CHAPITRE VU
kiadestiiition dts iustruiieus de pierre. De leur emploi présumé comme signes et
caraclèrcs.
A quoi servaient les haches en pierre, et comment servaient-elles? C'est ce que tous les archéologues se sont demandé et se demandent encore.
On ignorait même si elles devaient être attachées à un manche et si jamais elles l'avaient été ; c'est depuis peu que la découverte de gaines de cornes de cerf dans nos tourbières, a jeté quelque jour sur la question.
Cependant elle n'était pas résolue ; car si l'on avait rencontré la gaine on n'y avait pas vu la hache, et c'était encore par induction qu'on jugeait que l'un pouvait être le complément de l'autre.
Cette supposition fut bientôt confirmée : l'on trouva , et j'ai moi-même trouvé à la Portelette, des haches avec leurs gaines.
Restait à savoir quelle espèce de manche l'on y
mettait. Ceci non plus n'était pas éclairci ; aucune de ces haches n'avait encore été vue avec son manche , lorsque le hasard me vint de nouveau en aide : le 25 juin , en faisant creuser au même endroit , je découvris au milieu des charbons , des poteries et des éclats de silex , trois haches avec leurs gaines et leurs manches en bois.
Ces manches se sont desséchés à l'air, et l'un deux n'est plus qu'un fragment; mais, tels qu'ils sont , ils indi-^ quent la manière dont ces gaines étaient emmanchées.
Comment la pierre était-elle fixée dans la gaine? C'est ce qui n'a pas encore été expliqué , malgré les savantes recherches de plusieurs de nos collègues.
Lorsqu'on déterre ces gaines, le moindre mouvement sufBt pour en faire sortir les silex. Sans doute quand elles étaient neuves et que l'humidité n'avait pas amolli la corne , les pierres devaient y être un peu plus solidement attachées ; mais elles ne l'étaient pas assez pour résister à plusieurs chocs , et la continuité de ces chocs devait infailliblement faire éclater la gaine. Insuffisantes pour l'attaque comme pour la défense , ces armes étaient donc moins redoutables qu'une simple branche taillée en massue ou qu'un poids solidement fixé à un bâton.
Les manches dont il est question n'ayant que cinquante centimètres de longueur et sept de circonférence, ne présentent qu'une faible résistance , et les ouvertures des gaines que j'ai vues annoncent qu'ils n'étaient jamais beaucoup plus forts .
L'on rencontre aussi de ces manches en corne , mais on ne voit pas davantage comment ils pouvaient tenir
solidement dans ce trou transversal dont le diamètre n'est jamais que de trois à quatre centimètres.
Remarquez que les plus fortes gaines ne peuvent contenir que des haches assez petites , ou de dix à douze centimètres au plus , et qu'on en trouve qui ont jusqu'à trente-trois centimètres de longueur et huit de largeur. 11 est vrai que pour celles-ci on aurait pu avoir des gaines de bois, mais elles eussent été moins solides encore que celles en os.
U faudrait admettre que ces grandes haches avaient l'emploi que leur assignent les ouvriers qui les appellent coins y et qu'elles servaient à fendre le bois , dans le- 4iuel on les entassait à coup de masses. Mais probablement ce n'était que les haches grossières ou seulement ébauchées dont on usait ainsi ; on n'eut pas fait servir à 4in pareil travail un instrument aussi précieux que devait l'être une hache polie.
On ne peut supposer davantage que ces grandes haches fussent des projectiles : comme objet à lancer, le premier caillou peut suffire.
Employées dans les combats corps à corps, elles n'auraient pu ni percer, ni couper assez profondément pour tuer d'un coup , ni même blesser bien dangereusement. Elles servaient donc comme massue. Mais, ici encore leur forme ovale et polie était superflue et même nuisible ; car une pierre brute eqt été plus redoutable par ses aspérités mêmes , et plus ferme dans la main.
Si ces grandes haches n'ont pu être utilisées ni comme armes ni comme ustensiles, ni comme outils, quelle était donc leur destination?
J'ai déjà dit que, dans les fouilles, la présence de ces morceaux capitaux des œuvres celtiques m'avait toujours été annoncée par un entourage d'instrmnens moins finis ; que j'en avais conclu que ce n'était pas accidœtellement que ces objets se trouvaient là , et que l'état de conservation dans lequel ils se présentaient , annonçant qu'ils n'avaient pas servi , on pouvait croire qu'ils avaient été fabriqués pour être déposés à l'endroit où on les rencontrait.
