CHAPITRE PREMIER
Logiqtie.
La logique d'Antisthène admet comme légitime la connaissance directe de la réalité; mais renfermant l'esprit dans les étroites limites de l'expérience et blâmant tout effort pour atteindre à des idées générales, elle prend un caractère critique et négatif, et finit par substituer aux idées les mots , à l'étude de la pensée celle du langage. Si elle n'a pas une grande valeur philosophique, si elle n'accuse pas une heureuse pénétration dans l'analyse des facultés intellectuelles, au moins, elle est remarquable par son originalité ; et il n'est pas sans intérêt de rechercher comment l'élève des Sophistes rétablit une base inébranlable de la certitude , comment le disciple de Socrate rejette les idées générales , comment le condisciple et le rival de Platon oppose à la théorie des idées une sorte de nominalisme.
Antisthène rejetait systématiquement toutes les spéculations des Eléates et de Platon, et à leurs arguments qu'il affectait de ne pas comprendre , il opposait , d'une manière piquante et quelquefois heureuse, le témoignage de l'expérience.
Un disciple de Parménide démontre-t-il que le mouvement est impossible? Antisthène se lève et marche ^
> Schol.adArist.y Brandis, p. 22. Bxii mrzi l7ri^etpY)f/,aTa)v xataaxcud- Çti (Ziqvwv) ^Ti dxtvTjTov TO 6^/ ' oTç dvrsiwsïv [1^ 5uvY)6e\ç 'AvnaOtVTjç 6 Kuvtxo; dvQtardiç sêaSiae, vofJi(aaç ia^^uporépav eivai iràa7)ç îtJç $i)i Xtfvciiv àrtCkftfia^ t^v $tà T(5v Ip^uv àirôSst^iv. — Voy. Sextus Empiricus,
Cette démonstration par le fait même , cette évidence • de l'acte, èvdqyEia^ êià ràv êqywv ànoôei^iÇy est suivant lui plus convaincante que tous les raisonnements , que toutes les discussions dialectiques.
Il combat de la même manière la doctrine platonicienne: « Quelques-uns des anciens philosophes, dit le « Scoliaste d'Aristote*, n'admettaient en aucune façon les (n qualités, vàç TtoioTtjTaÇy et soutenaient que ce qui ^ «existe c'est seulement telle ou telle chose, ro noiov; <( ainsi Antisthène, discutant un jour contre Platon : Oh «Platon, disait-il, je vois bien un cheval, mais non « l'essence du cheval, un homme, mais non pas l'Aom- (nméité, dv&çcDTtovTjva ^ovx oçw. Et celui-ci reprit: Tu
Hyp, Pyrrh, III, § 66, p. 146, éd. Fabr. xwv Kuvixwv Ti; IpwÔYiôeiç îcaTà TQV TÎjç xiVT^dewç Xoyov, oùSàv direxpivaTO, àveaTY) 8\ xal lêaSiaev • îpY({) xa\ $ià TTÎç 6vapY6(aç ïrapicxTiç, Sxi ÔTrapxxi^ laxiv i\ xivyidiç. — Ib., II, § %U. — Adv. Math., X, § 68, p. 645, ib. twv TraXaiwv tiç Kuvixwv... Il ne désigne pas spécialement Antisthène; et de même il fait ailleurs allusion à ses opinions morales sans le nommer (Àdv, Math, , XI , § 73. — Hyp, Pyrrh.y III, § 181). — D'autres auteurs (Lo^rr., VI, 39. — Simplic. ad VI Phys. Àrist,,y. 236, b.) attribuent cette réponse à Diogène; en tout cas elle lui aurait été inspirée par Antisthène, auquel il faut rapporter la pensée première et originale.
ï Schol. ad Àrist.y p. 66, Brandis. Twv ôà iraXaiwv o\ fxsv avVjpouv t4ç TTOto'TYiTaç TeXéwç , TO TTOibv ffUYXOpouvTEç elvoci , oiffirep 'AvTiaôévYjç , & TToxe nXaTO)vi SiafACpKx^YjTwv • ta TlXoéxcov, Icpy), iittcov (jlJv 6pw, t7nroxr,xa ôè oux ôpS. Kat 8ç eîirev • Ij^eiç jjlJv 5 tTCTroç ôpSxai xoSs xo ofxjjia, ^ Si ÎTTTToxriç ôewpetxai oOSéTro) xexxyjaai. — Ib. , p. 68... '^vxi(r6ivY)v xa\ xobç 7cep\ aûxov Xsyovxa;- ofvôpwTuov ôpw, àvÔpwVro'xrixa Bï oùj^ ôpw, àç èvaipouvxaç XYjv aTrXwç 7roioxY)xa. — Voy. Diogène de Laërte : Vie de Diogène, VI , 63. : TpaTreÇav fxâv xa\ xuaOov ôpw • xpaTTEÇdxYixa ôè xa\ xuaÔdxTjxa, ouS«|X(oç • xocl 8ç • xaxà Xd^^v, Içy), oÎç fjiàv yàp xuaÔoç xal xpdciceÇa ecwpgïxai, 6<p6aXfAouç Ix^iç- & Se TpaTce^xr,? xal xyaedxyi<; pXeirexai, vouv oux i/(jn<;. Ici encore il attribue à Diogène les idées d' Antisthène.
€ as comme nous l'œil qui permet de voir un homme ou cun cheval; mais tu n'as pas ce qu'il faut pour en c contempler les essences, d Nous lisons dans Âmmonius : € Antisthène disait que les genres et les idées sont cde pures conceptions, ajoutant je vois bien un cheval, cmais non la ôhevaléité^ . Enfin, le byzantin Tzetzès oppose entre eux Platon, Aristote et Antisthène, et écrit: € On dit qu'il s'est produit trois opinions différentes sur € la nature des idées : Antisthène soutient qu'elles sont cde simples conceptions: Je vois bien un homme, dit^il, cet de même un cheval, mais je ne vois pas la chevch < léité, je ne vois pas Yhomméité^.
Les témoignages que nous venqjds de recueillir, nous révèlent l'opinion d' Antisthène sur la nature des idées; et c'est à ce point de vue surtout qu'il importe de les considérer et de les interpréter.
