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PROUVÉE PAR ELLE-MÊME

On a avancé, dans un Mémoire publié en France e, à l’étranger , que la Tapisserie de Bayenx avait été faussement attribuée à la reine Mathilde , épousé de Guillaume le Conquérant. Avant d entamer cette discussion, je me suis demandé s’il n’éta.t pas possible de déterminer, d’une manière certaine et précisé quel pouvait être l’auteur de ce monument ; j’ai pensé que je trouverais la solution de ce problème dans le monument lui-même. Mon espoir na

pas été déçu: l’exposition récente de la Tapisserie dont il s’agit, m’a donné lieu de l’examiner a mon aise. Je l’ai fait avec toute 1 attention dont jetais capable , bien persuadé que mes reflexions pourraient être de quelque poids dans la balance du juge qui doit prononcer sur cette affane.

TAPISSERIE

Je me suis assuré que la Tapisserie ne pouvait, sans blesser les lois de la décence , être l’ouvrage d’une femme ; par conséquent , que les deux Mathildes auxquelles on l’attribuait n’y étaient pour rien ; la Reine surtout , que l’Histoire nous représente comme une femme d’une rare prudence et un modèle de chasteté (1). Cette grande Reine n’avait rien à désirer du côté de la naissance et des agrémens extérieurs ; son esprit était cultivé , et la vertu , qui donne tant de prix à la beauté , en avait fait une frmme accomplie ; une foi ferme et une tendre piété , en lelevant en quelque sorte au-dessus de l’humanité , l’avaient presque rendue digne des hommages réservés à la Divinité. (2). Lorsque je dis que , sous le rapport de la décence , la Tapisserie ne peut être attribuée à une femme , je veux parler de ces images sur lesquelles l’innocence ne peut porter ses regards sans rougir et qui se voient dans la frise de la Tapisserie.

Il était d’usage , au XIe siècle, d’orner le pourtour des églises , aux fêtes solennelles , avec des tapisseries , comme nous l’apprennent les anciens statuts de celle de Bayeux : c< Il est bon de savoir que

(1) Femina noslro tempore singulare prudentiæ spéculum , pudoris culinen. Gui/l. Malrnesb. p. gy et m.

(2) Reginam hanc simul decoravère forma , genus , lilterarura scieutia , cuncta morum et virlutum pulchritudo , et quod bis lande immorlali diguius est , firnu fuies et studiosus ainor Christi. Order.

Vital. I. 4. p. 5/3 .

DE BAVEUX

» le matin du samedi de Pâques , avant d’appeler » les dignitaires et les chanoines au service , on pare » le tour de l’église , dans l’intérieur , avec des ta- » pisseries propres , au-dessous desquelles , entre le » chœur et l’autel , on place des coussins et des » draps de soie les plus beaux qui se trouvent dans

» l’église L’église se pare depuis la fête de Pâ-

» ques jusqu’à la Saint-Michel en septembre, (i) » La dédicace de la cathédrale de Bayeux , que levêque Odon faisait reconstruire lors de la conquête, devait attirer la multitude ; le Roi devait l’honorer de sa présence ; l’exposition périodique de la Tapisserie pendant l’octave de deux fêtes remarquables , les Reliques et la Dédicace , est visiblement une commémoration de l’exposition primitive. Rien n’était omis de ce qui devait contribuer à rendre ces sortes de cérémonies imposantes et majestueuses. Au lieu de ces riches ameublemens où l’or se marie aux couleurs de l’Indoustan ; au lieu de ces magnifiques lapis que la voluptueuse Asie foule de ses pieds délicats , Odon pensa qu’il ne pouvait mieux

(1) Et sciendum est quod in Sabbato Pascliæ , in mane , antequam vocentur personæ et canouici ad servitium , paratnr ecclesia circuraquaquè, iuteriùs , cum mundis cortiuis quibus raaximè inter clioruin et altare supponuntur culci tri et panni serici pulchriores quos

habeamus in ecclesiâ Et paratur ecclesia à festo Fascliæ us-

que ad festuin sancli Michaëlis in sepiembri inclusivè.

C’est d’après cet usage qu'on avait rédigé le slatul qui se trouve au folio 48 , verso , du Recueil manuscrit des anciens statuts de l’éslise de Bayeux.

