CHAPITRE VI
CoBBeit se fabriquaient les instroBeDs en pierre dits celtiques.
Nous avons vu que c'est à peine depuis un siècle et demi que Ton a signalé pour la première fois à Fattention des savans , les haches celtiques ; encore ne sagissait-il que des haches polies et à coupes régulières. Personne alors n'eut songé à celles qui ne sont qu'ébauchées ; quand , se présentant sous les pieds , elles attiraient momentanément, par leur coupe bizarre , l'attention du passant , il les prenait pour des accidens et non pour des œuvres.
De nos jours, quelques explorateurs plus attentif s'étonnèrent de la fréquence des mêmes formes; ils y soupçonnèrent une intention; ils commencèrent à les examiner , et à les comparer avec les haches ' mieux polies ; alors ils ne doutèrent plus qu'elles n'en fiissent
les essais.
Quand on eut reconnu une œuvre dans ces pierres taillées en coins ou en amandes , on pensa que d'autres fragmens indiquant une sorte de lame ou de couteau, pouvaient avoir une origine analogue , et , là encore , on vit la main des hommes ; mais en admettant le travail , on n'en put déterminer les moyens. Ces tranches longitudinales enlevées sur les parois de ces silex, semblaient avoir été coupées dans un corps mou ; c'est alors que faute de déBnir la manière dont s'opéraient ces coupures , on supposa que les Celtes avaient le secret d'amollir les pierres. C'était chose peu admissible : en ces temps , l'industrie était loin de la science et elle n'avait guère de secrets. D'ailleurs ce secret ne pouvait être que l'emploi du feu , et dans ce cas les morceaux ouvrés ai offriraient des traces: mais s'il y en a des exemples, ils sont rares. Ajoutons que le feu , en rendant les silex plus cassants , en les fendillant , ne les aurait pas rendtts plus travaillables ; c'est plutôt le contraire.
Qu'il existât des silex d'une pâte naturellement moHe et qui ne durcissait qu'à l'air, cela n'est pas plus croyable; s'il y en avait eu alors, il y en aurait encore aujourd'hui. Sans doute le silex sortant de la carrière pénétré d'humidité, offre moins de difficulté à la taille que celui qui a été longtemps sur le sol; c'est mie distinction que font très-bien ceux qui préparent les pierres à fusil ; mais de là à une pâte molle , onctueiise ou à l'état de gelée , il y a loin , et lorsque cette pâte était ainsi , c'est-à-dire à l'époque où ces silex recevaient l'empreinte des mollusques et des coquilles , la tertre couverte d'eau n'était pas habitable.
Il faut donc reconnaître qu'aux temps des Celtes, les silex étaient ce qu'ils sont de notre temps. La netteté de la taille et la vivacité de Taréte annoncent que ces coupures longitudinales ont été faites par éclat et d'un seul coup. Tout le mérite du travail consistait donc dans la manière de donner ce coup. Je l'ai essayé sans réussir; j'aurais peut*4tre été plus heureux en m'exerçant plus longtemps.
L'art de tailler les silex a survécu dans les Gaules aux Celtes et aux Gaulois , et la coupe en prisme à quatre faces, des pierres avec lesquelles on dessinait en mosaïque grossière ces quarrés , ces losanges , ces rosaces qu'on remarque sur les murs de nos monumens religieux, était fort usitée aux 13% 14^ et 15^ siècles.
Cette bâtisse en silex taillé n'est pas même entièrement abandonnée, et M. Ravin, à qui je dois ces détails, Gut très-justement observer qu'elle devrait être employée plus souvent, car elle est solide et même agréable à l'œil.
