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tuniques longues et très-étroites (i). On les voit encore aujourd’hui balayer la poussière avec la queue de leurs robes et de leurs manteaux (a). Leurs mains , couvertes de longues et larges manches, sont inaptes à toute espèce de travail. Chargés de ces superfluités , leur démarche est embarrassée , et ils ne peuvent rien faire qui leur soit profitable. Le devant de leur tête est découvert comme celui des voleurs , et le derrière est couvert d’une longue chevelure qui les rend semblables à des courtisannes (3). Il était d’usage autrefois que les captifs , les pénitens et les pèlerins laissassent croître leurs cheveux et portassent de longues barbes ; ce moyen servait à les signaler aux yeux du public. Maintenant la plus grande partie des hommes du peuple ne se rase plus et parfume ses cheveux (4). Ils emploient le fer chaud pour les friser (5) , et voilent leur tête avec un bandeau , sans porter de bonnet (6). A peine un militaire ose-t-il paraître en public la tête découverte et les cheveux coupés , comme il convient à un Chrétien , suivant le précepte de l’Apôtre : legitimèque , secundiim Apostoli prceceptum , tonso (7). '>
vi', Prolixi snimiùmque slrictis camisiis itidui tunicisque gaudebant.
(2) Humumque pulverulenlain interularum et palliorum superflue» scirmate verrunt.
(3) Syncipite scalciati sunt ut fures , occipite autera prolixas nutri unt comas ut meretrices.
(4) Nunc verô pene universi populares cerriti sunt et barbatuli.
(5) Crispaut criues calamistro.
(6) Caput vêlant vittà sine pileo
(7) Ord. Vit
DE B A \ EUX
Serlon, Evêque de Séez, s’exprime à-peu-prts de la même manière dans un sermon prêché à Carentan devant le roi Henri Ier , le plus jeune des fils de Guillaume le Conquérant , qui avait succédé à Guillaume le Roux (i). Ce sermon date de l’an i io4 , et offre , par conséquent , la peinture des costumes et des usages du commencement du XIIe siècle. I) en veut plus à la barbe et aux longs cheveux qu’aux souliers pointus : moine , comme Orderic Vital , la barbe et les cheveux ne lui font tant d’ombrage que par un préjugé d’état ( Il était bénédictin avant d etre évêque ). Les moines , qui se coupaient la barbe et les cheveux en signe de la servitude spirituelle qu’ils avaient embrassée , pensaient que l’on ne pouvait être un bon Chrétien , sans se rendre esclave de la Divinité et sans en porter les marques distinctives , les cheveux courts et la barbe rase ; ils taxaient d’immoralité ceux qui ne se soumettaient pas à cet usage. « Les hommes du peuple ne veulent pas se raser , dit Serlon , de peur de blesser les joues de leurs amies avec les poils de leur barbe naissante (2). Beaucoup de personnes suivent un usage aussi criminel , dans l’ignorance oèi elles sont , qu’il y a tant de mal à porter des cheveux longs. Donnez l’exemple , grand Roi , et que vos sujets prennent de vous des leçons de décence (3). »
(;} Dans Ord. Vit. , Hist. Eccl. 1. xj , p. 8i5.
(a) Barbas radere devitnnt , ne pili suas in oseulis arnicas præcisi
pungant muUi nimirum tantæ pravitatis usum sequuutur, nes-
cienles tantum esse nefas in capillatura qua gloriantur.
(3) Undè , gloriosè Rex , obsecro te, ut exemplum subjectis præ-
TAPISSERIE
Le Roi accueillit la supplique épiscopale , et l’évêque satisfait tirant à l’instant des ciseaux de sa manche , « tond premièrement le Roi de ses propres mains , ensuite le seigneur qui se trouve le plus près de sa personne , ainsi que plusieurs des courtisans (1). Toute la cour , et une foule considérable , que la crainte de ledit avait forcés de se présenter , déposèrent ces cheveux , auxquels ils mettaient tant de prix , en les foulant aux pieds comme des choses viles et méprisables (2). » La religion et les bonnes mœurs ne gagnèrent rien à cela ; le peuple ne changea rien à ses institutions : j’en appelle aux observations d’Orderic Vital.
