CHAPITRE XXXm
Des figures el instraneits ei btis.
J*ai donné dans mon premier volume, chapitre YIII, rindication du peu d'objets en bois que j'avais pu découvrir dans les tourbières et les sépultures celtiques. Si les caves de Thëbes et quelques autres lieux privilégiés conservent le bois hors des atteintes de Thumidité, des insectes et des vers, ce sont des exceptions: partout ailleurs, sauf d'énormes troncs d'arbres enfouis sous le lit des rivières ou dans des masses de tourbe, on n'en rencontre que bien rarement des fragments assez sains pour qu*enlevés de leur prison humide, le contact de l'air n'en amène pas la dissolution ou tout au moins ne leur fasse pas perdre leur forme première.
Je désespérais donc d'ajouter à ma collection celtique une suite d'images en bois de cette période.
lorsqu'on 1856, les travaux du génie ayant atteint de nouvelles couches de tourbe non loin de la Somme, entre les faubourgs de Rouvroy et de Menchecourtlës-Abbevllle , on trouva, sous environ deux mètres de cette tourbe, deux vases en bois, de la contenance chacun de 30 à 33 décilitres. Ils étaient dans la partie la plus basse de la tourbière et presqu'au point où elle reposait sur un fond de sable, à soixante-dix centimètres au-dessous du niveau de la Somme. Cette tourbe dont, aujourd'hui 20 janvier 1857, on aperçoit encore des traces sur le talus des fossés de défense, était noire et compacte. Le premier de ces vases, haut de 20 centimètres le pied compris, large de 9 à son ouverture, a tout-à-fait la forme d'un calice. On a voulu le faire rond, mais on n'est parvenu qu'à un ovale assez irrégulier. A quatre centimètres de ses bords, est un cercle tracé en creux, sans doute comme enjolivement. Il est facile de voir que ce vase à boire, car telle était sa destination , taillé dans un bloc , l'a été avec des outils fort imparfaits : à l'inégalité des coupures et à quelques déchirures, j'ai cru reconnaître des outils en pierre. Ce vase est dessiné n^ 1, pi. 19.
Le n^ 2 a 13 centimètres de haut sur 10 de large à l'ouverture et 9 de profondeur. Il a été taillé, comme l'autre , en plein bois , et non moins grossièrement. Il est aussi décoré d'un cercle assez régulièrement tracé. Son pied à la base n'a que 5 centimètres de largeur sur 3 de hauteur, néanmoins, il peut, comme le premier, tenir d'aplomb sur ce pied.
Dans le même bloc de tourbe était une cuillère éga-
lement en bois et travaillée de la même manière. Elle a 18 centimètres de long et 64 millimètres de large sur 22 de creux. Elle est dessinée n? 3.
La découverte de ces vases était précieuse. L'épaisseur et Tétat du banc qui les recouvrait, annonçaient leur ancienneté : mais étaient-ils antérieurs à la naissance du banc, ou y avaient-ils été enfouis, ou bien encore s'y étaient-ils enfoncés par leur propre poids? Leur légèreté ne permettait guère d'admettre cette dernière hypothèse; Tenfouissement était pins probable. Néanmoins, m'étant rendu sur les lieux, je ne vis rien qui indiquât une excavation ancienne : le lit de tourbe et les terres qui le surmontaient s'étendaient partout horizontalement sans trace de coupure perpendiculaire. On pouvait donc penser que les vases étaient antérieurs à la formation de la tourbe, mais cette formation avait dû demander un grand nombre de siècles, et le temps, qui agit peu sur les pierres et les tessons, a , comme nous venons de le dire , sauf des cas peu ordinaire^, une action délétère sur le bois, lorsqu'étant ouvré il n'est recouvert ni de son écorce ni de son aubier.
Les vases dont il est question et d'autres objets dont nous allons parler, avaient conservé leur forme, mais la matière ligneuse était parvenue à un point de ramollissement tel qu'on pouvait y enfoncer Tongle, et qu'en séchant ils perdaient une partie de leur volume et près de la moitié de leur poids. Il fallut donc, pour en conserver les dimensions premières, se hâter de les dessiner.
F1GUBE8 EN BOIS. 327
Cet état du bois confirmait leur ancienneté. Mais
quelle était cette ancienneté ? A quelle période se rat-
^acbait-elle : celtique , gauloise , normande , mérovin--
^ienne? Ou bien était-ce l'œuvre de quelque horde
:xioaiade ayant laissé sur les lieux ces signes de son
passage? Certes ^ si Ton jugeait Tâge de ces œuvres
m, leur imperfection, on pourrait les croire de la plus
liante antiquité ; mais j'ai déjà fait observer qu'un tel
indice n'était jamais sûr, et qu'en fait d'art et même
d'industrie, il y a eu des barbares dans tous les
temps et dans tous les pays. Sans donc nous pro-
^noncer sur l'âge de ces bois , nous en donnerons la
description, et laisserons les savants tirer de leur
forme et de leurs gissements des conclusions que je
n'ose prendre moi-même.