A-t-il entendu simplement que les idées , considérées par Platon comme des réalités , comme le principe de l'essence et même de la matière dans les autres êtres ,
» In Parphyr., B., fol. 4, b., éd. Nie. Blasti (Venet. 1500). *0 'AvTiaôévifjç ikvft xà Y^VY) xai xi etôiq Iv ij;iXaTç Iwivoiatç eTvai , "keywv ^t ^icicov fjièv
2 Chiliad,, VII, V. 605:
T(î>v IScbîv $à Xfjfouat Tpelç ^olç Trscpuxévai, WiXàç Ivvo^aç yap çyj^i xauTorç ô 'AvxwÔévTiç, AffCdv ' pXéicco fiÈv dfvOpcoicov xai ?7ncov 8' 6f/.ouoç, *l7rwoxy,xa où ^Xéirco §', oôS' dvdpa>iroxY)xa y*- Ce témoignage des anciens , conservé par Tzetzès , a une grande importance, n marque , comme nous le verrons , l'opposition de ce qu'on peut appeler le nominalisme d' Antisthène , avec les théories de Platon et d'Àristote sur la nature des idées.
TaDxa ^otai SoÇa^eiv (uv sic i$£b)v xo6ç Xo^ouç Tov 'Avxta6^v)v, IlXoéxnivoi xal xov 'Apt9xoxéXif)v.
ne sont rien au dehors de Tesprit , ne sont que deS phénomènes de la pensée , des conceptions * ?
En ce cas, son opinion se confond avec celle d'Aristote, et l'on ne comprend pas que les anciens l'aient présentée comme une théorie spéciale et distincte ; il reconnaîtrait d'ailleurs une certaine idée du cheval en généra), de l'homme en général, etc., tandis qu'il a nié toute idée qlii n'est pas celle d'un objet directement perçu par les sens.
Mais écoutons le Scoliaste : « Antisthène, dit-il, n'admettait en aucune façon les qualités , àvfiçev ràç noiovrjTaç vekémç.^ Ces expressions péripatéticiennes si précises expliquent la pensée d'Antisthène de manière à ne laisser aucun doute; il rejetait absolument {ànXàç) ces qualités que nous pouvons affirmer des objets différents, c'est-à-dire, pour employer un autre langage, toute conception générale , Tà.Yévrjy va etâri^yf Le Scoliaste ajoute : « Il n'admettait qu'une chose telle ou telle, ro 7toi6v.y> Ainsi, nous concevons le sujet avec sa manière d'être, la chose avec sa qualité, mais non pas la manière d'être et la qualité , indépendamment du sujet et de la chose.
Antisthène ne nie pas seulement cette réalité objective de l'idée qu'admettait Platon ; il supprime toutes les connaissances générales et rationnelles, et, substituant aux recherches sur la nature et l'origine des idées une théorie du langage, il ne s'occupera plus que des mots, de l'expression , du discours, ovofia, 'kjoyoç ^.
^ ^iXat èinvoiai; evvoiai , comme disent Âmmonius et Tzetzès; mais il faut bien se garder d'attribuer à Antisthène lui-même ces expressions qui ne représenteraient pas du tout sa pensée.
2 Je traduirai ce mot Xoyoç par expression, termes ^ discours. Il présente
<r Chaque pensée, a-t-il dit, a un objet par lequel elle est déterminée en notre esprit ; i^ et il ajoute : « L'objet qui est représenté par cette idée ne peut l'être que par elle seule ; d'une même chose il ne peut y avoir qu'une pensée , qu'une expression. La réalité et la pensée se correspondent exactement; chaque idée a son objet, et chaque objet son idée. Tel est le double principe sur lequel reposera sa logique.
Aristote lui-même nous apprend que , suivant Antisthène , chaque chose ne peut être désignée que par une seule expression : «La penséetausse, dit-il, n'est propret ment la pensée de rien ; en tant que fausse , elle est la € pensée du néant... Quant à la pensée vraie d'une chose, « elle est une si elle représente l'essence , mais elle est € multiple à un autre point de vue comme représentant € ou l'être en soi ou l'être avec ses diverses modifications, cSocrate ou Socrate musicien... Chaque chose peut être € exprimée non-seulement d'une manière qui lui est < propre , mais encore , et non sans vérité , par des termes € qui conviennent à autre chose ; ainsi , on dit que huit «est double, ce qui est le propre de la dyade... C'est « donc une simplicité à Antisthëne d'avoir pensé qu'on « ne peut exprimer une chose que par les seuls termes «qui lui sont propres, et qu'on ne fait qu'affirmer le «même du même^^E^
« Par ces paroles , dit le Scoliaste , Aristote reproche
en Itti-méme des acceptions diverses , et ne paraît pas avoir été employé par Antistbène dans un sens bien précis et bien clair. Voy. Platon, Theœt,y p. 206, d. — 808 , G. , etc. — et une note de M. Cousin , au 2« vol. de sa trad. , p. 288. 1 Meta, V. 29. Aïo 'AvTta6^vY)< ^eto eù^6b)< fAif)Oâv d^iuv XcYsffOotc irX'^v tÇ obu/cp ^ôrff £v i^* Ivoç' ^ £v ovv^patvt (aJ) elvai dvrtXeYttv, oyeS^v
« à Antisthène d'avoir eu la sottise de dire qu'une ex- « pression ne peut représenter que le seul objet dont elle (c est l'expression propre , égaré qu'il était par cette raison «que l'expression fausse n'est proprement l'expression « de rien. Qu'elle ne soit pas l'expression exacte et propre « d'une chose , ce n'est pas à dire qu'elle n'en soit pas «l'expression. Mais Antisthène croyait que chaque objet « est désigné par une expression qui lui est propre , et « qu'il n'y en a qu'une seule pour cKaque objet ; car le « propre qui désignerait telle chose en particulier et « n'appartiendrait pas à cette seule chose dont on l'af- « firme, en serait en réalité complètement distinct.... « Pour un même objet il n'est qu'une seule expression , «et celui qui parle d'une même chose n'en peut parler « que d'une seule manière * . »
Ainsi, pour Antisthène, l'erreur serait l'expression du néant ; la vérité est l'expression d'un objet ; mais , comme chaquQ objet est lui-même et a son essence propre, il est représenté par une seule et unique expression qui lui est propre elle-même , rai olxeuo loyM «V è(p hoçy et l'on ne peut sur une même chose prononcer plusieurs affirmations, dç 6 loyoç neçi avvoi zov nqdyfiaxoç-
• Schol. ad Arist. Metaph., p. 732, Brandis : Eîirwv Se xauxa aiTiatott 'AvTi(i6^v7]v 6Ô^Ô(i)ç XeyovTa icepi fXYjSsvbç aXXou ^eyscÔaC xiva Xoyov ^ Tcepi Ixeivou o5 oixsïoç ecri, irapaxpoucrÔévTa utco tou tov v|;£uSr) Xoyov fi.Y]Sevo< aitXwç eTvai Xoyov • ou yàp el \i.\ aTcXwç Iœti (jlyiSê xupia)ç, rfir\ xai oùx IffTtv • wçTo Se ô 'AvTiffÔevyjç £xaffTov twv ^vtodv XEyeffÔat tÇ oiXEtbJ Xdya) fjLovo) xa\ éva Ixafftou Xoyov e?vai • xbv y^p olxeïov ToSe Tt 9Y)fjLdt(vovTa xat (jL^ ^vTa TOUTOU Tcepi oS ^eyeTai eîvai, aXXoTptdv ^t ovTtt auTou... Je cite plus loin la suite de ce passage à propos des contradictions.
