‹ Antiquités anglo-normandes de DucarelChapitre 52 sur 56 · T A V I S S E II I E · texte numérisé non relu

T A V I S S E II I E

gonfanons , ne se rencontre pas dans la Tapisserie. ■J’observerai seulement qu’on n’y voit pas d’armoiries; ils ne se distinguent entre eux que par la différence des couleurs, formées à l’aide de petites bandes de couleurs variées , terminées par trois pointes qui sont aussi de couleurs diverses. Ces étendards ressemblent à celui que Guillaume tient dans le sceau de Normandie. On remarque , parmi ces étendards , celui de Normandie , qui est d’une forme différente ; il est rond et écbiqueté. On y voit aussi l’étendard que le pape lui avait envoyé ; il est orné d’une croix blanche ; on le porte devant Guillaume à la bataille de Senlac. Dans la scène de l’embarquement , il est fixé au haut du mât du vaisseau amiral. On voit au pied un homme de marque » Guillaume qui embrasse le mât et qui a l’air de le regarder. L’usage de mettre les étendards au haut des mâts , sur des vaisseaux ou des carosses , est conforme à ceux du temps. Voyez Ducange , au mot standardum ou carrozza.

L’histoire rapporte que l’étendard de Harold représentait un homme armé. On voit , dans la scène de sa mort , un étendard d’une forme particulière , à côté de ce prince , un dragon au bout d’un bâton. Les Romains faisaient usage de ce signe militaire au temps de Claudien. Voici comme ce poète s’exprime:

« Hi volucres tollunt aquilas : lil picta draconum » Colla levant , multusque tumet per nubila serpens » Iratus stimulante Noto , vivit que receptis » Flatibus et vario mentitur sibila tractu. (t)

(t) De tertio consulat. Honora Augusli , panegyris. Vers 109.

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Et au livre second In Rufinum , vers 365 :

« Spirisque remissis ,

» Mansuescunt varii , vento cessante, dracones. »

J’ai négligé d’observer que la scène où Guillaume donne les armes à Harold , est saxonne et normande. Dans les temps postérieurs à Guillaume , le récipiendaire était à cheval , armé de toutes pièces. Je dis que la scène est saxonne et normande : saxonne , parce que Harold est à pied , suivant la manière de combattre de son pays ; normande , parce qu’on ne voit pas intervenir à cette cérémonie les ministres de la religion. Les Normands regardaient comme un poltron et un chevalier dégénéré , celui auquel on donnait les armes de cette manière ; cette coutume leur était en horreur , suivant l’expression des historiens contemporains.

J’observe encore que la dernière scène de la Tapisserie se termine non pas à sa mort , comme on l’a avancé , mais à la scène où il est représenté arrachant la flèche dont il a l’œil percé, blessure qui fut la cause de sa mort ; car on voit des cavaliers poursuivant les Anglais qui prennent la fuite. Les figures sont effacées pour la plupart ; il ne reste des autres que la moitié. J’ai reconnu cette scène , dont personne n’a parlé , sur les points qui subsistent et marquent le dessin.

TAPISSERIE

On voit , entre les mains d’un Anglais , un signe militaire de forme romaine : c’est un dragon fiché au haut d’un bâton. Il paraîtrait que ce serait le siçne de Harold , car il se trouve dans la même scène que celle où est représentée la mort de ce prince. La Tapisserie 11e serait pas en cela d’accord avec l’IIistoire , relativement à la forme de ce signe.

La cavalerie se sert de chevaux entiers : je crois que c’est un usage imité des anciens ; les antiquités de Montfaucon confirment cette conjecture : on leur voit des selles et des étriers. Les selles paraissent être de bois et chantournées , avec le siège trèsétroit. (1) Les anciens n’avaient ni selles ni étriers , dit Guischard dans ses Mémoires militaires ; ils couvraient le cheval de peaux et de bonnes housses. Les Allemands méprisèrent toute cavalerie qui se servait de housses : Nihil Germanorum moribus turpius aut inertius quam ephippiis uti. Itaque ad quemvis numerum ephippiatorurn equitum quamvis pauci adiré audent. (2) Ce fut dans le Bas-Empire que commença l’usage des selles. Il paraît que les étriers n’étaient pas bien anciens au temps de la Tapisserie , car tous les cavaliers n’en ont pas. Guillaume le Roux n’attendit pas de marche-pied pour

(1) Chap. V. p. 91.

