‹ Antiquités grecquesChapitre 133 sur 567 · Voy. Lobeck, Aglaophamus, p · texte numérisé non relu

Voy. Lobeck, Aglaophamus, p

peut se résumer ainsi en quelques mots : il existe un ensemble d'êtres divins dont la puissance s'exerce sur la nature et sur l'humanité, d'où procède le bien et le mal, de qui nous pouvons à notre gré nous concilier ou nous aliéner la faveur. Le moyen de leur être agréable et de nous les rendre propices, c'est d'une part, d'accomplir en leur honneur les cérémonies religieuses auxquelles ils ont été habitués de tout temps et dont eux-mêmes nous ont imposé la loi ; de l'autre, de nous bien comporter et de remplir nos devoirs envers l'Etat et envers nos semblables, devoirs qui eux aussi nous ont été impérieusement tracés soit par les dieux, soit par des hommes inspirés, ou que révèlent à chacun de nous notre raison et notre conscience l.

Quels étaient les dieux que l'on devait surtout honorer, et quel culte devait-on leur rendre? C'est ce dont s'instruisait chaque citoyen, dans l'État, dans le "j-évoç, dans la famille dont il faisait partie. Il n'existait pas en Grèce d'autre instruction religieuse, rien qui ressemblât à ce que nous apprennent aujourd'hui l'église et l'école. L'enseignement dogmatique et officiel n'était pas plus appliqué à la religion qu'au reste ; le seul élément fixe était le culte traditionnel, sur les formes et les usages duquel on pouvait dans l'occasion s'éclairer auprès des prêtres chargés d'y présider ou auprès des exégètes institués à cet effet dans quelques pays. Sans doute les formes du culte n'étaient pas indifférentes; elles avaient une signification et reposaient sur certains principes religieux ; mais que les rites qui souvent nous étonnent et nous choquent aient été interprétés suivant une tradition formelle, conservée comme une doctrine sacerdotale et communiquée soit à la foule, soit à quelques privilégiés, rien absolumentne le prouve, non pas même en ce qui louche les mystères, ainsi que nous le verrons plus tard, bien qu'on ait cru pouvoir L'affirmer. La vérité est que chacun restait libre d'expliquer les cérémonies du culte comme il l'entendait.

L'idée que l'on se faisait des dieux eux-mêmes, de leur es-

1. Vov. Schœmann, ùber das sittlick-religiose Verhatten derGriechen, p. 23.

sence, de leurs attributs el de leurs fondions, de leurs rapports réciproques el de la pari que chacun prenait au gouvernemenl du monde, n'était pas [dus que la Symbolique du culle l'objet d'un enseignement conlié aux prêtres ou à des personnages autorisés. S'il se trouvait en général un certain accord dans ces représentations, cela tenait à L'influence dos aœdes dont les chants se répétaient dans toute la Grèce, et qui, bien que peu propres à donner une idée vraiment élevée des dieux, leur prêtaient au moins des formes plus précises : « Homère et Hésiode, dit Hérodote, sont les auteurs de la théogonie grecque, ils ont assigné aux dieux leurs noms, ont partagé entre eux les attributions et les honneurs, ont rendu vivantes leurs figures1. » Ce passage ne signifie pas que les dieux n'étaient pas représentés longtemps avant ces aœdes avec leurs noms, leurs formes el leurs attributions. La pensée d'Hérodote doit être plutôt prise en ce sens que ces différents caractères d'abord incertains, flottants et mal assortis furent précisés par les poètes. C'était en effet une nécessité pour eux de présenter des formes arrêtées, concrètes pour ainsi dire. A cet effet ils choisissaient dans les données antérieures, et ces images, ornées du charme de la poésie, trouvaient dans le peuple un accueil d'autant plus empressé qu'elles n'avaient pas à lutter contre d'anciennes préventions. Ainsi put s'établir une sorte d'uniformité dans les croyances. Sans doute, il ne faut pas s'exagérer ce rôle de la poésie2. L'oracle de Delphes, centre religieux de la Grèce (xoiv-q ècm'a), eut aussi sa part d'influence. Alors même que les témoignages feraient défaut, on pourrait être certain a priori qu'il fut souvent interrogé sur les affaires religieuses, mais les témoignages ne manquent pas. En traçant dans ses Lois le plan de la Cité modèle, Platon dit : « On ira chercher à Delphes des lois touchant les choses divines, et ces lois on les observera, après avoir établi des interprètes pour les expliquer. » On lit encore ailleurs : « Pour ce qui concerne

