EXPLICATION DE LA TAPISSERIE
La première figure qui se présente est celle d’un Roi assis sur le trône , ayant une couronne sur sa tête
(1) Cette tapisserie , ou plutôt celte broderie à l’aiguille , en laines de diverses couleurs ( fort altérées maintenant ) , est exécutée sur une toile de lin de deux cent douze pieds de longueur sur dix-huit pouces de hauteur. Elle représente une espèce de drame historique d’une partie de la vie de Guillauine-le-Conquérant , divisé en trois actes et subdivisé en cinquante-cinq scènes séparées les unes des autres par un arbre. Dans l’espace entre ces derniers , une inscription latine, placée au-dessus des figures, en explique les principaux sujets. Le premier acte , composé de quinze scènes , embrasse tout ce qui a rapport à l’ambassade , à la captivité et à la délivrance d’Harold. Le second acte , composé de neuf scènes , fait connaître les différons que le duc Guillaume eut avec la Bretagne , et ses suites ; ainsi que le serment qu’il fait prêter à Harold dans la cathédrale de Eayeux , afin de l’enchaiuer à son parti. Enfin , le troisième acte forme trente-une scènes , qui représentent 1? mort d’Edoua d , l’usur-
DE B A YEUX
et un sceptre dans la main gauche. Il paraît, d’après la position de sa main droite , donner des ordres à deux de ses courtisans. La forme de son trône est fort simple , et elle ressemble beaucoup à ceux qu’on voit sur les sceaux de nos anciens Bois. Les bras de ce siège sont terminés par des tètes de chiens (1). Au-dessus de cette figure , il y avait une inscription qui est maintenant fort altérée , mais
patiou et le couronnement d’Harold , les apprêts et la descente de Guillaume sur les côtes d’Angleterre , ainsi que la bataille d’Hastings. La mort d’Harold termine ce drame.
Cette broderie qui , au premier aspect , offre un ensemble si disparate de figures d’animaux , assez bien dessinés , à côté du grotesque des figures d’hommes et des édifices , n’est cependant pas dépourvue d’une espèce de pureté dans la forme primitive , dout on retrouve le dessin linéaire sous le travail informe des brodeuses. La majeure partie des figures sont généralement assez bien posées; elles expriment parfaitement le motif pour lequel l’artiste a voulu les faire agir ; et si l’on considère l’état des arts du XIe. siècle , ou sera fort étonné de retrouver une aussi grande pureté dans le dessin primitif poncé sur la toile. En comparant l’exécution de cette broderie avec celle qui se fait de nos jours , on trouvera , sans doute , une très-grande différence. Mais aussi , quelle est l’ouvrière aujourd’hui qui , avec de grosses aiguilles et des laines torses plus grosses et plus rudes que celles avec lesquelles nous fesous la tapisserie , oserait entreprendre l’exécution d’une telle broderie sans altérer la forme des figures ? On ne sera donc pas surpris si quelquefois j’ai préféré rendre aux figures la forme première que l’artiste leur avait donnée , plutôt que de copier servilement celle que l’aiguille des brodeuses a dû nécessairement altérer.
( Note du Traducteur. )
(1) Les trônes des empereurs d’ Allemagne portaient , au contraire , une tête de lion.
34o TAPISSERIE
les parties qui subsistent encore ne laissent pas douter qu’elle ne portât ces mots :
R ex Ethvardus.
Cette figure représente indubitablement le roi Edouard-le-Confesseur , donnant l’ordre à Harold de partir aussitôt pour son ambassade auprès de Guillaume, duc de Normandie.
Harold , après avoir reçu les ordres du Roi , part pour son voyage. 11 est représenté à cheval , le faucon sur le poing ; sa meute de chiens court devant lui ; sur sa tète on lit l’inscription suivante :
Harolclus dux Anglorum et sui mdites equitant ad Bosham.
Le titre de dux Anglorum ne lui appartenait pas ; mais il lui était peut-être donné , parce qu’il était un des hommes les plus distingués de l’Angleterre , et proche parent du Roi , dont il avait épousé la soeur : « Cunctorum suce dominationis » comitum divitiis , et honore , ac potentiâ , maxi- » mus , » dit Guillaume de Jumiége. Ingoulf le nomme « major clomus regice ; » et ceux que l’inscription de la tapisserie désigne par sui milites Eadmer les désigne par ditiores et honestiores hommes sui , ou quelques-uns de ses principaux vassaux.
Suivant
DE BAYEUX
Suivant l’usage de ces temps , les principaux seigneurs n’avaient alors que deux manières de se vêtir lorsqu’ils voyageaient: ils prenaient ou leurs équipages pour la guerre , ou leurs habits de chasse. Ici Harold partant pour un message de paix : on le voit représenté avec ce dernier costume.
Le faucon sur le poing était un signe de grande noblesse ; on le voit fréquemment sur les sceaux , ainsi que sur les portraits même des femmes de ce temps. Cet oiseau était si sacré, qu’il était défendu, par les anciennes lois , de donner son faucon ou son épée , même pour sa rançon. « In composition d nem wirigildi volumus ut ea dentur quœ in lege » continentur , excepto accipitrt etspatha. (1) » On infligeait aussi des peines très-sévères à ceux qui dérobaient un faucon.
M. Lancelot cite beaucoup de faits pour prouver combien la noblesse mettait d’intérêt à conserver ces oiseaux ; mais comme ils sont étrangers à cette description , je n’en parlerai que pour faire observer qu’Harold , en raison de sa dignité , est le seul de toute sa suite qui porte le faucon au poing.
D’après l’inscription , il dirige sa marche sur Bosliam. Cette place était un petit port de la côte
(1) Capitula , sive leges ecclesiasticæ et civiles Caroli Magni et Ludovici pii. Lib. IV. tit. 21. lu Lindeuborgii codice legum antiquarum. F. 8ÿ5.
Voyez aussi la note de la page 106 sur les équipages de guerre ou de chasse de la noblesse.
TAPISSERIE
de Sussex qui lui appartenait , et que son père , le comte Godwin , avait obtenu par fraude de l’archevêque de Cantorbery ( suivant l’histoire qui nous en est donnée par Walter Mapes ).
Un peu plus loin , on voit une église au-dessus de laquelle est écrit le mot :
Ecclesia.
Devant la porte de celle-ci deux hommes sont à genoux , les bras croisés : ces derniers paraissent représenter Harold invoquant le Ciel pour le succès de son voyage dans le petit monastère , que Bède dit avoir existé à Bosenham. « libi Dicul scotus » tnonachus monasteriolum habuit per modicum , et » quinque , aut sex fratres , paupere vitâ domino » famulantes. » Le tableau qui suit représente une foule de gens réunis dans une espèce de palais , où ils boivent dans des coupes et des cornes de boeufs ; on peut conjecturer que ce sont les gens de la suite d’Harold , qui prennent des rafraîchissemens avant de s’embarquer. En avançant on voit Harold , toujours son faucon au poing , marchant vers les vaisseaux , et un homme de sa suite engage les autres à le suivre ; quelques - uns portent ses chiens sous leurs bras , d’autres les avirons , etc. Harold même a ses habits retroussés et paraît faire quelques pas dans la mer avant de pouvoir entrer dans son vaisseau.
DE RAYEUX.
Ces bâtimens sont presque plats , avec des bancs pour les rameurs , et il est difficile de discerner la proue d’avec la poupe; cependant ils paraissent avoir un gouvernail , un grand mât , une ancre , etc. Il est facile de voir , par la forme et l’équipage de ces bâtimens , qu’ils n’étaient pas destinés pour la pèche , ce qui confirme que ce voyage d’Harold était fait avec une certaine pompe , et non pas simplement pour une partie de plaisir.
Au-dessus de cette partie de la broderie on lit les mots suivans :
Hic HaT'olcl mure navigavit et velis verito plenis venit in terram Widonis Comitis.
On voit deux de ces vaisseaux voguant à pleine voile , avec un batelet à la suite de l’un d’eux ; les matelots semblent être en grande activité. C’est peut-être le moment où les vaisseaux dérivent et les entraînent malgré eux sur les côtes du comte Guy de Pontliieu. Toutes les figures paraissent frappées de stupeur. Harold , debout dans une chaloupe , s’avance sur le rivage ; il ordonne de jeter l’ancre, et semble parler au peuple qui vient au-devant de lui. On lit au-dessus de sa tête :
Harold ,
Il tient à sa main un long bâton , semblable a
TAPISSERIE
ceux qu’on voit sur les sceaux des rois de France ou des autres grands princes , et qui paraît être le Baculus slureus , regardé plutôt comme un signe d’honneur que comme une arme offensive.
On peut remarquer qu’Harold ne paraît plus en habit de cavalier ; mais qu’il est revêtu d’une espèce de toge retroussée , semblable aux vêtemens des rois ou des princes de ce temps. Le territoire de J Fui o Cornes , sur lequel Harold fut jeté , appartenait à Guy , comte de Ponthieu , fils de Hugues et frère d'Ingelran , qui possédait ce comté avant lui. Ces comtes étaient précédemment Avocats ou protecteurs de l’vVbbé de St. - Riquier , ei en cette qualité tenaient de l’abbaye vVbbeville et Ancre, ainsi que plusieurs autres terres ; mais Hugues Capet , pour éviter les fréquentes dévastations causées par les Normands qui s’introduisaient toujours en France par cette côte , qui était sans défense , prit à cette abbaye les villes d’Abbeville et d’Ancre , fortifia la première , et en donna le gouvernement à Hugues , bisaïeul de Guy de Ponthieu , dont on vient de
C’est à cette époque que remonte l’érection du titre de comte et d’un comté dans cette famille , dont Montreuil et non Abbeville continua d’être le chef-lieu , même après la mort de ce même Guy de Ponthieu. Ces comtes prenaient le titre de Comités Monsterolii et Pontivi.
Plusieurs historiens , et particulièrement ceux
DE B A YEUX
d’Angleterre, accusaient les habitans du Ponthieu de faire prisonniers tous ceux que la tempête jetait sur leur côte , et de les traiter avec une excessive cruauté, afin de leur arracher une forte rançon ; mais les habitans de cette contrée ne peuvent pas être accusés seuls de cette coutume barbare , qui était un droit de ce temps , nommé Lcigan , en usage sur presque toute la côte. L’humanité et la civilisation ont beaucoup contribué à l’abolir.
Il est encore facile de trouver un autre motif pour lequel le comte Guy fit Harold prisonnier : il fut bientôt informé qu’il était envoyé comme ambassadeur auprès de Guillaume-le-Bâtard , duc de Normandie. Il regardait ce duc comme un dangereux voisin et comme le principal ennemi de sa maison. Son frère Ingelran avait été tué par lui , lorsqu’il était au service d’Henri , roi de France. Guy ne voulut donc point perdre cette occasion pour contrarier Guillaume ; et il est fort probable qu’il n’aurait pas relâché Harold , s’il avait eu des forces suffisantes à opposer au duc Guillaume.