d'antisthènr 61
Il résumait toute sa doctrine sur les rapports de la pensée, de l'expression avec l'objet, lorsqu'il disait: XoYoç èaviv 6 ro vl rjv rj èoTi drjkm^- Notre esprit ne conçoit donc et le langage n'exprime que la nature propre de chaque chose particulière , vo xi rjv tj èavi, v6 noiov^ et l'on doit se borner au jugement qui , un et invariable v comme l'essence de la chose , énonce qu'elle est ellemâme, 6 xo xi ijv ij èaxi drjkàv, c'est-à-dire au jugement identique.
Cette étrange théorie était la conséquence d'une première erreur. Antisthène a supprimé les idées générales, et dès lors il a rendu impossibles tous les jugements par lesquels nous exprimons le rapport d'un même sujet avec les diverses qualités ou modifications que représentent ces idées générales. Ces jugements multiples dont parle Aristote , ces jugements par lesquels nous affirmons d'un être autre chose que ce qui lui est propre, supposent que l'esprit, doué de la faculté d'abstraire et de généraliser , se soit élevé à la conception de qualités communes qu'il attribuera ensuite aux différents individus. Or, c'est précisément ce qu'a nié Antisthène : il a soutenu que nous n'avions d'autres idées que celles qui représentent des êtres , des réalités , des individus, x6 noi&v; il a supprimé toute idée générale, xàç noioxrixaÇy xà yévriy xà edârj» Dès lors il ne
reste plus qu'un seul terme , l'être en lui-même avec son essence propre , et qu'une seule affirmation , celle qui
< Laëri., VI, 3. — Schol, ad Àrist, Topie,, p. 256, Brandis, oô fJLdEtY)v oùSi ix Trepiaaou T(j> c^v> to ceTvoii» Trpoaxettai, dXXii àvaYxaia>ç ' oùx d(pa aurapxtç to cJJv», &q xtvsç ^Y^uvcai, Sv âoxei irpcoTO^ (Aàv 'AvTia- 6cvy)ç eTvai.
exprime qu'une chose est elle-même. Le second terme que suppose le jugement synthétique, celui-là même qui devait servir d'attribut, disparaît, et il n'y a plus d'autre rapport que le rapport de la chose avec la chose elle-même , plus d'autre jugement que le jugement identique.
Tandis que Platon met la vraie réalité dans les idées , Antisthène la met avec raison dans les individus; mjis il croit n'avoir pas assez fait pour combattre Platon , s'il ne démontre qu'il n'y a en notre esprit aucime idée autre que celle de l'individu. L'idée générale une fois rejetée, tout rapport, tout lien logique entre les objets est supprimé ; il ne reste plus que des individus isolés , que des pensées, des expressions particulières, et de chaque individu on ne peut affirmer autre chose que son essence même ; car toute expression qui n'est pas son expression propre , est l'expression particulière et propre de quelque autre objet, et par là même ne convient pas au premier.
Cette doctrine d' Antisthène le conduisit à nier la possibilité des contradictions et à rejeter les définitions. Nous allons exposer son opinion sur ces deux points importants.
Diogène de Laërte rapporte qu' Antisthène ayant composé un écrit sur l'impossibilité de contredire , Platon lui demanda comment il avait pu traiter un pareil sujet et lui montra que sa thèse se détruisait d'elle-même , puisqu'il entreprenait de contredire les autres hommes dans un ouvrage où il établissait l'impossibilité des contradictions. C'est à la suite de cette discussion, ajoute l'historien, qu' Antisthène publia le Sathon, et de là
d'antisthène. 6â
vint rinimitié qui , dès ce moment , sépara les deux philosophes * . ^
Aristote , en parlant de cette opinion d'Antisthène, la rattache à son véritable principe : « C'est une simplicité à Antisthëne , dit-il , d'avoir pensé qu'on ne peut exprimer une chose que par les seuls termes qui lui sont propres et qu'on ne fait qu'affirmer le même du même. Il s'en suivait qu'on ne peut contredire et presque qu'on ne peut se tromper *. ))
Ainsi, pour Antisthène, si deux personnes parlent vraiment d'une même chose , elles s'exprimeront dans les mêmes termes , et dès lors il n'y aura pas de contradiction. Si l'on s'exprime différemment, c'est qu'on ne parle plus d'une même chose; la contradiolion n'est
* III, 35. nAaTOivoç o' etirovxoç * ttwç ouv dxj Trepi aùiou toutou yp^^^^^i xa\ oi5açxovTOç oti irepiTpgTSTai, i-^poi^z oïdtXoYOv xaTà IIXaTcovoç. . . Sur ropinion d* Antisthène , v. ib., IX, 53, et VI, 16.