Jusqu'à présent, dans nos prairies submergées, on n'a pas demandé à la terre des antiquités autres que celles en pierre, en métal, en os, en poterie. Quant à des œuvres en bois d'une certaine ancienneté , on ne s'en est pas occupé , bien convaincu qu'on n'en pouvait trouver. Cet exemple du contraire décidera les archéologues à faire des recherches. Si, comme je n'en doute pas, elles amènent des résultats, cette découverte n'étant plus un fait local, on pourra et je pourrai moi-même me prononcer avec plus de certitude.
On doit penser que je ne m'arrêtai pas à cette première trouvaille. Je me rendis sur les lieux, je fis fouiller la tourbe dans un espace assez étendu et je recueillis, parmi quelques débris ligneux, bon nombre de figures assez bien conservées : c'étaient des hommes,
des femmes, des enfants qu'avait voulu représenter 1 sculpteur novice. II était impossible de méconnatt son intention. Jamais plus bizarre Ggure n'avait frap mes yeux. On reconnaissait une œuvre d'écolier, mai l'écolier de la civilisation n'aulrait rien imaginé d semblable : la nature agreste apparaissait ici tout en
tière. Les dessins en feront juger. Cependant, poui qu'ils soient mieux compris, je vais les acoompagnei d'une courte description.
Le n^ 4 est une forme d'homme dont la tète s^ termine en pointe et qu'on a voulu ainsi coiffer d*an bonnet en pain de sucre. Cette tête, démesurément longue et qui, y compris le bonnet, forme à peu près, le tiers de la statue, est suivie d'un corps sans bras taillé en gaine , comme on voit quelquefois le dieu Terme. De chaque côté de cette gaine descendent, en s'élargissant , deux parties de bois figurant un manteau ou peut-être le fond d'une niche. Cet appendice et la gaine s'appuient sur une base deux fois large comme le corps de la statuette : c'est une sorte de piédestal large de 11 centimètres sur 10 de haut, qui servait à la faire tenir debout. Cette figure» dont la hauteur totale est de 48 centimètres, a, dans son ensemble , quelque chose des divinités indiennes : des yeux difformes, un nez proéminent, une largç bouche indiquent qu'on a voulu la faire plus effrayante que belle. Elle est d'ailleurs, comme les vases, taillée ea plein bois et ne fait qu'un tout avec son piédestal. Etait -^ ce un symbole, un fétiche, une idole? Si l'on en juge au nombre d'images analogues trouvées
environs, il devait y avoir là un lieu consacré, tontes ces figurines étaient destinées à accompagner la divinité principale qui, peut-être un jour, si le temps me Ta pas anéantie, sera découverte à son tour.
Le n** 4* présente une autre figure du même genre. Xa tête ici est sans coiflure ; elle est ovale , trèsallongée et telle qu'on représente celle d'Attila. Le nez est aquilin et fort proéminent. Le corps est sans bras et n'en a jamais eu, mais au lieu de finir en gaine, il s'élargit jusqu'à sa base et semble appuyé sur une sorte de chaise reposant sur cette base et remontant jusqu'à moitié du corps. Creusée en dessous pour faciliter son aplomb, cette base est remarquable par son ampleur : elle a 21 centimètres de large sur 7 de haut. La hauteur totale du morceau est de 40 centimètres.
Sous le n® 5 est une autre figure sur piédestal. Elle est faite aussi d'une seule pièce de bois, sans coifiiire et sans bras, mais deux trous annoncent que ces bras ont pu exister et être attachés au corps par des chevilles. La figure se distingue, comme les premières, par un nez aquilin très-proéminent et dans le genre de ceux des Âstèques et des Ninivites. C'est, je crois, une tête de femme qu'on a voulu faire. Le corps est une sorte de gaine; mais arrondie, sans manteau ni dossier, elle s'élargit vers la base et se fond dans son piédestal rond , ce qui lui donne la forme d'une bouteille. Cette statuette est non moins lourdement traitée que les précédentes; sa hauteur totale est de 34 centimètres.
Vient ensuite, n^ 6, une étrange composition : c'est une femme coiffée d'un bonnet pointu, comme le n® 3. Elle est sans bras et a les jambes entr'ouvertes. Â son ventre est suspendu un enfant qui semble en sortir. Je pense que l'artiste a voulu représenter un accouchement. La hauteur de la figure principale est de 28 centimètres; celle de l'enfant, beaucoup trop fort pour l'âge qu'on lui suppose, est de 13.
Le n^ 7 offre encore deux figures à coiffbre pointue et à nez aquilin. L'une a 53 centimètres de hauteur; sa coiffure est à deux pointes et ressemble à une mitre. La deuxième, ornée d'une seule pointe^ n'a que 30 centimètres de haut. Ces images, sans bras et qui n'en ont jamais eu, sont toutes nues, les jambes ouvertes , comme si elles cherchaient leur aplomb. Elles ne posent pas sur un piédestal. La plus petite est faite d'un bois devenu noir, qu'à son poids et sa dureté on prendrait pour de l'ébène, mais qu'à l'examen on reconnaît pour du cœur de chêne. C'est la seule dont le bois soit bien conservé. Dans tontes les autres, il est difficile d'en reconnaître l'essenoe: la matière ligneuse, plus tendre, plus spongieuse, est dans un état plus ou moins avancé de décomposition.