La Tapisserie représente le comte de Ponthieu à la tête d’une expédition militaire ; il donne des ordres pour arrêter Harold , qui paraît descendre de sa chaloupe ; ses vassaux sont à cheval , la lance en arrêt et portant des boucliers. Ces derniers sont décorés d’emblèmes ou de devises ; mais elles ne peuvent être considérées comme des écus , puisque l’introduction des armoiries n’eut lieu que plusieurs années après cet événement.
348 TAPISSERIE
où l’action se passe : ce sont probablement les domestiques du Comte. L’inscription au-dessus de leur tète porte :
Ubi Harold et TVulo parabolant (i).
Harold ayant trouvé moyen de faire connaître sa captivité à Guillaume, duc de Normandie , celui-ci envoya sur-le-champ deux ambassadeurs au comte Guy , pour lui demander de rendre son prisonnier. La broderie représente le Comte recevant ces ambassadeurs. Il est debout , son manteau est ouvert sur l’épaule droite et retroussé sur le bras gauche; il tient une hache à la main et affecte un air d’arrogance dans son maintien ; derrière lui est un de ses gardes avec la lance sur l’épaule. Les deux envoyés sont également debout , appuyés sur leurs lances : l’un des deux semble parler au Comte. On lit au-dessus de leur tète cette inscription :
Ubi nuntii JVillelmi ducis venerunt ad Widonem.
Un nain , au-dessus de la tète duquel est écrit Turold (2) , tient leurs chevaux par la bride.
(1) Robert Wace , dans son roman de Rou , p. 379 , dit que
« Guy garda Heralt par grant cure ,
» Moût eu creust mesavanture ,
» A Belrem le fit envoyer » Pour fere le Duc esloignier. »
' ( Note du Traducteur. )
(2) On ignore par quel motif ce Turold a été désigné par son nom particulier. D’après le Domesday-Book , il y avait une famille de
On
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DE B A Y E U X. 3/19
On ne sait si ce nom appartient à un des ambassadeurs , ou s’il désigne quelque domestique particulier.
Vient ensuite une espèce de palais ou rotonde appartenant probablement au comte Guy , vers lequel se dirigent deux hommes au galop , la pointe de leur lance en avant et le bouclier au bras gauche. Au-dessus d’eux on lit :
Nuntii TF’illelmi (1). ( Planche ire. )
Ceux-ci représentent indubitablement deux autres ambassadeurs que le Duc envoie au Comte , sur son refus de délivrer Harold , pour lui annoncer que s’il ne le rendait pas immédiatement , il se disposait à marcher à son secours avec une armée , et le reprendrait de force. Cette conjecture se lie
Turold , qui paraissait avoir quelques propriéte's en Angleterre. On
y lit, « que Raoul , fils de Turold , tenait Bolton de l’Archevêque ; t
qu’il avait été taxé à un demi suling , qu’il possédait une carucate
et demie de terre arable ; une autre dans son domaine avec trois
vilains et deux borderers , et en outre , deux acres de prairies et
du bois pour la nourriture de seize cochons. La valeur totale de
ce domaine était de 4o schillings. » ( Note du Traducteur .)
(1) Le premier dessin communiqué à l’Académie des belles-le: très , par M. Lancelot , et d’après lequel il lut sa Dissertation du 24 juillet 1724 , se terminait à ces deux cavaliers et à l’arbre qui terminait cette scène , ainsi qu’au mot Hic , qui recommence la scène suivante. La suite de cette broderie , qui n’offre cependant dans l’original aucune espèce de séparation , a été découverte et décrite par le père Montfaucon.
TAPISSERIE
avec la relation qui nous a été donnée de cet événement par Eadmer. Le Duc s’avance avec une armée devant la ville d’Eu , dernière place de la Normandie sur la frontière des terres de Ponthieu. Le Comte , tremblant à cette nouvelle , envoie Harold et sa suite à Eu , et remet ses prisonniers au duc Guillaume. Ce fait est ainsi rapporté par Guillaume de Poitiers et Guillaume de Malmesbury , quoique quelques écrivains moins connus disent cpie Guy renvoya simplement son prisonnier à Guillaume.
Cette scène confirme la relation ci-dessus. On y voit une personne qui fléchit les genoux devant le Duc (1) , assis sur son trône devant la porte de son palais , et qui lui remet un message du Comte. Sur sa tête est écrit :
Hic venit nuntius ad THilgelmum ducem.
Celui-ci est probablement un de ceux que le Duc avait envoyés au comte Guy , qui revient avec la promesse de ce dernier de lui délivrer les prisonniers. Le père Montfaucon , d’après la taille exiguë de ce messager , est porté à croire qu’il pourrait
(i) Le roman de Rou exprime ainsi l’action du duc Guillaume ; « Tant promist au Comte et offri ,
» Tant manacha et tant blandi ,
» Que Guy Heralt au Duc rendi. »
( Note du Traducteurs )
pl . xxxv i
Sut U1 ùc l&bïfiàirïiç ( ûffovifiM iftaufux . / / 'YCï/L/,<-
Zt£h:de û.Snfe&ruatn,
DE B A Y E U X
être le nain Turold , qu’on a déjà vu plus haut ; mais Ducarel pense qu’on l’a peint d’une aussi petite taille , dans l’intention seulement de le faire paraître à genoux ; et qu’une personne qu’on a vu gardant d’un côté des chevaux , ne peut pas , dans une autre , être employé à porter un message au duc Guillaume (1), On voit deux sentinelles au-dessus de la porte de ce château , dont la figure parait être totalement idéale.
Immédiatement après ce château , le comte Guy à cheval , le faucon au poing , suivi d’Harold , portant également son faucon , ayant l’un et l’autre un manteau jeté sur les épaules , rencontrent le
(1) En comparant, sur la Tapisserie même , la figure de ce nain aux pieds de Guillaume , avec celle qu’on a vu un peu plus haut désigne'e sous le nom de Turold , j’ai remarqué une telle identité de caractère , que j’ai été pour ainsi-dire entraîné à suivre l’opinion du père Montfaucon ; et malgré la réfutation de Ducarel, je pense que ce Turold , qu’on a pris la peine de désigner par son nom propre , ne peut être que le fou du comte de Ponthieu , qui , sans doute , s’était acquis une espèce de réputation dans la province par ses facéties ou ses bous mots. Le Comte , effrayé des menaces du duc Guillaume , n’aura pas trouvé de meilleur ambassadeur pour apaiser sa colère , que de lui envoyer un messager qui pouvait le faire rire. En effet , la familiarité avec laquelle le Duc lui parle et semble même le caresser , la main d’un des gardes posée sur la tête de ce nain ou de ce fou , tout indique dans ce tableau une scène comique , et n’a nul rapport avec l’action d’un ambassadeur suppliant , tel que devait être celui du comte Guy de Ponthieu. Il est aussi probable que ce même Turold ne semblait , dans la précédente scène , garder les chevaux des envoyés de Guillaume que pour essayer de pénétrer leur façon de penser et en rendre compte à son maître Guy de Ponthieu. ( Note du Traducteur ■ )
TATISSERIE
duc Guillaume accompagné de ses courtisans. Le Duc a son manteau retroussé sur l’épaule gauche , et paraît adresser la parole au Comte, qui lui montre les prisonniers qui le suivent. Au-dessus de ceux-ci est écrit :
Hic THido adduxit Haroldum ad Wilgelmum Normannorum duce/n.
Un arbre termine ce premier acte.
Le Duc , après avoir reçu Harold , le conduisit dans son palais. La Tapisserie garde le silence sur le nom de la ville où était situé ce palais ; mais Guillaume de Poitiers dit que ce fut à Rouen , capitale de son duché. On voit une espèce de tour qui indique ou la porte de la ville ou celle de ce palais. On lit audessus des figures du cortège l’inscription suivante :
Hic dux THügclm : curn Harold venit ad palatium
suum.
On trouve ensuite une grande salle , dans laquelle le Duc est représenté assis sur son trône , avec un garde derrière lui. Harold est debout et dans l’attitude d’un homme qui parle ; il lui expose probablement le motif de l’ambassade pour laquelle il est envoyé. Derrière lui il y a quatre personnes armées qui font partie de sa suite.
Aucune inscription ne fait connaître le sujet de
DE B A YEUX. 353
cette conférence , dans laquelle Harold donne probablement au Duc l’assurance detre toujours dans ses intérêts , ainsi qu’on le verra plus bas lui jurer solennellement la même promesse. L’inscription suivante fait croire que Guillaume lui promet en même temps de lui donner en mariage sa fille Adala ou Adeliza , nommée par quelques-uns Agatha.
On voit ensuite une femme debout , entre deux colonnes , qui semblent indiquer la porte d’une chambre ; un homme se présente devant elle et lui pose une main sur la tête. Au-dessus on lit :
Ubi unus clericus et Aelfgyva.
Ce tableau particulier peint probablement un clerc de la chambre ou un des officiers envoyé par le duc Guillaume à la Duchesse , pour lui faire part de la promesse qu’il vient de faire à Harold de lui donner sa fille en mariage. Mais il faut avouer que ce nom d’Aelfgyva n’a aucun rapport avec celui que les historiens donnent à la duchesse. Ce même nom a été fort différemment écrit par les historiens de ce temps , ainsi que par leurs successeurs. Ce mot d’Aelfgyva ou Algiva semble plutôt être ici un titre qu’un nom propre , et fait pour désigner une princesse ou toute autre personne de qualité (i).
(i) Un des faits les plus obscurs de cette broderie historique , est sans contredit la présence de la seule emme qui s’y trouve nommée et qui y est seulement désignée par le nom patronimique anglo-saxon
TAPISSERIE
Une espèce de tour termine cette scène.
Pendant ce temps , Conan , comte de Bretagne (1), avait armé contre le duc Guillaume et avait entraîné le comte d’Anjou à s’allier avec lui ; ils avaient même choisi le jour où ils entreraient en Normandie avec toutes leurs forces réunies. Le Duc se tint donc sur ses gardes ; mais trop ardent pour les attendre dans
d’Aelfgy va. Celte scène , immédiatement place'e après l’ entrevue de Guillaume et d’Harold , me ferait croire que Ducarel s’est mépris dans l’explication qu’il donne de ce mot , dont il fait un titre honorifique « servant à désigner une princesse ou toute autre personne de qualité. » Ce nom saxon était porté par la belle Elfgiva , parente d’Edwy , roi d’Angleterre , que ce prince épousa malgré les remontrances du moine Dunstau et d’Odon , archevêque de Oantorbéry , qui la fit mutiler horriblement. Florence , p. 3g8 , nomme la mère de Svein fils de Canule : « Norlhamtunensis Alfgivœ filiœ Alfehelmi ducis. » Et l’Encomium Emmæ , 176 , dit qu’Emma , femme d’Ethelred , portait aussi le nom d’Elfgiva. Edouard ayant été forcé d’envoyer au duc Guillaume , en Normandie , les otages du rebelle Godwin , parce qu’il lui était difficile de les garder dans le royaume , il est à présumer , malgré le silence des historiens , qu’il y envoya en même-temps la reine Edithe , qu’il avait répudiée parce qu’elle avait participé à la rébellion de son père Godwin , et que sans doute , par une corruption de nom assez commune dans ces temps , 011 aura écrit Alfgiva au lieu d’Editha.
