CHAPITRE DEUXIÈME
Physiqtie.
Plusieurs ouvrages d'Antisthène se rapportaient à la physique j et il suffit d'en parcourir les titres pour s'assurer qu'il s'était occupé également des trois grands objets de cette science : Dieu , la nature et rhomme. Les anciens ne nous font pas savoir ce qu'il pensait du monde matériel ; et ses opinions sur Dieu et sur l'homme ne nous sont connues ni par des fragments importants de ses ouvrages , ni par des témoignages quelque peu développés de ses contemporains; on est ainsi réduit à rechercher avec soin , à rapprocher et à commenter quelques textes épars dans les écrivains postérieurs. C'est ce que nous allons essayer.
L'enseignement et les ouvrages d'Antisthène contribuèrent à répandre les grandes vérités récemment acquises à la philosophie par le génie , on pourrait dire aussi par le martyre de Socrate.
Ainsi, dans, son traité neqi q>vaeiaç^ il proclamait l'unité de Dieu et opposait ce dogme socratique à la pluralité des divinités admises par les diverses nations ^ ; reconnaissant aussi la spiritualité de Dieu , il soutenait
' Cic, De nat, Deor., 1, 13. Antisthenes in eolibro qui Physicus inscribitur, populares Deos multos naturalero unum esse dicens toUit vim et naturam Deorum. *-< Minuc. Félix, c. 19 : Et Antisthenem (notum est tradere) populares Deos multos, sed naturalem unum prœcipuum. — Lactant. , Ih div. /fwf., 1, 6. Antisthenes quidem multos esse populares Deos, unum tamen naturalem, id est summœ totius artiflcem. — Id., De ira Dei, c. 11. Antisthenes autem in Physico unum esse naturalem Deum dixit, quamiris geotes et urbes suos habeant populares.
que nos yeux ne peuvent le voir , que rien ne lui ressemble, qu'aucune image, aucune représentation matérielle ne peut nous en donner l'idée ^
Antisthène reproduisait sans doute quelques idées de son maître sur la Providence ; c'est une croyance répandue dans son école que rien ne peut manquer au sage, car il a les Dieux mêmes pour amis , et entre amis tout est commun^. La morale des Cyniques semblerait se rattacher ainsi à la science de Dieu et prendre un caractère religieux; mais, en général , elle a son point de départ et son but dans l'homme lui-même . elle fait dépendre le perfectionnement de notre nature d'un principe tout intérieur , l'effort , et trouvant dans l'énergie humaine un appui suffisant, ne cherche pas pour la vertu un principe d'un ordre plus élevé.
Antisthène ne s'était pas appliqué à établir par des considérations nouvelles cette croyance à l'existence , à l'unité et à la spiritualité de Dieu ; il n'avait pas même essayé dans ses ouvrages d'exposer en son ensemble et de développer d'une manière scientifique la doctrine de son maître. Il empruntait plutôt à Socrate quelques opinions isolées et les présentait comme des principes consacrés , au nom desquels il prétendait juger et com-
' Clem. Alex., Protrept.^ c. VI, § 71, p. 61. 'AvTta6évY]ç [xèv yiiLp ou Kuvixov 5^ TOuTO svEvoy)ff6V , 2(oxpaTOuç Bï &xe Y^<<^p((A^< ♦ ^^ov oùSevt sotxévat çpr,ffiv • Sioitep aùtbv oùSeiç exfjLaôsîv eç elxovoç Suvatai. — Id. , Strom.^ V, c. 14, § 109. 8 Te 2o)xpaTixo; 'Avtkiôevy)^ Tcocpacppa^cov
T?|V 7rpOCpY)TlX')|V IX61VY)V Cph>Vl))V , «TlVl {JLE 6(X0l(O(TQCTe ; XEVgt XUpiOÇ u
où$sv\ loixévai cpr^ai ' SiOTtEp auTOV oùSeiç txfjiaOEÎv 1$ elxovoç Suvaxai — Theodoret. Gr. Affect, Curât., disp. I, p. 477, Paris. Ka\ 'AvTiff0évY|ç —
TCEpl TOlî 0SOU TÛV éfXwV poS ' OLlA EÎX(^V0Ç OU f^tApl^ZTCtlj ÔlpOaXfJLOtÇ OU/
6pS(tai, oOSsvi foixe* SiOTrep uOtov oOSstç ÉxattOelv s; etxovoç Suvocxau 2 Laërt., VI, 11. Voy. la morale.