Pourquoi ce dépôt 7 Pourquoi fabriquer une arme , un meuble précieux , et l'enfouir immédiatement 7
La réponse est dans ce qui se pratique encore chez les sauvages. Il n'est aucune de ces peuplades qui n'ait un genre de fabrication qui lui soit propre , armes , ome* mejis, vases, ustensiles, qu'elle confectionne plus ou moins bien , selon son inteUigence et les matériaux dont elle dispose.
Parmi ces ustensiles , il en est de deux sortes : les meubles usuels et ceux qu'on réserve pour servir après la mort.
La nécessité ou, si l'on veut, l'instinct a guidé l'homme dans l'exécution des premiers.
Il n'en est pas de même des seconds , et ce qui nous frappe d'abord dans leur destination ou leur présenœ dans les tombeaux , c'est une idée de l'autre vie , une prévision de la survivance de l'âme au corps.  quoi bon une tombe , à quoi bon les meubles qu'on y dépose , à quoi bon un souvenir de nous , si tout meurt en nous. Partout où il y a un cercueil , un bûcher, une urne funéraire , il y a donc eu une idée de l'autre vie.
La matière de ces premiers ouvrages de Thomme, qu'ils fussent destinés à la vie ou à la mort , a été le bois, Tos, le coquillage qui ont précédé la pierre comme élément de l'œuvre , de même que la pierre a précédé le cuivre , celui-ci le fer, et le fer l'acier.
Dans ces temps primitifs , c'étaient les instrumens qui avaient coûté le plus de peine ou dont la matière était la plus compacte , la plus dure , la plus difScile à travailler et qui, par ce travail même, était devenue la plus précieuse, qu'on réservait pour les meubles d'outretombe.
C'est probablement à cause du prix qu'on y attachait, que ces chefs-d'œuvre de l'époque n'étaient jamais enfouis seuls et qu'aujourd'hui , quand on les cherche , ils S(Hit toujours annoncés par un cort^e d'instrumens de moindre valeur , ou bien par des cendres , des charbons qui indiquent qu'une cérémonie y qu'une sorte de dédicace a eu lieu dans cet endroit même.
Que conclure de ceci , sinon qu'armes peut-être dans l'origine , mais armes bientôt reconnues insufiisantes , ces haches de pierre , notamment celles d'un très-grand et d'un très-petit module , avaient changé de destination , et qu'elles étaient devenues des instrumens de luxe ou de religion seulement employés dans les temples; ou bien des ex-voto , sorte d'amulettes , offrandes aux dieux Qu souvenir aux morts. *
• * Les Romains se servaient aussi de coateaux de pierre ; à Fépoquc de Scipion TAfricain, on voit les fétiaux (fétiales) expédiés en Afrique pour sanctionner an traité , recevoir Tordre d'emporter avec eux
Alors l'emplacement où on les trouvait était celui d'un bois sacré, d'un temple ou d'une sépulture.
Les haches d'une dimension intermédiaire qu'on rencontrait dans les mêmes gissemens avec leurs gaines et leurs manches, y avaient été déposées après avoir probablement servi aux sacrifices, seul usage auquel elles fussent destinées , car elles n'étaient propres qu'à cela , c'est-à-dire à frapper un être sans défense , une victime liée et garottée au pied de l'autel.
Remarquez qu'ici , de même que dans les grandes haches , le poli de la pierre , loin d'être utile , n'était qu'une difQculté de plus pour les fixer dans la gaine. Un ouvrier intelligent se serait bien gardé de les disposer ainsi. Se bornant à finir la partie qui devait rester visible ou le tranchant , il aurait conservé à l'autre toutes ses aspérités.
Voyons si l'inconvénient qui rendait les haches de pierre impropres à un usage habituel était irrémédiable, ou s'il était impossible de les arrêter dans la gaine de manière à ce quelles ne pussent s'en échapper?
Non-seulement ce n'était pas impossible, mais c'était,je crois, chose assez facile. Il eut suflipour cela de faire une ou deux entailles dans la partie de la hache destinée à entrer dans cette gaine où l'on aurait laissé intérieure*
les cailloux sacrés , ut privos lapides silices secum ferrent , dit le sënatus-consulte. Tite-Live , histoire romaine, Uv. XXX , chap. XLUl. Ces cailloux sacrés étaient aigus , et servaient à couper la chair des victimes.
ment deux saillies ; puis , après avoir introduit la pierre de profil , on l'aurait , en la tournant , maintenue dans cette gaine , au moyen des angles rentrant dans les entailles. C'est la vis à soû début, ou dans sa rusticité native.