La réclamation des otages envoyés à Guillaume , faite par Harold au nom d’Edouard , et la manière dont ou a représenté la figure de ce clerc , qui semble même dire , en imposant ses mains sur la tête de cette femme : « Le Roi vous absout » , donneraient quelque poids à cette interprétation , s’il était permis d’interpréter le silence de l’Histoire. ( Note du Traducteur. )
(1) Guillaume de Poitiers est le seul écrivain qui fasse mention de celte guerre ; mais son récit est loin d’être aussi circonstancié que ce qui se voit sur cette Tapisserie. ( Note du Traducteur. )
DE BAYEUX
ses domaines, il leva un corps de troupes considérable; et comme il connaissait Harold pour un guerrier brave et valeureux , il fut impatient de l’avoir pour témoin de ses nouveaux exploits. En conséquence , il l’engagea , ainsi que sa suite , à l’accompagner dans cette expédition : ce que celui-ci accepta sans hésiter. On les voit s’avancer vers le Mont-Saint-Michel , ainsi que l’explique l’inscription suivante :
Hic Willelm. Dux et exercitus ejus venerunt ad Mon tem-Michaëlis.
Le Mont-Saint-Michel est figuré par un château sur une petite monticule. Le Duc et son armée paraissent à cheval , revêtus de diverses espèces de cuirasses formées les unes de lames ou d’écailles d’acier , nommées Squamata vestis ; d’autres d’anneaux réunis en chaînons, nommées Hamata vestis, ou cotte de maille (i).
Arrivés au Mont-Saint-Michel , ils sont forcés de passer la rivière de Cosnon ou Coênon , qui , par l’effet des marées , se remplit de sables mouvans , dont il est difficile de se tirer sans danger ; il y périt beaucoup de passagers lorsque la marée remonte avant qu’ils en soient sortis. La broderie représente
(1) M. Lambert , à Bayeux , possède une bamala vestis , assez bien conservée: elle a été trouvée dans les environs de cette ville.
( Note du Traducteur. )
les cavaliers qui passent la rivière et tombent sur leurs genoux ; leurs armes flottent sur l’eau ; d’autres sont engagés dans les sables , et Harold semble employer toute sa force pour les en retirer. Une inscription supérieure fait connaître le passage de l’armée. Celle qui est au-dessous désigne l’action d’Harold :
Et hic transierunt flumen Cosnonis. Au-dessous :
Hic Haroldus dux trahebat eos de arenâ.
Cette difficulté surmontée , l’armée continue sa marche sur Dol :
Et venerunt ad Dol.
Cette ville est représentée par une tour. La propriété de cette ville appartenait à un nommé Ruai, qui était en même temps en guerre avec Conan , et assiégé par lui ; mais à la nouvelle de l’arrivée de Guillaume , Conan lève le siège de cette ville et se retire à Rennes , représenté par un petit château (i).
p-) Ducarel ajoute que Ruai vint remercier le duc Guillaume de sa délivrance , mais qu’il lui fit observer en même-temps que si son armée continuait à exercer les mêmes ravages , ce serait la même chose pour lui d’être ruiné par les Normands ou par les Bretons. Guillaume donna aussitôt des ordres pour qu’il ne soit fait aucun dégât sur ses terres. ( Note du Traducteur. )
On
Suite W k (n*atVrit‘ i'kycxuv
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DE B A YEUX. 357
On voit un homme qui descend des murs de la ville de Dol , au mojen d’une corde ; c’est sans doute un messager de Ruai à Guillaume, pour lui annoncer le départ de Conan , qu’on voit fuir au galop du côté de Rennes. L’inscription dit:
Et Conan JugTi vertit Rednes (1). ( ?.e. partie , Planche 37. )
La scène suivante est une des plus remarquables de toute cette ancienne broderie ; elle représente un fait passé sous silence par tous les historiens Anglais et Normands. Cependant , on ne peut douter de la réalité de cc fait en voyant le dessin , ainsi que l’inscription suivante :
Hic milites TF’dlehni ducis pugnant contra Dinantes et Cunan claves porrexit.
Cette partie de la Tapisserie représente la ville de Dinan , assiégée par les troupes de Guillaume , qui mettent le feu aux palissades avec des torches. Les assiégés paraissent défendre vivement leurs murailles ; d’un autre côté , on voit un homme armé de toutes pièces ( sans doute Conan ) , présentant les clefs de la ville au bout de la lance de sa bannière , et un autre homme à cheval , également cuirassé ( probablement Guillaume ) , qui reçoit ces
(1) Ce dernier mot est omis dans les planches de l’Acade'mie.
( Note du Traducteur. )
558 TAPISSERIE
mêmes clefs au bout de sa lance décorée d’une petite bannière. Quoique ce soit la première fois qu’on trouve représentée sur la toile cette manière de rendre les clefs d’une ville , on est cependant poi té à croire que cet usage existait dès ce même temps , car Boèce et Buchanan rapportent , que Malcolm , roi d’Ecosse , après avoir réduit à l’extrémité le château d’Alnwick , en Northumberland , les assiégés furent forcés de capituler , et demandèrent seulement que le Roi voulût bien recevoir lui-même les clefs de la ville ; celles-ci furent mises au bout d’une lance par un soldat placé sur les murs de la ville , qui en dirigea la pointe vers le Roi , au moment ou il s’avançait pour les recevoir (i).
L’inscription et la Tapisserie ne nous donnant pas plus de développemens sur ce fait , et les historiens gardant à cet égard un silence absolu , on ignore quels furent et la conclusion et le résultat de cette guerre.
Le père Montfaucon nous offre ses conjectures sur cet événement. « Conan , dit-il , qui , à l’arrivée du duc » Guillaume devant Uol , s’était r.etiré à Rennes, » voyant que ce prince se disposait au contraire à as- » siéger Dinan , place dune grande importance pour » lui , s’y rendit immédiatement dans l’intention de » faire sa paix avec un ennemi aussi dangereux. Après
(1) Guillaume de Malmesbury , p. io3.
DE B A Y E U X
» que la garnison eut fait quelque résistance , il entra » en arrangement avec le duc Guillaume , qui , de son t> côté , avait lui - même à poursuivre une affaire » d’une bien plus grande importance ; il consentit » donc , à des conditions plus avantageuses qu’il ne » pouvait l’espérer, savoir: que Conan mettrait bas » les armes, qu’il lui rendrait hommage pour le Duché » de Bretagne , et qu’il lui présenterait les clefs de » la ville de Dinan. » Guillaume de Poitiers dit seulement que le duc Guillaume mit en fuite Conan et ses alliés , mais il n’indique pas quelle lut la fin de cette guerre. Le dessin de la Tapisserie , en nous représentant la remise des clefs delà villeau due Guillaume , ne laisse aucun doute que cette remise n’ait été suivie d’un accord fait entre eux. Il semble cependant probable que la remise des clefs ne lut qu’un acte de soumission que le Duc exigea pour sa satisfaction personnelle , et que la ville resta toujours à Conan , puisque dans la Tapisserie on ne voit pas un seul Breton sortir de la ville , ni un seul Normand y entrer, ce qu’on n’eût pas oublié de dessiner , si on avait eu le projet de représenter la reddition de la ville. Telle est la manière dont le père Montfaucon pense que cette partie de la Tapisserie doit être expliquée.
La guerre terminée avec le Bretagne (1) , Guil-
(1) Orderic Vital , lib. 5. p. 492 , et le Roman de R011 , placent cette cérémonie à Avranches ( Aurences ) , avant la guerre de Bretagne. ( JVo/e du Traducteur. )
TAPISSERIE
laume qui avait eu des preuves de la valeur et du courage d’flarold , essaie de le gagner entièrement et de l’attacher à son parti ; à cet effet , il l’arme lui-mème chevalier , comme pour lui donner une marque de sa faveur particulière. L’inscription porte :
Hic TVillehnus dédit arma Haroldo.
La broderie représente Guillaume (i) plaçant un casque sur la tête d’Harold ; celui-ci est debout devant lui, armé de toutes pièces, revêtu d’une cuirasse couverte d’écailles et tenant une bannière de la main gauche. Le casque parait être de fer et laisser à découvert toute la figure , excepté une partie avancée destinée à couvrir le nez , à laquelle on a donné le nom de cache-nez ou nasal. On retrouve cette forme de casque dans plusieurs autres figures de la broderie.
Après cette cérémonie , Guillaume et Harold vont ensemble à Bayeux.
Hic Willehnus venit Bagias , ubi Haroldus sacra mentum fecii TVülelmo Duci.
Les historiens ne s’accordaient pas jusqu’ici sur le lieu où s’était fait le serment d’Harold à Guillaume^) ;
(1) Guillaume , armé de pied en cap , étend une main vers la joue
droite et met l’autre sur la poitrine d’Harold , qui est un peu incliné et fléchit le genou devant lui. ( Note duTraducteur . )
(2) Guillaume de Poitiers et Orderic Vital placent ce serment avant
la guerre de Bretagne. Voyez à ce sujet lugulf , Paris , Eadmer , Maimesbury et autres. ( Note du Traducteur. )
DE BAYEUX
mais cette inscription lève toutes les incertitudes à cet égard , et coïncide parfaitement avec un passage du Roman de Rou , vieux poème français qui s’exprime ainsi :
A Baiex ceu souloient dire,
Fist assembler un grant concile ,
Tous les corz sainz fist demander Et en un lieu tous assembler.
Odon , frère de Guillaume par sa mère , alors évêque de Bayeux , mit sans doute tous ses soins à recevoir avec solennité un serment d’une si grande importance , puisque la possession future d’un royaume semblait en dépendre. On voit en effet Harold placé entre deux grandes cluU<;p<; ou reliquaires , posant la main droite sur l’un et la gauche sur l’autre , et prononçant selon toute apparence en même temps le serment par lequel il reconnaît , au nom d’Edouard , Guillaume pour son successeur au trône d’Angleterre , et jure en même temps pour lui-même de lui être fidèle.
Plusieurs écrivains ajoutent que le duc Guillaume avait fait cacher les reliques dans un tube ou sous une table , de manière qu’Iiarold ne les vit qu’après avoir prononcé son serment , et que celuici trembla beaucoup , lorsqu’il s’aperçut qu’il était trop tard pour reculer , bien qu’il reconnût avoir juré sur l’évangile (i). Cette dernière supposition
(i) Ces deux guerriers se persuadaient, sans doute, que l'obligation de ce serment devait suivre les règles d’une progression arithmétique. ( Note du Traducteur. )
362 TAPISSERIE
n’est nullement indiquée dans le dessin de la Tapisserie.
Guillaume , présent à cette cérémonie , est assis sur un trône , revêtu du manteau ducal , tenant une épée nue de la main droite et avançant la gauche vers Harold revêtu lui - même d’une tunique qui descend jusqu’aux genoux , recouverte d’un manteau attaché comme on l’a dit ci-dessus et tombant au-dessous de la tunique.