( 2 ) W. Malm, de gesbis reg. Angl. lib. iv. Hist. des G. t. XIII

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remonter à cheval , comme le raconte G. de Malmesbury , (i) lorsqu’après avoir eu un cheval tué sous lui au siège du Mont- Saint- Michel , on lui en amena un autre: Non expectato ascensorio sonipedem msiliens , etc. ; ce qui prouve que l’usage des étriers était nouveau. Les éperons consistent dans une espèce de dard sans mollette ; celles-ci n’ont été inventées qu’au XIVe siècle. On ne voit point de selles aux chevaux dans les antiquités de Montfaucon : les cavaliers n’ont ni bottes ni éperons : on en voit de montés à poil nu.

La colonne Trajane et la colonne Théodosienne, les monnaies de Louis le Débonnaire et les basreliefs de la cathédrale de Bayeux , nous offrent des vaisseaux semblables à ceux de la Tapisserie. Quant aux ligures d’hommes et d’animaux dont ils sont ornés , nous les retrouvons dans la peinture que fait l’auteur du panégyrique de la reine Emma, de la flotte de Suenon , roi de Danemarck , lorsqu’il se disposait à envahir l’Angleterre en 993. « Aggregati « tandem turritas ascendunt puppes , æratis rostris du- » ces singulos videntihus discriminantes. Hinc enim « erat cernere leones auro fusiles in puppibus ; hinc » autem volucres in summis malis venientes austros » suis signantes versibus , aut dracones varios minan- » tes incendia de naribus. Illinc homines de solido » auro argento-ve rutilos , vivis quodam modo non

(1) W. Malm. p. 121. ap. Hist. G ail. t. XIII. p. 3.

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» impares ; atque illinc tauros , erectis sursum colhs , » protensisque cruribus , mugitus , cursusque vi- » ventium simulantes. Videres quoque delphinos » electro fusos , veteremque remémorantes fabulam » de eodem métallo centauros. Ejusdem præterea cæ- » laturæ milita tibi dicerem insignia , etc. (T). » Il rapporte à-peu-près la même chose de la flotte de Canut , qui avait la même destination :« Tantùs quoque décor » inerat puppibus , ut intuentium hebetatis lumini- » bus, flammeæ magis quàm igneæ viderentur à longé » aspicientibus. Si quandô enim sol illis jubar im- » miscuit radiorum , hinc resplenduit fulgor armo- » rum , illinc vero flamma dependentium clypeo- » rum. Ardebat aurum in rostris , fulgebat quoque

» argentum variis navium figuris Quis leones

» auri fulgore terribiles ; quis metallinos homines » aureo fronte minaces ; quis dracones obrizo ar- » dentes ; quis tauros radiantibus auro cornibus ne- » cem intentantes in puppibus aspiceret , etc. » On ne doit pas regarder ceci comme une vaine déclamation , mais comme l’expression de la vérité , dont l’auteur fait profession : Sibi quammaximè cordi esse veritatem historiée. Ce sont ses propres paroles.

Elle n’est pas dans le goût du siècle qui vit naître les Ogives , l’architecture qui répudie le Gothique

(1) Ex Encomio Emmae Regiuæ inter Chesn. Hist. Norm. Script, t. E p. 166. lib. 2. p. 168.