On en voit des exemples dans quelques communes de ce département , surtout à Ault et aux environs où l'on fait un commerce de silex taillés qu'on livre au cent comme des briques. On bâtit aussi de cette manière dans la Seine-Inférieure. Les ouvriers prennent leurs matériaux parmi les galets ou cailloux roulés de la plage. L'instrument qu'ils emploient est en même temps hache et marteau, et l'on se sert alternativement de l'un ou de l'autre , suivant la force des coups à frapper et l'épaisseur des éclats à enlever. On en détache de très-minces, mais non toujours quand on le veut et comme on le veut. C'est ce qui arrivait aussi
aux ouvriers celtes : ils ne réussissaient pas à chaque essai , et la quantité de silex brisés avant d'avoir pu être terminés en est la preuve.
Ces ébauches sont de deux sortes : 1^ celles qui étaient destinées à être finies et qui ont été manquées ou abandonnées ; 2^ celles , et c'est le plus grand nombre , qui fabriquées à la hâte et comme pour remplir une tache ou payer un tribut , ont été confectionnées le plus vite et à moins de frais possible.
Nous indiquerons plus tard la destination que nous attribuons à ces dernières qu'on peut appeler de paco-* tille, et où l'on ne reconnaît qu'après un examen attentif, la main de l'ouvrier. Cependant , avec un peu d'expérience , on ne s'y trompe plus ; l'arête d'un silex taillé n'est pas plus nette que celle d'un silex brisé ; elle Test même moins ; mais elle est ordinairement plus droite , e^ elle tend à devenir concave. La brisure convexe démontre presque toujours un accident; celle qui est concave n'est pas la preuve d'un travail humain , mais en est l'indice.
Ce qui égare quelquefois l'observateur et lui fait prendre pour un silex travaillé celui qui ne l'a pas été , c'est qu'il s'en trouve qui présentent ce double caractère, c'est-à-dire des lignes concaves et convexes , notamment parmi ces ébauches où l'on croit reconnaître des figures d'animaux.
Nul doute qu'ici surtout il ne faille se tenir en garde contre un jugement trop hâté , car, pour peu que l'imagination y aide , il n'est pas un seul amas de pierres où l'on ne puisse , en un quart-d'heure , trouver vingt silex
FABRICATION DES INSTRUMENS DE PIERRE. tOl
qui, tons, pourraient à la rigueur présenter une apparence d'homme ou de béte ; pourtant il n'y en aura pas un seul qui portera trace de travail , et ce qui paraitra tel ne proviendra que de brisures naturelles ; aussi laisserai-je de côté , quand je vous entretiendrai de ces configurations en pierre , toutes celles qui viennent des terrains modernes, et n'appellerai-je votre attention que sur les morceaux découverts dans les gissemens celtiques , près des urnes , dans les cendres , les charbons , parmi les haches et couteaux , bref dans les lieux où ils ont , selon moi , été placés avec intention.
Depuis , j'en ai trouvé dans des bancs diluviens , et je les aurais rejetés comme accidens , si , à côté, je n'avais pas rencontré d'autres pierres évidemment travaillées.
Quant au mode de fabrication, ces figures sont de deux sortes : les unes sont des éclats auxquels on a donné , par un léger travail , une ressemblance éloignée avec un animal. Si l'on nie cette ressemblance , on ne peut nier le travail : l'on appellera ces morceaux , couteaux , haches , comme l'on voudra ; mais on reconnaîtra que la main de l'homme est là.
Elle est moins reconnaissable dans les autres , ou ceux de la seconde catégorie, et c'est le lieu où ils gisent qui surtout me les a fait remarquer. Alors j'ai reconnu les caractères que je viens de signaler : le silex avait naturellement des rapports avec une figure. Ce rapport n'avait pas échappé à l'ouvrier qui s'en était emparé et avait aidé au hasard.
