CONSERVÉE A LA CATHÉDRALE DE BAVEUX
INTRODUCTION
T jes planches qui accompagnent cet ouvrage ont été copiées d’après celles qui furent publiées par le savant père Bernard Montfaucon , dans ses Monumens de la Monarchie française ; mais comme elles avaient un rapport immédiat avec l’histoire d’Angleterre , il voulut bien , sur ma demande , m’en donner un dessin. (1)
M. de Boze , secrétaire de l’Académie des Belles-
(1) Ces planches , originairement publiées par l’Académie royale , étaient fort incorrectes : le Traducteur a donc été forcé , pour réparer les inexactitudes et les omissions qui s’y trouvaient , de repasser figure par figure toute cette broderie de 212 pieds de longueur, ou plutôt delà dessiner de nouveau , afin de rendre les nouvelles planches , qu’il joint à cette traduction , aussi exactes qu’il était possible.
( Noie du Traducteur. )
TAPISSERIE
Lettres , trouva , il y a quelques années , dans les Manuscrits du célèbre Foucault , un dessin enluminé d’une partie de cette Tapisserie, il le communiqua à M. Lancelot ; celui-ci chercha à connaître le sujet qu’il représentait , et il le jugea digne d’être l’objet d’une dissertation qu’il lut à l’Académie, le 21 juillet 1724. Il annonçait dans ce Mémoire qu’il ignorait d’après quoi ce dessin avait été relevé , et si c’était d’après un tableau , un bas - relief ou une peinture sur verre ; mais il conjecturait , par plusieurs motifs, qu’il ne coïncidait pas avec l’évènement représenté ; outre cela , il embellit cet opuscule de plusieurs observations curieuses.
L’infatigable ardeur du père Montfaucon ne lui permit pas de se contenter du fragment de cette tapisserie , dont on a parlé ci-dessus. Il écrivit par toute la France , dans l’espoir d’obtenir des renseignemens plus précis ; découvrant ensuite que M. de Foucault avait été intendant en Normandie , il soupçonna que ce dessin pouvait venir de Caen ou de Bayeux. Il fut confirmé dans cette opinion par une réponse qu’il reçut du R. P. Mathurin Larcher, prieur de St.-Vigor de Bayeux , qui lui fit connaître que l’original de ce dessin était une longue pièce de tapisserie ou de broderie conservée jusqu’à ce moment dans l’église cathédrale de cette ville; que le dessin de ce fragment de la tapisserie avait environ trente pieds de longueur sur un pied et demi de hauteur , mais qu’il y en avait un autre morceau
DE BAYEUX
faisant suite à la même histoire , et dont la longueur était de deux cent trente-deux pieds sur la même hauteur(i). Cette tapisserie , ajoutait-il , était exposée dans la cathédrale certains jours de fête de l’année , et le plus ancien document qui fesait mention de cette curieuse antiquité , était inséré dans un inventaire des ornemens appartenant à Notre-Dame de Bayeux , dressé dans l’année 1476 , où elle est ainsi décrite :
« Item une tente très-longue et étroite , de telle » à broderie de ymages et escripteaulx faisans re- » présentation de la conquest d’Angleterre , laquelle » est tendue environ la nief de leglise , le jour et » par les octaves des reliques. »
Elle porte par tradition le nom de Toilette du duc Guillaume , et elle est , dit-on , l’ouvrage de la reine Mathilde et des Dames de sa cour , après qu’elle eut obtenu la couronne d’Angleterre (2).
(1) Sa longueur totale n’est que de deux cent douze pieds. Ducarel , en la portant à deux cent trente-deux pieds , s’est sans doute servi du pied anglais , plus court d’un seize environ que le nôtre.