et

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et admet les pleins- cintres. Elle appartient à cette espèce d’architecture qui avait passé de la Gaule dans la Grande-Bretagne. ( L’église de St.-Georges , en Angleterre , et ce qui reste de celle de St.-Pierre de Westminster , construite par Edouard , en offrent des modèles. ) Modifiée chez les Bretons et les Saxons , il est aisé de s’apercevoir quelle est d’origine Gauloise. Si elle admet les pleins - cintres de l’architecture greccpie , elle en répudie les colonnes , qui en font le plus bel ornement. Les Anglais , suivant toute apparence , la doivent à Alfred , formé par des artistes français. Ce fut lui qui leur apprit l’art de bâtir en briques ; auparavant ils ne bâtissaient qu’en bois : ce qui rendait les incendies fréquens et désastreux. Il avait fondé deux monastères , suivant l’auteur contemporain de sa vie , un pour les hommes , et l’autre pour les femmes , Schastbury , dont sa fille Etelgite fut abbesse. L’architecture de la cathédrale de Rochester , bâtie par les Saxons , dont le choeur a été refait par Guillaume le Roux, prouve d’une manière incontestable cpie les ogives datent de la fin du XIe siècle , et que notre monument , qui les répudie , a nécessairement une origine antérieure , les constructions saxonnes de cet édifice étant à plein cintre , et celles de Guillaume le Roux en ogives. Ce prince est mort en i ioo.

Le baril que l’on voit chargé sur une charrette, dans le tableau des préparatifs de l’expédition d’Angleterre,

TAPISSERIE

celui qu’on porte sur les épaules , ressemblent à nos barils à eau-de-vie du Pays-d’Auge. Les barils antiques que l’on voit dans les Antiquités de Montfaucon , et ceux dont on se sert en Angleterre sont beaucoup plus courts , ce qui prouve encore que la Tapisserie est un ouvrage normand.

Si nous passons aux usages , il n’en est aucun dont l’origine date d’un temps postérieur. Celui qui nous frappe d’abord est cette coutume qui appartient plutôt à une borde de Cannibales qu’à un peuple civilisé, de saisir les malheureux naufragés , de les mettre en prison , de les torturer , de les menacer même de la mort , pour les obliger à payer une rançon plus ou moins considérable , au lieu de leur prodiguer les secours que l’humanité réclame en pareil cas. Le peintre , lorsqu’il nous représente Harold saisi au cramail et cherchant à se défendre avec son poignard, tandis que l’homme qui l’accompagne cache le sien , et paraît ainsi faire entendre que la résistance est inutile , et qu’il nous montre ensuite Harold conduit en prison sur le champ , au mépris du droit des gens et de son caractère d’ambassadeur, ne semble-t-il pas ou qu’il a assisté lui-même à la chose , ou qu’il retrace l’évènement tel que le lui avaient rapporté des témoins oculaires. Guillaume de Poitiers , historien contemporain , en rapportant l’arrestation et l’emprisonnement de Harold , parle de la coutume de saisir les malheureux qui faisaient naufrage , comme d’un usage existant de son temps. L’usage de prêter serment

DE BAYEUX

sur les reliques était commun clans le XIe siècle, ainsi que celui de conférer l’ordre de chevalerie : la réception de Harold par Guillaume, sans l’intervention d’un prêtre , est conforme aux coutumes normandes ; ce que dit Ingulfe le prouve d’une manière incontestable. 11 dit que les Normands regardaient comme un poltron le chevalier auquel le prêtre avait passé le baudrier , suivant l’usage anglais: « Anglorum erat » consuetudo quocl , qui militiæ légitimé consecran- » dus esset , vesperâ præcedente diem suæ consecra- » tionis ad Episcopum vel abbatem vel monachum » vel sacerdotem aliquem contritus et compunctus » de omnibus suis peccatis confessionem laceret , » et absolutus , orationibus et devotionibus et afflic- » tionibus deditus , in ecclesia pernoctaret , in cras- » tino quoque missam auditurus , gladium super al- » tare offerret, et post evangelium sacerdos bene- » dictum gladium collo militis cum benedictione » imponeret ; et communicatus ad eamdem missam, » sacris Christi mysteriis de uno miles legitimus » permaneret. Hanc consecrandi milites consuetucli- » nem Normanni abominantes , non militem legiti- » mum talem tenebant, sed socordem equitem et » quiritem degenerem reputabant , etc. »

L’usage de porter les morts au tombeau sur un brancard sans cercueil , pour les déposer ensuite dans un sarcophage , appartient au siècle dont nous parlons. L’accident qui arriva aux obsèques de Guillaume en offre une preuve assez plausible , sans qu’il soit besoin de l’aller chercher ailleurs. Lors-