Un simple coup - d’œil sur la Tapisserie suffira pour prouver que les costumes de ses personnages sont en harmonie avec les costumes du XIe siècle. L’auteur ne se borne pas à des rapports généraux ; il ne lui suffit pas de présenter des vêtemens serrés à manches étroites , des têtes chauves sous des petits bonnets , et des mentons sans barbe ; il offre dans les accidens qui accompagnent d’ordinaire les vêtemens , des moyens de les classer , et prouve par là qu’il travaillait d’après nature. Le petit bon-
Ireas laudabile , et in primis videant in te qualiter debcant præparare se.
(1) Et prius regem ac post modiim comitem , proceres que plurimos propriis raanibus totundit.
(2) Et edictum principale formidantes preciosos dira capillos præsecuerunt et amicam dudum cœsariera ut viles quisquilias pedibus conculcaverunt.
net
DEBAYEUX. 2 5
net des seigneurs est varié de riches couleurs , et un large galon d’or ou de pourpre le distingue de celui du peuple. Les manches de la camisole sont bordées à double ou triple rang , suivant la qualité du personnage. Celles de la veste , qui ne passent pas le coude , et le bas du haut de chausses , ont un bord simple plus ou moins riche. Le revers de la veste forme une espèce de cramail , qui laisse le cou à découvert. Le pantalon , qui n’est point comprimé par la jarretière du haut de chausses , accuse le nu. Les seigneurs portent par dessus des bandelettes croisées de différentes couleurs , plus ou moins riches ; quelques-unes sont à franges pendantes. Cette espèce d’ornement est français. « Les anciens Français, dit F. Pithou (1) , avaient une parure ou une décoration cpii consistait à porter une chaussure dorée à l’extérieur , à laquelle étaient attachées des courroies de trois coudées de long ; des bandelettes de différentes couleurs couvraient les jambes ; on portait pardessous des hauts de chausses et des bas de lin ; quoiqu’ils fussent de même couleur , ils étaient cependant ornés avec beaucoup d’art ; ces longues courroies se croisaient par - dessus tout cela , en dehors et en dedans (2). Les souliers sont ronds ,
(1) F. Pitli. Gloss, ad libr. Cap. ap. Baluz. T. II. p. 74i.
(a) Erat antiquorum ornatus vel paratura Francorum, calceamenta forinsecus aurata , corrigiis tricubitalibus insignila ; fasciolæ crurales vermicula'.æ, et subtus eas coxalia ac tibialia linea , quamvis ex eodem colore, tameu artilkiosissimo opéra variata , super quæ et fas-
TAPISSERIE ils prennent juste au pied ; de couleurs recherchées dans les seigneurs, ils n’ont ni boucles ni cordons, et paraissent être de drap ou de tricot. Outre la veste , les hommes portent aussi une petite cotte cpii laisse le genou à découvert , dont les manches , semblables à celles de la veste , sont galonnées ; elle a aussi un revers à cramait. La veste et la cotte , ces différentes espèces de vêtemens , offrent des dessins, des rayures ou des espèces de fleurs analogues à leur forme , et qui servent à distinguer le personnage qui en est revêtu ; la ceinture , qui sert à arrêter la cotte et la veste , est toujours d’une couleur tranchante sur le vêtement. Le seigneur et le prince portent par-dessus la veste et la cotte , un manteau , dont la longueur est analogue à la dignité du personnage : le plus long ne touche pas la terre ; il est agraffé sur l’épaule droite , ou par devant , suivant l’usage des anciens. Charles le Chauve , dans les miniatures de son livre de prières et de sa bible ; Edouard , sur un sceau qui m’a été communiqué par M. Stotliard , porte le manteau agraffé sur l’épaule (i). Philippe, roi de France , contemporain de Guillaume le Conquérant , et Roger 11 , évêque de Châlons , qui avait assisté à son sacre, en 1060 , portent sur leurs monnaies le manteau agraffé par devant. Les habits et les vêtemens
cJolas in crncis moilnm inlvinsecus el exlriusecus , antè et retrô lougissimæ illæ corrigiæ tendebautur.
(1) Le Elauc , Traité des .Mon. de Fr. , p. J 48. éd. de I loi.
