CHAPITRE QUATRIÈME
Ceux-là seuls, d'après Aristoto, sont citoyens dans toute l'acception du mot, qui ont part à la puissance publique*. Si l'on s'en tenait fermement à cette définition, on arriverait à la conséquence que, dans la monarchie absolue^ où cette participation résulte non d'un droit mais d'une délégation du souverain, tous, un seul excepté, devraient être considérés comme des sujets, non comme des citoyens. De même, dans une oligarchie fidèle à son principe, où la grande majorité est dénuée de tout pouvoir, tous, à l'exception de la minorité dirigeante, seraient exclus du droit de cité". Mais le langage habituel n'attribue pas au nom de citoyen un sens aussi absolu. Il y a tels membres de la communauté qui, sans prendre part au gouvernement dans les conseils consultatifs ou dans les magistratures, non plus que dans les assemblées du peuple ou les tribunaux, se distinguent cependant par quelques droits particuliers ou par une certaine consécration religieuse de la foule à laquelle ce titre est formellement refusé''. On peut indiquer en premier lieu le droit à la propriété foncière (ey"/"/;"';)? dont, en principe, était exclu tout ce qui n'était pas citoyen. Venaient ensuite le droit personnel d'ester en justice devant
i. C'est ce qu'Arislote appelle ix£tI-/£iv xpiaiw? xa\ àpyjtÇ {Polit., III, i, §4); Il faut se garder dans ce passage de prendre le mot xpiat; comme s'appliquanl aux décisions judiciaires; il signifie d'une manière générale le droit :1e juger el de décider des atlaires publiques.
2. C'est bien ce que dit Isocrate de l'Oligarchie {I'ttni'(jtjri<jîic, ,^ 105) : Tou; uoXXou; Oirô xoîç ôXt'yotç îîvat... xoù; (xàv T-jpavvîlv xoy; os. |J.£TOtxîîv, xa\ sûast uoXtTa; ovTaç vÔ(j.(i) tt); TroXixsîaç àTtOTispsîaOai.
3. Entre autres documents, une inscription d'Amorgos, publiée par Ross [InKcrip. (/rire., l'asc. III, n" ."^4) et par Rangabé {.\nli<iwl. Iicllcn., Il, p. 343, n» 750), dans laquelle le droit à l'assemblée (ïxxXr,<n'a) est spécialement accordé à un étranger, en même temps que le droit de cité (noXtTEia). prouve qu'une certaine classe de citoyens n'avait pas 1»' droit de voler ilans les assemblées du peuple [civitaf! sine suffnigiu).
124 r.A < iTf^; f;iu:rniK
los li'ildinaiix du pfiys, sans rlic f'occt', funiiiio Ifs rion-filoy'Mis, (]'iiiV(»(|ii('rrfiilf('iiiis(' (riiii pal l'on, et la |iarlici|i;ilir»ii à ce ri ai n s ciillcs |)(Mii' lrs(|ii('ls étaii'iil associés, siiir)ii parloiil au Miniiis dans plusieurs Elals, des lionnnrs unis à des dr-rrs di\(;rs par une ronimuno origine, quelh; (|u<; lui d'ailleurs la classe plus (Ml moins priviléj^iée à laquelle ils ap])arlenaienl. Enfin l'épigamie faisait prodiiiic aux inariaf^es contractés onlrt; les membres de la classe inîerniédiaii'e, tant au j)oint de vue des droits à l'iiérita^c qu'au point de vue religieux et même politique, certains effets lég'aux que les non-citoyens ne pouvaient réclamer. Sur la question de savoir si les unions étaient expressément interdites, dans les olig'archies, entre membres do castes différentes, les informations nous manquent; nous devons nous borner à dire qu'en fait le cas était extrêmement rare. Dans les constitutions mixtes, dans la Timocratie, par exemple, le droit de cité a une valeur graduée suivant les classes, mais il ne fait complètement défaut dans aucune. Le droit existe pour tous, seulement il n'assure pas à tous les mêmes avantages. Ce n'est que dans les démocraties que chacun va de pair avec tout le monde, et peut se vanter cVêtre vraiment membre de la Cité, dans le sens où l'entendait Aristotc^
Une bourg-eoisie ainsi constituée supposait une couche inférieure d'habitants, sans lesquels elle n'eût pu fonctionner conformément à sa mission. L'activité politique à laquelle les assemblées du peuple et les collèges consultatifs fournissaient une ample matière, les magistratures et les fonctions judiciaires demandaient une indépendance et une droiture de jugement difficiles à supposer chez des hommes dont le temps et les forces étaient absorbés par un travail quotidien. Forcés de subvenir aux besoins matériels de la vie, ils ne pouvaient avoir le loisir ni le deg^ré de culture indispensables au maniement des affaires. Ils étaient exposés à se tromper faute d'instruction, et à se laisser corrompre faute de
1. Aristote, Polit., I, I, § (3 : xô/ Tzo'/.irr^-/ ïtegov àvayy.aîov sivat tov -/.a6' Tatç aXXat; £voé-/£Tai [xév, où ;xr|V àvayxoàov.
ressources. Dans l'opinion des Grecs, les travaux manuels abaissaient l'intelligence; toute activité dont le lucre était l'objet altérait les sentiments et développait l'égoïsme'. L'Etat modèle, ditAristote, n'érigerajamais unmanouvrier (fir/aj^o;) en citoyen'; aussi paraissait-il souhaitable que le travail mécanique fût abandonné sinon exclusivement, du moins en majeure partie, aux hommes placés en dehors de la Cité, et que les citoyens fussent à même de faire faire le gros ouvrage par d'autres. En résumé, les artisans appartenaient à la classe servile;ils étaient môme, dans la plupart des États, pris parmi les esclaves achetés. Si l'on objecte que dans certaines contrées, telles que la Phocide et la Locride, il n'y avait pas de classe servile et que l'on se passait forcément d'esclaves, il est à remarquer que les passages sur lesquels on s'appuie ne parlent que d'esclaves attachés au service personnel et ne se rapportent qu'à des époques reculées ^ Plus tard on trouverait à peine un pays où le plus pauvre citoyen ne possédât un esclave, homme ou femme.
On ne saurait, dans les conditions de la vie humaine, contester le besoin d'une classe d'hommes qui, appliqués aux travaux matériels, laissent à d'autres le moyen de s'occuper de choses plus élevées, et une telle classe se retrouve partout, là môme où il n'existe pas d'esclaves ; mais il ne peut être nécessaire que les artisans soient soumis à une servitude qui ne saurait se justilior au point de vue moral. Cet abus de la force est le principal argument sur lequel on s'appuie pour convaincre l'antiquité grecque d'infériorité par rapport à l'ère chrétienne. On ne se met guère en peine d'examiner quelle part ont eue à l'abolition de l'esclavage les raisons
1. X('noplion, Écnnni))., c. IV, S 2 et 3; c. IV, § 5; une exception IbrinoUe est l'aile en laveur de l'af^^riculLure.