TAPISSERIE

qu’il fut question de placer le corps dans le sarcophage , il se trouva trop petit ; ceux qui étaient chargés de cette opération pressèrent le cadavre qui , venant à crever , répandit une odeur si infecte , quelle fit fuir tous les assistans , à la réserve des ecclésiastiques , que cet inconvénient força d’abréger la cérémonie. L’état où l’on trouva le corps de Guillaume , lorsqu’en i5 22 Pierre de Martigny , évêque de Castres et abbé de Saint- Etienne de Caen , fit faire l’ouverture de son tombeau, confirme encore ce fait. «On le trouva, dit M. De Bras , encore tout apparent en la forme qu’il avait été inhumé au tombeau ; et finalement , quel-

ques jours après , ils cassèrent ( les protestans dans les troubles de i5Ô2 ) le locale de pierre oü étaient les ossemens du corps de ce Roi-Duc , sous son sépulcre , lequel locule était d’une forte pierre de voideril , couverte de même pierre , et soutenue sur

trois petits pilastres de pierre blanche J’y étais

présent ; les ossemens de ce Roi , qui furent trouvés dans son tombeau , étaient couverts d’un cendail ou taffetas rouge déteint, comme la couleur en était apparente.» C’était ainsi qu’avaient été inhumés Richard I , duc de Normandie , et Serlon , évêque de Séez. Cette façon d’inhumer n’était pas particulière aux personnes constituées en dignité ; elle était d’un usage général , comme le prouvent les sarcophages de pierre que l’on trouve dans nos cimetières. L’usage de porter les morts au tombeau revêtus de

DE BAYEUX

leurs habits les plus précieux ou des marques de leur dignité , nous vient des anciens , comme l’atteste , d’après les monumens , D. Martenne , dans son Traité De ritibus antiquis ecclesiœ. Les portesonnettes qui marchent des deux côtés du brancard sur lequel Edouard est porté , se nommaient Cadenophori chez les anciens , comme le remarque Suidas et un ancien Scholiaste de Théocrite ; ils ont été connus depuis sous le nom de pulsatores et exequiales , et leurs sonnettes campance manuales pro mortuis , ou campance bajulce. Il en est fait mention dans quelques conciles et dans les épi très d’innocent III : cette remarque est de M. Lancelot. Edouard paraît enseveli : cet usage est Anglo-Saxon. Bède , dit l’Anonyme de Tours dans son Miroir de l’Eglise , nous enseigne comment on doit inhumer les morts , en rapportant que le corps de saint Cuthbert ( ce saint était Anglo-Saxon ) fut apporté à l’église couvert d’un linceul et entouré de bandes de toile de lin cirées , avec des souliers aux pieds. Cette coutume avait changé sous les Rois Normands. Mathieu Paris , sur l’année n83 , décrit la pompe funèbre du jeune roi Henri en ces termes : Son corps fut enveloppé dans les habits de lin qu’il avait lorsqu’il reçut l’onction sainte , et porté à Rouen dans l’église cathédrale , où il fut inhumé près du grandautel , avec tous les honneurs qui étaient dus à un si grand prince. Et en parlant de Henri II , sur l’an 1188: « Lorsqu’on le porta au tombeau , il

TAPISSERIE

était vêtu avec tout l’appareil de la majesté royale ; il avait la face découverte , une couronne d’or sur la tête , des gants aux mains ; on lui avait mis un grand anneau au doigt ; sa chaussure était tissue d’or; il tenait le sceptre et portait l’épée à son côté. Le clergé , chose singulière et contraire à l’usage ancien et moderne , marche derrière la bière à l’inhumation d’Edouard ; il est en habit séculier : on le reconnaît à sa tonsure ; les ecclésiastiques tiennent des livres ouverts et semblent réciter des prières ; le chef, que l’on reconnaît à son manteau , précède ; celui qui est à côté de lui tient un bâton qui a la forme d’une crosse par le haut , avec lequel il marche ; le corps du prince est tourné la tête devant. Les porteurs ne semblent point des hommes distingués , car on ne leur voit point de manteau ; le bâton qu’ils tiennent indiquent peut-être des officiers de la maison du prince. Cet usage ne subsistait plus au temps de Guillaume le Conquérant. On lit , article XXXVI de ses lois , faussement attribuées à Edouard, que lorsqu’il sera reconnu qu’un homme aura été tué injustement , la justice de l’évêque doit faire trouver sur le lieu une procession composée d’un prêtre revêtu d’une aube , du manipule et de l’étole , avec des clercs en surplis , de l’eau bénite et la croix , précédée de candélabres , d’un encensoir avec du feu et de l’encens ; là les amis du mort feront la levée du corps et le porteront sur un brancard à l’église , où , après que l’on aura célébré la messe pour le