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avec lesquels les princes paraissent sur leurs sceaux , ont varié à l’infini , et , sans cloute , ont suivi les modes du temps. Cependant les Rois de la seconde et de la troisième race , ainsi cpie la plupart des Empereurs d’Allemagne , sont vêtus , dans leurs sceaux , d’une chlamyde ou manteau attaché sur l’épaule droite , et dont l’ouverture se trouve également à droite ; en sorte qu’ils ont le bras droit et le gauche cachés sous le vêtement. Le formulaire de réception du duc d’Aquitaine en fait un signe de souveraineté (1): « Lorsqu’on élève le souverain de l’Aquitaine à la dignité de Duc , il doit être reçu par l’évêque de Limoges , à la tête d'une procession solennelle , composée du clergé de toute la ville , dans laquelle le prince doit venir hors l’église accompagné de ses barons , la tête ceinte d’une guirlande d’or ; on ôtera cette couronne à son arrivée , et l évêque le revêtira d'un manteau de soie qu'il lui placera de travers sur les épaules , etc. (2). » Le pape Léon III , pour transmettre à la postérité le souvenir de la cérémonie qui eut lieu lorsqu’il reconnut la souveraineté de Charlemagne sur la ville de Rome , la fit peindre dans son palais , cpii était près de l’é-
(1) Dominus Aquitaniæ cnm sublimatur in ducern , primo ab Episcopo Lemovicensi et totius civitatis clero recipitur solemni processione , in quâ extra ecclesiam princeps debet venire , Baronum comitatus catervà, et capite suo gmrlandàredimitus aureâ, cujusmodi circulus à capite ejus, cum ibi advenerit , amovebitur , et ab episcopo inrluetur serico pallio humeris ex transverso imposito , etc.
(2) Leblanc , Traité des Mon. éd. Holl. Uiss. hist. , p. 19.
TAPISSERIE
glise Saint-Jean-de-Latran. On voit encore aujourd’hui cette peinture ; elle a été restaurée par les soins du cardinal F. Barberin , neveu d’Urbain VIII. Charlemagne y est vêtu à la manière des seigneurs dans la Tapisserie ; il reçoit des mains de saint Pierre l’étendard en signe de souveraineté. Cet étendard est fixé à une lance , comme ceux de la Tapisserie. Léon III est vêtu d’un long manteau qui se passe par-dessus la tête , et s’arrête autour du cou. Ce manteau couvre les mains , dont il tient le manipule ; il porte le pallium. S. Pierre a les clefs sur les genoux , et lui remet un pallium.
A cheval , le manteau est plus court , sans être moins riche ; les manteaux du duc de Normandie et du roi d’Angleterre touchent les talons ; vus par devant ou de profil , ils offrent l’image de ceux qui sont décrits dans l’inventaire du chapitre de Bayeux ; « et le bord de bas est de or traict a ymages faict tout environ , ennobli de fermailles d’or émaillies et de camayeux , et autres pierres précieuses (i). » Ils portent la cyclade sous le manteau : c’est une espece de soutane sans boutons , qui descend jusqu’à mijambe ; elle a un collet qui semble susceptible de recevoir des décorations ; elle paraît ornée d’hermine ou d’une large bande de taffetas blanc chargée de pierreries.
La cyclade est une espèce de vêtement commun
P) Inventaire des ornemens de la cath. de Bayeux de 1 476.
DE BAYEUX
aux hommes et aux femmes , qui tire son nom de sa forme, étroite par le haut , ample et ronde par le bas (i). Les gloses saxonnes d’Aelfric la nomment cyclade ou bordure , cjclas vel oraria , orlaf : orl signifie bord en Saxon : Saxonibus orl est limbus (2).
Le Roman de Garin :
Si a vêtu un liermin peliçon Et par deseure un vermeil cyglatou Manlel a riche qui n’est miè trop bon.
Les femmes portaient la cyclade plus longue que celle des hommes ; elle tombait sur les pieds ; les manches en étaient indifféremment larges ou étroites ; c’était l’habillement de dessus des femmes du peuple ; on en voit de semblables dans les monumens tirés des catacombes (3). Les dames et les princesses y ajoutaient un manteau de la même forme que celui des hommes , mais un peu plus long ; il ressemblait un peu aux pelisses de nos dames , sans coqueluchon , et davantage à la chape de nos chanoines ; il s’agraffait par devant: il ne dépassait pas la cyclade.
La cyclade était , à proprement parler , le vête-
(1) Cycîas genus veslis est à rotunditate dicta , sursum slricta, deorsùm ampla.
(2; Ducange , au mot Cycîas.