Quoiqu'un procédé si simple exigeât peu de calcul , il en fallait moins encore pour laisser à la partie inférieure de la hache toutes ses anfractuosités; ou, si elle en manquait , pour lui imprimer une coupe carrée, triangulaire , anguleuse, toutes formes plus susceptibles d'adhésion que celle en amande, la moins tenace de toutes.
Est-il vraisemblable que tant de générations d'hommes , quelque bruts et arriérés qu'on les suppose , n'aient ni senti cet inconvénient, ni compris les moyens d'y remédier, et que pendant des siècles, ils aient continué à faire ce qui, en aucune manière, n'atteignait le but qu'ils s'étaient proposé ?
Si cette vraisemblance n'existe pas , s'il n'y a pas de peuple longtemps stupide, ou faisant constamment le contraire de ce qu'il veut faire , il faut bien en conclure que si les haches de pierre n'adhéraient jamais que faiblement à leur gaine , c'est qu'on ne voulait pas qu'elles y adhérassent plus fortement; c'est que dans cette adhérence légère , il y avait une intention , et que , lors d'un sacrifice , il fallait que la hache restât dans la blessure ou qu'en s'échappant elle tombât dans le trou du dolmen , ou dans le bassin qui recevait le sang.
Cette superstition existe encore chez quelques peuples nègres qui lors des sacrifices humains, ne manquent jamais de laisser dans la plaie le couteau ayant servi à
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frapperla\ictime. Des voyageurs Anglais assurentBnavoir vu qui étaient ainsi percées d'un grand nombre de lames.
Une circonstance qui tendrait encore à démontrer que ces haches avaient une destination autre que les combats ou les actes de violence , c'est qu'on en fabriquait en craie , en bitume et même en bois.
Or, ces hachesi de bois grossièrement faites, mais ayant une forme analogue à celles de pierre , n'étaient certamement pas des armes sérieuses.
Il en est même qui n'ont que quelques centimètres de longueur. On en voit au musée d'Abbeville une de cette espèce, percée d'un trou qui indique qu'elle a été portée comme amulette ou ornement.
En réunissant toutes ces données , en rapprochant les vraisemblances , et surtout en considérant l'uniformité des haches de pierre , quel que soit le pays où on les trouve, il faut encore revenir à cette conclusion : que cette forme, consacrée par l'usage, la nécessité, la politique ou la religion, était un signe représentatif, un moyen d'échange , une sorte de monnaie , ou bien un mythe dont la signiGcation ne nous est plus connue, symbole religieux , comme le croissant chez les Turcs , la vache chez les Indodx.
La hache n'étant employée comme instrument de mort que dans les sacriGces , elle ne servait plus lorsque ce sacrifice était consommé; et, si c'était à l'occasion d'une cérémonie funèbre , elle devait être mise près de l'urne où reposaient les cendres du guerrier qu'on venait d'honorer, ou sous l'autel du dieu qu'on implorait.
Si c'était un lieu qu'on voulait consacrer, lieu illustré
DES mSTRUMENS DE PIERRE. 125
par une victoire, l'élection d'un chef, ou par tout autre fiiit digne de mémoire , on y enterrait non pas une seule hache, mais plusieurs; et c'était leur dimension, leur matière , silex , jade ou porphyre, craie ou bois , et en même temps, l'ordre dans lequel on les plaçait, qui indiquaient la nature et les circonstances de l'événement funeste ou glorieux, en commémoration duquel on les déposait là.
Cette première donnée admise , on se demande si ces haches ne faisaient pas partie d'une série de symboles , d'une sorte d'alphabet hiéroglyphique que complétaient d'autres signes ou d'autres formes en os , en pierre , et notamment ces apparences d'animaux qu'on trouve toujours dans les mêmes lieux 7 Oui , là peut-être était la langue des Celtes, leur langue écrite, leur langue sacrée; là étaient les inscriptions de leurs tombeaux ou la dédicace de leurs temples.
La langue parlée a précédé la langue écrite ; mais, à son origine, cette langue des mots a été si pauvre qu'elle n'a pu être intelligible qu'à l'aide des gestes. C'est de cette union des gestes aux sons, ou delà traduction des paroles par des signes, qu'est sortie la première écriture.