Il était d’autant plus important pour Guillaume d’attacher Harold à son parti , que celui-ci était , après le roi d’Angleterre, l’homme le plus puissant de ce royaume Aussi le combla-t-il de présens avant son départ , et il lui accorda la liberté de son frère ( suivant Guillaume de Poitiers ) , et ( d’après d’autres écrivains ) celle de son neveu , qu’il gardait en otage ; mais toutes ces faveurs ne servirent à rien. Harold , malgré ses sermens et les grâces dont il avait été comblé , ne put résister à l’attrait d’une couronne , ainsi qu’on le voit dans la suite de cette peinture. Le départ d’Harold pour l’Angleterre est exprimé par la Tapisserie et par l’inscription suivante :
Hic Haro /dus rever sus est ad anglicam terram.
On le voit représenté arrivant sur un vaisseau , et abordant à une petite ville dont le nom n’est pas indiqué. Cette action termine le second acte , corn-
posé de neuf scènes. L’inscription indique qu’il se rend auprès d’Edouard :
Et venit ad Edwardum regem.
On voit Harold à cheval , arrivant au palais du Roi ; il se présente à Edouard , devant lequel il s’incline, et auquel il rend sans doute compte du voyage qu’il vient de faire par ses ordres.
Edouard est représenté assis sur un trône , la couronne sur la tète avec un garde derrière lui , qui tient une hache à la main (i). La contenance du Roi semble annoncer un état d’affaissement et d’affaiblissement complet.
Immédiatement après cette scène , et par une transposition subite de faits , ou par quelqu’autre motif qu’il n’est pas facile de déterminer , laTapisserie représente l’enterrement d’Edouard avant d’avoir indiqué sa maladie ou sa mort. Mais il vaut mieux en donner l’explication suivant l’ordre naturel : il faut donc se reporter au dessin qui représente Edouard sur son lit de mort , et à l’inscription qui s’exprime ainsi :
. Eadwardus rex in lecto alloquitur fideles .
Eadwardus est ici pour Edivardus : cette variation dans la manière d’écrire les noms propres était très-fréquente dans ces temps.
(1) Derrière Harold ou voit aussi un homme avec une hache à la main; c’est probablement un des gardes chargé de l’introduire auprès du monarque.
TAPISSERIE
Quelques écrivains Anglais , et particulièrement Roger de Iloveden , rapportent qu’Edouard , avant de mourir., déclara Harold son successeur. D’autres au contraire assurent qu’il confirma sa première disposition en faveur de Guillaume , Duc de Normandie. Mais il ne fut pas difficile à Harold de s’assurer le trône : il était assez puissant à la cour pour répandre et accréditer le bruit qu’Edouard s’était déclaré en sa faveur. Son parti propagea cette nouvelle , qui lui facilita les moyens de se faire couronner sur le champ roi d’Angleterre.
Edouard est ensuite représenté sur son lit de mort; plusieurs personnes paraissent pleurer sur son corps. On voit à ses pieds un prêtre qui lui donne la bénédiction. L’inscription qui est au-dessous de la précédente, et immédiatement au-dessus du corps du Roi , s’exprime ainsi :
Et lue defunctus est.
Edouard mourut la veille de l’Epiphanie de l’année 1066. Son corps fut porté à Westminster et y fut enterré de suite , afin que son successeur pût être couronné le même jour , parce qu’il n’était pas d’usage de procéder au couronnement et à fonction d’un nouveau prince avant que son prédécesseur fût enterré , ni même un dimanche ou un jour de grande fête.
Huit personnes portent le cercueil qui paraît
fort
j^uite 6c U bro6erte \j istorique 6e $m^eux. r3^
P1XXXYI1I.
DE B A YEUX
fort riche et chargé d’ornemens. On voit par-dessous deux enfans avec une clochette à chaque main , comme les crieurs publics en Angleterre , ou comme ceux qui marchent en tête des processions en Normandie. Une foule de peuple suit le cercueil jusqu’à la porte de l’église ; au - dessus de cette dernière on a peint une main sortant d’un nuage qui semble bénir le corps du roi Edouard. L inscription s’exprime ainsi :
Hic portatur corpus Eadivardi regis ad ecclesiam
Sancti Pétri apostoli. ( 3e. Partie , Planche 37. )
Après la mort d’Edouard , Harold ne manqua pas de mettre en mouvement tous ceux de son parti. Trois princes étaient sur les rangs pour se disputer la couronne d’Angleterre , et chacun d’eux avait ses partisans : Edgar Atheling , jeune prince de la famille d’Edouard , Harold , et Guillaume , duc de Normandie. Mais le parti d’Harold était le plus puissant des trois, et aussitôt après la mort d’Edouard , il lui offrit la couronne (1). Harold est debout, tenant
(1) Mathieu de Westminster , p. 433 , dit qu’Harold, ayant extorqué la parole des grands, obtint facilement la couronne. Malmesbury , p. q3 , donne à entendre que ce fut par la violence. Rudbonne , p. 24 , s’exprime de même , et Orderic dit , p. 492 , qu’il fut consacré « sine conseusu aliorum præsulum et comitum procerumque. » D’un autre côté , Florence , Hovedeu , Simon de Durham et les chroniques saxonnes , prétendent que la plus grande partie , sinon la totalité de la noblesse , fil tomber son choix sur lui. Eu effet , la Tapisserie , qui
TAPISSERIE
une hache dans la main gauche , et ses partisans lui présentent une couronne. L'inscription porte :
Hic dederunt Haroldo coronam regis.
On voit , d’après cette inscription , qu’Harold a été reconnu et déclaré Roi. Le tableau suivant le représente assis sur son trône , tenant un sceptre de la main droite , et de la gauche un globe surmonté d’une croix. A la droite du trône sont deux de ses officiers , dont l'un tient une épée nue à la main , et à la gauche Stigand , archevêque de Cantorbery , qui vient de le cnnmnncr , quoiqu’il eût été interdit par le pape. L’inscription porte ces mots :
Hic residet Haroldus Rex Anglorum.
Et au-dessus de la tète de l’archevêque :
Sfigant arcliiepiscopus.
Il est revêtu de ses habits pontificaux , tels qu'il les portait au couronnement d’Harold.
Plusieurs écrivains anglais disent qu’Harold fut couronné par Aldred , archevêque d’York. Mais on
certainement rapporte celle histoire suivant l’esprit des Normands et dans l’intérêt de la gloire du Duc , ne laisse pas entrevoir que ce couronnement ait été fait avec violeuce , mais seulement avec adresse : elle représente deuxhommes offrant une couronne à Harold , qui a la tète découverte. ( Note du Traducteur. )
DE LA YEUX
peut s’en rapporter à cette Tapisserie et à l’inscription qui est également confirmée par Guillaume de Poitiers , l’historien le plus exact de la vie et des actions du duc Guillaume.
On voit , auprès du palais , plusieurs anglais qui paraissent reconnaître Harold pour leur souverain , et dans une autre pièce contiguë , d’autres personnes semblent observer une étoile ou une comète dont on a figuré le prolongement de la queue. Cette comète , suivant l’opinion du temps , fut regardée comme un signe précurseur de la grande révolution qui éclata peu de temps après en Angleterre. Plusieurs écrivains en font mention , et nous ont laissé les deux vers suivans , qui ont été faits à cette occasion (i) :
Anno milleno sexageno quoque seno Anglorum meta; flammas sensêre cometæ.
L’inscription qui est auprès de la comète s’exprime ainsi :
(i) Telle est l’opinion d’Hoveden , de Florence et de Malmesbury. Guillaume de Jumiéges et les chroniques manuscrites anglo-saxonnes font aussi mention de celte comète. Voyez les M“. Tiberins B. Ier. , et B- 4.
Au commencement de la guerre , après la paix d’Amiens , lorsqu’il était question à Paris d’un projet de descente eu Angleterre , Bonaparte fit venir cette Tapisserie pour l’examiner. Une comète ayant paru à cette époque , ou prétend qu’il observa avec beaucoup d’anxiété celle qui se trouve représentée sur la Tapisserie. Shaaron Turner , vol. 2 , page 548 , History of the Anglo-Saxons.
( Note du Traducteur. )
TAPISSERIE
Isti mirantur stellam.
Harold est ensuite représenté assis sur un trône , recevant un messager qui , par son attitude et l’expression de la figure du Roi , parait lui annoncer une nouvelle importante. M. Lancelot suppose que ce messager l’informe de la descente et de l’invasion que les Norwégiens firent à cette époque en Angleterre. ( Les barques , qui sont brodées dans la bordure au-dessous de cette scène , sembleraient confirmer cette supposition. ) L’inscription ne porte que le mot :
Harold.
La nouvelle du couronnement d’Harold parvient à Guillaume, duc de Normandie. Un bâtiment , expédié sans doute par les partisans de celui-ci , vient l’informer de tout ce qui s’est passé en Angleterre depuis la mort d’Edouard , et des moyens employés par Harold pour sè faire déclarer et couronner roi. L’inscription dit seulement :
Hic navis Anglice venit in terrain Willelmi ducis.
Cette inscription n’explique pas le motif qui conduit ce vaisseau sur les terres de Guillaume ; mais il semble qu’on ne peut donner aucune autre explication à ce message.
Guillaume voit enfin que tous les efforts qu’il a faits pour gagner l’ambitieux Harold ont été infructueux , et que celui-ci , ayant trouvé l’oQcasion de se faire déclarer roi , ne s’est fait aucun scrupule de violer ses promesses et ses sermens. Le Duc n’étant pas d’humeur à le laisser jouir tranquillement de son usurpation , envoie des ambassadeurs au pape Alexandre II pour faire valoir ses droits à la couronne d’Angleterre , et lui faire part du dessein qu’il a de porter la guerre dans cette île. Le Pape se déclare pour lui , et lui envoie même une bannière qu’il porta avec lui dans cette expédition.
Tostic , frère aîné d’Harold , malgré les droits du sang , fut son plus cruel ennemi ; et suivant Orderic Yital , il fut le premier à conseiller au duc Guillaume de passer en Angleterre avec une armée , et de déclarer la guerre à Harold (i). L’entreprise pa-
(1) Tostic , homme d’une grande valeur et d’une activité extrême , trouva dans le caractère ambitieux de Guillaume un appui pour ses séductions. Il chercha aussi , mais en vain à exciter le roi de Danemark contre la fortune de son frère ; il obtint plus de succès sur l’esprit d’Harald Hardrada , roi de Norwège , qui consentit à se mettre l’été suivant à la tête de ses Norwégiens pour envahir l’Angleterre. Tostic , après avoir , suivant Snovre , levé quelques impôts en Flandre , réunit tous les Anglais qui voulurent se joindre à lui , se porta sur les côtes d’Angleterre avec soixante vaisseaux , prit Sandwick, et leva des contributions dans l’ile de Wight. Harold s’empressa de réunir une Hotte et une armée nombreuse , jugeant bien que les troupes de son frère n’étaient que l’avant-garde de l’armée de Guillaume. Les comtes de Murcie et de Northumberland s’étant joints à l’armée d’Harold , ne laissèrent pas à Tostic le temps de rassembler ses forces ; et après l’avoir successivement chassé de tous
37o TAPISSERIE
raissait extrêmement difficile à mettre à exécution. Le Duc assembla son conseil , afin d’avoir son avis sur cet objet. Les officiers les plus expérimentés prétendirent que la Normandie ne pourrait jamais fournir ni assez de troupes , ri assez d’argent , pour subvenir à une semblable expédition (i) ; mais cette décision ne découragea pas Guillaume. Il invita ses alliés à venir participer à la conquête d’un royaume qui lui appartenait de droit , et bientôt après , il vit venir à lui une multitude d’hommes d’armes , soit de la Flandre , soit des autres provinces de la France (a)? qui lui offrirent de marcher eontrp HarolrF T ,c nombre en fut si considérable, que, les réunissant à ses troupes normandes , il put former une des plus fortes armées qui jusqu’alors se fussent réunies. Les auteurs n’en déterminent pas le nombre. Orderic Vital dit qu’elle était composée de 5o,ooo combattans , sans y comprendre les pionniers. Guillaume de Poitiers porte au même nombre les troupes à la solde du Duc , mais il ne
les points dont il s’était emparé, ils le forcèrent de se rembarquer avec douze vaisseaux. Tostic se rendit en Ecosse auprès de Malcolm , qui lui donna un asile jusqu’à l’arrivée de ses alliés.
