‹ Antoine CourtChapitre 10 sur 251 · MARIE GÉBELIN · texte numérisé non relu

MARIE GÉBELIN

Court vint à mourir et avec lui périt la majeure partie de sa petite fortune. Sa femme restait seule, à trentedeux ans, avec son jeune fils et deux autres enfants en bas âg-e. C'était une liug'uenote tendre et bonne, mais austère et ferme \ Elle aimait virilement, partageant son amour entre Dieu et sa famille. Veuve jeune encore, et réduite à un état de fortune plus que médiocre, elle ne perdit point courage et se consacra tout entière à l'éducation de ses enfants. A sept ans, elle mit à l'école son fils Antoine. Elle l'y conduisit par la main, et la première recommandation qu'elle fît au maître fut de n'épargner point le fouet à son nouvel écolier, si celui-ci manquait à son devoir.

Antoine fit des progrès rapides. En trois ans, il eut atteint la science de son maître. — Mince science ! «Lire, dit-il, écrire, un peu d'arithmétique, les premiers éléments de la grammaire, voilà en quoi consistait toute l'instruction du maître et de l'élève. » Il le regrettait fort. Sans doute il y avait à Aubenas^ un collège de Jésuites, il y avait aussi à Villeneuve un régent qui enseignait le latin, mais ils étaient « si bigots , » qu'ils n'auraient voulu violer les règlements en faveur de personne, et qu'ils l'auraient obligé, en l'admettant au nombre de leurs élèves, à se rendre à l'église et assister à la messe. L'enfant, plutôt que de se plier à cette règle, préférait rester dans son ignorance. Son caractère droit, loyal, un peu sauvag'e,

IV. ses lettres, malheureusement trop rares. N"-!, t. II et Illj pastim. — L'écriture est comme le caractère, claire, nette, hardie ; écriture virile.

2 A deux lieues de Villeneuve de Berg.

avait déjà en liorreur les ruses, et les apostasies feintes.

Il abhorrait la messe. Dans ses mémoires, examinant si c'était connaissance ou préjugé de sa part, il convient « que ses connaissances et ses lumières n'étaient encore ni assez développées, ni assez étendues pour pénétrer jusqu'au fond de ce mystère d'une invention humaine. » La messe, aux yeux de la foule des protestants, était le symbole même du catholicisme. Et cette relig-ion redoutée qu'on entrevoyait à travers un nuage de sang, qui avait tait révoquer l'Edit de Nantes, qui avait inventé les dragonnades, fait jeter à la tour de Constance les mères, aux galères les pères et les maris, et qui dans ce pays désolé du Vivarais et des hautes Cévennes promenait encore son impitoyable cruauté, était pour tous, mais surtout pour l'enfant, une manière d'épouvantail fantastique.

Mystérieux et austère pays que le Vivarais. La terre n'y porte guère que des seigles et des châtaigniers, les montagnes plus hautes que dans les Cévennes s'y dressent plus sombres dans le ciel, les bois de chênes verts abondent. C'est une contrée tourmentée et bouleversée qui porte au recueillement et aux pensées solitaires'. Là, dans les villages isolés, auprès du foyer, le soir, la mère après avoir lu la Bible disait des histoires lugubres ; les voisins, portes closes, parlaient de l'insurrection des Camisards non encore étouffée,' des combats, de l'Esprit-Saint, des miracles. A voix basse ensuite, craignant toujours l'oreille des espions, on

1 V. la description qu'eu faisait Brueys : Histoire du fanatismé, etc.

priait ensemble, on répétait les vieilles lég'endes, on racontait les supplices des martyrs, celui de Claude Brousson, de Fulcrand Eey, et comment Isaac Homel était resté deux heures sur la roue avant de recevoir le coup de grâce, tenant de merveilleux discours et chantant des psaumes * . On murmurait des chants tels que ceux-ci :

Nos filles dans les monastères.

Nos prisonniers dans les cachots, Nos martyrs dont le sang se répand à grands flots,

Nos confesseurs sur les galères.

Nos malades persécutés.

Nos mourants exposés à plus d'une furie.

Nos morts traînés à la voierie.

Te disent (ô Dieu !) nos calamités ^.

Les enfimts silencieusement écoutaient. Peu à peu, song-eant à ces récits, se voyant entourés de périls, ils remontaient à la source de tant de maux, et se sentaient pris d'une horreur invincible pour tout ce qui rappelait une forme quelconque du catholicisme. Ce n'était pas affaire de jug'ement, mais d'effroi, de haine héréditaire.

A l'école de son premier maître, Antoine Court avait été déjà inquiété par ses camarades. On savait qu'il était protestant, — car il le disait très-haut, — et il n'était point de méchancetés qu'on ne lui fît. Un petit hug'uenot, c'était un être curieux et endurant. On lui jetait des pierres, on le raillait, conspuait, houspillait.

' N" 17, vol. F, p. 181.

- N" 17, vol. T, p. 557. Complainte do l'Eglise persécutée.

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