Il est une autre ressemblance qui ne lui échappait pas davantage : c'est celle qui , dans les silex brisés ou
demi-roulés si nombreux dans nos champs, sur rivages et le long des routes , nous frappe souvent nousmêmes , je veux parler de ces taches blanchâtres , grisâtres , noirâtres, tranchant par leur couleur, sur le fond du caillou , et figurant assez bien un œil. C'est cet ae^ cident qui, dans beaucoup de cas, a été la cause première et le point de départ de Fœuvre : cet œil et sa position ont déterminé la forme qu'on a imprimée au caillou. Le morceau est alors mi-naturel, mi-factice; l'artiste a aidé â la nature , mais sans beaucoup de frais ; c'est à quelques coups de masse et de ciseau que se borne son travail; aussi pourrait-il être mis en doute, et je l'y mettrais moi-même, sans les circonstances que je viens de citer.
D'autres fois , ce n'est pas seulement l'œil dessiné sur la pierre qui a inspiré le sculpteur sauvage ; c'est une courbe , un angle , un creux , exprimant selon lui une tête , un museau , un bec , une gueule , une bouche. C'est d'après cette première indication du hasard qu'il a taillé sa pierre , bien lourdement sans doute , bien imparfidtement, mais pourtant de manière à ce que chaque organe principal , tête , œil , col , se trouve â-peu-près à sa place.
La description des objets et leur représentation lidKH graphiée , d'après les dessins que je dois à l'obligeance et au talent de M. Edmond Pannier, notre collègue et maire-adjoint d' Abbeville , éclaireront mieux la question que tout ce que j'en pourrais dire. Qu'on se rappelle surtout que c'est seulement comme renseignement ou sujet à approfondir , que je présente ces mystérieuses
images dont le travail et Tiotention ne seroat définitivement jugés que lorsque d'autres archéologues les auront étudiées.
Le polissage était, dans la confection des outils de pierre, le complément de l'œuvre; il en devient la preuve irrécusable , car on le distingue aisément du frottement naturel.
Sauf de rares exceptions , ce polissage n'est manifeste que sur les haches; je ne l'ai reconnu que sur un seul couteau, encore ne l'était-il que partiellement. Il s'opérait par un procédé long, mais simple : le contact réitéré d'un autre corps dur.
Le polissage avait également lieu pour les instrumens en os. C'était par le grattage , à l'aide d'un caillou tranchant ou d'une coquille , enfin par le frottement, qu'on leur donnait ce brillant, visible encore sur quelques-uns.
Je me rends moîùs compte de ce que j'appell^ai la trempe des os. L'exploration des tourbières et des couches sablonneuses m'a fourni quelques poignards , ou poinçons , d'une telle dureté qu'ils percent conune le fer même. Est-ce le temps ou la nature qui leur a imprimé cette force et cet éclat , ou est-ce une préparation, une invention de l'homme ? Je suis porté à croire à cette dernière hypothèse, car d'autres os non travaillés, trouvés dans le même lieu et les mêmes conditions , quoique bien conservés aussi , n'avaient point ces qualités , ni au même degré , cette teinte brune et luisante qui peut-être leur a été conimuniquée par un feu modéré.
Il est à remarquer que les os que je trouvais dans la tourbe on dans le sable conservaient toute leur intégrité et leur force ; ceux, au contraire, que je faisais tirer do tuf avaient perdu une partie de leur poids et tombaient souvent en poussière. Cela s'explique par la nature calcaire du tuf, et sa tendance à s'emparer de la trame gélatineuse des os.
Des bois et des tibias de cerf, des tarses ou ca-
nous de bœuf, des défenses de sanglier, enfin des péronés humains ou , plus rarement, des cubitus et radius étaient les parties de la charpente osseuse , que ces peuples choisissaient de préférence pour les instrumens qu'ils voulaient travailler avec soin.
Ces outils de premier choix , de même que les haches polies aujourd'hui assez rares , et qu'on ne trouve aossi que de loin à loin et presque toujours au milieu d'ébauches et d'instrumens grossiers , étaient des meubles précieux dont on ne se dessaisissait pas facilement , et qu'on n'offrait aux dieux ou aux morts que dans des cas extraordinaires , pour accomplir un vœu ou une expiation.