(3j R.oma Subterranea, pi.
ment îles riches ; mais il appartenait plutôt aux femmes qu’aux hommes. Les hommes du peuple ne connaissaient pas la cyclade. Ducange , au mot Cyclas , s’exprime ainsi : Cyclas autem propria fœjninarwn fuit : La cyclade est , à proprement parler , l’habillement des femmes. Britannicus (1), dans son commentaire sur la satyre 6 de Juvénal , dit que la cyclade est un vêtement de femme , d’une étoffe très-fine , et ronde. Sidonius Apollinai'is la nomme pronuba , parce que les jeunes filles que l’on allait marier en étaient revêtues. La reine Bertrade en portait une, suivant Beginon : Secl et Bertradam reginam conjugem ipsius regis indutam cycdadibus regiis (2). C’était , comme on le voit , un vêtement royal. Le moine de Peau en parle de la même manière sur l’an 1096. « La comtesse Judith , fille de Yratislas , roi de Bohème, s’avança , la couronne sur la tète et parée comme une reine, avec des vêtemens de drap d’or ; sa couronne était d’or , chargée de pierres précieuses ; elle portait sous son manteau une cyclade qui était aussi de drap d’or , en guise de dalmatique ; elle était d’un travail exquis (3). » Cosme de Prague , sur l’an 1086, dit: « Et il plaça le diadème sur la tète du Roi et sur
(1) Ducange.
fa) Ducange.
(5) Juditha coinilissa , filia Vratislai Boliemici regis , coronatn , et auro textis indusiis regaliter adornata , processif et coronam auro gemmisque insignilam , et cycladem auro textam , instar dalmaticæ , et preciosissimi operis , quam sub mantello ferebat , etiam auro texta induta. ( Ducange , au mot Cyclas. )
DE BAYEUX. 3i
celle cle la reine Zuatawa , son épouse , vêtue de la cyclade royale (i). »
Elfgiva porte la cyclade , dans la Tapisserie , avec le manteau par dessus : ce vêtement , comme nous venons de le voir , est celui d’une princesse (2). La femme Anglaise , dont on brûle la maison , porte aussi une cyclade , mais sans manteau ; les manches en sont très-larges. La cyclade , sans manteau , était le vêtement ordinaire des femmes ; le manteau distinguait les princesses des femmes du commun : c’était aussi l’habit de cérémonie des hommes. Mathieu Paris , sur l’an 1 236 , dit , en parlant des citoyens de Londres : « Ils portaient des vètemens de soie et des cyelades de drap d’or (3). »
Le vêtement anglais ne différait pas pour la longueur du français ; on remarque seulement que la cotte anglaise , dans ce monument , embrasse le cou sans le couvrir ; elle est toujours un peu plus courte que la normande ; au surplus , même forme. Les Anglais , dit G. de Malmeshury , portaient des habillemens qui ne passaient pas le genou (4). Ils avaient les cheveux coupés et la barbe rase ; ils
(i) Et imposuit diadema super caput ipsius et conjugis ejus Zuatavæ , cyclade regià amictæ. ( Duc. )
(u) Les jeunes personnes que l’on allait marier en étaient revêtues , suivant la remarque de Sidonius Apollinaris : elle convient donc parfaitement à Elfgyve, dans la scène où son père la promet en mariage à Harold.
(5) Sericis veslimentis ornati , cydadibus auro textis circumdati.
‘4) Ad summum , tune erant Angli , veslibus ad medium genu expedili , crines lonsi , barbas rasi. Will. Malm. ap. Ilist. Gall. t. xj , p. t8f>.
3 2 TAPISSERIE
la laissaient croître sur la lèvre supérieure (1). Wacc
dit la meme chose :
Quand ses espions vindrent a lor seiguour.
Du Duc distrent mont grant honour ;
Un des Engleiz qui out veu Les Normans lous reiz toudus ,
Cuida que tous provoires fussent Et qui Messes chanter peusseut ,
Quer tuit erent tondus et reis ,
Ne lour estoit quernon remets ;
Cil dist a Heralt que li Dus Avoit provoires assez plus Que chevaliers ni autre gent;
De ceu sesmerveilla forment Que tuit erent rez tondus :
Et Heralt li a respondus
Que ce sont chevaliers vaillant ,
VassouTs moût fiers, moût combattant ,
N’ont mie barbe ni guernons Ce dist Heralt , corn nos avons.
( Roman de Rou. )
Edouard , contre l’usage de sa nation , portait sa barbe : Erat discretœ prolixitatis barba , dit le même auteur : elle était d’une longueur moyenne. La Tapisserie lui donne une barbe longue (2).
Accoutumés à ne voir , sur les sceaux et les cachets , cpie des armoiries et des chiffres , on est étonné d’y trouver des portraits. Cet usage était ancien. Auguste , je crois , s’était fait représenter
(1) Angli euim superius iabrum pii is iucessanter fruticantibus iutonsum dimittunt. Will. Malmesb ubi suprà.