Quelle était cette écriture ? Elle ne se traçait pas , elle lie dessinait aucune ligne; elle se bornait à indiquer les objets présens , ceux qui frappaient le plus vivement les sens : un arbre , un rocher, un ruisseau , une fleur, tels furent les premiers signes de ralliement ; à chacun on attachait une pensée, un souvenir, et leur réunion formait la transmission d'une intention.
Quand il n'y avait ni arbre , ni rocher , enfin aueiitl moyen de reconnaissance, à l'endroit du rendez-vous, rendez-vous d'amour, de guerre ou de chasse , on y mettait une pierre, puis une seconde pour prouver qu'on était venu, enfin une troisième pour annoncer qu'on reviendrait.
Si, àces communications, on avait à en ajouter d'autres, on choisissait , pour éviter la confusion, des pierres de formes diverses.
Quand cette forme n'a pas été assez distincte , on Ta déterminée soi-même en brisant la pierre. C'était un essai, un premier pas vers un travail. Bientôt on en a fait un second : on a ouvré la pierre pour la rendre par^ lante. De la forme simple , on est ainsi arrivé à la forme complexe.
Ces moyens silencieux de communication ont varié selon les temps et les lieux.
Les Scythes correspondaient à l'aide d'ustensiles de ménage ou de faisceaux d'armes , comme aujourd'hui les Orientaux , à l'aide de bouquets de fleurs et de quipos.
Chez les Celtes, ces quipos, au lieu d'être des noduds et des couleurs , se composaient de pierres ou d'os.
J'ai trouvé dans des vases celtiques un assortimeDt bizarre d'ossemens de petits animaux , tels que gre-* nouilles, souris, taupes, musaraignes, lérots, etc., tandis que les alentours des mêmes urnes en présentaient d'animaux plus grands, bœufs, sangliers, chevaux, cerfs, chevreuils, urus, castors, le tout entremêlé de silex bizarrement taillés.
Ceci n'est pas un fait isolé : la même circonstance a
été remarquée par notre collègue, M. Hecquet d'Orval, lors des fouilles qu'il a fait exécuter dans sa terre de Port-le-Grand ; il a trouvé aussi des vases disposés par groupe, et dans ces vases des ossemens analogues à ceux que je viens de citer ; et pourtant , ces vases , si ron en juge à leur pâte plus fine que celle des poteries celtiques ordinaires , étaient d'une époque moins ancienne et se rapprochant de la période gauloise ou druidique.
Quoiqu'il en soit , cet assemblage d'os ne peut être l'effet du hasard ou d'un caprice; car il ne serait pas ainsi répété. 11 y avait là une intention, et une intention grave , sérieuse : offrande aux dieux et aux morts , usage antique et sanctifié par les siècles ; car , entre les Celtes primitifs et les Gallo-Romains, il y a bien des jours.
Cette coutume d'assortir les os dans les sépultures et les lieux consacrés , a donc eu sa longue tradition ; elle est passée d'âge en âge. Comment admettre cette répétition des mêmes combinaisons, si l'expression n'en avait pas été comprise. Sans doute il existe chez tous les peuples , des usages dont l'origine est oubliée ; mais ici , il y a plus qu'un usage , il y a une langue ; et une langue ne saurait se perpétuer ou rester une langue quand elle n'est entendue par personne. Oui, il y avait là une intelligence hiéroglyphique, une sorte d'écriture.
Si pour exprimer les idées matérielles ou mortes on se servait de la nature immobile, rochers, arbres, plantes, fleurs, etc., on préférait la nature agissante pour les images plus attenantes à la vie et à l'âme.
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Ceci encore se comprend. Qu'est-ce qui frappe le pin Tenfont quand il commence à penser? C'est la figme des bétas. Les bétes sont les premiers objets qu'il craint et qu'il aime. Il croit les concevoir, et dès lors il les prend pour termes de comparaison. De l'homme sauvage à l'enfant, la différence est petite; aussi les animaux Ggurent dans les premiers symboles de presque tous les peuples: voyez les Indiens , les Phéniciens, les Egyptiaots^ et après eux les Grecs , les Romains , les Gaulois.
Les chrétiens eux-mêmes n'ont-ils pas représenté le Christ sous la forme d'un agneau , et le Saint-Esprit sous celle d'une colombe? Tous les souverains de l'Europe ont encore pour armoiries des lions , des léopards , des ours, des aigles, des abeilles, des coqs, etc.
