CHAPITRE CINQUIÈME
LES OFFl<ANI)i:S
Les images des dieux étaient, comme on l'a vu plus haut, appelées ày<x\\t,<xxGt, non en raison de leur beauté, car les plus anciennes et les plus vénérées étaient précisément celles qui pouvaient le moins prétendre à cet avantage, mais parce qu'on croyait honorer les dieux et leur être agréables en consacrant dans les temples leurs simulacres, si imparfaits qu'ils fussent, et en les ornant du mieux que l'on pouvait. La même expression servait aussi à désigner, dans l'ancien langage, tous les objets qui concouraient à l'ornement des temples et au culte des dieux '. Plus tard le mot d'ôvaSr^aTa se trouve substitué à celui d'àvâXy.a-ra. Il n'y avait guère de temple en Grèce que la piété des fidèles n'eût enrichi d'offrandes plus ou moins précieuses3; plus le sanctuaire était en crédit, plus elles abondaient. C'est ainsi que le temple de Zeus, a Olympie, et celui d'Apollon à Delphes en recevaient, de toutes les parties de la Grèce, plus que le temple et ses dépendances immédiates n'en pouvaient contenir, et que les différents états élevaient dans le péribolos des bâtiments appelés Qr-jajpo-., pour y accumuler leurs présents3. Les ex-voto offerts aux dieux étaient de nature très variée, suivant la condition du donateur, la piété qui l'animait, les circonstances qui avaient provoqué ses libéralités1. On estimait que le denier de la veuve n'était
1. Homère, Odyssée, 1. III, v. 274 ; 1. VIII, v. 509, et 1. XII, v. 347.
2. Il n'était pas rare non plus que l'on fît des dispositions testamentaires en faveur des dieux ; voy. les Notes de Schœmann sur Isée, p. 273 et 274.
3. Hérodote, I. I, c. 14 et 51 ; 1. III, c. 57, et 1. IV, c. 162 ; Puusanias, 1. VI, c. 19, § 1, et I. X, c. 11, § 1.
4. Voy. Curtius, dans les Nachrichten von der Kœnigl. Gcsellschaft der Wissenschaften, 1861, n° 2i.
pas moins bien venu de la divinité que les objets précieux dont les riches paraient son sanctuaire, et il était rare qu'une • offrande fût repoussée '. Les plus humbles croyaient pouvoir consacrer aux dieux même les instruments de travail dont ils se servaient journellement, même les vêtements qu'ils avaient portés. C'est ce dont Y Anthologie nous fournit de nombreux témoignages : un musicien offre sa cithare ou sa flûte, un peintre son pinceau, un laboureur sa charrue, un pécheur ses filets, un soldat ses armes, une desservante d'Aphrodite son miroir. Bien que ces épigrammes ne soient que des jeux poétiques, elles prouvent du moins que les dédicaces de ce g-enre n'étaient pas en dehors des usages". Les initiés aux mystères attachaient une sorte de bénédiction aux vêtements qu'ils portaient lors de la cérémonie; aussi les conservaient-ils le plus long-temps possible et, lorsqu'ils étaient forcés de les quitter, en faisaient-ils don à quelque dieu'. Dans plusieurs pays, les jeunes filles avaient coutume de consacrer leur ceinture virginale, à l'occasion de leur mariage ; à Trézène, par exemple, c'était Athêna Apaturia qui recevait cet hommage4; ailleurs, c'était Artémis5.Les sacrifices de chevelures étaient une coutume fort répandue; les garçons, au moment où ils parvenaient à l'Age d'hommes, s'y soumettaient aussi, en l'honneur surtout des divinités fluviales, des nymphes protectrices de la jeunesse, et d'Apollon fi. Il était également d'usage, parmi les malades, d'offrir leur chevelure aux dieux
1. Le second Phalaris dans lequel Lucien a traité ce cas hypothétique n'est, il est vrai, qu'un jeu d'esprit, mais l'Église a eu de tout temps un bon estomac, capable de digérer même le bien mal acquis.
2. Voy. Memsterhuys, dans ses notes sur Lucien [Timon, c. i- ; cf. Corpus Inscript, grœc, n° 153, et p. 247;Rangabé, Antiquit. heUen.^ p. 532,
3. Aristopbane, Plulus, v. 8iG ; voy. aussi les Schulies sur ce passais. k. Pausanias, 1. II, c 33, S 1.
5. Voy. Suidas, s. v. Xu<nïu>voç. On consacrait aussi à Artémis Brauronia les vêtements des femmes mortes en couches ; voy. Euripide, Iphiqênie à Tauris, v. 1466. Voy. aussi, au sujet d' Artémis Chitoné, le Scholiaste de Callimaque (Hymne à Jupiter, v. 77); cf. Weleker, Gœtterlehre, 1. 1, p. 575. Nous savons par Hippocrate (de Virginutn morbis, t. II. p. 357,- od. Van der Linden) que les vêtements de jeunes filles malades furent, sur Les conseils des devins, consacrés à Artémis.
6. Voy. Wernsdorf, dans ses notes sur Himérius, p. 77" ; Wolcker, Gœtterlehre, t. I, p. 57G ; Wieseier, dans le Philologus, L854, fasc. i.
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qui les avaienl guéris : à Titane, près de Sicyone, la statue 'd'Hygie étail tellement couverte de cheveux el de bandelettes que l'onn'en pouvail rien entrevoir1. Le choix de ers offrandes s'explique sans don h- par le sentiment sous l'impulsion duquel aujourd'hui encore, on donne souvenl une boucle de cheveux en souvenir. Les cheveux son! une partie de nousmêmes; en les abandonnant, on abandonne quelque chose de soi. On voyait aussi, dans les temples des divinités médicales, des représentations de membres guéris par leur intervention : ils étaient figurés, tantôt en un métal précieux, tantôt en une matière plus commune; des inscriptions faisaient connaître les noms des donateurs2. Parmi les anathêmata déposés dans le temple de Delphes, on cite un squelette en bronze, qui passait pour un présent d'Hippocrate ; c'était, disait-on, un témoignage de reconnaissance envers le dieu auquel il attribuait le succès de ses études ostéologiques :>. Les historiens mentionnent souvent aussi, parmi les anathêmata, divers objets servant au culte, tels que des patères, des coupes, des vases à brûler les parfums, des lampes, des tables, des trépieds , ou bien des vêtements et des bijoux destinés à parer le dieu, des tissus, des colliers, des bracelets, des pendants d'oreilles, des agrafes *, enfin des œuvres d'art qui coucouraient à l'ornement de l'édifice ou de ses dépendances, à savoir, des statues ou des peintures représentant des dieux, des héros ou de simples mortels5. Dans ce dernier cas, les tableaux retraçaient quelquefois des épisodes empruntés à la vie du personnage qui avait eu à se féliciter de la protection divine6. Les offrandes les plus considérables émanaient
1. Pausanias, 1. II, c. 11, § 6 ; cf. Keil, Analecta epigraph., p.. 150.