i. Hérodote, 1. II, c. 53. Nous pourrions dire aussi bien théologie que théogonie.

2. Voy. les remarques critiques de E. Muller dans la recension du livre de Nnegelsbach, Nachhomer. Théologie. (Jahrb. f. PhihL, t. LXXXI, p. 154.)

soit les dieux et les temples à élever dans chaque ville, soit les noms de dieux ou de démons sous l'invocation desquels il convient de placer ces sanctuaires, nul ne changera rien, s'il est sage, à ce qui aura été réglé par les oracles de Delphes, de Dodone ou d'Ammon1. » Comparés à l'oracle de Delphes, l'oracle d'Ammon était rarement visité par les Grecs, et celui de Dodone, hien que plus ancien, n'eut jamais la même considération et n'exerça jamais une influence aussi générale. C'est surtout à Delphes que les particuliers aussi bien que les Etats allaient chercher des instructions sur les affaires religieuses. Il est vrai que les questions portaient moins sur le dogme que sur le culte et que les réponses du dieu se bornaient le plus souvent à recommander la fidélité aux anciennes coutumes 2. Même en l'absence d'un enseignement théologique , une institution si haut prisée ne pouvait être dépourvue d'influence, et les idées que l'on se faisait à Delphes des dieux et des choses divines devaient trouver plus ou moins de créance auprès du reste de la Grèce.

Mais quel que fût le crédit accordé aux poètes et aux oracles, ni les uns ni les autres ne pouvaient espérer de déterminer un accord général dans la façon d'envisager les choses religieuses. La moindre attention suffit à nous convaincre que, à côté des croyances qui formaient le fonds commun de la religion grecque, il existait un nombre au moins aussi grand de dissidences et d'opinions particulières sur chaque divinité, sur sa situation vis-à-vis des autres dieux, sur sa sphère (l'action, sur ses titres aux hommages publies, sur les rites suivant lesquels il devait être honoré3. C'est ainsi qu'en

1. Platon, Loges, I. VI, p. 759 D, et 1. V, p. 738 B ; de RepubL, 1. IV, p. 427 B.

2. Rhetor. <t<l Mexandrum, 0. 2 : Ta fjwtvteïa rama xoT; ivOptûiïoiç irpoorârrei xaxà xà •rcdkpt'x itoisîv xà; Ouataç. Cf. Xénophon, Memorab., 1. IV, c. 3. !•'> : Cicéron, de Legibus, I. II, c. 16.

3. Cette appréciation ne diffère pas beaucoup de celle qu'a exposée Welcker (Griech. Gœtterlehre, I. I, p. 271 ; cl', p. 222, 243 et546); aussi aije peine à comprendre pourquoi il s'en prend dans le môme ouvrage (p. 121 ) à ce que j'avais dit dans ma dissertation iib. <li<- Geïiien (Greifsw., 1844, p. 27 et 28). .le ne résiste pas au plaisir de. ci 1er à l'appui delà môme thèse un extrait d'un mémoire de l'ingénieux et profond Fréret. (Mém, de l'.\