(2) Sur le sceau dont M. Stothard m’a donné l’empreinte , la barbe est partagée comme celle du roi Robert sur ses monumens.
sur
DE B A YEUX
sur son sceau. Childeric , père de Clovis , était ainsi représenté sur le sien. Dans le tombeau de ce prince , découvert à Tournai en i653 , on trouva un anneau d’or , avec ces mots latins autour : Childerici Regis. Ce prince était représenté , sur le cachet de cet anneau , avec de longs cheveux et un javelot à la main , en guise de sceptre. Cet usage se perpétua sous les rois de la seconde et de la troisième race ; il passa même chez les particuliers. L’empreinte des sceaux au bas des chartes et des actes publics , tenait lieu de signature dans ces temps d’ignorance où les moines seuls et quelques ecclésiastiques savaient lire et écrire. Guillaume le Conquérant se servait de deux sceaux : sur l’un il était représenté dans tout l’appareil de la majesté royale , avec cette légende qui formait un mauvais vers latin : Hoc Anglie regem signo fatearis eumdem. Elle se rapportait à celle du sceau de Normandie , ainsi conçue : Hoc signo Normannorum THillelmum agnosce patronum. Reconnaissez par ce sceau Guillaume , patron des Normands. « Il était à cheval , armé de toutes pièces ; « avouez , lisait-on sur l’autre , que ce même prince « est Roi des Anglais. » Ai - je raison ? Ce fait mérite vérification ; le portrait d’Edouard , dans la Tapisserie , ressemble à celui du sceau ; celui de Guillaume , dans les figures les mieux conservées , y ressemble aussi. Ce monument renfermerait-il les portraits des personnages qui y figurent? Ce serait
un titre ajouté à ceux qui établissent l’originalité de ce monument. 5q
TAPISSERIE
Tous les symboles du pouvoir suprême rappelés dans la Tapisserie , se trouvent sur les monumens antérieurs ou sur ceux du temps , et tous sur des monumens français. La pique et le javelot se trouvent sur l’anneau de Childeric , le sceau de Charles le Gros , et les monnaies de Théodebert ; l’épée sur tous les monumens. L’étendard, surmonté d’une lance, y est aussi très-commun : Guillaume le Conquérant en porte un sur le sceau de Normandie ;St.-Pierre en remet un entre les mains de Charlemagne dans la fameuse mosaïque du Vatican , dont j’ai déjà parlé ; il en est aussi question dans le formulaire de réception du duc d’Aquitaine , cité ci - dessus. Aux XIIe et XIIIe siècles , plusieurs seigneurs se l’attribuèrent. C’est de-là , suivant toute apparence , que viennent les bannières. Enfin le globe , symbole d’une domination cpii semble s’étendre sur le monde entier , a été pris par les Empereurs Romains et Grecs sur leurs médailles ; ceux-ci ajoutèrent une croix sur ce globe , qui paraît aussi sur les monnaies Mérovingiennes et dans les monumens des Empereurs français (i). Dès le règne d’Othon II, on le voit sur les sceaux des Empereurs allemands , et on le trouve aussi sur ceux de Hugues Capet , de Robert , d’Edouard, et de Guillaume.
La couronne d’Edouard et de Guillaume est fermée sur leurs sceaux et leurs monnaies (2) , tandis
(1) De Vaines , Dict. de Dipl.
G) Pl.
DE BAYEUX, 35
quelle est ouverte clans la Tapisserie. Je vais encore recourir aux monumens français pour résoudre cette difficulté. La couronne des Rois de France , à l’exception de ceux qui furent Empereurs , fut toujours ouverte jusqu’au règne de Charles VIIT. On convient assez universellement , dit Dom de Vaines, que Charles VIII est le premier des Rois de France de la troisième race , qui ait porté une couronne fermée. Il ne s’en servit pas toujours depuis , ainsi que ses successeurs jusqu’à François I ; mais depuis l’an i536 , elle est presque toujours fermée. Sous la seconde race, jusqu’à Louis d’Outre- Mer , qui en porte une étoilée , les couronnes des sceaux sont ordinairement de laurier. On en trouve pourtant , dans cet espace , de pierreries. Hugues Capet y ajouta des fleurs de lis , que Henri I porta plus distinctement que ses prédécesseurs (i). Ce sont les couronnes d’Edouard et de Harold dans notre monument. lies souverains du second ordre n’en portent pas. La couronne que le formulaire de l’inauguration du duc d’Aquitaine , rédigé dans le XIIe siècle, attribue à ce prince, est, suivant toute apparence , une des nombreuses innovations qui eurent lieu , dans ce siècle , dans les costumes et les usages.
