par des agrémens inconnus d’ordinaire dans les pays plats , où la vue est naturellement bornée.
Le Château a été bâti par Guillaume-le-Conquérant (i) , comme un point de défense pour contenir les peuples remuans du Bessin , qui lui avaient
(i) La Chronique normande et R. Wace se contredisent sur l’existence d’un château antérieur à celui-ci.
( Essai sur la ville de Caen , t. s , p. 372 . )
donné plusieurs fois des preuves de leur penchant à la révolte , ainsi que pour assurer un libre passage sur la rivière d’Orne , avec laquelle ce château avait une communication, au moyen d’un canal qui venait aboutir aux fossés. Ce Château ayant été négligé pendant plusieurs années, il a fallu y faire beaucoup de réparations ; cependant on y conserve encore un simulacre de gouvernement militaire. Le duc de Coigny en est gouverneur avec un état-major et une petite garnison d’invalides. L’appartement du gouverneur n’est pas splendide , mais il y a une trèsbelle vue qui domine sur tous les environs. Cet appartement est maintenant habité par le lieutenantgénéral du bailliage , qui est en même-temps conseiller au Parlement de Rouen. Henri Ier. , roi d’Angleterre , fit élever les murs de ce Château beaucoup plus haut que n’avait fait son père , et il y ajouta une tour fort élevée , qui portait le nom de Donjon ; celle-ci fut ensuite entourée sous Louis XII et François Ier. , de murs fort épais , et flanquée de quatre autres tours moins élevées. Ce Donjon , qui a été bien réparé, sert à renfermer des prisonniers d’état, ou à détenir pour quelque-temps des jeunes gens dont les familles obtiennent des lettres-de-cachet, afin de les empêcher de se déshonorer eux-mêmes en commettant quelques bassesses , après s’être ruinés au jeu. Le bâtiment de l’arsenal , nommé le Besle , est au milieu du Château ; et plus loin , l’église de Saint-Georges , qui sert de paroisse au Château.
ieau(i). Les nouvelles fortifications de la ville, du côté du Cours , sont l’ouvrage du fameux Concini , maréchal d’ Ancre , favori de la reine Marie de Médicis , qui lut assassiné dans le Louvre , d’après l’ordre de Louis XÏTI. Les anciens murs passent pour avoir été bâtis par Guillaume-le-Conquérant.
Les maisons , à Caen , sont généralement de moyenne grandeur , presque toutes bâties en pierre et bien distribuées : aussi se prévient-on en faveur de la ville , lorsqu’on voit , en y entrant , l’élégance des casernes , si bien placées pour la commodité de la garnison. Plusieurs autres beaux édifices sont également dispersés dans divers quartiers de la ville. Ceux qui fixent particulièrement l’attention des voyageurs , sont les deux grandes abbayes de Bénédictins de Saint-Etienne et de Sainte-Trinité , la première pour les hommes et la seconde pour les femmes , situées
(1) Celte église est gravée par M. Cottman , dans ses Architectural antiquities of Normandy . 11 y avait en outre deux autres chapelles , dont une avait son autel du côté de l’ouest , tandis qu’il est à l’est dans toutes les autres églises ; ce qui fait présumer à M. l’abbé de La Rue qu’elle fut bâtie antérieurement à la conquête , et qu’elle appartenait à l’ancienne ville de Caen.
Huet observe également à ce sujet ( dans les Origines de Caen , p. 186 ) , que dans les premiers temps du christianisme , le chœur était placé dans la direction du sud , sud-est et est-nord ; et Bingham ( dans ses Origines ecclesiasticœ , t, 1 , p. 288 ) , après avoir dit , que toutes les églises étaient placées de l’est à l’ouest , cite cependant , comme une déviation à cette règle , l’église d’Antioche , qui est dirigée de l’ouest à l’est , et celle de Saint-Patrice du nord au sud , ce qui confirme les observations du savant évêque d’Avranches , au lieu de les réfuter ; ainsi que l’avait essayé M. Turner , dans ses ■Le tt ers front Normandy , vol. 2 , p. 171. ( Note du Trad. )
vers les deux extrémités de la ville , à près d’une •xlemi-lieue l’une de l’autre. Les historiens conviennent unanimement que l’abbaye de Saint - Etienne fut bâtie par Guillaume-le-Conquérant , et celle de Sainte-Trinité , par la reine Mauld ou Mathilde , fille de Baudouin , comte de Flandre , à la suite d’une bulle du pape Nicolas II , qui , sans doute , par politique , leur enjoignit cette pénitence en expiation de leur mariage dans les degrés prohibés de consanguinité , ne voulant pas le dissoudre , afin de ne pas attirer une guerre entre les états de Flandre et de Normandie. Il est certain que ce fut à cette seule condition que Lanfranc , alors prieur de l’abbaye du Bec , et ensuite archevêque de Cantorbéry , obtint du pape une dispense pour que le Roi et la Reine continuassent de vivre ensemble.