( Note du Traducteurs )
(2) Quelques auteurs ont aussi attribué cet ouvrage à une autre Mathilde , désignée comme la première abbesse de Ste. -Trinité. La conformité de ces noms aurait pu , en effet , donner quelque vraisemblance à cette tradition; d’autres l’out également attribué à Odon, évêque de Bayeux ; mais M. l’abbé De La Rue , dans un Mémoire adressé à la Société royale des Antiquaires de Londres , réfute ces diverse* assertions et en attribue l’exécution à l’impératrice Maud ou Mathilde , petite-fille de Guillaume le Conquérant. 11 fonde son opinion sur le silence de Robert Wace ; auteur presque contemporain qui ,
TAPISSERIE
Le père Montfaucon se procura un dessin de cette seconde partie de la Tapisserie , et le publia avec le premier , en y joignant ses observations ; M. Lancelot refondit sa première dissertation dans un nouveau Mémoire qu’il lut à l’Académie , le 9 mai 1730.
Cette broderie représente une infinité d’évènemens et d’usages ignorés de nos historiens , mais cette particularité prouve , en quelque sorte , qu’ils ont été dépeints dans le temps même , et par une personne qui avait une connaissance parfaite de ces événemens ; et comme Mathilde passait pour une princesse très-vertueuse , et par conséquent très-intéressée à reproduire tout ce qui tendait à augmenter la gloire et à satisfaire l’a-
en décrivant la bataille d’Haslings , ne fait aucune mention de cette broderie , avec laquelle il se trouve quelquefois en contradiction. Il s’appuie encore sur ce que l’on a représenté dans la bordure de
cette tapisserie dix à douze fables d’Esope , et prétend que ces fa-
bles n’ont été introduites en France tju’à la suite de la première croisade, en 1096, et, par conséquent, postérieurement à la conquête et à la reine Mathilde , et qu’elles ne furent traduites en
français que plusieurs années après par Henri 1er. , fils de Guillaume ,
qui dut à cette traduction le surnom de Beauclerc , donné alors aux gens de lettres.
Cependant il existe dans la bibliothèque Harléenne un manuscrit d’une traduction des fables d’Esope en langue Romance , à la fin duquel l’auteur , nommée Marie , femme normande , qui vivait dans le XIIE. siècle , dit que le roi Alfred traduisit du latin en anglosaxon ces fables remises en vieux français d’après celte même version. M. l’abbé De La Rue a donné une notice sur la vie et les écrits de cette femme , dans le i5e. volume de l’Archéologie , publié
mour
DE BAYEUX
mour-propre de son mari , on peut raisonnablement présumer quelle passait ses jours , suivant la mode de ces temps , à faire avec ses femmes des ouvrages à l’aiguille , afin de laisser en même-temps un monument d’une des expéditions les plus glorieuses qui aient été entreprises par un prince de son rang. Cette broderie devait indubitablement être continuée jusqu’au couronnement du duc Guillaume ; mais elle est restée imparfaite , peut-être par la mort de la Reine ou par des motifs inconnus.
La forme des armes , l’habillement des soldats’, l’appareil militaire , ainsi qu’une infinité d’autres circonstances , décèlent la grande antiquité de cette
par la Société royale des Antiquaires. Voici comment Marie s’exprime :
Por amur le cmite Willame ,
Lé plus vaillant de nul reaime ,
Meinténur de cest livre feire,
E del Engleis en romans treire Oîsope apelum cest livre Qu’il translata e fist escrire ;
Del griu en latin le turna ,
Li reis alurez qui mut lama Le translata puis en Engleis ,
E ies l’ai rimee en franceis.
Harl M. S. 978. p. 87.
Le manuscrit complet de la traduction de Marie de France contient 104 tables, dont 5r seulement sont d’Esope.
M. l’abbé De La Rue ayant avancé qu’Alfred n’était pas l’auteur de la traduction dont Marie s’était servie, plusieurs savans Antiquaires français et anglais ont cherché à le réfuter , tant il est difficile de détruire une tradition de sept à huit siècles.