La Tapisserie offre deux classes de souverains , et deux classes , par conséquent , de signes honori-
(i) De Vaines , Dict. de Dipl.
TAPISSERIE
fiques. Les souverains du second ordre portent , au lieu des sceptres affectés aux Rois , une épée ou une hache : on ne leur voit pas de bâton royal. Le trône de Guy ou de Guillaume n’est, à proprement parler , qu’une simple banquette façonnée avec un peu plus de goût que les autres. On y reconnaît le traversin sur lequel Charles le Chauve est assis dans les miniatures de sa Bible et de son livre de prières. Le trône d’Edouard et de Harold est élevé sur une espèce d’estrade, qui sépare le prince de la foule; ils sont à bras et à dossier orné de tètes d’animaux , la Tapisserie dont il est décoré semble admettre des pierres précieuses : il a beaucoup d’analogie avec celui de Charles le Chauve.
Exact jusque dans les moindres détails , l’auteur de la Tapisserie ne varie les symboles de la puissance suprême que pour donner plus d’étendue à sa pensée. La hache d’armes dans les mains de Guy , lorsqu’il reçoit les envoyés de Guillaume , donne à entendre qu’il a droit de faire périr son prisonnier, s’il le juge convenable à ses intérêts. Si la scène est d’une nature hostile , ces symboles sont alors des armes dirigées contre l’ennemi ; un javelot , une épée , sont portés de manière à en faire connaître la destination. A la tête des armées , le prince , alors remplissant les fonctions de général , porte un bâton de commandement. Guillaume et l’évêque Odon , son frère , en portent chacun un à la bataille de Senlac. Celui du Duc est plus distingué que celui de l’E-
DE B A \ E U X
vèque , qui remplissait nécessairement des fonctions subordonnées. Conan , duc de Bretagne , meurt empoisonné , après avoir touché son bâton de commandement ; son chambellan , qui s’entendait avec ses ennemis , l’avait enduit intérieurement de poison , ainsi que ses gants et la bride de son cheval : Lituum Chuningi et haberias , atque chirothecas in trinsecùs huit veneno , erat quippe cubicularius Chuningi (1). Il faisait alors entrer ses troupes dans Château-Gontier , qui venait de capituler.
La bénédiction du repas et la prière de Ilarold sont bien dans les mœurs d’un siècle où les seigneurs se font des guerres d’extermination , et bâtissent , du produit de leurs rapines , des monastères où ils se font inhumer en habit religieux.
Les armes des personnages de la Tapisserie sont celles dont on faisait usage avant l’invention des armes à feu ; elles étaient , comme on sait , de deux espèces , offensives et défensives ; les offensives sont l’épée , la lance , les flèches , les javelots , la hache et la masse d’armes ; les défensives , le haubert , la coiffe de mailles , le casque et le bouclier. Le javelot était , chez les Romains , l’arme de l’infanterie légère ou des Vélites. C’était , suivant Polybe , une espèce de dard , dont le bois rond avait trois pieds de long et un pouce de diamètre. Lorsque Frontin et Tite-Live disent qu’il avait quatre pieds , ils en-
(1) Willi Gcm. cap. XXXIII. p. 286.
38 TAPISSERIE
tendent le dard avec le fer. Ce fer sortait de la longueur d’une palme dans un jour de bataille. Le Yélite avait sept javelots. Dans la Tapisserie , on voit un fantassin qui vient d’en lancer un , et en tient trois autres de la main gauche. On remarque , parmi les armes offensives , l’ancienne lance dont s’étaient servis les Romains avant d’adopter celle des Grecs; elle avait la hampe unie sans être ferrée par les deux bouts , tandis que la hampe de la lance grecque avait la forme de deux cônes joints ensemble à leur base. A l’endroit de cette jonction était la poignée , de sorte que l’un des cônes , qui était plus long que l’autre , faisait proprement l’arme. Lorsque , dans le premier effort , il s’était rompu , le chevalier se faisait arme du tronçon cpù lui restait en main , en tournant pareillement vers l’ennemi l’autre bout de sa lance , qui était aussi armé d’un fer. On se servait de cette arme en la brandissant. C’est cette dernière espèce que l’on substitua à la première dans les siècles postérieurs au XIe siècle , et que l’on voit figurer dans les tableaux et les blasons de ces derniers temps, (i) Cette arme , ainsi que l’épée , jointes aux armes défensives , sont communes à l’infanterie et à la cavalerie. On voit des fantassins armés à la légère sans cuirasse. La hache est propre à l’infanterie pesamment armée. Les monumens anciens et
(1) C’est avec une lance de cette espèce que Pliilopæmen après avoir inis Machanidas hors de combat , du premier coup , tourna sa lance et le tua avec le petit bout. Polybe , liv. xj.