TAPISSERIE

décorer son église , dans ce grand jour , qu’en exposant aux regards du Conquérant et de ses fiers Normands un monument de leurs triomphes et de leur gloire. Sa vanité y trouvait aussi son compte ; il y est représenté comme un des acteurs principaux de cette grande entreprise qui changea les destinées de l’Angleterre ; il assista au conseil où elle fut résolue. Ministre d’un Dieu de paix , on le voit siéger au conseil de guerre qui précède la bataille d’Hastings; il y rallie la jeune milice lorsque Guillaume, que l’on croyait mort , est obligé de lever son casque pour se faire reconnaître (1). Odon était ami des arts ; il envoyait des jeunes gens se perfectionner dans les écoles les plus fameuses des pays étrangers ; riche et puissant , il avait les moyens d’entreprendre et d’exécuter un monument de cette importance. Il était en même-temps régent d’Angleterre , Comte de Kent et Evêque de Bayeux. On ne peut décrire l’impression qu’un monument de cette espèce fit sur des hommes qui ne savaient que se battre , et dont l’ignorance était absolue ; le Conquérant lui-même ne savait pas signer son nom. Faut-il s’étonner que l’on ait voulu perpétuer dans les temps à venir le souvenir d’une fête qui avait causé une émotion aussi délicieuse par l’exposition du monument qui en avait été l’objet. La Tapisserie était encore ex-

(1) Hic Odo Episcopus Baculum tenens confortât pneros. Notice historique sur la Tapisserie brodée de la reine Mathilde , épouse de Guillaume le Conquérant-

posée

DE BAYEUX

posée de nos jours depuis la Saint-Jean jusqu’à la Dédicace , temps pendant lequel , suivant l’ancien usage de l’église de Bayeux , on célébrait la commémoration de sa Dédicace et l’invention de ses reliques (i).

L’auteur de l’exposition d’un monument profane dans le lieu saint ne pouvait être qu’un homme qui avait autorité et qualité pour le faire. Odon , évêque de Bayeux , frère de Guillaume le Conquérant sous lequel tremblaient ces fiers Normands qui avaient conquis l’Angleterre , avait trop d’ascendant et d’autorité sur son clergé pour n’être pas certain que son ordonnance serait respectée. On ne manquera pas de m’objecter que les mœurs publiques devaient y mettre obstacle , à cause des images licencieuses que présentait la Tapisserie. A cela je réponds que cette ordonnance a reçu son exécution jusqu a l’époque de la révolution , et que depuis la restauration , le chapitre de Bayeux a revendiqué ce monument , pour en user comme avait fait celui auquel il a succédé. L’expression de ces obscénités sur les portiques de nos églises était un usage du temps ; on en voyait jusques sur les vitraux de Saint-Pierre-de-Bome , sur ceux de l’é • glise des Célestins et de celle de St.-Eustache de Paris : on lisait , sur ces derniers , au - dessus d’une scène

(0 Inventio Reliquiarum Ba'ocensium , festrnn duplex cum quatuor cappis de stallo. ( Calendr. d’un Missel et d’uu Graduel mss à l’usage de Régi. de Bayeux, )

10 TAPISSERIE

de la vie de sainte Marie-Egyptienne , ces paroles remarquables : (i) Comment la Sainte donna son beau corps au nautonnier pour son passage. Un curé de St-Eustache de nos jours , dit M. Le Noir, à qui j’emprunte cette anecdote , fit ôter l’image et l’inscription. On en voit encore de pareilles sur le portail et les corniches de quelques-unes de nos églises , de Bayeux , de Guéron , du Manoir , etc. , etc. L’architecture de ces deux dernières remonte au XIe siècle , celle de Bayeux au XIIe ; enfin , ce motif, au pis aller, ne serait pas une raison qui dût empêcher de l’attribuer à l’évèque Odon , qui avait un fils naturel (2) ; et d’ailleurs , on ne peut reprocher, sans injustice, à ceux qui avaient commandé ces grands monumens , des écarts qui n’étaient bien souvent qu’une licence des artistes chargés de l’exécution.

Nul autre qu’Odon n’a pu entreprendre un pareil monument ; l’ignorance et la barbarie du siècle ne permettent pas de l’attribuer à un autre. Ce monument est l’ouvrage d’un homme puissant qui a pris part à la chose ; à ces qualités Odon joignait celles d’un homme d’état , au courant des événemens , et très-versé dans la connaissance de l’antiquité. A qui

(1) Citation de Mémoire d'après M. le Noir , dans son ouvrage sur les Antiquités françaises.