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défunt et achevé le reste de l’office , ils l’enterreront comme il convient d’enterrer un chrétien.

La main céleste qu’on voit au-dessus de l’église de Westminster qu’Edouard venait de faire rebâtir , et qui se retrouve sur les monnaies romaines et au-dessus de la tête de Charles le Chauve dans ses miniatures , outre qu’elle rappelle un usage ancien , semble ici désigner la dédicace de leglise , à laquelle on vient de mettre la dernière main , ce qui semble indiqué par le coq qu’un jeune homme se dispose à placer sur le haut du clocher.

La bénédiction du repas , conforme à l’esprit religieux de Guillaume , est une cérémonie ancienne que l’on retrouvait chez nos rois; elle entrait, si je ne me trompe , dans les attributions du grand-aumônier. Les termes dans lesquels l’inscription est conçue , l’attitude de l’évêque en tenant la coupe , paraissent nous en indiquer la source , celle de J. C. à la dernière cène.

Le feu que l’on emploie dans le siège de Dinan , est un procédé que les Normands emploient dans tous les sièges qu’ils entreprennent ; l’histoire du temps en fournit mille exemples , apparemment parce que les maisons étaient construites en bois , suivant l’usage des anciens Gaulois , et couvertes en chaume. Quant à l’usage de présenter les clefs au bout d’une lance , l’histoire du temps n’en fournit qu’un exemple.

Jusqu’ici nous avons reconnu l’oeuvre du XIe

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siècle clans la forme des dessins, les inscriptions, les costumes , les usages retracés dans notre monument: les faits particuliers échappés à l’histoire , la manière dont ils sont représentés , vont nous faire connaître un témoin oculaire ou l’homme grave qui a travaillé sur sa déposition. Il nous montre d’aborcl Harold envoyé en députation en Normandie par le roi Edouard ; ensuite poussé par les vents contraires sur les côtes de Ponthieu , le seigneur de ce pays , suivant une coutume barbare du temps , l’arrête et l’emprisonne. Il instruit le duc de Normandie de son malheur ; le prince normand envoie successivement deux députations pour réclamer l’ambassadeur anglais , sans doute parce qu’on ne voulait pas laisser échapper gratuitement de ses mains une proie dont on espérait tirer un grand profit. La dernière tentative ne fut pas infructueuse : on voit le comte du Ponthieu amener lui-même son prisonnier. Le Duc , non content d’avoir rendu à l’ambassadeur anglais un service aussi signalé , lui fait l’accueil le plus distingué ; il l’arme chevalier , le conduit à une grande expédition , sans doute pour lui donner occasion de signaler sa valeur. De retour de cette expédition , il le conduit à son palais ; dans l’audience de cérémonie qu’on lui donne , les conventions du mariage de Harold avec la fdle du prince sont arrêtées ; on le voit, ausortir , prêter serment au Duc et s’en retourner en Angleterre. A peine est-il arrivé, il rend compte au R.oidu succès de sa mission. Ce