( Note du Traducteur. )
(j) Guillaume de Poitiers , p. 197 , et Orderic Vital , p. 4g3.
( Note du Traducteur. )
(2} « Ingentem quoque exercitum ex Normannis et Flandrensibus ac Francis et Britonibus aggregavit , » suivant Guillaume de Jumiéges , p. 286. — Orderic Vital , p. 4g4, dit : « Galli namque et Britones , Pictavini et Burgondiones aliique populi Cisalpini ad bellum » transmarinum convolârunt ».
( Note du Traducteur. )
DE B A YEUX. 37i
donne aucune autre explication. On eut besoin d’une flotte considérable pour transporter une telle armée, avec la quantité de chevaux et de provisions qu’elle nécessitait. Le Duc pourvut à tout avec la plus grande activité. La Tapisserie le représente assis sur son trône , donnant des ordres pour que tout le monde se mette à l’ouvrage. Ceux qui sont auprès de lui , et qui font sans doute partie du conseil , sont dans une grande agitation. L’inscription qui est audessus , quoiqu’en partie usée , laisse cependant lire les mots suivans :
H'/c Willeîmus Dux jussit naves œdijicare. (1)
Le peuple paraît exécuter immédiatement ses ordres ; les uns abattent des arbres , les autres les ré-
(1) Tous les e'crivains anglais diffèrent sur le nombre des vaisseaux que Guillaume fit construire. Guillaume de Poitiers, p. 197 , et Guillaume de Jumiéges en portent le nombre à 3,ooo.
A la fin du manuscrit anonime de Taylor , p. 209 , on trouve le catalogue des vaisseaux qui furent fournis pour l’expédition de Guillaume , savoir :
Willelmo Dapifero filio Osberni : sexaginta naves.
Hugone posteà comité de Cestria : totidem.
Hugone de Muntfort : quinquaginta naves et sexaginta milites.
RomoEleemosynarioFescani, posteà episcopo Lunosiensi : unam navem cura vigenti militibus.
Nicliolao abbate de sancto Audoeno : quindecim naves cum centum militibus.
Roberto comité Angi : sexaginta naves.
Fulcone Dauno : quadraginta naves,
Geroldo Dapifero : totidem.
3y 2 TAPISSERIE
duisent en planches : d’autres construisent des vaisseaux avec ces memes matériaux ; tous paraissent mettre la plus grande activité dans leurs travaux (1). Aussitôt que les vaisseaux sont construits , on voit une multitude d’ouvriers qui semblent les traîner à la mer avec des cordes. L’inscription dit :
Hic trahunt naves ad mare.
On voit , par cette même inscription et par la broderie même, qu’on ne connaissait pas encore l’art
Wiîlelmo comité d’Eurous : octoginta naves.
Rogero de Mungomeri : sexaginta naves.
Rogero de Bonmont : sexaginta naves.
Odone Episcopo de Baïos : centtim naves.
Roberto Morokmer : centum et vigenti.
Waltero Giffardo . triginta cum centum militibus.
Extra lias naves quæ coinputatæ sunt , M. efficiunt , habuit Dux à quibusdam suis hommibus , secundum possibilitatem uniuscujusque , jnultas alias naves. ( Note du Traducteur. )
(t) Le Roman de Rou décrit ainsi cette action :
« Fevres et charpentiers manda ;
Dont veissiez a granz effors Par Normandie a tous les pors Merreins a traire et fust porter ,
Chevilles faire e bois doller ,
Nefs et esquiex appareiller,
Velles eslendre et mats drecier ,
A graut entente et a grant ost Tout un esté et un aost Misrent au navire atorner. »
Orderic Vital dit que plusieurs vaisseaux et leurs agrès furent faits en Normandie , et que le clergé et les laïques contribuèrent à ce travail , en fournissant leur vin et leur argent.
( Note du Traducteur. )
de
DE BAVEUX. 373
de lancer un bâtiment à la mer. Guillaume de Poitiers et Guillaume de Jumiéges disent que cette flotte était composée de trois mille vaisseaux ; et l’auteur du Roman de Rou , cité par M. Lancelot , dit avoir appris de son père , qui faisait partie de cette expédition , que 696 bâtimens furent employés à transporter seulement les armes et les approvisionnemens de l’armée , ce qui paraît confirmer le nombre prodigieux de vaisseaux dont nous avons donné la liste ci-dessus (x).
La Tapisserie représente le peuple occupé à transporter à bord des bâtimens des provisions de toute espèce ; plusieurs semblent porter des faisceaux d’armes couvertes d’écailles de fer , et semblables à celles qui étaient alors en usage ; d’autres portent
(1) L’auteur du Roman de Rou dit qu’il a trouvé dans un écrit ce nombre porté à 3, 000 ; mais qu’il a entendu dire à son père qu’il 11’y en avait que 696.
« Mez ce j’oi dire a mon père ,
» Bien m’eu souvient , mes varlet ere ,
» Quer sept cent nés, quatre moins furent ,
» Quand de Saint-Valeri s’esmurent ,
» Que nés, que bateaux, que esquiez » A porter armes et herueiz.
» Ai je eu escrit trové ,
» Ne sai dire s’est vérité ,
» Que il i out trois mile nés » Qui portèrent veiles et très. »
La Chronique de Normandie dit que « Seme escriptures témoignent neuf cens et sept grandes nefs a granz très! et voiles, sans li menu vaisselin. » Cette expression de menu vaisselin pourrait faire croire que le nombre total de vaisseaux était effectivement plus considérable.
( Note du Traducteur. )
TAPISSERIE
des épées , des lances , des haches ou des tonneaux. Un objet digne d'être remarqué , est une espèce de chariot chargé de vin dont la partie supérieure est surmontée d’un râtelier de lances et de casques normands. L’inscription porte :
Isti portant arma ad naves et hic trahunt carrum cum vino et armis.
Il paraît extraordinaire qu’un duc de Normandie ait eu les moyens de subvenir à la dépense qu’exigeait la construction et l’équipement d’une des flottes les plus considérables dont l’histoire fasse mention. On distingue sur la poupe de quelquesuns de ces vaisseaux , des boucliers de la forme de ceux qui ornaient les vaisseaux qui portèrent Harold dans le comté de Ponthieu. Cette flotte fut retenue plus d’un mois par les vents contraires dans la rivière de Dives et le port de Saint-Valéry , et elle passa un temps encore plus considérable à attendre un vent favorable.
La broderie représente ensuite plusieurs personnages à cheval , l’un desquels , qui paraît être le Duc , se distingue par la bannière qu’il porte à la main. On voit ensuite la flotte rangée dans le port et chargée d’hommes et de chevaux. Le vaisseau monté par le Duc est probablement celui sur le mât duquel il y a une bannière avec une croix. M. Lancelot pense que cette bannière devait être celle que lui avait envoyé le pape Alexandre II.
*5>uite t>c U brobcrie historique be 4>)Apcu'c. r,,r?,e j
P1XXXK
DE B A Y E U X
Ce vaisseau paraît effectivement être un des plus grands de la flotte , et c’est probablement le Duc qui y est représenté près de la poupe , dans l’attitude d’un homme qui donne des ordres. Ce vaisseau se distingue également des autres par la figure dont la proue est décorée ; d’une main elle tient une bannière , et de l’autre elle paraît sonner de la trompette (1).
L’inscription indique que l’expédition est en pleine mer.
Hic Willelmus (lux in magno navigio mare transivit
et vend ad reveusœ. ( 4®. Partie , Planche 3g. )
Navigio est sans doute mis ici pour désigner une flotte entière. Tous les écrivains s’accordent avec l’inscription de la broderie , pour placer le
(1) Guillaume , après avoir terminé ses armemens clans le mois d’août , s’arrêta à l’embouchure de la Dive , où les vents contraires le retinrent fort long-temps , et contribuèrent beaucoup au succès de son expédition ; car dans cet intervalle , la flotte d’Harold fut obligée d’abandonner ses positions , et ce prince dégarnit les côtes du midi pour s’opposer à l’invasion des Norwégiens. A la fin , le temps s’étant montré favorable aux désirs de Guillaume , sa Hotte partit de Dives pour le Havre de Saint-Valéry , où il ordonna que le corps du Saint qui donnait son nom au pays , serait porté en procession pour obtenir une heureuse navigation. Pour prévenir la confusion qui pouvait arriver pendant la nuit dans une Hotte aussi considérable , il enjoignit à tous les vaisseaux de venir le soir jeter l’ancre autour du sien , et de ne remettre à la voile que lorsqu’un fanal placé à l’extrémité de son mât aurait donné le signal. Un bruit général de trompettes devait annoncer le moment du départ. ( Note du Traducteur. )
TAPISSERIE
débarquement à Pevensey , dans le comté de Sussex. (1)
Guillaume , en sortant de son vaisseau , glissa , dit-on , et se laissa tomber ; ce qui fut regardé par ceux qui l’accompagnaient comme un heureux présage et une prise de possession de la terre qu’il venait conquérir. Toute l’armée débarqua dans ce meme lieu ; mais la broderie n’indique que le débarquement de la cavalerie. L’inscription porte :
Hic exeunt cciballi de navibus.
Une si vaste entreprise était loin d’effrayer le courage de Guillaume , mais la majeure partie des Normands qui l’accompagnaient , considérant la valeur et le courage d’Harold , le grand nombre de ses troupes , ainsi que les trésors dont il pouvait disposer , n’étaient point tranquilles sur les suites de cette guerre , et ne dissimulaient même pas leurs craintes à cet égard. Le Duc , s’apercevant de cette fâcheuse disposition des esprits , les ranima plus encore par son exemple que par ses discours. Aussitôt qu’il fut débarqué , il alla reconnaître le pays , accompagné seulement de vingt-quatre personnes.