Que les premiers de ces symboles soient mystiques on religieux , que les seconds soient politiques ou héraldi* ques , ceci ne change rien à la question. Tout signe d'écriture , de même que tout chiffre , est un mythe , one image, une parabole, un problème à résoudre.
Quant à la langue héraldique qui n'est autre que la langue monumentale appliquée aux personnes , elle est la dérivation la plus directe de cette langue des images , la plus ancienne de toutes.
Les animaux employés comme symboles, l'ont été aussi comme moyens d'échange : pecunia vient de pecus , et les plus vieilles monnaies en portent la figure.
Sur les médailles gauloises et celtiques c'est le cheval , c'est le sanglier, c'est le bœuf , c'est le cerf qui forment la face. Ces quadrupèdes sont ceux-là mêmes dont on trouve en plus grand nombre, les ossemeos
oa la grossière imitation en silex, autour des sépultures de ces Gaulois primitifs , ou des Celtes leurs prédécesseurs.
Cet emploi des figures de bêtes comme symboles, dans leurs cérémonies religieuses ou funéraires, et comme mesure et titre estimatif dans leurs transactions commerciales , ne sort ni de la nature ni des probabités. Peuples de chasseurs, passant leur vie dans les forêts dont les Gaules étaient couvertes, continuellement préoccupés de ces animaux sans lesquels ils ne pouvaient subsister, il est tout simple qu'ils les reproduisent partout comme termes comparatifs.
U en est encore ainsi parmi les Indiens du nord de l'Amérique , dont la vie doit avoir plus d'un rapport avec celle de nos ancêtres. Chez les nations d'autrefois, comme chez les sauvages d'aujourd'hui , les animaux exprimaient telle pensée , tel événement , tel individu , et , en l'absence de l'animal , on vous en montrait la représentation grossièrement sculptée.
La confection de ces sculptures n'était ni longue ni difficile , et le plus petit rapprochement de la forme ou du type à imiter contentait l'ouvrier. C'était toujours bien, s'il était compris. C'est ce que nous faisons encore quand nous posons des chiffres ou lorsque nous écrivons une lettre.
A défaut de l'animal lui-même ou de son image , on se bornait à présenter l'un de ses os ; c'était la même pensée , mais par abréviation , par sténographie. Voilà pourquoi dans les sépultures, on voyait, autour des vases, une si grande quantité d'ossemens pris à des
animaux d'espèces diverses , mais choisis de manière à rester toujours distincts et à faire reconnaître chaque type.
Si dans des vases mêmes on déposait les débris des petites races , c'était pour qu'ils pussent en contenir un plus grand nombre.
Chacun de ces vases était donc un dépôt d'archives , un mémorandum d'inscriptions ou une page d'histoire. La réunion de quelques-uns formait un chapitre ; un phis grand nombre devenait un volume.
Cette variété d'os et celle des espèces à qui on les empruntait, devaient donner ouverture à bien des combinaisons , surtout quand on employait simultanément toutes les lettres de cet alphabet , en ajoutant aux ossemms des grandes et des petites espèces ces silex travaillés représentant la série entière de ces formes bizarres que nous avons retrouvées , ensemble ou séparément, dans presque tous les gissemens celtiques , et qui , si mon imagination ne me trompe pas , devaient être les caractères fondamentaux de cette langue symbolique.
Nous allons tâcher d'indiquer comment se posairat ces inscriptions , et quelles mains répandaient cette profusion d'ossemens, de pierres taillées et les autres signes dont quelquefois de vastes terrains sont couverts.
Ces terrains qui s'annoncent par cette abondance d'ossemens ou de pierres taillées, sont invariablement ceux où l'on rencontre le plus de vases. Or , chaque vase ou plutôt chaque groupe de vases avec son entour rage d'os et de silex , devait avoir trait à un personnage ou à un événement distinct , et dès-lors appartenir à des
époques diverses ; dans ce cas, le dépôt de signes n'avait été £edt qu'à la longue et à mesure que les évènemens se déroulaient.
D'autres fois , tous ces signes étaient déposés en même temps : c'était lorsqu'il s'agissait de la dédicace d'un lieu consacré , ou bien d'une cérémonie à l'occasion de la mort ou de l'élection d'un chef.