ceux antérieurs au XIe siècle , n’offrent point de modèle du haubert et du casque , pas même les miniatures de Charles le Chauve ; ils sont infiniment rares dans ceux du XIIe siècle. On ne trouve qu’un haubert et un casque à-peu-près semblable dans le sceau de Charles , comte de Flandre , qui fut tué en 1126, dit M. Lancelot. La description qu’il fait de cette espèce de casque (1) , prouve que l’avance qui
(1) Le casque et la cuirasse des personnages de la Tapisserie , qui se trouvent avec quelques changemeus dans le sceau de Charles , comte de Flandre , tué en u'27 , et nulle part ailleurs , sont une armure qui vient des peuples du Nord. Hérodote , t. VII , ch. 61 , dit que les Saques , qui étaient Scythes , portaient des casques terminés en pointe avec des panaches : Sacce , qui Scyt/iœ erant , crista/as cassides gesla^ haut in acurnen erectas. Les grenadiers de Lubeck , à l’époque de la révolution, en portaient de semblables , au témoignage de nos guerriers. Les Sarmates , du temps de Trajan , portaient des cuirasses qui les couvraient de pied eu cap. Montfaucon eu donne un modèle tiré de la colonne Trajane. La différence que l’on remarque entre ces deux armures et celles de la Tapisserie, vient du temps ; on ne peut douter que le casque du temps de Guillaume ne renfermât quelque chose qui , en couvrant une partie de la figure , empêchait le guerrier d’être reconnu , et 11e pouvait être autre que cette avance destinée à protéger la figure dans le casque de la Tapisserie, origine des casques à visière employés dans les temps postérieurs. La méprise de Robert Courte-Heuse , l’ai né des fils de Guillaume , eu fournit la preuve : il se bat contre sou père , qu’il ne connaît pas , et ne parvient à le reconnaître que lorsqu’il est tombé de cheval , et à un tri que la douleur de sa blessure lui arrache. Il est certain que la forme des casques anciens , même sous la seconde race , 11e pouvait donner lieu à de pareilles méprises. La cuirasse du XIIe siècle et des siècles antérieurs au XIe , chez les Français , 11e ressemble en aucune manière à celle des guerriers de la Tapisserie. Dans le XIIe siècle , la cuirasse couvrait l’homme entier. Les
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couvrait le nez, dans les casques de la Tapisserie , était différente du nasal, partie du casque en usage dans les temps postérieurs. Le nasal se levait dans les casques modernes , quand on voulait se raffraîchir ou respirer plus librement ; au lieu que le nasal des casques de la Tapisserie est fixe. Ces casques étaient étroits , se terminaient en pointe aiguë par le haut , et descendaient par derrière sur le cou. Le haubert prenait juste au corps ; les cuisses étaient protégées par des espèces de cuissards qui en faisaient partie ; la coiffe de mailles semble en faire aussi partie , et représenter ce qu’Orderic "V ital nomme le capuchon de la cuirasse. Il tenait lieu de casque , comme on le voit dans la Tapisserie. On substitua les jacques à ces hau berts, qui n’étaient autre chose qu’une casaque en cotte de mailles qui tenait lieu d’un surtout. Les boucliers , dans la Tapisserie , ne ressemblaient pas aux boucliers antiques qui étaient ronds ou carrés , tandis que ceux-ci sont ovales par le haut , et se terminent en pointe par le bas. Geoffroy Plantagenet, dans son portrait , est représenté avec un bouclier à peu-près semblable , avec cette différence cependant qu’il est terminé dans le haut par une
chausses de fer que l’on fait prendre à Geoffroy Plantagenet , lorsque son beau - père l’arme chevalier, le prouvent suffisamment. L’e'pée normande, dans la Tapisserie , est destinée à frapper de taille. Les Romains se servaient de la pointe. La hache d’armes ressemble à celle de nos sapeurs; celle des temps postérieurs au XIe siècle , a, dans les monumens , une espèce de petite lance au-dessus de la douille du côté opposé au tranchant.
