LB TOMBEAU DU CARDINAL DUPRAT
On ne pourrait pas réédifier le tombeau du cardinal Duprat; il en manque trop. L'unique partie tout à fait intacte, — la frise des quatre bas-reliefs sculptés sur la quadruple tranche de l'épaisse table de marbre blanc qui formait le soubassement du sarcophage et qui est dans la chapelle du tombeau du Dauphin, — est le seul fragment bien conservé. Les quatre colonnettes de marbre noir, plus ou moins gâtées, et leurs chapiteaux de marbre blanc, dont le contraste a été ceitainement imité et suivi par l'auteur du tombeau de Du Perron, sont dans le magasin, ainsi que la statue gisante, celle-ci perdue de mutilations et très dégradée dans ce qui en subsiste. Nous donnons, pour la première fois et d'après un dessin du même volume de Gaignières (p. 391), une représentation de l'ensemble du tombeau, qui a été plusieurs fois décrit et étudié.
On en connaît une description dans le manuscrit de Maucler, daté de 1828 (p. 259); ailleurs (p. 477) il fait allusion à « l'excellente description donnée par Maçon dans ses Miscellanea n^ que nous ne connaissons pas. Il y en a une description, très complète et très importante, dans là Visite des monuments des arts à Sens et à Auxerre en 1793y publiée dans le Bulletin de la Société de V Yonne {t XX, 1866, p. 46-51).
Le Normand Pierre-Aimé Lair a imprimé des Observations sur un monu^ . tnerit du chancelier Duprat^ dans la troisième année du Magasin encyclopédique (V, 542), et MîUin en a parlé dans son Voyage,
Le dessin de Gaigniëres et les anciennes descriptions permettent de se rendre compte de l'ensemble. Sur un emmarchement de deux degrés s'élevait un soubassement long, cantonné aux angles de quatre Vertus, en avant par la Force avec Tépée et la boule, et par la Prudence avec un cx)mpas et une horloge; les deux autres se voient trop incomplètement dans le dessin pour être particularisées. Le soubassement offrait, en bas, une sorte de frise ornée d'un semis épars de crosses, entières ou brisées, entre lesquelles se voient le chapeau, des gants et une pièce avec son sceau, symboles du Cardinal, de l'Archevêque et du Chancelier de France. La pièce supérieure du soubassement, d'un seul bloc de marbre blanc, longue de l'",75 et haute de 0'",28, est occupée tout entière par les quatre bas-reliefs, deux longs et deux étroits ; celui qui faisait face est l'entrée à Sens. Sur cette caisse de marbre était posé un sarcophage à gaudrons, porté par quatre pattes de lions écrasées, long de 1"*,50 et large de 0'",76. Les armoiries du cardinal, d'or à la fasce de sable, accompagnée de trois trèfles de sinople, posés deux en chef et un en pointe, étaient coloriées, et le sarcophage était couvert d'une lame de marbre noir, sur laquelle était couché le cadavre, nu et gisant.
Pour servir de pavillon à ce. tombeau, quatre colonnes à chapiteaux corinthiens, posées aux angles de l'emmarchement, supportaient un plafond plat, de marbre noir, évidemment d'une seule pièce, décoré en dessous de deux rangs de six rosaces jaunes, peut-être en bronze doré. Les piédestaux blancs et noirs de ces quatre colonnes étaient de la hauteur de la caisse carrée du soubassement, de sorte que le sarcophage se détachait entre quatre fûts de marbre noir hauts de l'",080, dont le fuselage, renflé au premier tiei*s, a un diamètre de 0'",230 en haut et de 0'",235 en bas. Les moulures de leurs bases sont en marbre blanc comme leurs chapiteaux. Enfin, à l'état de couronnement et sur la table du plafond était le cardinal agenouillé devant un prie-Dieu.
Si tout ne parait pas avoir été de la force de la frise des bàs-reliefs, malgré la dimension un peu restreinte et diminuée qui voulait lutter, sinon d'importance, au moins par le luxe des détails et des statues et par un goût plus nouveau, avec le tombeau de Louis XII à Saint-Denis, c'était certainement un monument remarquable et digne de celui qui demeurait, à P^is, sur le quai des Grands- Augustins, à l'Hôtel d'Hercule, à lui donné, par Louis XII ; de celui qui avait à Fontainebleau l'Hôtel de la
TOMBBAU DU CARDINAL DUPBAT.
<D*après le recueil de Qaigmèrei»)
Chancellerie; de celai surtout qui avait construit, auprès de Heaux, le magnifique château de Nantouillet, où le goût de l'architecture flamboyante, qui finissait, se mêlait au goût nouveau de la jeune Renaissance, et pour la cour duquel il avait fait venir de Gènes une fontaine de marbre ; de celui qui avait fait construire, à THôtel-Dieu de Paris, la belle salle dite du Légat, où se voyait sa statue, qui, selon Maucler (p. 278), se trouvait aussi à Saint-Maurice de Sens.