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battre la religion de son temps. Ainsi, le nsçl qyvaemç était bien moins un traité philosophique sur l'existence de Dieu et la Providence qu'un ouvrage dirigé contre le polythéisme ^
Xénophane et Anaxagore avaient essayé une critique et une explication naturelle des mythes religieux. Socrate approuvait sans doute leur système d'interprétation ; mais il ne s'y associa qu'avec une extrême réserve. J'éprouve quelque crainte , disait-il , lorsqu'il s'agit de non^mer un Dieu par son vrai nom*. Il ne s'était donc pas dissimulé la difficulté de concilier les mythes du polythéisme avec la philosophie qu'il venait enseigner au monde ; mais il se bornait à établir une grande doctrine et il laissait à d'autres le soin d'en tirer les conséquences et de combattre ainsi les erreurs traditionnelles.
L'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate n'inspirèrent pas à Ântisthène la prudence et la soumission; il discuta avec liberté , il attaqua avec audace les croyances populaires et les institutions religieuses; il se raille des prêtres et de leurs promesses pour la vie future , il témoigne hautement son dédain pour les mystères orphiques et se rit des vaines pratiques qui doivent mériter aux initiés un bonheur infini dans les enfers^. Les prêtres mendiants de Cybèle s'adressent-ils à lui, il leur répond par ces mots dignes du célèbre Diodore : Je ne nourris pas la mère des Dieux, ils se chargent euxmêmes de ce soin^.
1 \oy. Gicéron, Minucius Félix et Lactance, cités plus haut.
8 Plato , PhiUb, , p. 12 b. 3 Laërt. , VI, i.
♦ Ctem. Alex., Protrept., c. Vil, § 76. 'OOev e'ixoTWç 'AvTiod^VTjç IXtYev «ÙTolç (toK fAV)TpaYup7aic) pieratToûatv , oô Tpiçio t^^v (xv)T^pa Twv 6i£>Vy ijv oi Oio\ Tp£çou9iv.
Cependant il ne laissait pas de reconnaître' dans les traditions mythologiques un sens profond qu'il se plaisait à faire ressortir ; elles étaient pour lui les formes obscures et poétiques de la sagesse des premiers âges et il essayait de retrouver sous les voiles de ces allégories la pensée philosophique qu'ils enveloppaient. Clément d'Alexandrie nous a conservé un passage d'Antisthène qui montre bien le caractère et la hardiesse de ses interprétations : «Si je pouvais saisir Vénus, je la percerais de flèches ; car c'est elle qui , parmi nous , a avili tant de nobles et excellentes femmes ; l'amour est une corruption de notre nature , et les malheureux dont il s'empare appellent Dieu la maladie qui les travaille*.}) De même Antisthène paraît avoir essayé une explication philosophique des mythes relatifs à Bacchus*; et pour lui , Mars , cédant aux conseils de Minerve , c'était l'homme sage qui, dans toutes ses actions, est dirigé par la vertu ^
Ainsi interprété au nom de la philosophie, le paganisme n'était plus une religion , mais un ensemble de fictions et de symboles auxquels s'était arrêtée l'imagination des premiers hommes. Ses Dieux n'étaient plus
1 Clem. Alex. Strom,^ U, 20, p. 485. Pott. vftii Sa à7ro$6xo(A0(i t^v 'AvTi9Ôév7)v T^v *Acppo$(T7)v XéyovTa xàv xaTaTO^eufftti^t , i\ XdlêoifAi^ Sti icoXXàcç ^fjLCtfv xaX^ç xal à'^tt^h.^ Y^vaîxaç SiécpOcipev, t^te Ipcotoç xaxiav (p7)Gi (puaetDç * ^ç ^ttouç Jvteç q\ xaxo$Qc({jioveç ôeov t^v vo^ov xaXooGiv.
2 Aristid. , Orat, , XXV , p. S60. 'AvTiaO^vouç Ttepl fj^attji^ * Icpepe tï e!ç oivov xal Atovuoou TtpoaTJv riva ffufxêoXa.
3 SehoL Lips. ad II , , 123 :
El fji:^ 'AOi^vvi TcSai TcspiSScCffava Osolviv. '£x TOUTOU xal 'AvTt9Ô^v7]c 97)alvy <S)ç, et ti icparrei ô ao^, xoltol irS^av dpeT^v IvcpYCt f (bç xal ^ 'AÔY)va Tpt^coç vouOetsI t^v 'Apvjv.