2 Meta., V, 29. — Topic.j I, 11. 9e(riç Bi Iotiv u7«)>yjv|;iç irapaSôÇoç, twv 7Vtt>p(^v Ttvoç xaTGc çtXoaoffay * otov, OTt oùx Ictiv âvrtAEYeiv , xaOaTTEp ift[ 'AvTioôsvTjÇ. — Cf. Doxopatris HomiL ad Apht, , Walz., vol. 3, p. 532, et Anon., Schol. ad Apht., c. 13, Wal2., vol. 2, p. 58. — Je transcrirai ici ce passage diffus du Scoliaste d* Aristote (voy. plus haut la première partie de
cette scolie) IÇ wv xai auvayeiv sTreipaTO ^Tt fi-yj ecTiv àvTiXeYetv •
TOiK [aIv y^P àvTtXéyovTaç irepf tivoç Sià^opa Xéysiv ^siXsiv, yA\ SuvaaOst $s irepl aÙTou Siacpdpouç xohç Xoyouç ^épeoOai xta £va tov otxetov IxaoTou eîvat • §fva y^P ^^^^ ^*^*' '^** tov XeyovTa Trepi aÙTou Xsyciv {idvov, cicre et fiev Trepi tou TrpayfxaTo; toλ aÙTot» Xé^oiEv, t^i auTà av Xcyotsv (xXXiqXoiç (eiç yip ô Trgpi £voç Xoyo;) , Xeyovteç Si TauTà oùx âv dvTiXeYOïev àXXiqXoiç ' et 5à SiacpepovTa Xêyoiêv, cùxeTi XÉ^eiv auToùç irepl auTOu tco etvat Iva tov Xoyov tov Trepi «ùtou tou irpccYuiaTo; , toI»ç & dvTiXeYOVTaç 6cpeiXeiv Trepi tou auToû XeYeiv • xai oGtco; ffuvîjYe t6 u:?| elvat àvTiXéYetV a^eSov Bï (A7)Si \|/euoeoOai oi^ to {jl^, oTovte eTvai Trep( Tivoç aXXov irXV TOvïSidv Te xal oixeîov etTrcîv Xoyov.
qu'apparente ; la contradiction formelle , réelle est impossible*.
Antisthène paraît s'être exprimé sur l'erreur d'une manière moins précise que pour les contradictions. Cependant la négation de l'erreur était la conséquence naturelle de toute sa doctrine, et, d'autre part, s'il avait admis que quelque homme puisse se tromper réellement, il aurait reconnu par là même de réeHes contradictions entre les pensées des individus. Il est donc probable qu'il rejetait à la fois et la contradiction et l'erreur*.
Ici se présente une difficulté. Cette thèse /aij elvat àvxikéyHVy également soutenue par Protagoras et par Antisthène , avait-elle le même sens , se rattachait-elle à une même doctrine chez le Sophiste et chez le Cynique?
Diogène de Laërte n'a pas paru soupçonner qu'il y eût entre eux la moindre différence dans la manière d'établir et de développer leur opinion^; c'est cependant un point sur lequel il importe d'insister.
On peut être conduit de deux manières à nier la possibilité de contredire : ou bien on regarde la vérité comme indiscernable de l'erreur, tout jugement comme
1 C'est sans doute la doctrine qu'avait établie Antisthène dans ses traités : , Sojai ^ lpi(XTixo; et Tuspi ôvojxatoav ^^o^^ffecoç rj Ipidiixoç ; suivant lui, si
deux hommes disputent entre eux , c'est que l'un d'eux , au lieu d'une idée précise n'a que de vaines opinions , et , au lieu d'employer le mot propre , se sert d'une expression vague et inexacte.
2 Les expressions d'Aristote, a)^e8ov \i.if^ï ij/euSeaôat, semblent indiquer qu* Antisthène , sans trop s'expliquer sur ce sujet, admettait une sorte .d'erreur apparente.
3 IX , 53. ïbv 'AvTiaôevouç Xoyov , t^v ireipwixevov dTUoSeixvueiv wç oux laxiv àvTiXeYsiv, npoiTayopaq irpwToç 8ie(XexTai, xaôà cprjai IIXaTuiv Èv £ùOuSi{(ji({).
u'antisthéne. 65
Vrai et faux tout à la fois , toute proposition comme égale à la proposition contraire ; ou bien l'on affirme que l'esprit, déterminé par la réalité même à penser les choses telles qu'elles sont, ne peut concevoir une idée fausse, ne peut se tromper, ne peut affirmer les contraires. Pour soutenir la première thèse , on cherchera à établir que tout change sans cesse, que rien n'est véritablement soimême , que les contraires , pouvant coexister dans un même sujet , peuvent être affirmés par l'esprit indifféremment et avec la même probabilité. Pour établir la deuxième , il faudra montrer que chaque chose est parfaitement identique avec elle-même et a son essence propre qui exclut les contraires : et ainsi de l'unité et de la stabilité de chaque être dépendra la stabilité de la connaissance.
On a reconnu d'une part Protagoras et de l'autre Antisthène. Ils disent tous deux qu'on ne peut contredire, mais l'un parce qu'il n'admet pas la vérité, l'autre parce qu'il n'admet pas l'erreur; l'un parce qu'il reconnaît la même valeur aux deux affirmations contraires; l'autre parce qu'il ne reconnaît pour chaqye sujet qu'une seule expression possible. Ainsi, rien n'est plus opposé aux opinions des Sophistes que la logique d'Antisthène. Pour les premiers, l'erreur et la contrafdiction sont comme l'état naturel et la condition fatale de l'intelligence : les relever, est à la fois inutile , ridicule , impossible. Antisthène, au contraire, voit dans chaque pensée, l'image fidèle d'une réalité qui lui correspond, il établit entre l'essence fixe et invariable de l'objet et la pensée , le discours propre qu'elle détermine en l'esprit, une union si intime que l'erreur et la contradiction ne sont plus possibles; ou, du moins, la contradiction, loin d'être
réelle , n'est qu'apparente ; loin d'être naturelle et nécessaire , n'est qu'une inattention passagère. On nous a conservé sur ce sujet un mot remarquable qui montre bien qu'au lieu de condamner l'esprit à une erreur irrémédiable , il pensait qu'il était fait pour la vérité et avait foi en sa rectitude naturelle. « Si un homme est d'un avis contraire au nôtre , disait-il , il ne faut pas le réduire au silence, mais le convaincre et l'instruire; car ce n'est pas en se montrant furieux qu'on guérit un furieux*.» Amenons cet homme à comtempler la même réalité que nous considérons , et dès lors il pensera et il s'exprimera comme nous-mêmes.