A ces réunions , chacun se présentait avec son offrande, son ex-voto destiné à honorer le mort ou à perpétuer le souvenir de l'événement
On comprend que ces dons devaient varier selon la position des donateurs : les guerriers généreux ou dévots offraient une hache polie ou bien une gaine soigneusement taillée ; c'était la pièce d'apparat ou le principal caractère de cette inscription dédicatoire. Ce morceau était enterré avec pompe , à une place d'honneur. Mais le plus grand nombre se contentait d'ébaucher un silex , on morceau de grès , de craie ou de bois , et d'en faire un hommage aussi prompt qu'économique à la divinité du lieu ou aux mânes des héros. Il fallait donner quelque chose, on donnait ce que l'on avait, et alors comme aujourd'hui, l'on donnait le moins possible.
L'offrande consistait quelquefois en une pierre rapportée d'une autre contrée; c'est ainsi qu'on trouve une assez grande quantité de substances minérales étrangères au pays ou du moins à la localité. Peutêtre le choix de ces substances avait-il aussi sa signification.
Si rimportance des faits est indiquée par la grandeur des monumens, nul doute que ces dolmens et pierres
rangées , qu'on voit encore à Karnac et Plouhenec (Morbihan) , et que l'on voyait près d'Averbury (Angleterre)^ n'aient trait à quelque mémorable événement.
Ces réunions de pierres étaient donc de véritables inscriptions , et ce qui le prouve c'est qu'elles se répètent et qu'on retrouve sur plusieurs points , ces mômes dolmens et leur même distribution.
Si vous admettez sur une grande échelle la possibilité de ces inscriptions commémoratives , vous ne les repousserez pas sur une plus petite, et cet arrangement de silex et d'ossemens autour d'une urne cinéraire, arrangement répété dans les mômes circonstances autour d'urnes semblables, ne sera pas l'eiTet d'un simple caprice et encore moins celui d'un accident.
S'il y avait une combinaison, elle signifiait quelque chose ; dès-lors nulle impossibilité qu'on ne pénètre un jour cette signification. Nos pères étaient barbares, mais ils n'étaient pas insensés, et l'on ne peut croire que , pendant des siècles , un peuple nombreux ait pratiqué une suite de cérémonies et perpétué une série de calculs qui exigeaient à la fois travail et réflexion , sans un but bien arrêté ou sans savoir ce qu'il voulait fiiire ou dire.
Qu'on ne se hâte donc pas de trancher la difficulté et d'affirmer que les Celtes n'avaient pas d'écriture. Je pense qu'il n'y a aucun peuple ayant eu , comme peuple ou corps de nation, une longue existence et dès -lors une longue expérience, qui n'ait possédé sa langue écrite , non dans les livres peut-être , non sur des tables de marbre ou d'airain , mais sur le sol , par les moyens
plus simples que je viens d'indiquer ou tout autre à portée de son intelligence.
Qu'on dise que cette langue était imparfaite et grossière , on dira ce qui est vrai ; mais elle était à la mesure de ces hommes grossiers et impar&its: telle qu'elle était elle pouvait leur suffire.
Ajoutons qu'elle leur était indispensable , et que c'est cette nécessité même qui prouve son existence, parce qu'encore une fois, il est impossible qu'un peuple qui a traversé les siècles avec les mêmes mœurs , les mêmes usages , la même religion , ait pu se passer d'un idiome , d'un moyen de transmission et de conservation de la pensée.
Une écriture comme nous l'entendons ici , ou dans son acception la plus restreinte , est donc , de même qu'un idiome , la conséquence de toute réunion d'hommes ; ils peuvent avoir plus, mais ils ne peuvent avoir moins. Là où il n'y a pas de langue écrite , chacun en fait une pour lui et sa famille ; et de toutes ces écritures , il finit par en surgir une qui domine ou envahit les autres et devient la langue traditionnelle ou monumentale , la langue qui survit à la tombe et dit aux vivans la pensée des morts.
Quelques os aiguisés , quelques pierres brisées , voilà quelle fut, dans leur rustique assemblage, l'écriture de ces peuples primitifs , de ces antiques habitans des Gaules ; voilà ce qui reste de leurs annales. Telles étaient leurs archives et leurs inscriptions , inscriptions gravées sur le sol qu'ils foulèrent. Ce sol est recouvert des cendres de cent générations , mais les morts parlent de loin ; espérons
qu'un jour leur voix sera entendue. Durant combiai de siècles n'a-t-on pas considéré comme inexplicables les hiéroglyphes de Thèbes et de l'Egypte ! Cependant on les a expliqués. Peut-être aussi trouvera-t-on la clef de ces symboles des Celtes et de leurs inscriptions subterranées.