des Inscript.tt. XX III, p. 19,hist.)« La mythologie était un champ vague, mais

diverses localités, telles qu'Athènes, Mégare, Olympie el La ville arcadienne de Thelpousa, nous trouvons un système de douze dieux réputés les plus dignes de vénération, et récemment les mythologues ont cru voir dans ce groupement un principe fondamental de la religion grecque, dont ils ont fait honneur h l'influence delphique ; mais c'est là une hypothèse gratuite, car on ne retrouve à Delphes aucune trace de la combinaison des douze dieux, et rien ne témoigne qu'elle ait été générale en Grèce1. De plus, il est certain que dans les pays où douze dieux se trouvent réunis, ces dieux ne sont pas partout les mêmes. Les Athéniens adoraient Zeus et Théra, Posidon et Démétcr, Apollon et Artémis, Iléphaistos et Athêna, Ares et Aphrodite, Hermès et Hcstia, qui sont souvent aussi associés ailleurs2; mais dans le Dodékathéon d'Olympie dont il a été déjà question, Démétcr, Ares, Aphrodite, Iléphaistos, Hestia étaient laissés de côté et suppléés par Kronos, Rhéa, Dionysos, le fleuve Alphée etles Charités^ qui en raison de leur pluralité formaient un excédent. L'Alphée ne doit évidemment qu'à son importance locale la place qu'il occupe ; Kronos et Rhéa, qui figurent ici, sont partout

immense et fertile, ouvert indifféremment à tous, que chacun s'appropriait, où chacun prenait à son gré l'essor, sans subordination, sans concert, sans cette intelligence qui produit l'uniformité. Chaque pays, chaque territoire avait ses dieux, ses erreurs, ses pratiques religieuses, comme ses lois et ses coutumes. La même divinité changeait de nom, d'attributs, de fonctions, en changeant de temple; elle perdait dans une ville ce qu'elle avait usurpé dans une autre. Tant d'opinions diverses, en circulant de lieux en lieux, en se perpétuant de siècle en siècle, s'entrechoquaient, se mêlaient, se séparaient pour se rejoindre plus loin, et tantôt alliées, tantôt contraires, elles s'arrangeaient réciproquement de mille façons différentes. »

1. Le système des douze dieux ne se retrouve pas seulement en Egypte, d'où suivant la conjecture d'Hérodote (1. II, c. 4), il aurait passé en Grèce, (Preller, Rœm. Mythol., p. 59), chez les Sabins et les Osques (Mommsen, unteritalt ])inlecten,p. 141), chez les Etrusques (Mùller, Etrùsker), mais même chez les anciens Scandinaves et chez les Germains (Steub, das bakr. Hochland, p. 71 ; Weinhold, dans la Zeilschrift fur deutsche Philol. de Hœpfner et Zacher, fasc. I, 2), ot chez les Américains (.1. C. Muller, Gesch. der amerik. TJrrelig., p. 91). Il est possible que l'on ait été conduit à cette combinaison par la division de l'année en douze mois.

2. Schol. d'Apollonius de Rhodes, 1. II, v. 532 ; voy. aussi Welcker, Gœlterl., t. II, p. 168.

3. Schol. dePindare, Olymp., V, v. 8 et 10. Voy. aussi ci-dessus, p. 59.

ailleurs rejetés au second plan. Il est à noter aussi que Zeus, qui, dans le système des douze dieux et dans la mythologie, a le pas sur ses rivaux,, est primé, dans les religions d'État, par Athéna chez les Athéniens, par Apollon à Delphes, par Posidon chez les Ioniens. Il y a telle localité où les principaux honneurs étaient décernés à des dieux qui n'avaient pas même rang- parmi les douze, ou qui du moins n'en faisaient pas généralement partie; entre les premiers on peut citer Hélios à Rhodes, Éros à Thespies ; parmi les seconds Dionysos à Naxos, et les Charités à Orchomène. Les monuments de l'art révèlent aussi dans le concert des douze dieux des différences, dont on ne sait si elles doivent être attribuées aux fantaisies de l'artiste ou aux croyances populaires, dominantes dans telle ou telle contrée.