( Note du Traducteur. )
TAPISSERIE
broderie ; et comme on ne connaît aucun objet d’antiquité de ce genre à lui comparer , je crois rendre un service signalé en mettant au jour ce morceau si peu connu , resté près de six cents ans dans l’obscurité. Le motif pour lequel cette Tapisserie s’est retrouvée à Bayeux , plutôt qu’à Caen ou à Rouen , peut faire conjecturer avec quelque fondement que la Reine en fit cadeau à Odon , alors évêque de Bayeivx. Ce dernier était frère par sa mère du duc Guillaume, et il contribua beaucoup à lui foire obtenir la couronne d’Angleterre ; il fut ensuite comte de Kent et régent de ce même roy aume , lorsque Guillaume revint en Normandie. On cite cet évêque comme ayant été très-somptueux dans la décoration de son église > et comme on suppose que cette tapisserie lui appartenait , parce qu'il n’en est pas fait mention ailleurs , il n’y a pas d’autre époque plus probable pour déterminer son introduction dans la cathédrale de Bayeux. (1)
(1) Plusieurs e'cri vains ont aussi essayé de réfuter cette dernière assertion , en demandant ce que cette tapisserie était devenue pendant les diverses révolutions éprouvées par la ville de Bayeux ; mais la même question aurait pu se faire également après les troubles révolutionnaires où tant d’objets d’art ont été détruits. ( On sait que des conducteurs de charrois militaires s’étaient emparés de cette tapisserie , qu’ils voulaient couper par morceaux, pour couvrir ou emballer des effets d’habillemens destinés aux troupes , et que ce fut à l’adresse d’un commissaire de police de cette ville qu’on en dut la conservation. ) De semblables événemens n’ont- ils pas pu se répéter lors des premiers troubles essuyés par celte ville , et le même dévouement ne devait-
La scène historique , représentée dans le premier morceau de cette Tapisserie, peint le moment où le comte Harold est envoyé en ambassade par Edouardle-Confesseur , auprès de Guillaume , duc de Normandie (î), ainsi que les événeraens qui lui arrivèrent dans cette circonstance.
il pas exister parmi les habitans , naturellement intéressés à la conservation d’un monument qui leur rappelait de si grands souvenirs?
I Note du Traducteur.
(j) Edouard avait eu l’intention de désigner pour son successeur à la couronne d’Angleterre , son cousiu Edouard , fils d’Edmond fronside, qui habitait la Hongrie depuis que Canut avait voulu le faire périr; mais la mort de ce prince peu de temps après son rappel en Angleterre, ranima l’espérance de deux hommes qui aspiraient également à ce trône , Harold , et Guillaume , duc de Normandie. L’un et l’autre ont trouvé des écrivains pour nous transmettre et appuyer leurs prétentions respectives ; car tous deux étaient aimés d’Edouard , et la famille d’Harold , ainsi que celle de Guillaume , lui étaient également alliées.
Ainsi , l’on ne doit pas être étonné de la divergence d’opinions qui existe entre les écrivains Normands et Anglais sur le plus grand événement des Annales Normandes.
D’un côté , on trouve qu’Harold fut désigné pour succéder à Edouard , i°. dans la Chronique Saxonne, 171; 20. dansItorWig , 427; 3°. dans Hoveden , 447 ; 4°. dans Sim. Dun , iq4; 5°. dans Al. Bev., 122 , et-c. D’un autre côté , la Chronique de Wike , page 22 ; Malmesbury , g3 ; et les écrivains Normands déclarent qu’Edouard donna la couronne à Guillaume. Les Chroniques manuscrites qui affirment ce même fait , sont , i°. Pierre Ikkam Domit. A. 3 , dans lequel on trouve : « Willo duci Normanniæ consanguineo suo sicut ei prius juramento promiserat regnum teste dédit. »‘
2°. Will. Sheepheved Faust. B. 6 , dit: Adoptavit in regnum Wil- » lielmum ducem Normannorum. »
3". Th. Elmham , Ciaud. E. 5 , ajoute : Willielmum ducem Nor- » manniæ adoptavit Heredem. »
Enfin , Hermannus dit , que c’était la rumeur publique qu’Edouard
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Tous nos historiens disent unanimement qu’Harold fut envoyé au duc Guillaume peu de temps avant la mort d’Edouard-le-Confesseur , mais ils diffèrent beaucoup sur le but et la cause de ce voyage. Guillaume de Malmesbury , et après lui Mathieu Paris et Cambden prétendent qu’Harold s’amusant à pccber sur la côte de Sussex , fut jeté par une tempête sur celle de Picardie.