On s'apercevait facilement, à mesure qu'on retirait ces instrumens des sépultures , qu'ils avaient plus souffert du temps que de l'usage, et qu'ils avaient été déposés neufs, sortant des mains de l'ouvrier, à l'endroit où on les trouvait.
J'ai encore eu la preuve de ceci dans la découverte faite à MareuiHès-Abbeville , le 4 juillet dernier, par Louis LeuUier d'Epagne, dans la tourbière dite des Quarante , sous cinq mètres de tourbe et à la profon-
deur de six mètres, d'une hache celtique formée d'un silex blanc , emmanchée dans un os de vingt centimètres de longueur, de quatorze de circonférence , qu'elle dépassait de six centimètres. Le tranchant de cette hache est si sain , la gafaie , sauf quelques endroits atteints par la bêche, a un poli si net , qu'on voit qu'elle n'a pas servi et qu'elle était entièrement neuve quand on l'a mise là.
Les couteaux en silex étaient fabriqués par une suite de coups secs et fortement appliqués à l'aide d'une pierre frappant sur une autre pierre ; l'une était le marteau, l'autre le ciseau. Tel a dû être le moyen primitif. Plus tard , on a probablement employé dans ce même but le bronze et ensuite le fer.
Dans les gissemens de la Portelette , j'ai trouvé, à o6té d'un silex ébauché, un fragment de lame d'airain qui s'adapte à deux lignes parallèles creusées dans ce silex. J'ai cru que cette lame avait servi à les tracer; mais, en les examinant de près, j'ai vu au fond de ces rainures une suite de points blancs , qui ressemblait assez à la dentelure des pointes d'oursins.
Quelques personnes à qui j'ai soumis mes doutes , ont attribué ces points aux grains du silex , et la dentelure à la force du choc qui a fait entrer l'instrument dans la pierre. On pourrait ajouter que les pointes d'oursins ne sont pas ordinairement aussi minces ni aussi longues. L'une a quarante centimètres de longueur sur un de largeur et autant de profondeur; l'autre, trente-deux millimètres, même largeur, même profondeur. Mais ces pointes pouvaient appartenir à une espèce qui n'existe plus aujourd'hui.
106 FABRICATION DES INSTBUMENS I^ PIEBBE.
Le morceau de bronze qui semble être un reste d'épée, de lance ou de poignard , est tranchant des deux côtés , mais émoussé ; il a soixante-trois millimètres de IcHigfieitr sur onze dans sa plus grande largeur, et trois dans sa plus grande épaisseur formant côte au milieu.
Posé à plat, il est légèrement concave , de façon que sur son tranchant il ne présente pas une ligne droite , mais une ligne dessinée en zig-zag ou inclinée vers trois directions.
La seconde trace étant phis courte , n'offire que deux de ces inclinaisons.
Cette lame s'adapte exactement dans chacune de ces rainures, angle par angle. Cette preuve est-elle irréousable ? C'est ce que vous serez à portée de vérifier sur l'objet même , car ici un dessin ne peut rieœi démontrer. Quant à moi, je crois, malgré l'apparence, que ces traoes sont naturelles , que la découverte de l'instrument de bronze à côté du silex et les rapports entre ces lignes et les ébréchures de la lame sont de simples accidens.
Depuis , dans une excavation faite pour établir un gazomètre entre la Somme et la porte Marcadé , j'ai trouvé dans la tourbe , avec des couteaux en silex , à, environ deux mètres au-dessous du niveau de la Somme, un ciseau de fer qui avait pu servir à leur confection ; mais ce n'est encore qu'une présomption. Ce ciseau ne diSere que peu ou point de ceux qu'emploient les tailleurs de pierres d'aujourd'hui. Il est très-lourd. Tombé accidentellement sur la couche tourbeuse , il a pu la traverser et arriver au gissement celtique ; j'ai vu d'autres exemples de ceci.