Le Duc pensa en même temps qu’un grand festin
(1) Ce débarquement eut lieu le 28 septembre , et il fut d’autant moins iuquiété , qu’Harold n’avait laissé aucunes troupes pour défendre ce point. ( Note du Traducteur. )
DE B A YEUX. 377
avec abondance de vin serait un moyen de diminuer l’espèce de terreur qui s’était emparée de l’esprit des troupes. Divers historiens parlent en effet d’un grand repas , mais quelques-uns le placent avant l’embarquement. Le Duc détache plusieurs de ses gens qu’il envoie vers Hastings , pour enlever des bœufs et des moutons , afin de fournir à ce festin. L’inscription porte :
Et hic milites festinaverunt Hastinga ut cibum râpe rentur (r).
La Tapisserie représente les uns allant à cheval , et les autres revenant chargés de butin ; quelquesuns tuent des bœufs et des moutons , et d’autres en portent sur leurs épaules. Les maisons qu’on aperçoit au-dessus d’eux paraissent être celles des paysans dont on vient d’enlever les bestiaux , ou plutôt les baraques d’un camp. Entre celles-ci , et au milieu des bouchers et des cuisiniers , on voit un homme à cheval , revêtu d’une cotte de maille , portant au bras gauche un long bouclier pointu , et un bâton ou un javelot de la main droite.
(1) La courte description anonime écrite sous le règne d’Henri Ier., et publiée par Taylor , d’après un manuscrit delà bibliothèque d’Oxford, ajoute, après le débarquement à Pevensey . « Non diu- 5> tiùs ibi moratus , cum omni exercitu suo venit ad alium portuni « nou longe ab isto siturn quem vocaut Hastingas , ibique omnem u suam militiam requiescere jussit. » Page 190-
( Note du Traducteu r. )
TATISSERIE Devant lui paraît un autre homme à pied , portant une hache sur l’épaule et qui conduit un cheval par la bride. Le guerrier à cheval devait être bien connu de l’armée , puisque la Tapisserie le désigne seulement par son nom :
Hic est Wadardus.
Son attitude semble indiquer qu’il donne des ordres pour tout ce qui a rapport aux provisions de bouche : peut-être remplissait-il l’office de premier maître-d’hôtel ou d’intendant général de l’armée. Les différens cuisiniers apprêtent les viandes , et d’autres domestiques les arrangent suivant l’usage de ce temps ; mais l’imperfection de la représentation de ces mets , ne permet pas d’établir en quoi ils diffèrent de ceux d’aujourd’hui.
Hic coquitur caro et hic ministraverunt ministri.
On yoit ensuite une espèce de portique au pied duquel sont deux hommes , dont l’un porte une botte de fascines de chaque main , et l’autre en tient une semblable de la main droite , et de la gauche , il pose deux espèces de broches chargées de viande sur une table formée de deux boucliers , et déjà couverte de plats et de provisions ; mais le tout est si mal dessiné, qu’on ne peut distinguer ni la forme , ni la nature de ces mets. Les hommes qui sont
DE BAYEUX. 379
debout autour de cette table paraissent être des officiers chargés de goûter les ■viandes et les vins ; on en voit un qui boit dans une corne , espèce de vase fort en usage dans ces temps reculés , et qu’on a déjà vu employé par les gens de la suite d’Harold.
La table semi-circulaire , qu’on voit ensuite , paraît être celle du Duc. Cette forme de table est fort ancienne : les Romains lui donnaient le nom de Sigma , à cause de sa ressemblance avec la lettre grecque de ce nom , qui , du temps des empereurs romains , avait la forme d'un C. Martial dit que cette espèce de table ne servait que pour sept personnes , « septem Sigma capital) » ; et Lampride , dans la Vie d’Héliogabale , en fait souvent mention , en disant aussi quelle ne pouvait contenir que sept personnes.il rapporte que cet Empereur invita un jour huit convives , dans l’intention de faire rire aux dépens de celui qui n’aurait pas de place. Cette forme de table continua d’être en usage dans le moyen âge. L’auteur de la Vie de St. Martin dit que l’empereur Maxime invita ce saint à prendre un repas sur une table dont la forme était celle d’un sigma ; et plus tard encore, Sidoine Apollinaire parle de la même espèce de table dans la Vie de l’empereur Majorien (2). Il en est également question dans un manuscrit du XVe. ou du XVIe. siècle. Le siège était composé d’un banc de la même forme. Le sigma
(1) Martial , Liv. X , Epigr. 48 , v. 6.
(2) Antiquités monastiques , tome lit , page 112.
TAPISSERIE
était le meuble principal et le mieux décoré dans toutes les maisons. L’usage du triclinium ou de la table à trois lits , avait indubitablement cessé du temps de Guillaume le Conquérant : personne n’a fait mention du temps où l’on a commencé à manger couché autour d’une table , ni quand a cessé cet usage , ainsi que la coutume plus ancienne encore de s’asseoir autour d’une table ronde. Du temps d’Homère , on s’asseyait pour manger comme nous le faisons maintenant.
C’est à cette même table que le duc Guillaume et ses principaux officiers prenneni leur repas , et quoique ce repas fût sans doute très-splendide , la Tapisserie n’en représente qu’une très-faible partie. On voit aussi un évêque qui paraît bénir les mets. L’inscription porte :
J lie fecerunt prandium et hic episcopus cibum et potum beneclicit. ( 5e. Partie , Planche éo- )
Ce prélat était sans doute Odon , évêque de Bayeux , frère par sa mère du duc Guillaume , qu’il suivit dans cette expédition.
Jusqu’ici le duc Guillaume ne rencontre aucun obstacle dans son entreprise. Harold s’étant fait couronner Roi , se doutait bien que le Duc ne tarderait pas à venir avec une armée faire valoir à son tour ses droits au trône : aussi fit-il fortifier Pevensey et Hastings , qui étaient les points les plus favorables
uitc de la broderie historique de Sapeur.
ïl.XL.
DE BAYEUX
blés à un débarquement (i). Mais apprenant qu’un autre ennemi était déjà descendu en Angleterre avec le projet de le détrôner , il fut obligé d’abandonner ces deux places et de se diriger sur un autre point. Tostic , son frère aîné , lui suscitait partout des ennemis ; il avait engagé Harald , roi de Norwége, à équiper une flotte et à faire une descente en Angleterre (2). L’un et l’autre réunis
(1) Harold leva lui-même les principanx obstacles qui pouvaient
s’opposer au débarquement de Guillaume , en retirant les trotipes qu’il avait placées sur les côtes du midi de l’Angleterre. Son imprévoyance fut même portée si loin , que la flore stationnaire de l’ile de Wiglrt avait été obligée d’abandonner ce point important , faute de provisions , dès le 8 septembre. Hoveden , Florence et la Chronique manuscrite , B. ier. , s’étendent beaucoup sur ces dernières circonstances. ( Note du Traducteur. )
(2) Harald Hardrada , roi de Norwége , u’avait pas besoin d’être stimulé par Tostic. Déjà il avait rassemblé tout ce que ses états lui offraient de ressources pour assurer le succès de son ambition. Après avoir désigné son fils Magnus pour gouverner la Norwége pendant son absence , il s’embarqua avec Olaf , son autre fils , ainsi qu’avec la reine Elisif ou Elisabeth , et ses filles Marie et lngegerdre. 11 fit voile pour les Orcades , où il laissa sa famille ; de-là , dirigeant sa course vers l’Ecosse , il débarqua ses troupes sur les bords de la Tyne ; mais ne trouvant aucun obstacle important sur cette côte , parce qu’Harold était entièrement occupé de la descente de Guillaume , le roi de Norwége se joignit à Tostic , remit à la voile , et après avoir pillé Scarboroug , il entra dans l’Humber avec cinq cents vaisseaux. ( Snorre , Hoveden , Florence , et tous les écrivains Anglais diffèrent sur le nombre des vaisseaux d’Harald. Math. Paris dit 1,000 , Ingulf 200 , et Malmesbury , ainsi que plusieurs autres , portent ce nombre à 3oo. )
Eu vain les comtes Edwine et Morcar , qui avaient déjà battu Tostic , voulurent-ils s’opposer aux efforts d’Harald Hardrada ;
TAPISSERIE
débarquèrent à York , qu’ils prirent et livrèrent au pillage ; de son côté , Harold , après avoir réuni le
quoique surpris à l’improviste , ils lui livrèreut bataille le 20 septembre , près d’York, sur les bords fangeux de la rivière d’Ouse. Trop faibles pour résister aux forces du roi de Norwége , la plupart des Anglais furent culbutés dans les marais , où le carnage fut si graud , suivant Snorre et L’Orkneyenga Saga , que les Norwégiens traversèrent le marais sur les corps des vaincus , qui leur servirent de pont.
Harold , sentant combien il était important de chasser le roi de Norwége avant l’arrivée de Guillaume, prit avec lui la majeure partie des troupes qu’il avait placées sur les côtes , et marcha à la rencontre d’Hardrada avec une telle rapidité , qu’il arriva à York quatre jours après la défaite des Comtes ses beaux-frères.
La présence inopinée d’Harold avec une armée toute fraîche ne ralentit point l’ardeur du roi de Norwége ; il mit aussitôt son armée en bataille , formant un demi cercle , au centre duquel il planta l’étendard royal désigné sous le nom de ( Ravager of Earth ) Fléau du monde. 11 entonna quelques chants runiques pour exciter l’ardeur de ses troupes ; mais un accident imprévu porta d’avance le découragement dans leurs âmes. En parcourant son cercle de bataille , son cheval s’abattit , et se relevant aussitôt , il s’écria que c’était un présage heureux que les Dieux lui annonçaient; mais Harold qui, de son camp , avait vu cet événement , en jugea tout autrement ; et profitant de cette circonstance , il fit offrir à Tostic le Northumberland et d’autres avantages s’il voulait abandonner le parti du roi de Norwége. Tostic répondit que s’il lui eût fait nue semblable proposition l’été précédent , il eût épargné la vie de beaucoup de ses sujets , puis il ajouta : Si j’accepte cette offre , quelle compensation donuera-t-on au roi de Norwége ? « Sept pieds de terre et même un peu plus , parce qu’il est d’une haute stature , » fut la réponse d’Harold. Cette réplique laconique termina la négociation , et le combat s’engagea avec une égale fureur. Mais les Norwégiens, qui ne s’attendaient pas à être attaqués ce jour-là , et qui étaient sans cottes de maille , ayant rompu leur ligne de bataille pour poursuivre les Anglais , ne purent se rallier à une nouvelle attaque , et
DE B A YEUX
plus cîe troupes qu’il put , leur livra un combat qui fut long-temps incertain. L’acharnement était égal de part et d’autre , mais enfin Harald , et Tostic lui-même ayant été tués , leur armée fut défaite et taillée en pièces. On dit que dans cette bataille , un seul Norwégien défendit le passage d’un pont contre toute l’armée anglaise , et tua quarante ennemis avec sa hache ; mais qu’à la fin , épuisé de fatigue , il fut enveloppé et succomba (i). Après cette victoire , Harold se rendit à Londres , où il apprit que Guillaume était déjà débarqué en Angleterre , et qu’il s’était même avancé jusqu’à Hastings. L’Histoire rapporte qu’aussitôt que Guillaume eut connaissance des moyens qu’Harold avait employés pour se faire nommer roi d’Angleterre , il lui envoya un ambassadeur pour lui reprocher la
la chute d’Harald , qui eut la gorge traversée par un dard , entraîna leur déroute totale. Ainsi périt ce prince à l’âge de 5o ans.
