‹ Antiquités grecquesChapitre 310 sur 567 · De defectu Oracul., c · texte numérisé non relu

De defectu Oracul., c

s'élança vers l'issue de l'Adyton, entraînant épouvantés dans sa fuite, non seulement les consultants qui se trouvaient près d'elle, mais les prophètes et tous les ccrict présents. Lorsque, s>de leur émotion, ils rentrèrent, la Pythie avait repris sis sens, mais elle rendit l'âme au bout de quelques jours. Le consciencieux rapporteur explique cet événement par la contrainte dont avaient usé Les prêtres, qui, après avoir obtenu à grand'peine des présages en apparence favorables, avaient forcé la Pylhie, malgré sa répugnance, à monter sur le trépied; il est probable que, même en dehors de ces circonstances, pareille chose eût pu arriver.

Si maintenant, revenant sur un point que nous avons déjà effleuré plus haut, nous nous posons cette question : les oracles de la Pythie étaient-ils intelligibles et cohérents, ou se composaient-ils de paroles et d'exclamations sans liaison entre elles? la réponse sera qu'ils présentaient alternativement ce double caractère1. Dans le premier cas, le prophète qui servait d'intermédiaire pouvait se contenter de donner ou de faire donner à L'oracle la forme poétique ; dans le second, qui était, certainement le plus habituel, il s'appliquait à dégager de l'original un sens susceptible d'être exprimé en termes courants. On ne peut douter qu'il n'y eût là un travail d'imagination plutôt que d'interprétation, et cependant les prophètes, ou ceux qui étaient chargés de ce soin à un titre ou à un autre, pouvaient être de bonne foi. Ils avaient la ressource de croire que le Dieu avait voulu dire en effet ce qu'ils lui faisaient dire. S'il y avait fraude, ce n'était pas une fraude intentionnelle et consciente, (pie l'on put qualifier de mensonge; c'était une illusion à laquelle ils se laissaient prendre euxmêmes. L'histoire des commentateurs, et tel était L'office

I. Les assertions telles que celles d'Hérodote (1. I, c. \~ el 65, I. V, c. 92, et I. VII, e. 141) d'oprès lesquelles la Pythie aurait, dès l'entrée des consultants dans le Mégaron, donné ses réponses en hexamètres réguliers ne doivenl pas être prises à la lettre. Il est à peine besoin île remarquer que l'exposé d'Héliodore [Ethiopiques, 1. Il, e. 26, 27 et 35) ne nie aucune confiance, mais évidemment ."Euripide, dans sa tragédie d'/on, ne s'est pas non plus astreint à suivre l'ordre des opérations, s train m (1. IX, p 119) parle de poètes au service de l'oracle, qui étaient chargés de mettre en vers les réponses de ta Pythie. Voy. aussi Plutarque, de Pylhiae oraculis, c. 25.

.'{Ht ANTIQUITÉS RELIGIEUSES

que remplissaienl les prêtres, nous montre combien il est facile de faire sortir d'un texte ce qui, en réalité, n'y est pas. [lestsouvcnl arrivé aux hommes les plus dignes d'estime, ù ceux qui font le plus sincèrement profession d'aimer Ja vérité, de trouver dans un écrit, par prévention ou parespril du système, un sens que n'y peuvent découvrir les esprits plus libres de préjugés. Les prêtres et les prophètes du sanctuaire deljiliifjue avaient, sur les dieux et les choses divines, des idées arrêtées qui composaient une sorte de théologie dogmatique; ils jugeaient à leur manière de ce qui était conforme au droit divin (0£[X'.ffTîç) ou de ce qu'il proscrivait. De plus, ils connaissaient exactement les personnes qui venaient interroger l'oracle et les circonstances qui les amenaient. Parlant de ces données et des conjectures qu'ils y ajoutaient, ils entreprenaient d'interpréter de leur mieux les oracles obscurs de la Pythie, suivant les conclusions de leur jugement cl les inspirations de leur conscience. Souvent il leur arriva d'apporter aussi des réponses que de bonne foi ils croyaient émanées du Dieu, et qui pouvaient être les erreurs judicieuses d'esprits sincères et religieux, mais non des mensonges impies. Si, plus tard, leurs prévisions étaient démenties par l'événement, on avait la ressource de croire, qu'elles avaient été réellement suggérées par le Dieu, disposé à punir de leur indiscrétion les bommes qui le poursuivaient dans le sanctuaire, en dépit des signes qui leur en défendaient l'entrée, aussi bien qu'à révéler la vérité à ceux qui en étaient dignes1. Souvent, d'ailleurs, les réponses des prêtres étaient elles-mêmes obscures et conçues dans des termes vagues et métaphoriques, qui avaient à leur tour besoin d'interprétation, cas auquel on pouvait, pour éclaircir ses doutes, s'adresser à un exégète2 ; mais nous ne nous croyons pas autorisé à penser que cette obscurité fût toujours un calcul habile, tendant à