P4«BiCAT10N DSS rNSTRUMENS &£ Pi£RBË. 107
Quand les métaux et l'art de les employer ont été connus dans les Gfaoles , les outils forgés et trempés ont vraîseniblablement été préférés à tous les autres pour dégrossir les silex et enlever les longs éclats dont nous voyons encore les traces.
Ce procédé n'était pas le seul adopté pour la taille des ÎDstrumens en pierre; il eut été par trop chanceux. Quelqu'exercé que fut l'ouvrier, il devait souvent manquer son coup. Il y avait donc un moyen plus sûr ; ce moyen , nous allons l'indiquer.
La plupart des morceaux étaient , comme on l'a vu , fabriqués à grands coups et en détachant de longs éclats ; mais d'autres étaient traités difiTéremment. Après avoir disposé le silex à l'aide du premier procédé, on en régularisait la forme , qu'on modifiait par une suite de petits chocs faisant sauter un nombre égal d'éoailles. Cela avait lieu , comme nous l'avons dit , à l'aide d'une pierre sur laquelle on frappait avec une autre pierre.
Sans doute ce moyen devait être long , car ce n'était pas toujours du premier coup qu'on enlevait chacune de ces parcelles; il fallait y revenir à plusieurs reprises. Aussi, l'intention de l'ouvrier n'échappe nulle part à l'œil , et l'on reconnaît , dans les silex ainsi préparés , ce qu'on peut appeler la marque de fabrique.
Dans ces mêmes gissemens, on trouve autour des vases, pêle-mêle avec les morceaux ayant subi cette double main-d'œuvre , d'autres silex que les ouvriers nomment éclats. Sont-ce en efiet des éclats provenant du dégrossissement des pierres destinées à faire des haches? C'est ce que j'avais cru d'abord; mais la répé-
tition des mêmes formes et des mêmes effets de conpe , m'a prouvé que , là aussi , il y avait une intention. Ces éclats sont aux couteaux ou poignards ce que les ébauches de haches sont aux véritables haches. Je les ai trouvés en grand nombre, à quelques mètres de profondeur , dans plusieurs terrains qui avoisinent Âbbeville et notamment à la Portelette et au Gazomètre. Ils variaient dans leur longueur de deux à vingt centimètres. On voyait que la plupart avaient été faits sans soin, mais pourtant par un procédé qui ne donnait rien au hasard. Dans tous, une ou deux arêtes longitudinales indiquent le plan de Touvrier et le jeu de l'instrument dont il s'est servi.
On en trouve de fort délicatement taillés qui sont si minces et si légers , qu'on ne s'explique guère comment on est parvenu à les détacher du bloc sans les briser.
Nous établissons donc une différence entre les instrumens ébauchés à grands coups , puis terminés par écailles et à petits chocs , et ceux qui n'ont subi que la première préparation ou l'enlèvement des tranches.
Ce sont ces derniers , dont le travail est souvent peu visible, que les ouvriers désignent sous le nom d'éclaU.
C'est qu'en effet parmi ces couteaux grossiers ou seulement ébauchés, il se trouve aussi de véritables éclats , ou des fragmens de silex brisés. Us sont faciles à distinguer des couteaux : ils sont unis , ou sans double rainure; mais pourtant eux non plus ne sont pas an résultat purement accidentel : ils ont été faits de main d'homme , et ils avaient une destination spéciale. Quand
je les ai trouvés avec des charbons et des fractions d'os , ils Do'ont toujours annoncé un gissement celtique , et je ne crois pas me tromper en affirmant que partout où vous les apercevrez dans la tourbe ou au-dessous des terrains modernes , ils vous conduiront, si vous persévérez dans vos recherches , à un groupe de vases ou à un dépôt cinéraire.
C'est d'ailleurs parmi ces éclats mêlés à des ébauches de haches . et de couteaux , qu'on rencontre les signes dont nous aurons à nous occuper plus tard.