Le vaste et bel édifice de l’abbaye de Saint-Etienne ( planche XII , fig. 26 ) , est ainsi nommé , parce qu’il fut bâti sur l’emplacement qu’occupait autrefois une petite chapelle dédiée à ce saint qui fut le premier des martyrs. Sa fondation (1) eut lieu en 1064 , après que le duc Guillaume eut désigné son favori Lanfranc pour en être abbé , en lui enjoignant expressément de mettre la plus grande activité à faire construire cet édifice.... Pour obéir , en effet , aux ordres du Duc , Lanfranc surveilla lui-même les travaux avec beau-
(1) La charte de fondation est imprimée dans le Neustria pia , p. 626 , et dans Lan/ranci Cantuariensis archiepiscopi opéra , Paris, j 648 , in-P. , p. 20. La copie qui a été imprimée dans le Monast ■. Angl. t. 2 , p, 906 , est très-imparfaite.
anglo-normandes.
coup d’assiduité ; mais ayant été promu à l’archevêché de Cantorbéry en 1070 , il chargea Guillaume Bonne-Ame , son successeur dans l’abbaye , du soin de terminer les travaux.
Le i3 septembre 1077 , lorsqu’il y avait déjà 1 20 moines dans le couvent , l’église fut dédiée , avec la plus grande pompe , à St.-Etienne , par Jean d’Avranches , archevêque de Rouen ? en présence du duc Guillaume , de sa femme Mathilde , de ses fils Robert et Guillaume , de Lanfranc , archevêque de Cantorbéry , de Thomas , archevêque d’York , et d’un grand concours de la noblesse normande. Le Roi la dota en même-temps si libéralement de diverses terres , manoirs et privilèges , tant en Angleterre qu’en Normandie , quelle fut taxée à mille florins d’or d’annates , par la chambre apostolique. (1)
Le vaisseau de l’église , en forme de croix , est bâti en pierre de taille de Caen , sans ornemens tant à l’intérieur qu’à l’extérieur; une lanterne s’élève au centre de la croix , et le portail , à l’ouest ,
(1) Outre les riches dotations dont Guillaume gratifia l’abbaye de Saint-Etienne pendant sa vie , il lui laissa encore à sa mort sa couronne , son sceptre ou main de justice , un calice garni de pierres pre'cieuses , ses chandeliers d’or et tous ses autres ornemens royaux ; il y ajouta même le cor de chasse d’ivoire qu’il portait habituellement. Ces divers objets furent ensuite rachetés par son fils Guillaume le Roux , qui donna en échange à l’abbaye le manoir de Coker ou Cocre , dans le comté de Sommerset , et confirma en mêmetemps les privilèges et les exemptions qui lui avaient été accordés par son père.
est également orné de deux tours carrées surmontées chacune d’une flèche assez élevée. L’intérieur est composé d’un chœur , d’une nef et de deux ailes latérales , séparées par deux rangées de piliers , dont la voûte est demi circulaire ; cette même forme , qui est un des signes caractéristiques de l’art à cette époque , se retrouve dans les cintres de toutes les portes et fenêtres de ce temps. La construction intérieure du centre de la croix , ressemble à celle de l’église abbatiale de Saint-Alhan , dans le comté d’IIereford (i). Le chœur forme une ellipse prolongée d’une forme élégante , remarquable par la beauté des sculptures qui décorent les stalles ; le maître autel est entouré de grilles de fer , mais le travail n’en est pas aussi soigné qu’à celles de l’église Saint- Ouen à Rouen. Cette partie du chœur est plus moderne ; ses arches sont en ogive , et elles ont été rebâties en i564 , après le dommage que causèrent , pendant deux années successives , les calvinistes qui minèrent les piliers qui soutiennent la tour au centre de l’église , espérant détruire , par ce moyen , toute cette belle fabrique ; mais heureusement ils ne purent parvenir qu’à détériorer la partie du chœur qui a été restaurée vers le commencement du 17e. siècle (2).
(]) L’église de l'abbaye de Saint- Alban fut bâtie par un abbé Paulr normand , et neveu de l’archevêque Lanfranc , qui fut nommé abbé le 4e des cal de juillet 1077.
(2) Celte réparation lut faite par l’abbé Simon de Trévières. Les dégâts furent si considérables , qu’on ne put y célébrer l’office divin
Le corps de Guillaume- le -Conquérant (1) , roi d’Angleterre , duc de Normandie , et fondateur de cette abbaye , avait été déposé dans le milieu du chœur , en face du maître autel , sous une tombe
que soixante-quatre ans après , comme on le voit par le procès-verbal dressé le 27 septembre i563 , par Guillaume le Petit , maître voyeur des bâtimens du roi et publics , qui dit , « que tout fut rui- » né et emporté , sans qu’il en demeurât aucune chose , excepté les » murs. »
( Note du Traducteur. )
(1) Orderie Vital , en donnant les détails de la mort de Guillaume le Conquérant , dit qu’elle fut le signal d’un deuil général , et que les citoyens furent saisis de consternation , comme si leurs villes eussent été sur le point d’ètre prises d’assaut.