(2) Joauues filius Odouis Ep. Bajoc. primus Henricum jegeni adivit eique casum uepotis sui mmliavit. Order. Vital. Hisl. lib. XII, p. bS6.

DE B A YEUX. il

donc voudrait-on le donner ? aux enfans de Guillaume le Conquérant ? Lancelot a répondu pour

moi à cette question : (1) En vain voudrait-on , dit- » il , faire honneur de l’exécution de ce dessin et » de cette attention pour la mémoire de Guillaume j> aux fils de ce prince. Leur vie a été trop variée « par des événemens très-souvent fâcheux , par des » guerres presque continuelles , soit entre eux , » soit avec leurs voisins , par des fuites , des re- » traites , des voyages d’outre-mer , pour qu’ils aient » eu la volonté et le temps d’imaginer et d’exécuter » une entreprise qui a dû coûter beaucoup d’années » de travail assidu. » À un personnage du XIIe siècle ? Ce ne peut être à Mathilde l’impératrice , à

coup sûr Les particularités qu’il retrace se se-

raient effacées de la mémoire de ceux qui en auraient été les témoins , et n’auraient pu survivre à un événement d’une si vieille date. La Tapisserie est l’ouvrage d’un homme du temps ; les caractères et le style des inscriptions le prouvent ; l’auteur d’un monument aussi étendu a dû se servir des caractères qui étaient en usage dans le temps où il l’a entrepris. La forme des doubles V suffirait seule pour justifier cette assertion. Soit que les deux Y dont il est composé soient divisés (Y Y ) , soit qu’ils se touchent ( W W ), ou que leurs jambages se traversent ( W ) , le double Y est un caractère romain lié ou doublé qui se

(1) Mémoires de littérature de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres , éd. in-12 , 1736. i. 12 ; p. 075.

TAPISSERIE rencontre dans les plus anciens monumens. Quoi que Mabillon ait dit que lié, il ne se rencontrait qu’au XIIe siècle , ce savant rapporte lui - meme un diplôme de Clotaire III , où il se trouve ; on en voit sur une monnaie d’or de Louis le Débonnaire, dans ses diplômes , dans ceux d’Othon III , de 997 ; de Henri IV , de 1066 ; dans la bulle de Benoît VIII , qui siégeait dans le XIe siècle , etc. , etc. Or , la forme sous laquelle ce caractère se présente , concourt à en reporter l’origine au onzième siècle , si ce qu’en disent les auteurs de la Nouvelle Diplomatique est exact , comme il n’y a pas lieu d’en douter. Voici comment ils s’expriment : (1) « Les » doubles V offrent , ce semble , un caractère ca- » pable , en diverses rencontres , de fixer assez bien » l’âge des écritures où il se présente ; au XIe. siè- » cle , les W se traversaient proprement , sans éle- » ver aucuns de leurs jambages compliqués au-des- » sus des autres ; en Angleterre , leurs côtés gauches, » toujours égaux , affilés ou courbés avec quelque » sorte d’élégance , étaient à plein trait , tandis que » leurs jambages droits paraissaient ou déliés et » demi tranchés par les bouts , ou terminés par un » plein courbe , ou presque également élevés. ( Cette « forme , étrangère aux caractères de la Tapisserie,

» prouve quelle n’a point été faite en Angleterre. )

» Au XIIe siècle , les W français étaient à-peu-près » sur ce ton ; mais les Allemands poussaient leurs

(1) Nouveau Traité de Diplomatique , p. 283 et 290. t. 2.

» jambages gauches plus haut que les droits ; et » néanmoins , jusque vers la fin de ce siècle , ils » se répondirent pour la hauteur. Quant à ce qui » regarde l’antiquité de ce caractère , les deux Y qui » se touchent sans croiser leurs branches YV YV , » remontent aux premiers siècles ; les autres , très- » rares aux IXe et Xe siècles , commencèrent à déjà venir en usage au XI* siècle. » Qu’on jette maintenant un coup-d’œil sur les inscriptions de la Tapisserie ; on y verra la plus grande partie des doubles V se diviser YV, ou se toucher VY , et en moindre nombre se croiser W , sans que leurs jambages compliqués , pleins et sans déliés cessent detre de niveau. Cette variation dans la forme des doubles Y , qui conservent en majeure partie les formes antiques , annoncent dans ce petit nombre une forme nouvelle qui commence à s’introduire , et qui désigne par conséquent le XI* siècle. Ils sont identiques avec ceux du tombeau de la reine Mathilde ; avec ceux d’une inscription placée sur la porte de Blois , par ordre du comte Etienne et d’Adèle son épouse , celle des filles de Guillaume le Conquérant qu’il avait promise en mariage à Harold , avec les caractères du sceau d’Edouard , des monnaies , etc., etc. (i)

