LA COUR CRAINT UN SOULÈVEMENT
France en faveur de son maître Philippe V. Projets peu sérieux, mais qui préoccupaient le Rég'ent.
Au printemps de Ï719, une étrang-e nouvelle arriva tout à coup à Paris. Les protestants, séduits par des émissaires espag-nols, étaient en armes; ceux du Poitou s'étaient déjà mis en révolte, ceux du Languedoc allaient se soulever. Le duc d'Orléans s'effraya. Une nouvelle guerre de Camisards l'obligeait eu effet à détacher une partie de ses forces, et toutes lui étaient nécessaires pour faire face à l'armée espagnole. Combien de temps d'ailleurs faudrait-il pour vaincre ces rebelles? Louis XIV en était venu difficilement à bout. Ne serait-ce pas comme jadis une longue guerre de partisans qui ajouterait à ses embarras présents ? N'était-il pas à craindre que ce soulèvement soutenu par Albéroni ne devînt l'origine d'un soulèvement général en faveur de Philippe V ? — Peut-être alors le Rég'ent se souvint-il de la conversation qu'il avait eue avec Saint- Simon, et lui vint-il comme un repentir de n'avoir pas enlevé aux religionn aires par sa clémence le droit de s'insurger contre ses rigueurs.
Cependant il fallait ag"ir, et sans tarder ' . Le comte de Morville, ambassadeur de France en Hollande, fut chargé par le duc d'Orléans d'engager Basnage à écrire à ses coreligionnaires pour leur recommander la soumission. Le professeur Pictet reçut de son côté à Genève de semblables ouvertures. Pictet et Basnage écrivirent aussitôt. L'opuscule de ce dernier avait pour titre : Instruction et lettre pastorale aux Réfor-
' N" 46, cah. IV. — Cette aventure y est tout au long racontée. I 10
]4(i LETTRES DE PICTET, DE BASXA(tE '
més de France sur la jt^i'séTérance dans la foi et la fulélité pour le Souverain La cour de France le fit imprimer et répandre à profusion : on en remplit le l'oitou et le Lang-uedoc. Les prédicants étonnés se concertèrent aussitôt, et, le 30 juillet 1719, ils firent par la plume de Court une long"ue et belle réponse au célèbre pasteur de la Haye. Les Camisards, disaientils entre autres clioses, n'étaient ni des leurs, ni leurs chefs ; ils les répudiaient. L'esprit de révolte ne les animait point, mais un esprit de paix. « Nous voulons, avec la g'râce de notre. Seigneur, jusqu'au dernier soupir de notre vie, en rendant à César ce qui est à César, rendre aussi à Dieu ce qui appartient à Dieu. » C'est du ciel seulement qu'ils attendaient leur délivrance, et ils laissaient à Dieu le soin de faire éclater sa miséricorde et sa sagesse dans leurs misères et leurs perplexités ^.
Antoine Court, ne sachant rien de ce qui se passait à Paris, prenait vers cette époque les eaux minérales à Euzet*. Un jour, il reçut deux courriers. Le premier lui demandait un rendez-vous, le second lui en mar- (juait un pour affaires importantes. Ignorant si ces deux hommes étaient mandés par la même personne, il indiqua pour lieu de l'entrevue une petite ville, Durfort. Là, il rencontra deux protestants de Nîmes qui se disaient envoyés par un député de la cour, M. Génac de Beaulieu, et qui lui remirent divers papiers. Dans une lettre, M. de Beaulieu invitait Court
1 A Rotterdam, chez Abraham Acher. (15 juin 1719.) * V. Bullet., t. V, p. 54. (1719.) 9 N» 46, cah. IV.
DKl'UTATION EN LANGUEDOC
à ne plus convoquer d'assemblées et à prémunir les relig'iounaires contre les insinuations des émissaires del'Espag-ne. « Soyez assuré, ajoutait-il, que celui qui prend la liberté de vous écrire est peut-être plus au fait de toutes les affaires qu'aucun de vous, et qu'il \ ous souhaite de toute son Ame toutes les bénédictions du ciel et de la terre ^ » Tl l'exhortait en finissant à suivre les sag-es avis de M. Pictet. Court trouva en effet une lettre de Pictet et une autre du marquis de Duquesne. Le dernier demandait des détails sur un nommé Scipion Soulan, le premier exhortait les protestants à la fidélité, comme Basnag-e et comme le pasteur Vial l'avaient fait encore tout récemment :
« Au nom de Dieu, mes chers frères, tenez vous sur vos gardes contre tous ceux qui cherchent à vous perdre; regardez comme vos ennemis tous ceux qui vous parlent de secouer le joug du prince qui vous gouverne, quelque prétexte qu'ils prennent pour ce sujet; souvenez-vous surtout qu'on ne peut vous faire de semblables propositions, sans déshonorer notre religion... D'ailleurs, mes très-cliers frères, que pouvez-vous attendre de l'Espagne, qui s'est toujours déclarée l'ennemie capitale de notre sainte religion et qui, dans les siècles précédents, n'a pu s'assouvir du sang de nos pères? Vous devez surtout considérer que le cardinal qui gouverne cette puissante monarchie ne pourrajamais être de vos amis, et que, quelque caresse qu'il vous fasse aujourd'hui, il ne laissera pas de vous tourner le dos ^. I)
Cela se passait dans les premiers jours d'août. Le Rég'ent en effet très-inquiet, et n'osant trop compter sur l'effet de la lettre de Basnag-e , avait envoyé M. de
1 N" 1. i. II. 1) 107. (13 août 1719.) « Ibid., p. 73 (Avril 1719.)