En y comprenant ces dernières pierres , on peut diviser les formes artistiques ^ symboliques et industrielles des Celtes , ou des habitans primitifs des Gaules, en six types principaux dont tous les autres sont des dérivations :
1^ Les haches ou coins ; 2^ Les couteaux ;
3^ Les pierres plates arrondies ou ovales , dites pierres de frondé ;
4^ Les pierres de flèche , en triangle , en pointe , en cœur; 5^ Les boules ou pierres sphériques ; 6^ Les figures et symboles, au nombre desquels je comprends les types primitifs des dolmens.
Parmi ces difiTérents modules , je n'ai , sauf de rares exceptions, trouvé de travaillés avec soin que les haches, les couteaux et quelques boules et disques, et encore les haches seules étaient terminées ou polies.
Si les morceaux finis sont rares , il n'en est pas de même des autres ou de ceux qui sont seulement ébau-
chés. Dans quelques gissemens , leur nombre est si considérable que s'ils ont été fabriqués à une même époque^ ou dans quelque circonstance spéciale , il faut supposa qu'ils l'ont été par une multitude d'ouvriers réunis à cet effet. Mais ils sont plutôt le résultat d'un long séjour Mr les mêmes lieux, de peuples qui avaient les mêmes hiùà^ tudes, les mêmes préjugés , la même religion.
Enfin ils pourraient annoncer encore le passage d'one nation , ou d'une armée dont chaque sdldat aurait dépoîié là un ou deux de ces éclats comme témoignage de stâ présence.
Alors, les haches polies ou les meilleures fauchés seraient les offi*andes des chefs. De là leur rareté, ootii^' parativement à l'abondance des autres.
Cette abondance était telle à la Portelette, à Ten-* droit où est aujourd'hui la porte de Rouen , qu'on les enlevait ainsi que les tessons de vases , par paniers et par brouettes. Ce transport a duré plusieurs heures, et lorsque l'eau envahit l'excavation je venais de découvrir un nouveau banc de silex et de poteries , non moins riche que le premier.
Ce gissement est encore à explorer. Si un jour im met le fossé à sec , je vous recommande de faire sonder sous le pont-levis ; la sonde ne rapportera que poteries et silex ébauchés. C'est sous la tourbe et le tuf , A trois et quatre mètres au-dessous du niveau moyen de là Somme, qu'est ce dépôt.
Ce que nous venons de dire sur la manière de tra^ vailler les silex , concerne principalemait les instrumens communs , ou ceux qu'on fabriquait , non pour l'usage
oa pour la montre, mais comme un tribut à payer ou an devoir à remplir ; on voulait s'en acquitter à moins de frais possible , et soit que chacun les fit soi-même , ou les fit faire par des fabricateurs ad hoc , on voit que ronvrier y apportait peu de soin et abrégeait l'œuvre autant qu'il le pouvait.
Il n'en était pas de même des morceaux destinés à être achevés; alors on ne négligeait rien pour se procurer une matière convenable; elle variait selon les pays. Le granité , le porphire , le jaspe , le marbre , la serpentine, la calcédoine, le jade, le grès, etc., étaient ordinairement employés ; mais dans cette partie des Gaules et généralement sur les bords de la Manche , c'était du silex dont on usait , probablement parce qu'il y était plus commun.
La forme de ce silex était aussi l'objet d'un choix spécial ; il fallait qu'elle se rapprochât de la dimension et de la figure du morceau qu'on voulait faire. Si c'était one hache, on prenait un caillou ovale et légèrement afdati , de ceux qu'on appelle galets. Les premiers éclats étaient fort difficiles à enlever, et j'ai vu combien , même avec des instrnmens de fer appropriés à ce travail , il Ulait y mettre d'adresse et de force.