En vain Tostic , en prenant le commandement de l’armée , chercha-t-il à réunir les Norwégiens aux troupes fraîches qu’Eysteiun Orry lui avait amenées ; leurs forces étaient épuisées ; et après des efforts inutiles , il succomba lui-même avec l’élite de la Norwége. Après cette victoire , Harold se rendit à Londres , et permit à Olaf , fils de l’infortuné roi de Norwége , et à Paul , comte des Orcades , de se retirer de l’ile , avec leurs amis , sur un petit nombre de vaisseaux. ( Note du Traducteur , extraite Je V Histoire des Anglo- Saxons de S/eaaron Turner. )
(1) Snorre et Huntingdon disent qu’il n’y eut jamais une bataille plus sanglante , et Orderic Vital rapporte qu’une immense quantité d’ossemens marquèrent la sanglante catastrophe de cette journée.
( Note du Traducteur. )
384 TAPISSERIE
violation des promesses qu’il lui avait faites si solennellement , et en même temps lui faire quelques propositions avantageuses. Ses parens , ses amis et particulièrement sa mère , ainsi que son frère le comte Word ou Gurd , dont on retrouve le nom dans une des inscriptions suivantes , lui conseillèrent de ne pas rompre ses engagemens et de ne point trahir ses sermens , en lui représentant que son parjure pourrait être la cause de sa ruine. Voyant qu’il persistait dans ses sentimens , le comte Word lui offrit d’aller lui-même commander son armée contre Guillaume , en lui observant qu’il le pouvait en tout honneur, puisqu’il n’avait pris aucun engagement personnel à l’égard du Duc (i). Mais Harold, fier de la victoire qu’il venait de remporter sur les Norwégiens , ne fit aucun cas de ce discours ; il s’emporta même contre sa mère , qui le pressait vivement de ne pas se parjurer , au point de lui donner un coup de pied. Il rassembla promptement la plus forte armée qu’il lui fut possible , et marcha contre le prétendant (2). Harold envoya des espions (3) dans
(1) Malmesbury , p. 100.
(2) Harold ne resta que six jours à Londres pour rassembler des troupes. Son impatiente présomption ne lui permit pas d’attendre les forces qui pouvaient lui assurer la victoire. 11 marcha toute la nuit pour se rendre à Hastings , où il espérait surprendre et battre l’armée du Duc comme il avait battu celle du roi de Norwe'ge.
( JSote du Traducteur. )
(3) Le Roman de Rou fait mention de ces espions. ( Idem. )
DE BAYE U X
le camp du duc Guillaume , pour reconnaître la force de son armée et les points sur lesquels il s’était retranché. Ces espions ayant été pris, furent conduits devant le Duc , qui les fit promener au milieu de son armée, afin qu’ils pussent prendre tous les renseignemens dont ils étaient charges ; il leur fournit les vivres nécessaires et les renvoya sains et saufs à leur maître. Harold leur ayant demandé ce qu’ils avaient observé dans le camp des ennemis , ils vantèrent hautement l’humanité du Duc , et ajoutèrent que son armée ne paraissait composée que de prêtres , car ils n’avaient rencontré aucun soldat qui eût de la barbe ou des moustaches. On voit par cette réponse que cet usage n’était pas encore introduit en France du temps de Philippe Ier. , et qu’il n’y avait en Angleterre que les prêtres qui ne portassent pas de barbe : c’est pourquoi , dans cette broderie , Harold est fréquemment représenté avec des moustaches , et lorsqu’il n’en a point , on peut croire que c’est un oubli du dessinateur. De son côté , le Duc fit assembler un conseil pour délibérer sur les mesures à prendre dans ces circonstances difficiles. Harold s’avançait à grands pas , et il fallait agir avec beaucoup de prudence en livrant le combat à une armée aguerrie , encore fière de sa dernière victoire. La broderie représente ce conseil tenu sous un pavillon supporté par des colonnes ( sans doute de l’invention du dessinateur ) ; trois personnes , dont les noms sont
386 TAPISSERIE
écrits clans la partie supérieure , composaient ce conseil ; ce sont
O do Eps. Willelm. Rotbert. ( PI. 4°- )
Le duc Guillaume est assis au milieu , tenant ùùe épée à la main ; à sa droite est Odon ; Robert , comte de Mortain , est à sa gauche ; tous deux étaient ses frères du côté de sa mère. On ignore ce qui fut décidé dans ce conseil ; mais il est probable qu’on y résolut que l’armée se retrancherait à Hastings , parce qu’on voit une des trois personnes de ce conseil donner de suite des ordres à ce sujet. Cet ancien monument nous fait connaître plusieurs particularités que tous nos historiens ont passées sous silence. Le comte Robert fut chargé de surveiller la construction de ces retranchemens , ce qu’on connaît par l’inscription suivante , placée au-dessus de la tète de Robert :
Iste jussit utfoderetur casteüum at Hestenga. ( PI. 4o.)
Le mot anglais at est ici à la place du latin ad.
Le véritable sens de cette inscription paraît être l’ordre de fortifier le camp en creusant un fossé à l’entour , ce qui semble exprimé par le mot foderetur , qui pourrait également s’appliquer à fortifier, palissader. L’expression ut foderetur castellum est si peu usitée , qu’il est nécessaire de recourir à la Tapisserie même pour en avoir l’explication.
Il est probable que c’est le comte Robert qu’on
voit une bannière à la main , donner des ordres aux ouvriers , parmi lesquels il semble s’ètre élevé une espèce de rixe dont l’inscription ne parle pas. La forme des outils de ces terrassiers diffère beaucoup de ceux dont on se sert aujourd’hui pour ces sortes de travaux. La même figure , tenant une bannière , reparaît encore surveillant ceux qui travaillent au camp , qui , suivant la Tapisserie , semble placé sur une éminence déjà palissadée , au-dessus de laquelle on lit :
Ceastra (i).
Il est probable que ce camp ne fut pas terminé , et que la nouvelle de l’arrivée d’Harold avec son armée fit cesser les travaux. Selon quelques historiens , Harold eut le projet de surprendre le camp de Guillaume pendant la nuit , et , à cet effet , il réunit sept cents vaisseaux pour tomber inopinément sur la flotte de Guillaume ; mais celui-ci ne jugea pas à propos d’attendre l’arrivée d’Harold , et marcha à sa rencontre , comme on le verra ci-après.
Guillaume de Poitiers dit qu’Harold envoya un moine au duc Guillaume , pour lui faire entendre qu’il avait tort de venir l’inquiéter dans la jouissance d’une couronne qu’il possédait légitimement ; qu’il était vrai , en effet , que le roi Edouard avait
(1) Sans doute pour Castra.
TAPISSERIE
désigné le Duc pour lui succéder ; qu’il avait été même envoyé près de lui en ambassade pour lui annoncer cette nouvelle et lui jurer fidélité au nom du Roi , mais que , comme ce prince avait rétracté cette promesse avant sa mort et avait nommé alors le comte Harold pour son successeur , cette dernière disposition avait dû recevoir son exécution , et que par conséquent elle le relevait des sermens qu’il lui avait faits. Guillaume lui fit répondre , par un moine de Fécamp , qu’il n’ignorait pas qu’Edouard avait toujours persisté dans sa première résolution de l’avoir pour successeur au trône d’Angleterre, ce qu’il avait fait du consentement et de l’avis des Grands du royaume ; qu’il renvoyait , au surplus , cette affaire aux juges compétens , à moins qu’il ne voulût la décider par un combat singulier entre eux deux (i). Ces divers pourparlers restèrent sans effet , et les deux princes continuèrent leur marche. La broderie représente une espèce de salle dans laquelle^un messager vient apporter au Duc la nouvelle qu’Harold se dispose à l’attaquer. Le Duc est assis sur son trône , tenant une bannière sur laquelle est une croix ; le messager tient une lance à la main. L’inscription porte :
Hic nuntiatum est TVillehn. de Haroldo. ( PI. , [\o. ) La scène suivante ferait présumer qu’on a voulu
(i) Guillaume de Jumie'ges,p. 287, dit qu’Harold re’pondit à ce sujet avec une modération qui ne lui était pas ordinaire , que Dieu seul serait leur juge. ( Note du Traducteur. )
représenter
DE BAYEUX
représenter l’incendie d’Iïastings. On voit des hommes armés de torches qui mettent le feu à une maison de laquelle sort une femme tenant un enfant par la main. L’inscription porte :
Hic domus incenditur.
Malgré cette inscription, il est difficile de croire que le Duc n’ait fait brûler qu’une seule maison.
Le Roman de Rou , cité par Lancelot , porte que le duc Guillaume fit tirer ses vaisseaux à terre et les fit dégarnir de tous leurs agrès , pour avertir ses gens qu’ils n’avaient d’autre parti à prendre que de vaincre ou de mourir ; d’autres rapportent qu’il les fit brûler. Le Roman cité plus haut dit :
Donc fit a tous dire et crier Et as marineaux commander Que les nefs fussent depechiez A terre traites et perchiez ,
Que li couartz li revertisseul ,
Ne par elles ne s’enfuissent.
Les autres écrivains qui pourraient inspirer quelque confiance n’en font pas mention , et la Tapisserie ne laisse aucune indication qui puisse faire supposer un fait aussi extraordinaire. Quelle nécessité d’ailleurs de brûler une flotte aussi considérable , tandis qu’un ordre de la ramener sur la côte de Normandie aurait produit le même effet sur l’esprit du soldat.
TAPISSERIE
3<jo
Guillaume , comme on l’a déjà vu , ne voulut pas attendre qu’Harold vint l’attaquer dans son camp ; après avoir assisté à la messe et communié , il prit sur lui quelques-unes des reliques sur lesquelles Harold lui avait juré serment de fidélité , et marcha à sa rencontre.
L’édifice qu’on voit à la suite de la maison incendiée , est sans doute l’église dans laquelle le Duc vient de faire ses dévotions. Il est représenté ensuite à pied, armé d’une cotte de mailles (i) , son casque sur la tête et tenant à la main une lance , au bout de laquelle est une petite bannière (2) qu’on présume être celle que lui avait envoyé le pape Alexandre II. Un homme placé devant lui semble lui amener le cheval qu’il doit monter. Cette courte scène est
(1) Cette cotte de mailles était retournée lorsque Guillaume voulut s’en revêtir , ce qui était d\m mauvais augure , mais il se hâta de dire : « Si ego insortem crederem , hodiè ampliùs in bellum non introirem , » sed ego nunquam sortibus credidi, neque sortilegos amavi. In omni » negotio quodcumque agere debui , creatori meo semper me com- » mendavi. » Anonyme de Taylor , p. 192. Guill. de Poitiers , p. 201 , parle aussi de cette circonstance. ( Note du Traducteur. )
(2) Malmesbury , page 101 , dit qu’on planta cette bannière près de lui , de manière à être vue de ses troupes. Elle représentait un guerrier combattant , brodé en or et relevé de pierreries.