prince

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prince meurt; la nation appelle Harold au trône: il y monte au préjudice des pareils du Boi défunt. Le duc de Normandie , dont la grand’tante était mère d’Edouard , en est informé ; il lève des troupes, fait construire des vaisseaux , et descend en Angleterre sans opposition. Le nouveau Roi vient à sa rencontre avec une armée formidable , lui livre bataille dans le lieu même du débarquement. La victoire , après avoir été long-temps disputée , se décide en faveur du prince normand ; l’Anglais est tué , et laisse ainsi la couronne à son compétiteur. Tel est le sujet des différentes scènes qui composent notre monument , sujet digne à tous égards de fixer l’attention de la postérité. Jaloux de savoir s’il est l’oeuvre de la flatterie ou un hommage rendu à la mémoire du chef de cette grande entreprise , j’interroge les écrivains du temps , et je suis tout étonné de les voir aussi divisés dans la manière de raconter ce grand événement , que s’il s’agissait de décider un point de controverse ; comme si , dans une question de fait , il pouvait y avoir deux façons de penser ; il existe ou n’existe pas. Sur la question de savoir si Guillaume , duc de Normandie , a été désigné ou non par Edouard pour son successeur, les Normands , avec la Tapisserie , disent oui , et les Anglais non. L’esprit national semble avoir enfanté cette divergence d’opinions sur l’existence d’un fait qui paraît si facile à découvrir. Chacun a défendu la cause de la patrie , et a cru , par ce moyen , fixer

TAPISSERIE

l’attention de la postérité , qui n’a encore donné gain de cause à personne. Le procès était déjà entamé du temps de Wace :

Au Roi Evvavt emprit congié , (Harold ) Et Evvard bien li devea ,

Et defendi et conjura Ken Normandie ne passast ,

N’au duc Willaume ue parlasl ;

Tost i porroit estre engignies ,

Carli Dus estoit moult voisiés ;

S’il voloit avoir les ostages ,

Si envoyast autres messages.

Ensi l’ai jou trové escrit ,

Et un autre livre me dist ,

Que li Rois li rova aler ,

Por le Roiaume asseurer Au Duc Willaume son cousin ,

Que il l’eust après sa fin ,

N’en sai mie voire occoison.

Mais l’un et l’autre escrit trovons.

( Roman de Rou. )

choses ? ce que fait

un juge qui recherche les preuves d’un délit: il prend des renseignemens sur la moralité des parties et des témoins ; il les confronte , il pèse leurs témoignages , il en examine jusqu’aux moindres circonstances , etc. , etc. ; il est rare qu’en s’y prenant de cette manière la vérité lui échappe. Appliquons ce procédé à la question présente : peut-être atteindronsnous le but que nous nous proposons.

Nous allons d’abord examiner le sentiment de

ceux qui tiennent pour l’affirmative , et rechercher ensuite dans le témoignage de leurs adversaires les raisons qui l’infirment ou le corroborent. C’est Ingulfe et l’auteur de la généalogie d’Eudon que je choisis de préférence pour soutenir cette épreuve. Le premier , moins parce qu’il tient le premier rang parmi les historiens du temps , que parce qu’il avait connu Edouard , à la cour duquel son père avait un emploi ; et que devenu secrétaire de Guillaume , il en remplissait les fonctions dans le temps où Harold vint en Normandie. La mémoire des événernens était récente pour lui , puisqu’il nous dit luimême qu’il les met en écrit au fur et à mesure qu’ils se passent : « Summatim namque ac carptim vicv toriosissimi regis gesta narro , quia eum sequi » annuatim , passimque scribere gressus suos non » sufficio. » Les bienfaits du Conquérant, qui lui avait donné son Abbaye , ne lui ont point fermé la bouche lorsqu’il s’agissait de publier des choses utiles et qui pouvaient compromettre ce prince aux yeux de la postérité , comme on peut s’en convaincre en lisant son histoire. Attaché à la reine Egithe , sœur de Harold , dont il avait reçu des bienfaits , il a prouvé son impartialité , et qu'il était l’homme de la vérité , en faisant connaître les dispositions d’Edouard en faveur de Guillaume , et les motifs qui les ont provoquées. J’emprunte le témoignage du second , parce que les détails dans lesquels il entre sont parfaitement en harmonie avec les usages du

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temps et ce que dit le premier. Les réflexions qu’il fait sur la mort du malheureux comte Waltolf , suffisent seules pour le justifier.