Il nous reste à parler de l'opinion d'Antisthène sur l'impossibilité de définir.
Socrate avait montré l'importance de la définition; mais comment définir si l'on ne recherche avec lui le général? Pour Antisthène, la définition ne consisterait pas à rapporter un être à un genre en marquant la place qu'il y occupe, mais à rapprocher la pensée qui le représente de la pensée propre de quelque autre objet. Elle ne serait qu'une énumération de deux ou plusieurs choses comparées entre elles. C'est ce qui résulte de ce passage d'Aristote:
«Ceci nous fournit l'occasion de lever la difficulté « que se posait l'école d'Antisthène , ainsi que d'autres « ignorants de cette espèce. Ils disent qu'on ne peut dé- « finir l'essence de la chose (car la définition n'est qu'une « longue suite de mots) ; qu'on peut seulement énoncer
1 Stob., tit. LXXXU, 8, Gaisf. : 'AvtiaOsvouç* oùx «VTiXsYOvxa Sel t^v avTiXcYOVTQi iroiueiv, dXXdc StSqfcxsiv* oxtBk ^àp t^v fiiatvofiievov dyTi(Aaiv<$- (Aevoc Ttç laxat.
d'antisthène. 67
€ les qualités d'un objet; que pour l'argent, par exemple , ton peut dire, non pas ce qu'il est, mais qu'il est anaflogueàl'étain^))
Ainsi le oixeîoç loyoç, la pensée propre et le mot propre peuvent seuls faire connaître l'essence de la chose , ce qu'elle est en elle-même, t6 vi ^v rj èavi. La proposition par laquelle on définit, loyoç fjuaxQoç, est trop complexe pour représenter l'objet dans sa simplicité, ev èq> ivoç. Ses différents termes correspondent à des objets différents, entre lesquels on établit une comparaison pour faire connaître les qualités des uns par les qualités des autres. L'argent, le métal , le corps , sont représentés par trois pensées particulières , exprimés par trois mots propres de même valeur; nous en concevons les essences; mais essayer de les définir en disant que l'argent est un métal , le métal un corps , c'est s'engager dans une inutile accumulation et multiplier les mots au lieu d'éclaircir les idées.
Si l'on ne peut définir, il importe d'autant plus de concevoir la chose en elle-même , et d'arriver à l'expression propre, olxeîoç loyoç. Si l'erreur consiste à penser à une chose et à parler d'une autre , si elle n'est qu'une confusion de mots, la seule règle qu'on puisse . donner pour la direction de l'esprit, n'est-ce pas de désigner chaque chose par les termes qui lui conviennent? Aussi Antisthène regardait-il le choix des expressions , la recherche du vrai sens des mots comme le principe de
1 Arist., Jlfelofift. , VIII, 3. 'Uoxe i[ àizo^ia, ^v o\ 'AvTioOmtoi xal o\ o&noç iira($2UToi r^impwv , l^st Tivjt xaipbv Xu09)vat , hi oùx lort to t( ioTiv ÔpCoaoOat (tov y^P ^pov Xo^ov cTvat {jiaxp^v)* àXkk irolov [jikv t( IvTiv IvS^etai XQit StSdiiat' âamp ofpYupov , ?( u^v l(mv , o^ , ârri $*oTov xaTTiTepoç.
toute instruction*. Tout se réduisait pour lui à des questions de langage et Ton peut dire que les cinq livres De l'instruction ou des noms, Tteçl navddaç r^ 6vo/jbdT(ov, renfermaient toute sa logique.
Avant de résumer et de caractériser cette partie de la philosophie d'Antisthène , il nous reste à interroger Platon. Se pourrait-il qu'il n'eût jamais eu en vue le philosophe qui soutenait contre lui l'impossibilité de contredire et qui attaquait la théorie des idées? Nous n'hésitons pas à affirmer que , sans nommer Antisthène , il en a souvent exposé , souvent discuté les opinions. Rassemblons ici les allusions que nous présentent ses dialogues; elles seront pour nous de précieux témoignages , à l'aide desquels nous essaierons de compléter cette exposition de la doctrine d' Antisthène.
Citons d'abord ce passage du Sophiste où Platon soutient que sur chaque chose on peut prononcer plusieurs affirmations différentes et réfute ainsi l'opinion qui domine toute la logique d' Antisthène :
«En parlant d'un homme, nous lui appliquons une <( foule de dénominations ; nous le désignons par la couce leur, la forme, les dimensions, des vices, des vertus; « au moyen de quoi , ainsi que dans mille autres cas , «nous disons non-seulement que c'est un homme, mais « encore qu'il est bon ou telle et telle autre chose à l'in- « fini. Et de niême en arrive-t-il de tous les autres objets « que nous envisageons chacun comme une seule chose
^ Arrian. , Epict. Diss., I, 17. 'AvTiaôévT); Xs^ei 8ti (ip)^i| iratSeudfiwç ^ Tc5v 6vo{AaT(i>v éirt(ncs^iç. — Diogène de Laërte nous a conservé les titres de deux ouvrages d' Antisthène sur ce sujet : Trcpl izonoeioL^ ^ ôvof^àTcov , a p' ^' ^ îf — TTfipi ôvofAOïTcov ^^pi^ffecoç (tome VU).