On s’étonnera peut-être de retrouver , dans les caractères d’un temps de barbarie , la belle simplicité du siècle d’or des beaux-arts ; le Gothique , avec ses

(i) Nouv. Dipl. T. II Pl. XXXI p. 652.

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formes bizarres et ridicules , n’avait pu les dégrader puisqu’il n’existait pas encore ; il date du XIIe siècle, (i) L’usage de partager les mots par des points, soit que cela se fît d’une manière régulière ou non , appartenait aux temps anciens , ainsi que celui de les écrire sans intervalle : le premier subsistait encore au XVe siècle (2).

On trouve dans les inscriptions de la Tapisserie des caractères d’une forme particulière qu’on serait tenté de prendre pour des lettres gothiques. ( Les pointes et les angles , avec les ornemens superflus , constituent ce mauvais genre d’écriture. ) Ce sont des onciales ou lettres romaines rondes

(1) Ibid. p. 663. pi. XXXII. p. 667. 8, 9 , 10 , pl. XXXIII. p. 682

et 686.

(2) Planches du IIe tom. Voici un exemple de cette manière de séparer les mots:

COfDES: SEPEIETIADHieMTISSA* SVqiffiREBSTm^RMNB’lSTPi

vüipsp;®st€Liv.:mvr;e^i>rn:

(fôiSfQISimAERITiAÎAEffiMÂ" SIT ;W i 0 VO qrE i ET IXBIRN:

DE BA YEUX. i5

qui se rencontrent dans les plus anciens monumens (x).

La différence qui se fait remarquer entre les caractères des inscriptions de la Tapisserie et celles de la voûte du chœur de la cathédrale de Bayeux , que quelques savans ont regardée comme appartenant au XIe siècle , vient de ce quelles ne sont pas du même temps. Les inscriptions de la voûte sont en lettres capitales gothiques , et qui , quoique représentées avec des dimensions et des couleurs différentes , n’en appartiennent pas moins au même siècle , puisqu’elles ont toutes la même forme ; elles sont du commencement du XIVe siècle , temps auquel siégeaient les deux Evêques désignés dans les deux dernières inscriptions Petrus , Guillermus : ce sont Pierre de Bénais et Guillaume Bouet , parce qu’ils suivent , dans l’ordre chronologique , Robert des Ablèges , le dernier des Evêques dont le nom est écrit dans les entrevoûtes du chœur ; ordre suivi depuis le dernier des Richards. Pierre de Bénais est monté sur le siège épiscopal en 1276 ; Guillaume Bouet en i3o8.

La langue latine que les Romains avaient introduite dans tous les pays assujettis à leur domination , continua , après l’invasion des Barbares , d’être la langue des monumens et des actes publics. C’est dans cette langue que furent rédigées les premières transactions des Français et le Code de leurs lois.

( P. 5ub , 608 et suiv. pl. XXVIII.

TAPISSERIE

La langue des sciences et des monumens , depuis Grégoire de Tours jusqu’à Charlemagne , dit Dom De Vaines (i), offrait un latin plein de solécismes, de barbarismes et de fautes d’orthographe. Depuis cette dernière époque jusqu’après les commencemens du XIe siècle , les mêmes défauts sont encore plus communs dans les chartes privées , mais plus rares dans les actes publics. Le renouvellement des lettres , commencé dans le XIe. siècle , devint plus sensible dans le XIIe , et introduisit un style plus pur. On remarque, dans les monumens du XIe siècle , comme dans ceux des anciens , que l’orthographe était différente d’elle-mème , surtout dans les noms d’hommes et de villes. Une foule d’inscriptions antiques , de médailles et de mémoires attestent ce fait. Dans les formules qui accompagnent le chiffre de Henri I, roi de France , son nom se trouve diversement écrit. On observe la même variété dans les actes de Guillaume le Conquérant et sur les monnaies. Dans le corps de l’acte d’une charte donnée par Edouard le Confesseur à l’abbave de St-Denis (a) , ce prince se nomme Eadwarcl , et dans la souscription , Edwardusi Les noms propres, dans la Tapisserie, ont une orthographe particulière ; si elle s’écarte en ce point des auteurs , elle se rapproche , par ses variantes , de l’orthographe des monumens ; elle en a aussi une locale; je veux parler de Bagias , Wilgelm et

(1) I)e Vaines , Dict. raisonné de Di pl .