La nature de la pâte du silex n'était pas non plus une circonstance à dédaigner. Il y en a de plus ou moins fine, de plus ou moins cassante. La moindre fissure transversale pouvait rendre le travail inutile
Quimt à la couleur, il ne paraît pas qu'on s'attachât plus particulièrement à l'une qu'a l'autre. J'ai des haches m silex gris, blanc, noir, jaune, rougeâtre; j'en ai
même d'accidentées et portant des empreintes de eo«quilles, et rien n'annonce que la pierre ait été primitivement choisie à cause de ces marques.
La dimension des haches qu'on trouve en Europe varie extrêmement. Il en est de trente -trois centimètres de longueur, d'autres qui n'en ont que deux ou trois et même moins.
A la taille près, leur forme dififôre peu. On voit que c'est une figure consacrée et dont on ne devait pas s'écarter. On reconnaît même que certaine déviation au type adopté n'a eu lieu que parce que l'ouvrier a été gêné par la conformation de la pierre , ou bien par on accident et un coup donné à faux. Ces formes avortées font ressortir la beauté et la régularité de celles où il ne manque rien, qui devaient alors avoir une grande valeur.
Si l'on met à part ces déviations de la forme ordinaire, déviations tenant à des causes imprévues et dèelors qui ne sont que des exceptions , il ne restera que cinq à six types principaux de haches dont tous les autres sont des dérivés. Ces dérivés sont nombreux. On en trouvera, au chapitre qui les concerne, les descriptions et les dessins ainsi que ceux des haches types.
Les petites haches sont celles qui difièrent le màois entr'elles. J'en ai trois en jade ou porphyre vert qui sont presque semblables. L'une a été trouvée près d'Abbéville; l'autre en Italie, près de Naples; la troisième, dans rinde, près de Calcuta.
Je ne sais si cette dernière y avait été transportée par les Européens ; mais je m'étonnerais peu que les Indieu eussent ajassi , dans les temps reculés , &briqué de
PABRIGAtlON DES INSTRUIHENS DE PIERRE. 113
ces haches , qu'on retrouve chez presque tous les peuples. On en a rencontré même en Amérique , notamment à , la Jamaïque , et elles y existaient certainement avant la conquête.
Pour les couteaux , les poignards et généralement les instrumens servant à couper ou percer, c'étaient les silex, lorsqu'on pouvait s'en procurer, qui étaient partout préférés.
C'était aussi de silex que se servaient les Romains pour leurs couteaux sacrés , usage qu'ils tenaient peutêtre des Gaulois , comme ceux-ci le tenaient des Celtes; et c'est encore en silex ou en agate et cornaline , que les peuples sauvages font leurs pointes de flèches.
S'il y avait un grand choix parmi les pierres pour les armes de luxe , il n'y en avait pas moins pour la matière des instrumens en os, quand ils devaient recevoir la dernière main-d'œuvre ; mais c'était aussi le petit nombre; et la plupart des os travaillés que l'on rencontre, ne sont que de simples ébauches.
J^ai remarqué dans toutes les sépultures celtiques , des tibias et des fémurs brisés de manière à servir de mandies ou de poignées , en ayant à-peu-près la forme et la longueur , mais sans autre signe du contact humain , que la marque du coup qui avait produit la fracture.
La quantité de ces os rompus à la même hauteur et de la même manière , et qui tous avaient pris un air de iamille bien qu'appartenant à des espèces différentes , me frappa. Si je les avais rencontrés dans les terrains supérieurs , et que je n'eusse pas reconnu des races sauvages , urus , cerfs , sangliers , ils n'auraient pas attiré
mon attention , ou je les aurais pris pour des résidus de boucheries ; mais ils étaient sous le tuf et la tourbe, en*^ tourés de vestiges celtiques ; la brisure , en annonçant une main humaine, indiquait que le coup ne pouvait provenir d'un tranchant de fer ou de bronze : une massue, une pierre avait servi à frapper.