Sous le n^ 8 sont diverses figures variant de 14 à 38 centimètres de hauteur. Ces statuettes, nues, «ans coifiKire, sans bras, n'ont rien qui puisse faire distinguer les sexes. Toutes ont les jambes ouvertes, mais non dans la même position: il y en a de foce, de profil, de trois quarts. Quatre sont droites, les jarrets
Mendos. Une se penche en arrière. Une autre, qui 4BSt incomplète, a les reins ployés, comme si elle voulait saluer. Le travail de ces figures ne diffère en T*ien de celui des premières; toutes montrent le même cachet d'antiquité.
Le n® 9 est malheureusement fort détérioré. Il représentait un être à tète humaine et pourvu d*ailes. Son corps, en gaine se terminant en pointe ou en cheville, indique qu'il était fait pour être tenu à la main ou fiché dans quelqu'autre pièce de bois. Cette image bizarre a 22 centimètres de haut.
4 Le n^ 10 était aussi fait pour être porté ou ajouté à un autre corps. C'est une racine d'arbre, haute de 22 centimètres, dont on a façonné un oiseau. A la coupe de la tête et à la largeur du bec, il est facile de reconnaître un canard. Ce bec est bien fait , quoiqu'un peu long pour la taille de l'animal, qui est celle d'un pigeon.
Sous le n^' 11 sont deux figures nues comme toutes les autres, hautes l'une de 28 centimètres, l'autre de 30. Ce sont encore des femmes qu'on a voulu représenter dans un état de grossesse. La première est remarquable par des mamelles fort proéminentes.
Le n^ 12 est un homme contourné, dont la tête nue est armée d'une corne recourbée formant près du quart de la statuette entière, haute de 33 centimètres.
Sous le même numéro est un autre spécimen d'homme ou de femme, avec un ventre proéminent et une queue longue de 10 centimètres. Ce morceau entier est haut de 34 centimètres.
Les images humaines que nous avons citées jusqu'ici sont presque toutes de face. Sous ce n® 13, il en est qui sont de profil ou de trois quarts. L'une est posée sur une boule à peu près de la grosseur de sa tête et lui sert de contre-partie. Ces figures ont de 12 à 28 centimètres de hauteur.
Le n^ 14 est une racine dont on a profité pour faire une sorte de chimère à buste de femme, posé sur une base aussi large que la figure est longue. De la' tête descend une queue qui va rejoindre la base. La longueur du morceau est de 23 centimètres.
Quatre figures, de 48, 43, 37 et 28 centimètres ^e hauteur, sont sous le n^ 15. La plus grande, sans bras et à tête pointue, est posée sur un piédestal auquel est joint une sorte de récipient, qu'on ne peut mieax comparer qu'à un bénitier. Il est fait de la même pièce que la statue et la base à laquelle il est uni.
La deuxième et la quatrième, également sans bras, sont à tètes rondes et posées aussi sur une base. Une ouverture longitudinale de 1 à 2 centimètres de pro* fondeur sur 5 à 6 de hauteur qui précède la base, semble être destinée à y déposer un objet quelconque. Dans la troisième statuette, l'ouverture est arrondie et transversale; la base manque.
Le n^ 16 oQre trois figures hautes de 35 à 37 centimètres, dont l'une est pourvue d'un très-long bras descendant entre ses jambes. La tète est ornée de deux oreilles, ressemblant à celles des chauves-sourîs« Une autre, de profil, est coiffée d'une sorte de tiare ou casque très -élevé. La troisième a la tête décon-
irerte. Ces deux dernières sont en robe, sans apparence Ab jambes.
Le n® 17, haut de 30 centimètres, large de 16, eât un homme à tête de coq pourvu d'une haute crête et d'une paire d'ailes qui lui descend le long du dos. L'imaginatioa la plus folle ne pourrait rien inventer de plus étrange que cette figure qui se rapproche de certaines divinités égyptiennes et mexicaines.
Sous le n^ 18 sont deux ébauches plus imparfaites encore, s'il est possible, que celles qui précèdent. Elles ont 60 centimètres de haut sur 8 à 10 de large.
L'une représente une sorte de phoque ayant un museau court et deux yeux énormes. Une excroissance âè la grosseur du poing et creusée en entonnoir part du milieu du ventre.
L'autre figure ressemble à un enfant au maillot, dont la tête, deux fois plus grosse que le corps, se termine par une coiffure à deux cornes.
Le n° 19 offre deux vases qui diffèrent entièrement des n^^ 1 et 2. L'un , grossièrement arrondi , a 20 centimètres de diamètre et 8 à 10 de profondeur; deux manches placés horizontalement, à droite et à gauche, et longs l'un de 13 centimètres, l'autre de 9, servaient à le porter.
Le second vase n'a que 12 centimètres de diamètre. Il est aplati d'un côté. L'un des coins forme saillie, mais pas assez pour servir de manche. La coupe de ces vases et la manière dont ils ont été creusés annoncent aussi l'emploi d'outils de pierre.
J'avais dit que ce ramas de statuettes devait nous