ligne
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ligne droite. On y a figuré des lions disposés comme dans nos armoiries. Les emblèmes , sur les boucliers, étaient en usage dans l’antiquité. Les antiquités de Montfaucon en offrent des modèles. Le bouclier d'Enée , fabriqué par Yulcaiu , renfermait l’histoire de sa destinée. Ce sont ces emblèmes qui ont donné lieu aux armoiries. Le bouclier français du XIIe siècle et des temps subséquens , dont il a conservé la forme , prouve que ceux de la Tapisserie sont antérieurs. Quelques boucliers , dans la Tapisserie , ont des guiges : ce sont des espèces d’anses à l’aide desquels on les passait au cou. Wace parle de boucliers suspendus au cou :
Engenons de L’Aigle vint ,
L’escu au col la lance tint ,
Sor Euglès fier t o graul aïr k Moult se pena del duc servir.
( Roman de Rou. )
Le bouclier à pans , avec une pointe au milieu , est un bouclier anglais : ce sont des fantassins qui le portent. On sait que l’infanterie était l’arme favorite des Anglais. «En io55, dit Roger de Hoveden , » Radulphe , fils de la sœur du roi Edouard , fit » combattre ses Anglais à cheval , contre leur usage ; » Harold mit pied à terre , avec la plupart des siens , » à Hastings. » Il est à pied lorsque le cavalier lui coupe la cuisse , et sa hache d’armes est à côté de lui. Ce bouclier était connu des Allemands du temps de
TAPISSERIE
l’empereur Lolliaire , père de Charles le Chauve. On voit , dans la miniature qui le représente dans les capitulaires , un de ses gardes appuyé sur un bouclier de cette espèce. Lancelot dit qu’on ne voit pas de camail ou capuchon , ni de coiffes de mailles au nombre des armes défensives dans la Tapisserie ; le cavalier qui marche en avant dans la 49e séène , Hic JVillebnus dux interrogat Vital , etc. , porte une coiffe de mailles. Ce qu’il ajoute , que les capuchons n’ont été introduits qu’après le siècle du duc Guillaume , est une suite de son erreur ; ils étaient connus du temps de Henri I ; ce fut au capuchon de sa cuirasse qu’il dut la vie. Gui/lelmus autem Cris-
pinus ut regem prospexit per médias acies ad
eum quem maxime odiebat , cucurrit , gladioque super caput feralem ictum intulit : sed capitium loricœ specialis patricii caput illœsum protexit (1). Wace parle des armes des vilains qui devaient, selon lui , faire partie de l’armée de Guillaume :
Par la contrée fit mander Et as vilains dire et crier Que o tiex armes com il ont Viengnent a lui ains qu’ils porront:
Lors voissiez hâter vilains ,
Pils et machues en leurs mains.
( Roman de Rou. )
Plus loin , on voit la distinction qu’il met entre les armes des chevaliers et celles des vilains :
(Q Ord. Vit. Hist. Gai!, t. XII. liv. xij. p- 722.
DE B À Y E U X
La voissiez fiere assemblée.
Maint coup de lance et maint d’épée :
Des lances lièrent chevaliers ,
Et o les arz traieut archiers ,
Et o les pilz vilains lotir donnent.
( Roman de Rou. )
Les vilains étaient les esclaves chez les Français, qui les employaient à cultiver la terre. Ils tiraient leur nom des métairies qu’ils cultivaient , villa , villani , vilains. On ne voit pas dans la Tapisserie d’hommes armés de pieux. Les ouvriers , qui se battent avec des espèces de bêches qui leur servent à creuser les retranchemens à Hastings, n’en ont pas. Le pieu ,pilum , était l’arme de l’infanterie chez les Romains.
Cette multitude de pennons et de gonfanons , que l’on remarque surtout dans la peinture de la bataille d’Hastings , appartenaient aux seigneurs qui étaient dans l’armée de Guillaume :
Ni a riche homme lie baron ,
Qui n’ait lez lui sou gonfanon ,
Ou gonfauon ou autre enseigne ,
Ou sa mesnie se restraingne ,
Cognoissances ou entre faiuz
De plusours guises escus painz
Si comme poignent criant vont ,
Itels easeigues com il ont.
( Roman de Rou. )
La Tapisserie est d’accord avec Wace sur ce point. La distinction que fait Wace des pennons et des