< tout en lui attribuant une foule de propriétés et de cnoms divers... En procédant ainsi, nous allons bien c régaler, je pense, nos jeunes apprentis et nos vieux enc têtes. Le premier venu pourra nous objecter qu'il est «impossible que plusieurs soient un, et que un soit « plusieurs, et voilà nos gens enchantés de vous ap- « prendre que homme bon ne se peut dire , et que , d'une «part, l'homme est homme, et de l'autre le bon est le € bon. Tu n'es pas, je crois, Théétète, sans avoir rencon- € tré plus d'une fois des gens qui s'adonnent à de pa- € reilles arguties , et souvent même des vieillards qui , €par pauvreté d'esprit et de connaissance, sont en ad- € miration devant ces choses-là et s'imaginent y avoir € trouvé des trésors de sagesse *. »
Platon parle ensuite de ces philosophes qui soutiennent que « nulle chose n'a la propriété d'entrer en communication avec nulle autre chose ^ et « ne veulent pas permettre qu'une chose soit dite d'une autre. t& — « Ils seront bien obligés , dit-il , de prendre à partie leur «propre langage de la manière la plus plaisante... il faut « bien à toute force qu'ils se servent des mots être, sépa- € rément, le même, autre et de mille auti'es du même «genre, incapables qu'ils sont de s'empêcher de les
< Sophist. , p. 251 , b. : êv ^xaorov ôiroOéjAevoi TcaXiv auTo iroXXà xal iroXXoK dvdfjiadt XeYOfxev... "Oôev yc, olpiott, xotç re véoiç xal xwv yepov- Tfov Toîç 6^t(Aa0é(rt 6oivy]v irapeoxEuoxafJiev eùOuç yiip âvTtXapéaOai irsvTt irpo/£t(>ov b>ç âduvaxov ta te ttoXXà êv xal to êv izoTjik elvat, xal Si) irou ^aipouffiv oùx ecovreç (XYoeOov X^yeiv av6po>7rov , àXX^ to fiiv ayaOov dya- 6ov, Tov 8e avOpcoirov avôpoiicoy. iTUy^^avetc 'fkp, ta 9saiir|T£, uclYCpfjiat, icoXXcÉxK xk TotauTtt IdTrouSaxoaiv, Ivtoxe irpeaSuTEpotç àvOpcoicoiç, xal 6ro iceviaç Ttjç icEpl opovT)otv xtK^aeoKT^ TotaÛTa TeOauuaxoai, xal Bi/i XX xal Ttaaoo^v oloftévotç tout' aÙTo dvcupv^xévat. — Trad. de M. Cousin, vol. II, p. 268 Sttiv.
« mêler dans leurs discours; de sorte qu'ils n'ont besoin « de personne qui les réfute, mais qu'ils logent, comme « on dit, l'ennemi avec eux et vont portant partout avec «eux-mêmes leur contradicteur* y>.
On reconnait ici cette même théorie qu'ont exposée Aristote et le Scoliaste. Antisthène part de ce principe : que ce qui est un ne peut être multiple, et en conclut que chaque chose ne peut être désignée que par un seul nom, ovofia. Suivant lui une chose ne saurait participer d'une autre; il ne faut pas dire que l'homme est bon, mais seulement que l'homme est homme , c'QSit-à-dire affirmer le même du même ^.
L'allusion la plus importante que Platon ait faite à la doctrine d' Antisthène, se trouve dans le Théétète^. «On «a soutenu, dit Socrate, que les éléments primitifs, cdont l'homme et l'univers sont composés , ne peuvent j (Lêtre expliqués par le discours {\6yov ovx ^o^); que «chaque élément, pris en lui-même, ne peut se nora- « mer (éxaarov ovofidoai fiovov) , et qu'il est impossible
* Page 251 , d. : dj<; àfxtXTa Svta xai dSwvaTOv [jLeTaXau.6aveiv iXXviXdiv. . . p. 251, e. : fjLY]86vi jjltiôsv |jiYi§efiiiav ouvafjtiv e/eiv xoivtôviaç eU {xtiSsv... p. 252 , b. : exi toivuv àv auTol irdtvxwv xaraYeXoffroTaTa fXETioiev tov Xdyov ot {iL7)$èv lâ)VT£ç xoiva)v(a iraO^fjiaTOç êtépou ôatepov npo^ayopeueiv... p. 252 , c. : T(pTE etva( irou 7rsp\ icdcvxa àvaYXCcCovTai ^pYJaOoei xai T(j) x<*>pU xa\ T(j) oXXoDV xa\ T(j) xaô' ahxo xa\ [/.uptoïc êTepotç, Sv âxpareîç é^vTeç etpYSffôat xa\ \i.^ auvairceiv h toîç Xdyoi; , oux oXXoiv Ssoviai xSv IÇe- AsY^dvx(i)v^ èÎKkh. xo XeYOfAevov otxoôev xov ttoXc^aiov xai Ivavxuoadfjigvov Ej^ovxeç....
'^ Gratyle disait aussi qu'il y a pour chaque chose un nom qui lui est propre et qui lui appartient par nature. Plat. , Crat. , p. 384, a ; trad. de M. Cousin, vol. XI, p. 1. .
3 Theœt. , p. 201, e., sqq. — Voy. la trad. de M. Cousin, vol. Il, p. 211, suiv. ; j'imprime en lettres italiques les passages où j'ai dû, pour plus de précision , me permettre quelques changements.
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€ d'en rien dire de plus ni pour ni contre ; car ce serait € déjà lui attribuer l'être ou le non-être ; qu'il ne faut crien ajouter à l'élément si l'on veut parler de lui «seul; qu'on ne doit pas même y joindre ces mots, le, € ce, celui-ci, chaque, seul, ni beaucoup d'autres sem- € blables ; parce que n'ayant rien de fixe ils s'appliquent € à toutes choses, et sont toujours par quelque côté dif- € férents de celles à qui on les joint; qu'il faudrait énon- € cer l'élément en lui-même , si cela était possible et s'il « avait une explication qui lui fût propre [oixeïov Xoyov)^ € au moyen de laquelle on pût l'énoncer sans le secours « d'aucune autre chose; mais qu'il est impossible d'ex- € primer par le discours aucun des premiers éléments < {àâvvavov dvav oviovv vœv jtçoivmv çrj&ilvai Xo'yoi) , «et qu'on ne peut que les nommer simplement, parce c qu'ils n'ont rien au delà du nom {ovofia yàç fiovov €Î][Bivy : qu'au contraire pour les êtres composés de ces € éléments , comme il y a une combinaison de ces prin- € cipes , il y en a aussi une de noms qui forme alors € un discours (rà ovofiaza avvœv ovfinXaxévva Xa/ov « ysyavépai) ; car le discours résulte essentiellement de d'assemblage des noms; qu'ainsi les éléments ne sont c ni exprimables par le discours , ni connaissables , mais « seulement sensibles {aXoya xai ayvtaaza dvav , ala- ^Sijzà âé), tandis que les composés* peuvent être con-
< Ib. , p. 205, d. : «Les premiers éléments dont les autres êtres sont com-
• posés ne sont point susceptibles d'explication (oûx zlr\ Xoyoç) , parce que
• chacun d'eux, pris en soi, est exempt de composition (àauv6sTov) ; il n'est «pas juste, en parlant d'un de ces éléments, de dire qu'il est, ni qu'il est « cela , les choses étant autres et étran^pères par rapport à lui ; et c'est la « cause pourquoi ils ne tombent ni sous l'explication , ni sous la connaissance c (aXoya xa\ éfHfèaxa), >
' auXXaSaç. L'auteur de cette opinion , dit Platon , prenait pour exemples
«nus, énoncés et devenir l'objet (Tune opinion vraie^; « que , par conséquent quand on concevait d'une chose « une opinion vraie , mais sans V exprimer par le discours a^iàvev Xoyov), Tâme à la vérité pensait juste sur cet «objet, mais ne le connaissait pas, parce qu'on n'a «point la science d'une chose, tant qu'on n'en peut «ni donner, ni entendre l'explication par le discours; « mais que lorsqu'on joignait à l'opinion vraie son eoo- (n pression par le discours, on était alors en état de con- « naître et on avait tout ce qui est requis pour la «science*.»
