CHAPITRE QUATORZIÈME
LES ORPHIQUES
Il est constant qu'Orphée est un personnage imaginaire ; déjà cette conviction est nettement exprimée par Aristole1. Homère ni Hésiode ne le connaissent ; pour Hérodote, son avis est que tous les poètes censés plus antiques qu'Homère et Hésiode eu réalité sont plus jeunes2. Il avait donc, sans nier l'existence d'un Orphée, reconnu le caractère apocryphe des œuvres qui portent son nom. On cite plusieurs poètes d'un âge postérieur qui ont mis ainsi leurs compositions sous la protection d'Orphée. Le plus ancien est Onomacrite, chresmologue en crédit à la cour des Pisistratides3 à qui l'on fait honneur d'avoir inventé notamment la fable de Dionysos ou Zagreus, déchiré par les Titans, laquelle forme une partie essentielle de la théologie orphique'. Le nom d'Orphée n'était donc pas inconnu au vie [siècle; toutefois il n'est pas possible de dire quand ni par quelle entremise cette notoriété s'était répandue dans la Grèce'. Sans doute la fausse
1. Cicéron, de Natura Deorum, 1. 1, o. 38; voy. les remarques de Schœmann sur ee passage.
J. Hérodote, 1. II, c. 53.
3. Hérodote, 1. VII, c. G. Voy. aussi RJtschl (Encycïop. der Wissensch. und Kûnste, t. III, i, p. 4 et suiv.), et EiehhofT, de Onomacrito, Ëlberfeld,
4. Pausanias, I. VIII, c. 37, § 5. Voy. aussi Lobeck, Aglaophamus, p. 335. Un archéologue soi-disant prétend reconnaître, dans lu Théogonie d'Hésiode, la part qui reviendrait à OnomacriU". C'est uni' prétention qui ne peut que faire rire les connaisseurs en ces matières.
5. Muller a exposé sur ce point des conjectures qui ne sont pas sans vraisemblance, dans ses Proleg. z. Wissensch. Mythologie, p. 388. Voy. aussi Brandis, Gcsch. '1er (Irieeh. llmu. l'ttilus. , t. I, p, 58,
'[ ï'\ ANTIQUITÉS RELIGIE1 SES
attribution «les poésies d'Onomacrite el de celles d'un pythagoricien plus récent, Cercops, ainsi que le recueil des Orphica, collectionnés vers le même temps par Phérécyde '. ne contribuèrent pas peu à la renommée d'Orphée; elle dépassait il»' beaucoup celle que Mélampus, comparable d'ailleurs sous beaucoup de rapports au chantre de la Thrace, du1 à la Mélampodie d'Hésiode. Ce poème avait pour objet de faire ressortir la nécessité et l'efficacité des expiations <•! des purifications; c'était aussi le but des poésies orphiques, mais tandis que la Mélampodie suivait pas à pas la tradition mythologique, les poèmes orphiques contenaient une foule de nouveautés empruntées à la religion de l'Egypte et aux différents cultes de l'Orient, qui frappaient les esprits par leurs caractères mystiques et répondaient mieux à ce besoin de croire que la tradition était impuissante à satisfaire. Les lég-endes prétendues orphiques racontaient un péché originel , une race d'hommes issue des cendres de Titans ennemis des dieux, un cycle accompli par les âmes à travers des enveloppes terrestres où elles étaient enfermées comme dans une prison, en expiation de l'antique péché, jusqu'à ce que, purifiées, elles abordassent, dans les astres, à un séjour plus heureux. Il était question encore du châtiment réservé à ceux qui persévéraient dans leur impureté et de la nécessité de soigner son âme par des initiations religieuses, en puisant aux sources de grâces qu'Orphée avait révélées 2. Les initiés formaient une confrérie dont les ramifications s'étendirent peu à peu dans toute la Grèce, sans que l'on puisse savoir de quelle souche elles étaient sorties. A cette association se joignirent les restes épars de l'Institut Pythagorique, rejeté hors de la basse Italie. Les Orphiques et les Pythagoriciens se rencontraient en effet sur plusieurs points,
1. Sur les Orphica de Phérécyde, voy. Suidas, s. v. «Êipsy-vor,;, et sur la littérature orphique en général, Gieseke, dans le IV. Bhein. Muséum, t. VIII, p. 70. On peut consulter aussi, sur la partie théogonique,Schuster, de vet. Orph. Theogonise indole atque orig., Lipsiœ, 1869.