(2) Hist- Gall. Appendix , t. XI , p. 656.

Wdetn :

DEBAYEUX. 17

Willelm : Willelm est français. On lit dans Monskes :

VVillelmes ses fires li ainsnës Fu d’Angletierre couronnes.

Willelm se trouve sur une monnaie de Guillaume le Conquérant (1) : Wilgelm nulle part. Lancelot dit que la Tapisserie est le seul monument où Bayeux soit appelé Bagias (2). La ville de Seès , dans les Notices de l’Empire , est nommée civitas Saïorum et civitas Sagiorurn (3). Le g est visiblement employé pour IV dans cette dénomination. Bagias est une crase de Bajocas. Suivant l’orthographe des Notices , Bagias équivaut à Baïas , et se rapproche des monumens qui nomment Bayeux Baia ou Baïœ , Baïarum (4). Dans cette hypothèse , Wilgelm est là pour Willielm ; c’est l’orthographe de Guillaume de Poitiers, d’Ingulf , de Guillaume de Malmesbury et de Henri de Huntingdon : orthographe nouvelle, qui a passé des auteurs contemporains dans le langage commun de France et d’Angleterre ; 17 mouillée, dans Guillaume , emporte un i après elle dans la prononciation.

Lancelot se trompe en disant que la Tapisserie est le seul monument où Bayeux soit appelé Bagice. On lit ces mots gravés en lettres onciales sur une

(1) Voyez la pl.

(2) Mémoires de lilt de l’Acad. des Belles-Letlres , ëd. iu-12 , t XII . p. 4o6.

(5 Hist. G a 1 1 . t. I.

(4) Mém. Acad. Belles-Lettres, t. XII. p. 4o6.

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ancienne soucoupe d’argent : Exuperius Episcopus (ledit ecclesice Bagiensi. Cette soucoupe , enfouie dans un parc vers le centre de l’Angleterre , fut découverte en 1729,1111 an avant la publication du second mémoire de Lancelot (1) ; ce mémoire fut lu à la séance de l’Académie des Inscriptions , du 9 mai 1730 (2) ; il n’avait pas , sans doute , entendu parler de cette découverte.

Une réflexion qui me semble très-importante se présente à mon esprit : n’est-il pas naturel de penser que la Soucoupe et la Tapisserie appartiennent au même pays. Les Grammairiens enseignent que les dialectes sont des façons de parler qui s’éloignent de l’usage commun , et qui appartiennent exclusif veinent cà une province , à un canton , à une ville ,etc. Les inscriptions des deux monumens sont conçues dans les mêmes termes; ces expressions 11e se rencontrent dans aucun auteur, dans aucun autre monument; elles appartiennent nécessairement à un dialecte commun , au dialecte du Bessin , un de ces mille et un dialectes du latin rustique que l’on parlait dans les provinces soumises à l’empire Romain , qui ont donné naissance à nos patois. Le mal avait gagné jusqu’aux portes de Rome. S. Grégoire , en rappelant une anecdote relative à un particulier qu’il introduit sur la scène dans un sermon prêché dans

(1) Description d’un Mon. arabe du moyen-âge , par G. Spencer Smyllie, p. 6.

(2) Acad. Belles-Lettres , t. XII.

DE B A Y E U X

leglise de St.-Agnès , le jour de sa naissance (i) , s’exprime en ces termes : » Le peuple appelait , en langue rustique , Chryserius , un habitant de la Valérie , qui se nommait Chrysaorius (2). Si l’on fait attention , maintenant , que le premier de nos monumens , le vase , a été soustrait à l’église de Bayeux , à laquelle il avait été donné par son évêque; que les laines dont on s’est servi pour former les broderies du second, sont des laines du Bessin ; qu’il a été , avec ce qui manque , de la longueur de la nef de la cathédrale de Bayeux , dans laquelle on avait coutume de l’exposer, sans que l’on puisse assigner d’époque certaine à l’introduction de cet usage ; que l’écriture des inscriptions appartient à l’espèce d’écriture en usage dans le pays au temps où s’est passé l’évènement retracé dans le monument ; que les présomptions les plus fortes s’élèvent pour l’attribuer à son évêque , etc. , etc. ; il est permis d’en inférer que ces deux monumens , sans être contemporains , ont une même origine ; qu’ils ont été faits à Bayeux , le premier pour l’usage du culte, dans son église cathédrale , le second pour servir ù sa décoration.