Ingulfe peint Edouard avec les affections françaises , attirant les Normands en Angleterre , leur confiant les emplois publics , et substituant les coutumes et les usages de ces étrangers à ceux de sa nation , etc. : « Rex autem Eduardus in Angliâ » natus , sed nutritus in Normannia et diutissime im- » moratus , penè in Gallicum transierat : adducens ac » attrahens de Normannia plurimos , quos variis » dignitatibus promotos in immensum exaltabat. » Cœpit ergo tota terra sub rege et sub aliis Nor- » mannis introductis , Anglicos ritus dimittere , et » Francorum mores in multis imitari ; Gallicum » idioma omnes magnates in suis curiis tanquam » magnum gentilitium loqui , et propriam consue- » tudinem in his et aliis multis erubescere. » (i)

De semblables innovations ne se firent pas impunément chez un peuple patriote et qui avait témoigné déjà plus d’une fois son aversion pour les Normands ; elles excitèrent un soulèvement général. Le prince ne conjura la tempête prête à fondre sur lui , qu’en sacrifiant ses créatures : les Normands furent exilés. Ces sacrifices ne firent qu’irriter Edouard , sans le changer ; il agit , à la vérité , avec plus de circonspection , mais il n’en aima pas davantage les

(1) Hist. du Mon. de Croyland , par l’abbé Ingulfe , liist. des Gaul. t. XI. p. i53.

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Anglais. Quant à ce qui regarde la désignation de Guillaume , voici comment notre auteur s’explique : Edouard , affaibli par les années , et voyant qu’Edgard , fds d’Edouard Cliton , qui venait de mourir , était dépourvu des qualités physiques et morales qui devaient lui faire porter le sceptre avec honneur , et que la race perverse du comte Godwin se multipliait de jour en jour , jeta les yeux sur Guillaume, comte de Normandie , son parent , pour en faire son successeur , et régla cette affaire d’une manière irrévocable , et eum sibi succedere in regnum Angliœ voce stabili scincivit. Guillaume n’avait point livré de combats où il n’eût remporté la victoire ; il avait vaincu le Roi de France , et les Comtes voisins de la Normandie , et la renommée le proclamait comme un guerrier invincible , un juge intègre , et le plus religieux des hommes: « Willelmus enim Cornes « tune in omni prælio superior , triumphator contra » regem Franciæ, acomnes comités INormanniæ con- » tiguos , publicè personabat invictus in armorum » exercitio. Judex justissimus in causarum judicio , « religiosissimusque ac devotissimus in divino ser- » vitio. » Ce furent ces motifs , continue Ingulfe , qui portèrent le roi Edouard à lui envoyer Robert , archevêque de Cantorbery , en ambassade , pour lui faire connaître qu’il l’avait désigné pour son successeur , tant à titre de parent qu’en considération de son mérite. Harold , grand-maître de la maison du Roi , venant en Normandie à l’effet de réaliser cette

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promesse , jura au Comte que non-seulement il lui conserverait la couronne d’Angleterre, mais encore qu’il prendrait sa fille en mariage , et lui en donna sa parole. Lorsqu’il eut rempli cette mission , il retourna en Angleterre avec des présens magnifiques : « Hinc Rex Edwardus Robertum Archic piscopum » Cantuariæ , legatum eum à latere suo direxit, illum- » que designatum sui regni successorem , tam debito » cognationis quam merito virtutis , sui Archipræ- » sulis relatu insinuavit. Ad hoc Haroldus, Major do- » mus regiæ veniens in Normanniam , se Willelmo » comiti , post regis obitum , regnum Angliæ con- » servaturum non tantum juravit , sed etiam se duc- » turum filiam Willelmi comitis in uxorem data fide » spopondit ; et super hoc magnifiée muneratus ad « propria revenit. (i) »

L’auteur de la généalogie d’Eudon raconte la chose d’une autre manière (2) : Eudon , grand-maître de la maison de Guillaume l’ancien , son seigneur, à cause de son dévouement , et celui de son père envers la famille royale , était fils de Robert ou Hubert de Rye (3) , qui fut chargé , de la part de Guillaume ,

(1) Il est bon à ce sujet de consulter l’excellente note de M. Le'chaudé , relativement à l’ambassade de l’archevêque de Cantorbery.