2. Platon, Cratyle, p. 400 C.-D. Voy. aussi, pour de plus amples détails, Lobeck, Aglaophamus, p. 365 et suiv., 763, 795 et suiv., 808 et suiv., et Muller, Prolegom., p. 385.
LES OIUMIIOUES IL)
et pouvaient facilement s'accorder sur d'autres1. Si en Italie l'inslitul Pylhagorique avait mêlé à ses aspirations religieuses une tendance politique, il y avait renoncé depuis. Ses clubs ou loges, car on peut se servir de ces expressions, n'avaient plus que la religion pour objet, et se distinguaient des profanes en observant des préceptes de vie ascétique . rédigés sous forme de rituel. C'est ainsi qu'ils s'abstenaient de fèves et de toute nourriture animale , qu'ils pratiquaient avec un soin minutieux des purifications et autres exercices de piété à leur usage spécial, qu'ils ensevelissaient leurs morts dans des étoffes de lin et non de laine 2. On n'était admis dans les logées qu'à la suite de purifications réglementaires, et les cérémonies accomplies en commun, clans lesquelles les doctrines orphiques se traduisaient, en partie par des formules liturgiques, en partie par les récits des légendes sacrées (îepôî a:-;;-.), portaient le nom de mystères, non seulement parée que les initiés y prenaient seuls part, mais aussi en raison du sens mystique renfermé dans le rituel et dans les commentaires théologïques dont ces textes fournissaient la matière . L'expression par laquelle les Orphiques désignaient d'ordinaire ces consécrations et ces exercices religieux est xzkevfi, mot qui à L'origine a un sens général et signifie simplemenl l'accomplissement de cérémonies religieuses', de même que le verbe reXeîv, mais qui, plus tard, s'appliquait surtout . non
1. Hérodote, liv. II, c. 81 ; voy. aussi 0. Muller, Prolegom., p. 383, el Etoth, Gesch. unserer abendlàndl. Philos., t. II, p. 379. lui, de Chios, el d'autres attribuèrent aussi à Pythagore quelques-unes des compositions orphiques; voy. Diogène Laërte, l. VIII, c. s.
2. Voy. le chap. de Vita >Ti>liirtt dans VAglaophamus de Lobeck, p. 244 et suiv., 698 et 900. Les Symbola Pylhagorica (Mullacb, Fragm. philos., p. 504) contiennent aussi plusieurs règles suivies par les Orphiques, mais il est impossible d'établir une distinction précise,
:!. On sait que les doctrines ou les pratiques mystiques n'étaient pas toujours tenues secrètes; voy. Lobeck, Aglaophamus, p. 85. Les auteurs chrétiens parlent souvent aussi des mystères 'le leur religion; veut
pas dire qu'on en Fasse un secret; voy. Casaubon, / çercitat. ad Baronium,
4. C. F. Hermann e t d'une opinion différente Gœtlesdienstl. Altcrlhùmcr, S .".'.', 1), et Preller en a exprimé une troisième dans la Real-Enq/oloi de Pauly, t. Y. p. 318. La place manque ici pour discuter cette question; mais voy. Schœmann, Opust . acad., t. IV, p. 199 ''t suiv.
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p;is toutefois d'une manière exclusive, aux pratiques accom plies dans des confréries inaccessibles au vulgaire ou par certaines personnes marquées d'uo caractère spécial. Le mol , qui servail aussi h désigner des pratiques du même genre, n'ayail été égalemenl ramené à ce sens restreinl que par
une déviati lu langage, el se trouve quelquefois employé
dans s signification plus générale.
Il faul bien admettre que ces conventicules, où se mêlaient les éléments orphiques el pythagoriciens, durenl leur naissance el leur succès ;\ dus aspirations sincères, mal satisfaites par 1rs formes traditionnelles du culte et des croyances, et qu'ils s'acquirent quelque considération même parmi di^ hommes imbus d'autres principes, qui n'éprouvaient pas les mêmes besoins ou qui eu cherchaienl ailleurs la satisfaction. Mais l'insuffisance de nos données sur ces confréries ' nous porte à croire qu'elles n'eurent qu'une existence éphémère. Nous sommes beaucoup mieux renseignés au sujet d'une autre institution, faisant aussi profession d'orphisme, mais qui nous apparaît comme la caricature de la première, avec laquelle elle ne possède, à vrai dire, de commun que le nom et quelques excentricités. Loin en effet, de s'inspirer de sentiments vraiment religieux, cette secte était vouée aux pratiques de la superstition la plus grossière, et eut souvent pour agents des imposteurs, uniquement appliqués à exploiter la déraison et la crédulité de la foule. Le manège de ces adeptes qui se vantaient d'avoir le dépôt des antiques traditions et de les tenir, les unes d'Orphée lui-même, les autres d'illuminés el de devins familiers avec la divinité, a été décrit d'une manière saisissante par Platon2. « A les en croire, dit-il, ils ont reçu des dieux la puissance d'effacer, par des sacrifices et des conjurations^ non seulement les fautes personnelles, mais aussi les souillures que les aïeux ont transmises à leurs descendants, sans qu'il en coule aux coupables aucun effort, et
1. 11 est à peine besoin de faire remarquer qu'il ne s'agit ici que des associations et des loges Orpheo-Pythagorieiennes. Quant à des adhérents isolés, il y en eut toujours, et la littérature orphique s*est enrichie de diverses compositions jusque dans les temps des néoplatoniciens.