Guillaume de Poitiers et Orderic Vital disent que cet étendard fut coufié à Toustain le Moud , et le Roman de Rou dit que Guillaume offrit d’abord cet honneur à Raoul de Conches et à Gauthier Giffart , qui le refusèrent. ( Note du Traducteur. )
DE BAYEUX. 39i
bornée par deux arbres , qui coupent même l’inscription suivante :
Hic milites exierunt de Hastenga.
Et de l’autre côté des arbres :
Et ce ne nuit ad prœlium contra Haroldum regem.
Dans cette autre partie de la Tapisserie, le Duc est représenté à cheval à la tête de ses troupes ; il est armé comme on l’a vu précédemment , et tient une massue à la main. Cette arme offensive était alors en usage, ainsi qu’elle le fut encore quelque temps après. Saint Louis avait une compagnie de gardes armés de massues , et lui-même excellait dans l’art de s’en servir , comme on le vit à la bataille de Massoure. Le cavalier qui le suit est sans doute le comte Robert , également armé d’une massue. Cette arme , un peu plus grosse d’un côté que de l’autre , ressemble , sur cette broderie , à cette espèce de sceptre qu’on appelle main de justice.
Les cavaliers qui viennent après eux sont armés de lances ; celle du second est ornée d’un demi cercle garni de pointes. On ne saurait déterminer si ces accessoires indiquent un fanon , un étendard ou une arme offensive (i) ; dans ce dernier cas , il
(1) Quelques Antiquaires croient qu’on a voulu représenter le Dragon que les Ducs de Normandie portaient comme les rois d’Angle-
3cp TAPISSERIE
serait difficile de déterminer la manière de s’en servir.
On voit ensuite Guillaume allant à la rencontre d’un cavalier qui vient à lui au galop , et qu’il avait peut-être envoyé pour reconnaître le pays et savoir des nouvelles de l’armée d’Harold. Ce cavalier lui montre de la main que ce prince est peu éloigné. L’inscription lui donne le nom de Vital , ce qui ferait croire que c’était un personnage de distinction bien connu , quoiqu’aucun historien n’en fasse mention. L’inscription porte :
Hic JVillehnus clux interrogat Vital, si vidisset exercitum Haroldi.
Immédiatement après Vital , on voit deux cavaliers dont le premier porte une bannière , et le second , au lieu d’avoir un casque sur la tête , est coiffé d’une espèce de camail en tresses de fer , qui était fort en usage dans ce temps. Des arbres terminent cette scène. Celle qui suit fait voir Harold qui de son côté avait envoyé reconnaître l’armée de Guillaume ; un soldat à pied lui rend compte de ce qu’il a vu , en lui annonçant que l’ennemi approche et qu’il faut se préparer au combat. Un casque pointu
terre ; mais la forme bien prononcée d’un demi-cercle rapprocherait cette bannière du Gonlauon à une seule pièce au lieu de trois, tel que le portait Charlemagne , et tel qu’on le voit encore sur le fond des armes d’Auvergne et de Cliuchamp.
( Note du Traducteur.
DE BAVEUX. 3g3
avec le cache-nez défigure ce soldat déjà fort mal dessiné par les brodeuses de la Tapisserie ; il est entièrement revêtu de l’habit militaire nommé squarnata vestis. Un arbre termine également cette scène ; on lit entre les premiers et celui-ci l’inscription suivante :
Iste iiuntiat Haroldum regem de exercitu JŸ illelmi ducis. ( 6e. Planche. )
Dans la scène suivante , les armées se trouvent en présence l’une de l’autre. Le dessinateur n’a pas eu le talent de les représenter en ordre de bataille. 11 passe sur le champ à la harangue que le duc Guillaume fit à ses troupes , et dont l’inscription fait mention en ces termes :
H'ic TVillelm. dux alloquitur suis militibus ut préparent se viriliter et sapienter ad prœlium contra Angloium exercitum.
C’est à l’inscription seule qu’on doit la connaissance de ce fait , qui n’est même pas figuré dans le dessin de la Tapisserie.
Henri de Huntingdon a conservé dans son histoire une longue harangue que le Duc fit à ses troupes , dans laquelle il vante beaucoup la gloire des Normands aux dépens de celle des Anglais ,
TAPISSERIE
quoique ceux-ci vinssent de remporter une victoire mémorable sur les Norvégiens. Guillaume de Poitiers rapporte également cette harangue , qui , comme beaucoup d’autres du même genre , aura sans doute été faite après le résultat de la bataille.
La broderie représente alors le commencement de la bataille (i) ; les cavaliers ont leur lance en arrêt , les archers tendent leurs arcs , on voit voler dans l’air les flèches et les javelots ; des hommes sont foulés aux pieds. La bordure inférieure de la Tapisserie qui , jusqu’à cet endroit , n’avait présenté que des oiseaux , des animaux , ou des figures grotesques , commence à faire partie de l’action ; elle est remplie de morts et de mourans.
Harold avait avec lui tout ce qu’il avait pu réunir de troupes anglaises ; il y avait joint un corps d’auxiliaires Danois , mais ayant reconnu qu’il avait sur les
(0 Malmesbury et d’autres écrivains disent que les Normands n’attendirent pas la fin du discours de Guillaume pour commencer le combat qu’ils engagèrent enchantant la chanson de Roland. A leur tête était un nommé Taillefer , qui tua plusieurs Anglais avant que les armées se joignissent. Le Roman de Rou dit à ce sujet , p. 46i :
« Taillefer qui moût bien chantout » Sur un cheval qui tost alout )> Devant enls aloit chantant » De Kallemaigne et de Roullaut » Et d’Olivier et de vassaux » Qui moururent en Rainschevaux. »
( Note du Traducteur. )
bras une armée bien plus difficile à vaincre que celle du roi de Norwège , il prit position sur une éminence où la cavalerie ennemie pouvait difficilement l’attaquer. Cette élévation , fort mal figurée dans la broderie , est peut-être celle qu’on voit au commencement de la scène , lorsqu’Harold reçoit la nouvelle de l’arrivée de Guillaume , ou plutôt la hauteur qui se trouve beaucoup plus loin et qui semblerait en effet offrir quelque résistance à la cavalerie.
Guillaume de Malmesbury dit que les Anglais , armés d’une hache à deux tranchans , serrèrent leurs rangs et formèrent une tortue avec leurs boucliers , à la manière des Romains , au moyen de laquelle ils ne pouvaient être entamés , et jetaient sur les Normands une nuée de pierres et de flèches qu’ils lançaient avec une espèce de machine de bois ; mais la Tapisserie ne représente ni cet ordre de bataille , ni cette machine.
Le duc Guillaume opposa son infanterie à celle des Anglais. Le combat fut long et désespéré. Ils attaquèrent d’abord avec leurs arcs et leurs flèches ; on mit ensuite l’épée à la main. L’action fut sanglante. Les Anglais firent des prodiges de valeur , et s’animèrent (r) à un tel point , que les Français
(i) Le cri de guerre des Normands était «Dieu nous garde », et celui des Anglais « Sainte-Croix ou Croix-de-Dieu. »
Le Roman de Rou , p. 46 1 , dit :
« Alierot est en Engleiz » Qui Sainte-Croix est en Franceiz
396 TAPISSERIE
et les Normands plièrent et commençaient à fuir. Le Duc rétablit le combat , et pour ranimer plus sûrement son armée , il lui donne l’exemple , se jette dans le plus fort de la mêlée , et renverse plusieurs ennemis de sa propre main : il eut trois chevaux tués sous lui , et l’on ne peut douter que le gain de cette bataille n’ait été le résultat de sa valeur. Les Anglais se défendirent vaillamment ; ils tinrent leurs rangs serrés , sans quitter la position qu’ils avaient prise. Le Duc fut donc obligé d’avoir recours à un stratagème pour les en déloger. Il feignit d’éprouver trop de difficultés pour les attaquer dans une position aussi avantageuse , et il ordonna à ses Normands de feindre de prendre la fuite , ce qui produisit l’effet qu’il désirait ; les Anglais les poursuivirent avec beaucoup d’impétuosité , et les Normands s’étant aussitôt ralliés , firent volte-face , et commencèrent un carnage horrible. C’est dans ce choc que furent tués Lewine ou Leofwine et Gurd , frères d’Harold , ainsi que l’exprime l'inscription suivante :
Hic ceciclerunt Leivine et Gurd fratres Haroldi
regis.
Orderic Vital prétend qu’ils périrent après leur
» Et Goderode est autrement » Comme en François Dex tout-puissant. »
( Note du Traducteur. )
frère
DE BAYE U X. 397
frère Harold ; mais il paraît plus juste de s’en rapporter à ce monument , exécuté probablement peu de temps après la bataille. Les Français et les Normands , en poursuivant les Anglais , tombèrent dans un fossé profond (1) qu’ils n’avaient pu voir à cause de l’obscurité et parce qu’il était couvert d’herbes fort hautes; mais les Anglais, remarquant leur confusion , se rallièrent aussitôt et recommencèrent l’action. Suivant le rapport de divers écrivains , quinze mille hommes périrent dans cette circonstance. La Tapisserie représente ce fait fort imparfaitement ; on voit les soldats tomber d’une hauteur les uns sur les autres , pendant que d’au-
(1) Dugdale , page Su , dit que ce ravin a pris le nom de Maiefosse. Le Roman de Rou s’exprime ainsi :
« En la Champagne ont un fossé:
» Normans l’avoient eux adossé ,
» En belinant l’orent passé ,
» Ne l’avoient mie esgardé.
« Engleiz ont tant Normans liastez » Et tant empoins et tant boutez ,
» Ez fossez les ont fait ruser ,
» Chevaux et hommes gambeter.
» Moût veissiez hommes tomber ,
» Les uns sur les autres verser » Et tresbuchier et adenter ;
» Ne s’en pooieut relever.
» Des Engleiz y morut assez » Que Normans ont a euls tirez. »
( Note du Traducteur. )
TAPISSERIE
très combattent en même temps. L’inscription dit:
Hic ceciderunt simul Angli et Franci in prœlio.
( 7e. Planche. )
Cet événement mit le désordre parmi les Normands. On croit même en voir quelques-uns qui prennent la fuite. Ce fait semble confirmé par la pose de la figure de l’évêque Odon (1) , qui est représenté à cheval , armé de toutes pièces et élevant une espèce de massue comme pour encourager les Français à recommencer le combat ; il sem-
(1) Odon , frère de Guillaume et évêque de Bayeux , lui rendit dans cette circonstance un très-grand service , en ralliant fort à propos ses troupes. Le Roman de Rou fuit aussi mention de cet événemeut et de la grande activité d’Odon :
« Sor un cheval tout blanc seoit;
» Toute la gent le congnoissoit.
» Un baston teuoit en sou poing.
» Là où veoit le grand besoing » Faisoit les chevaliers torner ,
» Et la bataille afrester.
» Souvent les faisoit assaillir ,
» Et souvent les fesoit ferir.
» Dès que le point du jour entra,
» Que la bataille commencha y> Dessi que nonne trespassa » Fu chi de cha , fu si de là. »
( Note du Traducteur, )
j&uite be U brobetru fyx£torxcjxxe be ^B&pexix. t'Sueième/ partie .J