Dès que l’archevêque de Rouen , où Guillaume était mort , eut ordonné qu’il serait transporté à Caen pour être enterré daus l’église Saint- Etienne , il fut abandonné par tous ceux qui , de son vivant , avaient profité de ses faveurs. Ce fut un nommé Herluiu, simple chevalier , qui, mû par un sentiment d’honneur pour sa nation , fit , à ses frais , la dépense nécessaire pour l’embaumer , faire le cercueil et conduire son corps jusqu’au bord de la Seine , d’où il fut transporté , tant par terre que par eau , jusqu’à Caen.
Gislebert , évêque d’Evreux , alors abbé de Saiut-Etienne , à la tête de ses moines et suivi d’un clergé nombreux , vint au-devant du cercueil de ce prince ; mais à peine avait-il passé les portes de la ville , qu’on annonça qu’un vaste incendie dévorait une autre partie de cette cité ; et presqu’aussitôt le corps de cet infortuné monarque fut abandonné pour la seconde fois ; les moines seuls ne le quittèrent point , et ce fut avec beaucoup de peine qu’ils déposèrent les restes de leur noble fondateur dans sa dernière demeure. Orderie Vital cite les principaux prélats et les barons qui accompagnèrent le convoi du Duc ; mais il ne fait aucune mention de son fils Henri , tandis que Guillaume de Jumiéges dit qu’il fut le seul de sa famille qui remplit ce devoir religieux , et il ajoute , qu’il fut , par ce motif, le seul digne de succéder à un tel père.
( Note du Traducteur. )
ANTIQUITÉS élevée aux frais de son fils Guillaume , qui l’avait fait couvrir d’ornemens d’or-, d’argent et de pierres précieuses , par un nommé Odon , orfèvre de Caen. La pierre tumulaire de marbre ou de schiste noir , était supportée par des pilastres en marbre blanc et sur" montée de la statue du Roi , couchée et revêtue de ses habits royaux. A ses pieds , on lisait l’inscription suivante , composée par Thomas , archevêque d’York :
Qui rexit rigidos Northmannos , atque Britanuos Audacter vicit , fortiter obtinuit ,
Et Cenomanenses virtute coercuit euses Imperiique sui legibus applicuit ,
R ex magnus parvâ jacet hâc Gulielmus in uruâ :
Sufficit et magno parva domus dotnino.
Ter seplem gradibus se volverat atque duobus Virginis in gremio Phoebus , et liic obiit.
En i522, un cardinal, accompagné d’un archevêque et de plusieurs ecclésiastiques distingués , visita la ville de Caen , et témoigna le désir de voir le corps de ce prince. Ayant obtenu la permission de Pierre de Martigny , évêque de Castres , alors abbé de Saint-Etienne , il fit procéder à l’ouverture du tombeau. Après l’enlèvement de la pierre tumulaire , on découvrit le corps du Roi , qui était trèsgros et d’une stature extraordinaire , aussi bien conservé que s’il venait d’être enterré. On trouva , dans la tombe , une plaque de cuivre doré , sur laquelle était gravée , en vieux français , une inscription que
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A N G LO- NO R M ANDES, 89 nous croyons ne pas devoir négliger de reproduire ici. (1)
Je , Guillaume prince Irès-magnanime ,
Duc de N eustrie , pareil à Charlemaigue ,
Passay le mer par un doux vent de sust Pour conquester toute la Grand-Brétaigne ;
Puis desployer fis mainte noble enseigne Et dresser tentes et pavillons de guerre ,
Et ondrier fis comme fil d’airaigne
Neuf cent grands nefz. Si tôt qui euz pied a terre ,
Et puis en armes , de là partis granderre Pour coups recenz au doubté roy Hérault Dont comme preux j’euz toute la deferre ,
Non pas sans dur et marveilleux assault ;
Pour bien jouster le désloyal ribault ,
Je mis à mort et soixante et sept mille Neuf cents dix-huit ; et par ainsi d’un sault Fuz roi d’Anglois , tenant toute leur isle.
Or n’est il nul , tant soit fort et habile ,
Qui , quant c’est fait , après ne se repose.
Mort m’a défaict. Que suis j’il ? cendre vile.
De toute chose on jouit une pose.