La Tapisserie n’est pas plus en défaut sur le chapitre des costumes que sur le reste. Les monumens

(1) D. Greg. magn. sermoue habito in ecclesià S. Agnetis , in die nat. ejus. Dial. t. IV.

(2) Quidam vir nobilis , in Valeria provincia , nomine Chrysaorius fuit , quem linguâ rusticà populus Chryserium vocabat.

TAPISSERIE

établissent une ligne de démarcation entre le XIe. et le XIIe. siècles , qui ne permet pas de les confondre (r). « Après la mort du pape Grégoire ( VII ) et de Guillaume le Bâtard , dit Orderic Vital , les usages honnêtes de nos Pères et de nos Princes religieux , furent pour ainsi dire abolis (2). Leurs vêtemens étaient modestes et prenaient juste au corps ; ils pouvaient librement monter à cheval , courir sans être gênés dans leurs mouvemens (3). Aujourd’hui , des modes nouvelles ont remplacé les anciennes. La jeunesse est efféminée , et les hommes de cour font assaut de mollesse avec les femmes. Ils mettent au bout de leurs pieds des espèces de queues de couleuvres , qui leur offrent sans cesse l’image des scorpions (4). » Il avait déjà parlé plus haut de ces soidiers ridicules , et en avait fixé l’origine (5). Foulques ( le Rëchin , comte d’Anjou ) , se fit faire des souliers longs et très-pointus , pour masquer les défauts de ses pieds (6). « C’est delà ,

(1) Ord. Vit. Hist. Ecc. I. VIII. p. 08 2.

{2) Post obitiun Gregorii papæ aüorumque principum religiosornm , in occiduis partibus , peuè lotus abolitus est houeslus patrum mos autiquorum.

(â) Illi enim modestis vesliebautur itidumentis , oplimè que coaptalis ad sui mensuram corporis ; et eraut habiles ad æquilaudum, currendinn , et ad omne opus, quod ralio suggerebat, agendum.

(4) Pedum articulis ubi finis est corporis , colubriuarum similitudinem caudarum imponinit , quas velut scorpioues oculis suis prospiciuut.

(5) Ord. Vit. t. XI. p. 8 1 5.

(6) Ut eorum celaret tubera quæ vnlgo vocantur uuicnes.

DE BAYEUX

poursuit Orderic Vital , que les cordonniers ont pris la coutume de faire au bout des souliers des queues de scorpion , qu’ils appellent des pigaces(i). Cette espèce de souliers est très-recherchée du pauvre et du riche : Ils avaient toujours été ronds auparavant , et Jaits à la mesure du pied (2). Les grands et les petits , les clercs et les laïques , en faisaient usage. Un vaurien , nommé Robert , de la cour de Guillaume le Roux, introduisit la coutume de remplir les longues pigaces detoupes , et de les contourner comme des cornes de béliers (3). Cette institution frivole pénétra jusque dans les rangs les plus élevés de la société ,où on la regardait comme un signe de probité et de vertu (4). On ne s’en tint pas là , on prit les moeurs et les coutumes des barbares. Les cheveux furent partagés sur le front , les hommes nourrirent , à la manière des femmes , une longue chevelure , dont ils prenaient le plus grand soin. Us se faisaient honneur de porter des chemises et des

(1) Undè sulores in calceamentis , quasi candas scorpionum , quas vulgô pigacias appellant , faciunt. Ils furent supprimés par une ordonnance royale sous Charles VI.

(2) Nam , auteà , omui tempore , rotundi subtalares ad formam pedum agebautur eis quæ surumi et médiocres , clerici et laïci competenter utebantur.

(3) Robertus quidam , uebulo , in curia Ru fi Regis prolixas pigaeiasprimus cœpit implere stuppis , ut bine et iudè conlorqueret instar cornu arielis.

(i) Ord. Vit.

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