La même variété et le même défaut d'accord se manifestent en divers pays dans les épithètes par lesquelles les dieux si ml distingués, ainsi que dans les attributs qu'on leur prête, d'où l'on peut inférer que par l'effet surtout d'influences locales on s'en faisait des idées fort différentes, difficiles même à concilier. Ce qui ajoutait encore à la confusion, c'est que ça et là on adoptait des divinités inconnues ailleurs, sans savoir si elles ne devaient pas être assimilées à d'autres honorées sous d'autres noms. Enfin il y avait aussi dos divinités sans nom, désignées simplement par des qualifications générales. A Tritae, par exemple, en Achaïe, certains temples étaient placés si mis l'invocation des grands Dieux, sans rien de plus. De même à Boulis en Phocide, on honorait un très grand Dieu (^ykitoç), au sujet duquel Pausanias émet la conjecture que ce pourrait bien être Zeus. Dans l'Arcadie, près de Pallantion, il existait aussi un temple consacré aux Dieux purs (y.xOapcO, que l'on prenait à témoin des serments les plus solennels. Quels étaient leurs noms propres? les habitants mêmes l'ignoraient ou refusaient de le dire aux étrangers. Dans la ville d'Amphissa, en Phocide, on adorait des Dieux cléments ([j.tOJ.yj.o'.) , auxquels on offrait des sacrifices nocturnes ; on ne leur savait pas d'autres noms qui (Missent servir à les distinguer ou à les faire reconnaître identiques avec d'autres divinités. Les Amphisséens honoraient aussi, sous la figure de

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jeunes gens et sous La dénomination vague d'avaxteç, deux personnages que l'on ne saurait rattacher sûrement aux divinités en honneur dans d'autres pays. Nous citerons encore le Dieu bon qui avail un temple ;i Méi-'alopolis en Arcadie, pour ne pas parler des autels qu'Athènes et Olympie par exemple avaient consacrés aux Dieux inconnus1. L>^ Athéniens honoraient aussi des Dieux ancêtres (-.y.-.zT.y.— y.:). D'où venait ce nom? quelle idée devait-on se faire de ceux qui le portaient? C'est ce dont, ne pouvaient rendre raison les hommes les plus au courant de ces matières2. Les Curetés avaient en Crète muplace parmi Jes dieux officiels qui, dans 1rs grandes occasions, étaient pris à témoin dos serments;i; partout ailleurs, ils n'étaient l'objet d'aucun culte, et leur divinité même était contestée. On n'osait décider si la Britomanlis de Crète était la même qu'Artémis, ou si elle faisait seulement partie de son cortège. Tantôt Arlémis elle-même était considérée comme la déesse de laLune, tantôt on distinguait ces deux individualités. Hécate s'identifiait pour les uns avec Artémis, pour les autres avec Perséphoné; d'après une troisième opinion, elle était étrangère à l'une et'à l'autre. Si ces exemples ne suffisaient pas, on en pourrait citer beaucoup d'autres*; nous nous bornerons à faire observer encore que, même pour les divinités dont le nom invariable était le signe d'une individualité constante, les surnoms et les attributs indiquant les différentes fonctions de leur activité variaient tellement que l'on s'est souvent demandé si tous s'appliquaient à la même personne divine ou à plusieurs qui n'auraient de commun que le nom. « N'y a-t-il qu'une seule Aphrodite ou en existe-t-il deux, l'Aphrodite céleste et l'Aphrodite vulgaire, je l'ignore, dit Socrate, dans le Banquet de Xénophon, car on invoque Zeus sous beaucoup de surnoms, bien que sans doute il soit unique5. » Ce dont Socrate doute, un poète postérieur, Calli-

1. Sur tous ces dieux sans nom, vov. Pausanias, 1. I, c. 1, § 2; I. V, c. 14, S 6; 1. VII, c. 22, § 9 ; 1. VIII, c. 36, § 3; et c. 43, § 5 ; 1. X. c. 37, §3, etc. 38, §7 et 8.

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