Avaient-ils été brisés seulement pour faciliter le partage; et provenaient-ils de viandes destinées à la nourriture de l'homme ? Alors pourquoi ces cassures toutes semblables et au même point ? Pourquoi aussi ne trouvait-on pas à côté les autres débris de Tanimal 7
Nous dirons plus tard les inductions que nous avons tirées de ceci.
Tous les os disposés en manches ou en poignées ne sont pas aussi négligemment travaillés; dans quel^ ques-uns , on reconnaît une intention mieux caractérisée : alors le procédé est le même que celui dont on usait pour tailler les silex. Après avoir, par un ou plusieurs coups, mis Tos à la longueur voulue, on égalisait la cassure par une suite de chocs , en enlevant des écailles ou de légers éclats.
On a usé d'un moyen analogue, pour former avec des os de grosses perles rondes ou ovales qui ont dû servir de colliers. J'en donnerai la description.
L'ouverture transversale des gaines ou montures de haches demandait un travail plus long; il s'opérait primitivement à l'aide de silex et de coquilles , et plus tard avec le bronze et le fer.
On nous pardonnera de nous occuper si long-temps de tels objets ; mais il reste si peu de vestiges de ces temps
reculés qu'on est obligé d'en revenir toujours à ceux qui existent. Si tous les amateurs voulaient faire ce que Dous faisons et décrire leur collection , on pourrait réunir et coordonner un certain nombre de faits aujourd'hui ignorés ou incompris. Malheureusement, c'est ce qui a rarement lieu : chacun garde pour soi ce qu'il a , et chose plus fâcheuse , ce qu'il sait : et ce qu'il sait, il l'a bientôt oublié , faute d'en conserver la note. A quoi servent ces débris , quand on n'en connaît plus l'origine? Entassés dans un cabinet, que démontrent-ils ? Inutiles aux arts à qui ils ne sauraient être offerts comme modèles, à l'histoire qui n'en peut rien induire , ils ne sont pas même bons comme choses de montre et de musées : ils ne flattent ni les yeux ni l'imagination , et l'on regrettre presque qu'ils aient été arrachés à cette terre où, un jour peut-être, ils auraient servi à constater un fait qui, aujourd'hui, ne peut plus l'être. Il est vrai que la source n'en est pas encore tarie, mais il est temps d'y pourvoir. Chaque jour, plus active et plus âpre, l'industrie ne se borne plus à chercher des mines d'or et d'argent : elle a compris que le sol recelait d'autres trésors. Partout elle a placé sa tarière. La sape et la pioche vont suivre; et , bientôt confondues , ces couches, les seules où vous puissiez trouver encore quelques lambeaux de l'histoire de nos pères , n'ofifriront plus d'autres traces que celles de la civilisation nouvelle ; certes , je suis loin de m'en plaindre , je dis seulement que l'archéologue doit se hâter.
Ajoutons que nos musées, sans excepter ceux de Paris , si riches sous d'autres rapports , le sont fort peu
en monumens ou ustensiles celtiques. Je pense qu'on parviendrait en peu de temps à en augmenter le nombre , si Ton ouvrait une galerie spécialement destinée à ce genre d'antiquités. Ceci engagerait les amateurs à les chercher sérieusement, c'est-à-dire à les rechercher non pas seulement sur le sol , mais sous le sol et dans leur gissement primitif; et, quand ils les auraient trouvés, à bien déterminer leur position, leur entourage et la nature du terrain qui les enveloppe. Ces objets, j'en conviens, n'en seront pas, artistiquement, plus précieux ; jamais ils n'inspireront l'imagination ni du sculpteur ni du peintre ; mais ils n'en resteront pas moins la base des arts de la patrie et le point de départ de toutes ses industries et de tous les chefs-d'œuvre. Ce sont là nos premiers trophées et nos premières médailles. Voyons si nous n'y pouvons pas trouver notre première langue.