(2) Ex genealogia Hist. Eudonismax. dom. R.egiæ , in Anglia, ap. Ilist. Gall. t. XII. p. 75g.

(3) Hubert de Lîye occupait dans le palais de Guillaume la place que Ilarold occupait dans celui d’Edouard , la place de giand-mailre de la maison du Moi , la première du royaume , qui fut transmise à son fils ; un autre fut fait evêque de Séc-z ; il fallait qu’il eût rendu

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d’aller chercher les titres d’investiture du royaume d’Angleterre , que le roi Edouard devait lui envoyer. Voici comme s’explique l’auteur de cette généalogie : Le roi Edouard , se sentant malade et extrêmement affligé de voir qu’il était le dernier de sa maison qui dut occuper le trône d’Angleterre , parce qu’il n’avait point d’enfans , manda au Duc , par

l’entremise d’un nommé Goscelin , négociant de

qui avait coutume de porter des marchandises dans les pays éloignés , de lui envoyer un homme de confiance par le moyen duquel il pût lui faire part de ce qu’il voudrait lui faire savoir. Guillaume, après avoir appris cette nouvelle , assembla un très - grand nombre de seigneurs , dans le dessein de trouver quelqu’un qui voulût se charger d’aller recevoir les ordres d’Edouard ; et comme chacun refusait de se rendre à l’invitation du prince , à cause de ce qui s’était passé à Geldfort , il ne se trouva que Hubert de Rye qui voulût accepter une mission où il y avait tant de dangers à courir.

quelque service e'minent au prince pour en obtenir d’aussi grands avantages. L’accueil qu’il avait fait à son prince , lorsque ses ennemis le poursuivaient , méritait à coup sûr une grande récompense qui ne pouvait être que personnelle; celle d’avoir été chercher , au péril de sa vie, le testament d’Edouard , en méritait une plus grande , telle que celle qu’il avait obtenue ; au surplus , la question du testament ne légitime pas l’invasion de Guillaume , et u’ôle pas au peuple Anglais le droit dont il était eu possession , celui de nommer ses souverains. J’en appelle à témoin ce qui se passa à l’égard des enfans d’Ethelred et de Guillaume lui-même.

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Cet acte de dévouement fut souverainement applaudi , et ne resta pas sans récompense de la part du Duc ; il partit en grande pompe , avec un train considérable , composé d’hommes vêtus d’habits de soie magnifiques , et montés sur des chevaux bardés , dont les terribles hennissemens faisaient frémir. Le Roi le reçut avec distinction , et lui donna en toute propriété la première commune où il avait séjourné lorsqu’il était entré en Angleterre , qui se nommait Esce. (i)

Après avoir reçu audience du Roi et pris ses ordres , il revint en Normandie vers le Duc et lui remit les signes par lesquels le roi Edouard l'investissait du royaume d’Angleterre , savoir , une épée avec sa poignée , qui renfermait des reliques , une corne d’or pour la chasse , et une énorme tête de cerf (2). La chronique de Normandie , au sujet de ces sortes d’investitures , raconte qu’un soldat , aussitôt après le débarquement de Guillaume , fut arracher une poignée de glui à la couverture d’une chaumière , et l’apporta à Guillaume , en lui disant : Je

(1) Le récit du généalogiste est d’autant plus vraisemblable , que le Hubert de Rye qui se dévoue ici d’une manière si généreuse, est le même qui accueillit Guillaume avec tant de générosité lorsqu’il fut obligé de s’enfuir de Valognes pour éviter la fureurdes seigueurs Normands qui en voulaient à sa vie.

(2) On conférait , au commencement du règne d’Edouard , beaucoup de propriétés de vive voix sans se servir d’écrit ni de chartes; le propriétaire se contentait de donner son épée , son casque , sa corne ou sa coupe : on investissait aussi avec un éperon , un étrier , un arc , quelquefois avec une tlèc'ne. ( Iugulfe , Hist. des Gaul. t. XI. p. 1 55. )

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