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qae les forces de ta nature ou les passions humaines divinisées par l'ignorance ou la folie. Telle était Vùpi" nion que soutenait Ântisthène dans le neçi qyvaecDÇ et qu'il développa dans ses nombreux ouvrages sur les poèmes homériques.
n admettait dans l'homme une âme supérieure au corps. C'est ce que prouve sa morale tout entière, ce qu'établissent de nombreux passages des anciens. L'âme , disait-il , par la science et par l'effort, nous conduit à la vertu; de Fâme vient toute la dignité de l'homme; rechercher les richesses qui lui sont propres, c'est s'améliorer et se perfectionner; les négliger, c'est s'abaisser et se dégrader*.
Mais quelle est la nature de cette âme? Quelles en sont les facultés? La pensée d' Antisthène sur ces questions nous est inconnue et nous ne savons même s'il les avait discutées.
Enfin , quelle est notre destinée ? Sans doute il exprimait son opinion sur l'immortalité de Fâme dans ses dialogues: neçlvov dno&aveîv, neçi Çœijçxaid'avdvov, neçi tœv iy ^!Aâov ; mais ils sont complètement perdus , et aucun fragment de ses œuvres, aucun témoignage des anciens ne nous fournit sur cette question une réponse bien précise.
Antisthène disait , il est vrai , que ce qui peut arriver de plus heureux à l'homme , c'est de mourir content*. La mort , suivant lui , n'est donc pas un mal , et l'homme
I Voy. Laërt., VI, 9. ^ Stobœ., tit. IIV, 17, et append. ms. Flor. Gaisf., t. IV, p. 406, etc.
s Laërt., VI, 6. ^£pa>6i|6it< xi |AaxapuoTepov Iv âvOpa>icoK, Ifv)* eutuywrn dfiroOavccv.
de bien , loin de la craindre , l'attend et la désire. Les Cyniques pensent avec Socrate que la vie est une préparation à la mort. Quelle philosophie, plus que celle d'Antisthène , enseigna à l'homme à purifier son âme , en la rendant indépendante du corps , et à se détacher . des biens de la vie? Ce contentement dont il parle, c'est la conscience d'avoir bien vécu , c'est la possession des biens intérieurs, des richesses de l'âme, c'est l'assurance d'une vie nouvelle et plus heureuse. Celui qui veut devenir immortel, disait-il encore, doit conformer toute sa conduite à la piété et à la justice*. Cette immortalité qu'il promet comme une récompense , ce n'est certes pas la réputation , la gloire que le sage a appris à mépriser ; c'est la vie nouvelle que les Dieux réservent à l'homme de bien.
Enfin, dans ses écrits sur Homère, Ântisthène disait que l'âme conserve dans une autre vie la forme du corps qu'elle a habité^. Il faut donc reconnaatre qu'il admets tait une immortalité, une vie future, au moins pour ceux que leur vertu en avait rendus dignes.
Ainsi , il s'était contenté de reproduire les idées essentielles de Socrate sur l'existence et la nature de Dieu , sur l'âme et son immortalité. Si les anciens ont rarement parlé de ses opinions sur la physique, c'est qu'elles n'avaient pas d'originalité et qu'il ne les avait
1 Laërt., VI, 5. Toi^ç pouXofA^vouç dOavdcTouç elvai I^t) Seîv (viv eùcefôc Xtti SiXGr{(x)ç y et Menag. Adnot, ad hune loc.
^Sehol. Venet. ad II. ^. 65, éd. Bekk. 'Avti(tOsvy)< ô{A09)^i{f/ovd[ç cpT)9i t^c ^u)(^à[ç TO?c Ttepi^^ouai acotAaffiv elvai. — Eustath. , Ad Hom,^ 11. <]/. p. 1788 , éd. Rom. ôpiotoo^i^fAOvaç l$o(aaev sTvai t^c ^u^aç. Il s'agit des vers où Homère dépeint Patrocle apparaissant en songe à Achille.
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même pas présentées d'une manière développée et scientifique. Elles s'offraient plutôt dans ses ouvrages comme des assertions isolées. Il en est de sa physique comme de sa logique , dont le caractère est avant tout critique et négatif; s'il emprunte à Socrate quelques grandes pensées sur Dieu et sur l'homme , ce n'est pas pour en rechercher les applications dans la conduite de la vie , c'est pour interpréter les mythes et critiquer la religion traditionnelle.