\ . C'est ce que donne à entendre l'Hvmne homérique à Hermès, v. 543-

2. Pausanias, 1. X, c. 10, § 7 ; Cicéron, de Divinat., I. I, c. 51. Il parait même qu'il y eut des exégètes officiellement institués auprès des oracles ; voy. Lucien. Alexandros, c. 23 et 49. Une inscription d'OIympie datant de la période romaine et recueillie par Beulé (Éludes sur le Péloponnèse, p. 2G8)

LES ORACLES 38o

meltro la responsabilité do l'oracle à couvert1. Los prêtres étaient plutôt d'avis que la divinité ne devait pas livrer, en toute occasion, des révélations dont le sens fût manifeste, mais maintenir parfois une certaine ambiguïté, afin de laisser quelque chose à faire à l'intelligence de l'homme, pour qui, d'ailleurs, ce n'est pas toujours un avantage de prévoir l'avenir d'une manière certaine. Les réponses énigmatiques étaient faites le plus souvent à ceux qui interrogeaient l'oracle, poussés par une curiosité indiscrète. Lorsque, au contraire, les consultants étaient amenés, comme c'était le cas le plus fréquent, par le désir de fixer un point de droit douteux ou de se raffermir dans une résolution chancelante, l'oracle se piquait de précision et de clarté. Malgré tout, il est certain que l'on put de bonne heure relever des exemples de fraude. Nous ne chercherons pas à éclaircir ici la question de savoir si le conseil donné aux Spartiates d'aider les Athéniens à secouer le joug des fils de Pisïslralc appartient à cette catégorie2 ; mais les prêtres eux-mêmes reconnurent que l'oracle qui avait déclaré Démaratus bâtard et exclu du trône, était mensonger, et que la Pythie s'était laissé corrompre par un adversaire de ^cc prince3. Lysandre, dit-on, s'assura, àl'aidedes mêmes moyens.

nomme deux exégètes immédiatement après les devins, sans fournir aucun éclaircissement sur leurs fonctions. Pétersen [das heilige Recht der Griechen, p. 55) croit pouvoir, d'après Pausanias (1. I, c. 34, § i , affirmer la présence d'un exégèle auprès de l'oracle d'Amphiaraûs à Oropos ; mais fophon de Knosos, nommé dans ce passage, était simplement un exégèle, qui avait composé un écrit dans lequel il était question d'Amphiaraûs. Voy. les Notes de Ruhnkenius sur \eLexique de Timée, el Wolff, dans son édition de Porphyre, Prolegom., p. 14; cette rectification n'autorise pas d'ailleurs à contester l'existence d'exégètes allachés aux oracles, soitaOro] soit ailleurs.

t. C'est, il est vrai, l'opinion de Lucien Dialogues des dieux, XVI, 1 el de beaucoup de modernes, mais voyez en sens contraire Jacobs, vermischle Sehriften, t. III, p. 35S.

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