•~\ De Republica, 1. II, p. 364 D. E.
LES ORPHIQUES
même avec toutes sortes d'agréments. Si quelqu'un a un ennemi
auquel il veuille jouer un mauvais tour, ils s'en chargent, sans se mettre en peine de distinguer entre le juste et l'injuste, car ils ont, au besoin, des formules magiques qui mettent les dieux à leur discrétion... A l'appui de leurs prétentions, ils montrent d'innombrables écrits d'Orphée et de Musée, affirmant que ceux qui mettront en pratique les prescriptions renfermées dans ces écrits, n'auront rien à expier durant leur vie, ni après leur mort, et peuvent compter sur une félicité parfaite dans l'autre monde ; les incrédules ont, au contraire, tout à redouter1. » Lès gens qui faisaient profession dérégler les cérémonies religieuses sur les préceptes orphiques, étaient appelés Orphéotélestes2. D'autres, de même acabit, qui se donnaient comme les prêtres de la Grande Mère phrygienne, et, à ce titre, recueillaient en son nom les dons des fidèles, portaient le nom de Métragyrtes3. Il y en avait enfin qui invoquaient dans leurs prédications une autre divinité phrygienne . Sabazius, le puissant sauveur, par l'intervention de qui les hommes étaient délivrés de tous les maux et étaient sûrs de voir leurs vœux s'accomplir ; niais la Mère des dieux et Sabazius étaient attirés dans le cercle de la théologie orphique1, de sorte qu'il n'est pas toujours facile de distinguer les Orphéotélestes, les Métragyrtes et les serviteurs de Sabazius. Dans la même classe doivent être relégués les fanatiques ou les imposteurs qui, à l'aide des pratiques mystérieuses et bruyantes, empruntées au culte de Corybas, guérissaient la folie envoyée, disaient-ils, par les Gorybantes, per-
i. (in lit dans Diogène Laërte, I. VI, c. A : à 'AvttaQlvYiç |u)oû|asv6î -t.: -.à
'Opcpixâ, x'/'i toO isplwç îi7iôvto; 8xt oî taûta fj.uov(i.8vot rcoXXwv ayaO&v èv \
[j.ixï/o-JT. ■ -J. où-;, 6çy], oux à7to0vr(iïx:i; :
2. Théophraste, Caractères, c. 16. Le superstitieux se rend tous les mois auprès des 'OpçeoTeXsffTal, avec sa femme et ses enfants, pour se faire initier.
3. On trouve aussi Mr/zayOprai, soit parce qu'ils recueillaient tous les mois les présents îles fidèles, suivanl l'opinion des anciens grammairie laquelle adhère Lobeck (Aglaophamus, p. 645), soit parce que ta Mèi dieux était aussi appelée M^vr], ainsi que le conjecture Meineke, dans Notes sur Ménandre, |>. lit de la Ireédition.
i. Voy. Lobeck, Aglaophamus, p. 652 et suiv.