Son tombeau était dans le chœur, au côté gauche et derrière l'ancien maltre-auteL On ne voit pas qu'on y eût mis ni la devise de sa famille : Spes unica Deus^ ni sa devise personnelle : Virescit vulnere virtus {Sa force repousse quand elle a été coupée)^ avec, pour corps, une plante d'oseille foulée aux pieds par un homme ^ Maucler, qui ne fait certainement que copier, nous apprend qu'une pièce qui étonnait toujours les personnes qui visitaient ce mausolée était l'épitaphe en bronze, a attachée au pilier le plus proche, sur laquelle on voyait une figure de MineiTO, très bien gravée, qui servait à caractériser la prudence d'un héros du christianisme ». L'éloge est peut-être un peu gros pour le politique à la fois le plus fin et le plus vaniteux, le plus imperUnemment courtisan et l'un des plus âprement intéressés — il ne faut décourager personne — qui aient peut-être jamais existé.
Au point de vue iconographique, l'effigie du cardinal est intéressante. Elle parait d'abord n'être qu'en pierre, parce qu'elle a été très entamée et corrodée par la pluie et l'humidité, qui l'ont rendue sale et grise; mais les cassures saccharines ne laissent pas de doute sur la matière; on le voit aux bras, aux jambes et aux pieds, qui sont brisés. Le cadavre est étendu sur un linceul qui entoure la tête, posée sur deux coussins, et dont le bout est ramené sous les mains croisées. Il a la bouche ouverte, et les chairs sont flasques et plissées. On a dit souvent qu'il était représenté rongé par les vers; c'est une erreur. Ce qu'on a pris pour des vers ce sont les sutures de l'incision de l'embaumement; l'on sait que le cœur du cardinal a été attribué à l'église de Meaux, dont il était évêque, et cette fente se voit couramment dans les gisants de cette époque, ainsi à la figure du tombeau de Louis XII, où l'on voit la fente, mais sans rubans pour la coudre et la refermer. Ici le cardinal ne parait pas grand comme nature ; la statue a cependant 1",60, ce qui est une taille très
4. Le marquis Duprat, dans la biographie du cardiaa], qu'il a publiée en 4854 et en 4857, ne donne pas cette devise, qui pourrait bien être une fantaisie littéraire postérieure, comme, entre autres, un si grand nombre de celles de la France métallique de Jacques de Bie. Par contre, le marquis Duprat en donne une autre, qui parait plus naturelle : Omnia muUmtwr.
réelle, et le cardinal devait paraître d'autant plus petit que, dans les bas-reliefs, il est représenté très gros et même obèse. Le protestant Théodore de Bèze lui a décoché Tépitaphe satirique : Hic jacet amplis-' simus vir^ et c'était la vérité, car on a conservé le souvenir qu'il fallait échancrer les tables pour qu'il pût s'y asseoir, et aussi celui de la façon dont il mit à la mode la chair d'ânon, ce qui trahit quelque recherche de gourmandise. Ici — il est mort à soixante-douze ans — il est très amaigri, mais la tête se rapproche de celle des bas-reliefs et porte tous les caractères de la ressemblance.
Pourtant, et même en supposant la statue bien conservée, ce n'est pas une œuvre exceptionnelle, et elle pourrait bien ne pas être de la môme main que les bas-reliefs, qui ont une bien autre valeur de composition et d'exécution. Ajoutons, pour en finir avec elle, qu'elle est couverte de noms gravés selon le proverbe latin :
« Les sots mettent toujours leurs noms sur les murailles »,
et je n'en relèverai qu'un, celui de «Nicolas Pesay », parce qu'il l'a fait suivre de la date 1693, sous la forme un peu naïve de 16813.
Les deux bas-reliefs des extrémités sont étroits, et ceux des deux faces latérales sont de toute la longueur de la caisse; il y en a, à Paris, des plâtres dans les salles de moulages du Musée du Louvre, à côté du Musée de la sculpture française, et les quatre croquis de M. Laurent en donnent la composition et même l'aspect.
Le premier bas -relief étroit représente Duprat dans sa charge de chancelier de France, à laquelle il fut nommé le 7 janvier 1515, par François I*, six jours après son avènement. Le cardinal, court et très gras, est assis sous un dais dont le dessin géométrique rappelle l'élégance des plats de reliures faites pour Grolier; il lit une pièce; la cassette des sceaux est sur le bureau derrière lequel il est assis et sur le devant duquel on voit ses armoiries surmontées du chapeau cardinalice, dont les houppes, comme à celui du bas-relief de l'entrée à Sens, ont quinze houppes sur cinq
LB CARDINAL DUPRAT TBNAIfT COMMB CHANCBLIBR UNB S^ANCB DU 8CBAU.
rangs. Le scelleur est debout; à droite, des hallebardiers; à gauche, un bout de bureau.
Chacun des longs bas-reliefs représente une entrée du cardinal. L'un est l'entrée qu'il fit à Paris, comme légat du pape Clément VU, depuis le faubourg Saint-Jacques jusqu'au cloître Notre-Dame. On en a le détail dans le Cérémonial de Godefroy (II, 822), mais nous n'avons
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