Le Cardinal désirant perpétuer le souvenir d’une conservation aussi parfaite , après 435 ans que le duc avait été enterré , le fit peindre sur bois, dans letat où il se trouvait , par le meilleur peintre de la
(i)Eu comparant le français de cette inscription avec celui-de l’Oraison Dominicale et des autres prières du duc Guillaume , on reconnaît facilement qu’elle ne peut être de son temps ; et il est assez probable que les érudits qui ont assisté à cette exhumation , n’ayant pu lire en entier l’inscription dont les caractères , s’ils étaient gravés sur cuivre , devaient être fort altérés , auront composé celle-ci , qui a été gravée et apposée aux murs de l’église depuis i522 jusqu’à i562.
( Note du Traducteur. )
ville. Ce tableau et l’inscription ci-dessus , furent apposés au mur de l’église , vis-à-vis du cénotaphe , qui fut soigneusement refermé; mais en i56a, les Calvinistes l’ouvrirent de nouveau, dans l’espérance d’y trouver quelque trésor (i); frustrés dans leur espoir , en ne trouvant que les ossemens du duc , il les enveloppèrent dans un morceau de taffetas rouge , et les jetèrent hors de l’église avec les plus grandes marques de dérision , après avoir également détruit le tombeau et le tableau dont il vient d’ètre parlé. M. de Bras recueillit la plupart des os , qu’il déposa dans la cellule du père Michel de Canolle , procureur de l’ab-
(i) M. de Bras, un des officiers de la ville , qui était pre'sent lorsque ces actes de violence furent commis dans l’église , nous apprend dans ses curieuses Recherches et Antiquités de la province de Neustrie , que peu de jours après que les Calvinistes eurent détruit le tombeau et brûlé tout ce qui était dans l’intérieur de l’église , des soldats , en Irappant sur la pierre sépulcrale qui recouvrait les restes du Conquérant, remarquèrent qu’elle rendait un son sourd , et concluant d’après cet indice qu’il y avait quelqu’objet précieux, ils brisèrent cette tombe, malgré les instances et les vives représentations qu’il leur adressa luimême , sur une aussi horrible violation d’une sépulture royale. On 11e doit pas en effet s’étonner si les soldats s’attendaient à trouver un trésor dans la tombe; car il était fort en usage, dans les anciens temps, de mettre dans les cercueils des princes des monnaies , des bijoux ou autres objets de grande valeur. Ainsi , nous voyons les Normands détruire le tombeau de Clovis, dans l’église de Sainte-Géneviève, pour s’emparer des trésors qui y étaient renfermés. On dit même qu’un moine de l’abbaye royale de Saint-Germain-des-Prés trouva un trésor considérable dans le tombeau du roi Childéric , qui était placé dans l’église de cette abbaye , et qu’il se l’appropria; mais qu’à sa mort , en i636 , ayant eu quelques remords de cette violation , il confessa son crime et remit l’argent, qui servit à acheter l’orgue, qui coûta alors i5,ooo liv.
, baye ,
ANGLO-NORMANDES. 9r
baye, qui les y conserva soigneusement, en attendant qu’il pût les remettre dans le tombeau ; mais la ville ayant été prise quelque temps après par l’amiral de Coligny , les religieux furent contraints de sortir de l’abbaye , et les restes du duc furent encore dispersés; aumoment de ce désastre , le vicomte de Falaise obtint d’un des révoltés un des os de la cuisse (1) , qu’il déposa ensuite dans le nouveau cénotaphe.
A cette même époque , le tableau dont on a déjà parlé , tomba en partage à Pierre Hodé , geôlier de Caen et l’un des révoltés , qui en coupa une partie pour se faire une table , et se servit de l’autre partie pour fermer un buffet. Quatre ans après , il fut découvert et réclamé par M. de Bras, dans la possession duquel il resta jusqu’à sa mort ; mais depuis ce moment , on ignore ce qu’il est devenu.
En 1642 , les moines firent ériger un nouveau tombeau en forme d’autel , pour y déposer les restes du duc ; ce tombeau , en marbre rouge et blanc , avec une pierre tumulaire de marbre noir , portait , du côté de la tête , un écusson aux trois lions d’Angleterre et les deux lions de Normandie à l’extrémité opposée ; l’inscription suivante était gravée du côté du sud :
Hoc sepulchrnm invictissimi juxta et clementissirai conquestoris Gulielmi ,
Dùm viveret Anglorum regis , Normannorum Cenoraanorumque priucipis ,
(1) M. de Bras dit que ce fémur était plus long de quatre travers de doigts que tous ceux des hommes les plus grands qu’il eût jamais vus.
Hujns insignis abbatiæ piisimi fundatoris ,
Cum anuo MDLXII liereticorum furore direptum fuisset, pio Tandem nobilium ejusdem abbatiæ religiosorum Gratitudiuis sensu , in tàm beneficum largitorem Iustauratum fuit anno Domini MDCXLII Domino Johanne de Bailhache asætorii proto priore. (i)