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sonnagcs démoniaques h la suite de la Mère des dieux '. Dan - Leur méthode curative rentraienl les danses extatiques, avec accompagnemenl de cymbales el de tambourins, auxquelles, à un certain moment, étail forcé de prendre pari le patient; jusque-là, il étail resté assis sur un siège appelé Qp0v.ju.5c ou SpôvaxyiÇjdonl ils faisaient le tour, en s'agitanl d'une manière désordonnée2. Il paraîl que cette mise en scène n'étail pas appliquée uniquement comme remède aux maladies uV l'esprit, e1 qu'elle était aussi réputée efficace dans d'autres cas. Aux yeux des hommes intelligents,]] n'y avait là qu'imposture et charlatanisme.La plupart de ceux qui faisaient ce métier, exerçaient leur industrie de la façon la plus grossière et la moins honorable. Un âne était chargé de reliques qu'ils colportaient de côté et d'autre3, offrant à bon compte leurs drogues et leur savoir-faire, exhibant dans des processions les images de leurs dieux et exécutant des danses, dans lesquelles emportés par une sainte fureur, ils se fouettaient et se déchiraient, ce qui, naturellement était un appel à la générosité des spectateurs4. Le premier Métragyrte lit son apparition à Athènes au milieu du vc siècle; il fut d'abord regardé comme un fou, puis condamné à mort et jeté dans le Baralhron, à la suite de déclamations furibondes contre la religion nationale. Plus tard, cependant, les Athéniens se demandèrent si le châtiment du Métragyrte n'était pas une injure faite à la Déesse et cnvoyèrent consulter l'oracle. Sur son ordre, un temple avait été consacré à Cybèle, et un nouveau culte institué. Dès lors des Métragyrtes, à quelque scandale qu'ils donnassent lieu, furent
1. Schol. d'Aristophane, les Guêpes, v. 119; voy. aussi Lobeck, Aglaoph. ,
2. Platon, Euthydème, p. 277 E; voy, aussi Lobeck, ibid., p. I1G; Ast. dans ses Notes sur Platon, Leges, p. 342, et Forchammer, dans \'Archseol. Zeilung de Gerhard, 1857, n° 97, p. 9 et suiv.
3. De là l'expression ovo; aywv [j.-JTTr,piadans Aristophane, les Grenouilles, v. 151); voy. aussi Babrius, Fab. 126; le personnage de Lucius changé en âne dans les Métamorphoses d'Apulée (1. VIII, <•. 24 et suiv.) est aussi employé à cet usage.
4. On peut, sans craindre de se tromper, considérer les descriptions d'Apulée ou de Lucien (Lucius seuAsinus,c. 35) comme se rapportant aussi au temps passé. Voy. Ménandre , Fragmenta Henioch., dans l'édition de Meineke, p. 71.
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assurés de l'impunité l. Los cérémonies accomplies au nom de Sabazius no paraissent pas avoir trouvé accès chez les Athéniensavantlaguerre duPéloponèse, durant laquelleune femme, dont le nom trahit l'origine barbare, elle s'appelait Ninus, se présenta comme prêtresse de ce dieu. Mais parce qu'elle se livrait à des industries défendues et composait des philtres, elle fut traduite devant le tribunal comme magicienne et empoisonneuse, et punie de mort \ Plus tard, la mère d^Eschine, Glaucothée, exerça, parait-il, les fonctions de prêtresse de Sabazius ; nulle part il n'est dit qu'elle ait été inquiétée à ce titre, ce que Démoslhènc n'aurait pas assurément passé sous silence. Dims un des discours qu'il prononça contre son rival, il décrit les cérémonies propres à ce culte 3 : Nous y voyons que les initiations avaient lieu la nuit, et que, tandis que la prêtresse accomplissait les rites accoutumés, un subalterne lisait le grimoire et affublait les initiés d'une peau de faon. On leur donnait à boire un certain breuvage, on les frottait d'argile et de son, et, après les avoir relevés de terre, on leur faisait répéter à haute voix ces paroles : « J'ai échappé au mal et j'ai trouvé le bien4. » Le jour, les fidèles parcouraient les rues en procession, la tête couronnée de fenouil et de branches de peuplier. Un membre ou plusieurs membres du personnel "sacerdotal maniaient des serpents apprivoisés et les tenaient élevés au-dessus de leur tète. On dansait el «in criait : Enoi Saboi et Hyes Attes, Il ryes Aîtes, pour l'édification des spectateurs et particulièrement des vieilles femmes, qui ne manquaient pas de témoigner leur reconnaissance par des pâtisseries de toute espèce. Pour éclaircir ce programme, nous ferons remarquer que la peau de faon dont <>n enveloppait les initiés les désignait comme les clients de Sabazius, lequel est souvent représenté avec le même costume. L'argile el le son dont on les frottait étaient des emblèmes de purifi-
1. Voy. Schœmann, Antiquités grecques, t. lt, p. 215, en tenant compte de la rectification indiquée dans ['errata.
2. Voy, Schœmann, de Religion, i .i-icri* ap. Athen., dans les <>i>nsr. acad., t. Il, p. 430, el A. Schaefer, Demosthenes und Seine '/.rit, i. I, p. 199.
3. De Corona, p. 313, § 259 et 2G0. Voy. aussi Lobeck, Aglaoph.tp.GW