Platon dans ce passage expose encore cette opinion d'Antisthène , qu'il n'y a pour chaque chose qu'une seule expression : mais en même temps , il la développe et la précise sur plusieurs points.
En premier lieu , il distingue la chose simple de celle qui a des éléments divers, et nous fait ainsi connaître la pensée d'Antisthène sur le rapport de Vovofia et du Xoyoç. Si l'on veut désigner la chose simple en elle-même, on ne peut le faire que par un seul nom, ovofia; mais, lorsque divers éléments se réunissent pour former un tout complexe, alors les noms, se réunissant eux-mêmes, donnent lieu à un discours^ Xôyoç^ et l'ensemble des termes propres désignant les éléments formera le dis-
les lettres et les syllabes ; ce qui rappelle encore les recherches d'Antisthène sur les mots et sur les lettres. Voy. à ce sujet ib., p. 202, e, sqq.
1 Platon montre plus loin ce qu'il y a de contradictoire à soutenir que les éléments ne peuvent être connus et que les composés peuvent l'être; p. 202, e. — 203, e. — 205, b, e. — 206, 7 , <ruXXa6:?|v fxgv yvcocrTOV xa\ fr,Tov, cTOij^eîov Se TOÙvavTtov.
2 Cf. p. 201 , d : ?(pYi Se T^iv \th fxCTi \6^m àXffffi SdÇav lffi<m5piYiv £ivoi, T^jv Sa àXoyov Ixtoç 6iri<iTTÎuir,ç- xai 5v jxiv \k'f\ ioxx Xo'yoç, oOx gTciaTy^ri sTvat, oôtwat xai ovofxaÇwv, â oïy6i, iittcrTr,Tà.
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cours propre, oixdoç loyoç, qui représentera le tout complexe.
En second lieu, les mots sont divisés en deux espèces: le mot propre qui désigne une chose simple; et, d'autre part, des mots qui, n'ayant rien de fixe (neçi" r^jlfovra), s'appliquent à toutes choses (nçooféçevai, nçoaréS-ezai) et sont toujours par quelque côté différents {êteça orra) de celles à qui on les joint. Et, en effet, puisque Antisthène avait rejeté toute idée générale , il ne pouvait pliîs rester en dehors de l'idée particulière de l'individu que des termes vagues et indéterminés.
Enfin, la chose simple, est-il dit, est seulement sensible, aiaS-rjTd; elle donne lieu à une opinion, âo^a, mais non pas à une vraie connaissance ; pour qu'il y ait science , il faut qu'il y ait expression développée, jugement, discours; c'est donc le Xoyoç qui constitue la science. A qui attribuer une* pareille doctrine, si ce n'est à Antisthène? et n'est-elle pas la conséquence naturelle de toute sa logique? Au-dessus de la connaissance expérimentale, c'est-à-dire de l'opinion , il n'admettait que des mots ; Fart de bien penser devait donc se confondre pour lui avec l'art de bien parler ; tout se réduisait à des questions de mots, et la science ne pouvait se trouver que dans une parole exacte et un langage approprié.
Ce texte du Sophiste et ce remarquable passage du Théétète nous éclairent sur la grande question qui domine toute la logique d'Antisthène , celle des rapports de l'expression avec l'objet. Quant à sa thèse sur la contradiction et l'erreur, Platon y a fait allusion dans YEtithydême.
Euthydème soutient que l'on ne peut mentir, car personne ne dit ce qui n'est pas ; celui qui mentirait parle-
rait de la cho^e dont il est question , c'est-à-dire de ce qui est; donc il dirait la vérité * :
Au nom de ce même principe , personne ne dit ce qui n'est pas*, Dionysodore prouve que deux hommes ne se peuvent contredire. « Nous contredisons-nous , dit-il, « quand, ni l'un ni l'autre, nous ne disons point la chose «comme elle est, ou n'est-il pas plus vrai qu'alors ni «l'un ni l'autre ne parle de la chose ?... Quand je dis ce «qu'une chose est et que tu dis une autre chose, nous «contredisons-nous alors? Ou plutôt ne parlé-je pas, «moi , de cette chose., tandis que toi, tu n'en parles pas «du tout? Et comment celui qui ne parle pas d'une « chose pourrait-il contredire celui qui en parle ^?»
«J'ai souvent entendu mettre en avant cette proposi- « tion, dit alors Socrate, et je l'admire toujours. L'école « deProtagoras et de même les plus anciens philosophes « s'en servaient ordinairement. Elle m'a toiyours semblé « merveilleuse, et tout détruire et se détruire elle-même *. « J'espère que tu m'en apprendras mieux qu'4in autre la «vraie raison. On ne peut pas dire des choses fausses , « c'est-là le sens de la proposition ; n'est-ce pas ? Il faut
' p. 283 , e , 284 : oux dfpa xa yt fx^ ^vta \tyti oùSeiç. irotoî y^p 3iv if^Br^ Ti, îù Sa (i)fJLoXoYY)xaç to fxvi 8v fi.Tj oTov t'elvat [krfiï Troietv wffre xaxà Tov ffov Xoyov ouSst; ^J^euSîj "kiyti, Trad. de M. Cousin , vol. IV, p. 385 , sqq. — Voy. Topinion de Pannénide, Sophist., p. Î37, a.