D’autres disent qu’Harold désirant faire revenir son frère et son neveu , qui étaient en otages entre les mains du duc Guillaume , il obtint d’Edouardle-Confesseur la permission de faire ce voyage ; et que s’étant embarqué , il fut jeté par une tempête sur les côtes de Picardie ( comme il a été dit cidessus ). Eadmer, disciple de St. Anselme , auteur presque contemporain de cet événement , rapporte ce fait de la même manière , et il est exactement copié par J. Brompton , Henri Knyghton et Raoul Iligden , tous écrivains du XIVe. siècle.
Mais le récit le plus exact paraît être celui d’Ingoulf (1) , moine de St.-Yalery-en-Caux , abbé de
avait douné l’Angleterre à Guillaume. On peut ajouter à ceci les propres expressions de Guillaume , qui dit dans une de ses chartes : « Devicto Haroldo rege cum suis complicibus qui michi reguum » prudentia Domini destination et benefïcio concessionis domini et cognati mei gloriosi regis Edwardi concessum , conati sunt auferre. » Faustina. A. 3. Mais les autorités sont si contradictoires , qu’il est difficile de décider la question. ( Note du Traducteur. )
(1) Lorsque Guillaume visita Edouard, Iugoulf se mit à sa suite et vint avec lui en Normandie ; il fut à la fois son secrétaire et son favori. ( Note du Traducteur. )
DE B A Y E U X
Croyland , dans le comté de Lincoln , et secrétaire de Guillaume le Bâtard , dont l’histoire se termine vers l’année 1087. Tous les écrivains contemporains tels que Guillaume de Poitiers , archidiacre de Lisieux , Guillaume de Jumiége et Orderic Vital s’accordent avec lui.
Suivant ces divers écrivains , ce fut Edouard qui envoya Harold en Normandie annoncer au duc Guillaume qu’il l’avait choisi pour son successeur à la couronne d’Angleterre , ainsi qu’il le lui avait déjà fait pressentir par Robert , archevêque de Cantorbéry (1). Cette assertion paraît se rapporter beaucoup mieux avec la Tapisserie , comme on le verra par l’explication qui suit.
(1) Cette dernière assertion paraît cependant pre'senter quelque erreur, puisque ce Robert était exilé du royaume en io52 , lors de la réconciliation de Godwin. Suivant la Chronique Saxonne , 168, et Hovedeu , 443 , Robert vint en Normaudie non pas avec une mission publique , mais il s’y sauva avec précipitation pour conserver sa vie. R en résulter lit qu’Edouard aurait adopté Guillaume en io52 , tandis que le fils d’Edmond Ironfide ne serait venu en Angleterre qu’eu jo57 , d’après l’invitation d’Edouard lui - même , qui le désignait hautement pour son successeur. Guillaume parait avoir été eu Angleterre une année avant le départ de Robert ; et si Edouard avait alors fixé son choix sur lui , il l’en aurait informé lui-même au lieu de le lui faire connaître l’année d’après par un homme expatrié. Le témoignage d’Iugoulf de Croylaud est également contraire : il dit positivement, page 65, que taudis que Guillaume était en Angleterre , « de successione autem regui spes adhuc aut mentio nulla » facta inter eos fuit. » Il n’est effectivement pas probable qu’Edouard ait pensé à désigner Guillaume pour son successeur avant la mort de son cousin de Hongrie. ( Note du Traducteur. )
TAPISSERIE
Il règne , en outre, dans le haut et dans le bas de cette Tapisserie , une brodure de quatre à cinq pouces de hauteur , qui représente diverses figures d’hommes, d’animaux, de fleurs, et même quelques fables d’Esope , qui n’ont aucun rapport avec le sujet historique , et qui ne lui servent que d’ornemens. La majeure partie des figures des inscriptions , particulièrement aux deux extrémités , est maintenant usée ou effacée ; cependant la toile conserve encore l’impression ou les points de l’aiguille , qui servent souvent à retrouver la trace des letti'es ou des figures (1).