2 P. Î85, e : xb jx^ 8v oùSslç içpavri Xi^ta^, Trad. , p. 389.
3 P. 286 , a , b : 6 0£ lA^ "ki-^iù^ xcj) \ifO>/Ti tuco; âv àtMZikifOi. Trad., p. 390. ♦ P. 286, c: xovîç xe dfXXouç àvaxpsTfwv (Xoyoç) xai aùxbç aôxov. —
Voy. les paroles de Gtésippe, p. 285, e et 286, a; — celles de Socrate, p. 286, e : «Y a-t-il moyen de réfuter si personne ne se trompe?» H xat EffTi xouxo xaxi xbv abv Xo^ov , è^ikéyloa, {XYiSevbç v|;£uSouévou; — p. 288 , a. — H faut rapprocher ces passages du texte de Diogène de Laërte, III, 85, cité plus haut.«
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« nécessairement que celui qui parle dise la vérité ou ne cdise rien du tout... Veut-on dire par là qu'il est im- € possible de dire des choses fausses, et qu'il est seule- € ment possible d'en penser? — Non, pas même d'en pen- «ser, reprend Dionysodore.» Alors Socrate, poussant cette doctrine jusqu'à ses dernières conséquences,'force le Sophiste à avouer qu'il n'y a point d'ignorance ni d'ignorants, qu'il est impossible de se tromper et impossible de commettre une faute en agissant ^
Il est bien certain qu'en écrivant ces pages sur l'erreur et la contradiction , Platon ne pouvait oublier que les opinions qu'il combattait trouvaient un défenseur parmi les disciples de Socrate; et on peut affirmer qu'en attaquant Protagoras il s'adressait aussi au fondateur de l'école cynique *.
Essayons, en terminant l'étude de cette partie de la
philosophie d'Ântisthëne , de la ramener à quelques
propositions principales pour en faire ressortir l'unité
et l'ordonnance :
tNous n'avons, dit Antisthène, d'autre idée que l'idée
expérimentale représentant tel ou tel objet particulier ;
1 p. 987, a : (ai^tc ^euSco6ai 2art (ai^ts ^eu^ ^o^oCsiv (ai^tc à[Ui^ cTvott, 0Ù8' ^^sfiiapTavEiv lort, hw tk ti irp^rn). Trad., p. 890, sqq.
2 Cratyie soutenait aussi qu'on ne peut dire faux, car dire faux, ce serait dire ce qui n'est pas {Crat., p. iS9 b; — trad. de M. Cousin, vol. XI, p. 1Î5) , qu'il n'y a pas de noms plus justes que d'autres, que tous sont justes , tous ceux du moins qui sont des noms, que si un homme semble dire ce qui est faux, il ne fait que du bruit, né fait que battre l'air inutilement^ comme celui qui frappe un vase d'airain, ^|/ocpclv /ycoy 'iv cpa(v)v tov toioutov, fjia- TT,v aÔTOV éotuTov xivoûvTtt , p. 430, a; — trad., p. it7. — 11 y a sur ce point un rapport remarquable entre les idées d'Àntisthène et celles du disciple d'Heraclite.
la perception des choses sensibles est le seul élément de la connaissance.
« A chaque chose correspond une pensée , une expression qui lui est propre.
«Ce qui est simple ne peut être désigné que par le nom*, autrement il faudrait que ce qui est un fût considéré comme multiple.
« Ce qui est composé peut être énoncé par une expression complexe, par le discours; l'ensemble des noms désignant les éléments formera le discours propre correspondant au composé.
«Ainsi, qu'il s'agisse du simple ou du composé, on ne peut jamais affirmer de la chose que la chose ellemême ; les seuls jugements vrais sont les jugements identiques ; car, en dehors du nom et de l'expression propre, il n'y a que des termes qui n'ont rien de fixe, s'appliquent à toutes choses et sont toujours différents de celles à qui on les joint.
« On ne peut définir ; car la définition consisterait à affirmer de la chose ce qui est distinct d'elle-même.
« La contradiction et l'erreur sont également impossibles ; car on ne peut penser et exprimer ce qui n'est pas, et, dès qu'on pense ce qui est, on ne peut l'exprimer que d'une seule manière par le nom et le discours qui lui sont propres.
« Quand un homme semble contredire et se tromper, il pense à une chose, il parle d'une autre; l'erreur est dans les mots.
« La seule règle à suivre pour arriver à la vérité , c'est de rechercher le vrai sens des mots et d'énoncer chaque chose dans les termes qui lui conviennent.
«La science, c'est le discours propre à la chose. n)
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Toute la logique d'Ântisthène dépend , comme nous l'avons déjà dit, des rapports qu'il a établis entre l'esprit et l'objet.
Suivant lui , chaque chose est une et identique à ellemême et détermine en l'esprit, par une action directe et immédiate, une pensée également une et identique et une expression propre qui seule correspond à cette pensée vraie. L'esprit, par cette intime union avec la réalité, rentre en possession de la vérité que lui contestaient les Sophistes ; et , comme Antisthène n'admet pas la coexistence des contraires en un même objet, comme il est plein de foi dans la rectitude naturelle de l'esprit, il va jusqu'à nier la possibilité de la contradiction et de l'erreur.
Mais , en même temps , il ne veut admettre d'autre idée dans l'esprit que l'idée propre déterminée par l'objet, c'est-à-dire l'idée particulière exprimée par le nom, d'autre jugement que le jugement identique, énonçant que la chose est elle-même.
Craignant de laisser place aux erreurs, aux hypothèses, aux vains systèmes , il condamne tout effort de l'esprit pour s'élever au-dessus des connaissances expérimentales , tous les procédés actifs par lesquels l'intelligence transforme les idées premières et atteint aux idées générales. De là le caractère tout critique et négatif de sa logique , la différence profonde qui le sépare de Socrate et son opposition, au nom des faits, contre les arguments des Éléates et la théorie des idées de Platon.
Mais , nier les idées générales , n'est-ce pas les regarder comme de simples mots ? Nous trouvons chez Antisthène cette erreur que le moyen âge a rendue célèbre, et, s'il est permis de désigner par un mot récent un sys-
tème à peine soupçonné jusqu'ici dans l'histoire de la philosophie grecque, nous dirons que sa logique est une doctrine nominaUste parfaitement avouée, nettement formulée, fortement liée , la plus précise sans doute, la plus conséquente, la plus complète que présente l'antiquité.
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