STUPÉFACTION DES RELIGIONNAIRES
Beaulieu en Lang-uedoc, et un M. de la Bouchetière dans le Poitou pour se mettre directement en rapport avec les principaux protestants et les tenir en garde contre les intrigues étrangères.
Court stupéfait fit aussitôt chercher Duplan dont les conseils lui étaient précieux. — Dès le lendemain, il répondit à ces diverses lettres. Il écrivit à M. de Beaulieu « que la révolte, les massacres, et tous les horribles excès qui s'étaient commis au commencement du siècle, avaient apparemment fait présumer aux amis et aux ennemis de la France que les protestants de cette province seraient plus disposés que les autres du royaume à écouter les promesses et à se laisser séduire aux flatteuses espérances que les loups travestis en brebis voudraient leur donner pour les engager dans une gueiTe qui favoriserait leurs pernicieux desseins ; mais qu'ils pouvaient l'assurer que les prédicateurs avaient soin de répandre parmi le peuple les mêmes maximes de piété envers Dieu, de charité envers le prochain et de fidélité envers le Roi, que Jésus-Christ et les apôtres avaient enseignées dans leurs écrits; qu'ils faisaient leurs assemblées sans armes, sans tumulte, et uniquement dans les vues de glorifier Dieu et de travailler au salut du prochain ; qu'on y priait Dieu pour le Roi et son Altesse ; que ceux qui présidaient à ces assemblées étaient tous gens connus; qu'on n'en recevait point qui n'eussent été examinés et approuvés par des gens capables; que ce n'était plus de ces Rolan furieux, ni de ces Cavalier qui se servaient du glaive de fer pour faire la guerre à leurs ennemis; — que c'étaient aujourd'hui des soldats qui
n'employaient que l'épée de l'esprit, des agneaux toujours prêts à répandre leur sang' pour le salut de leur prochain, bien loin de penser à sacrifier les peuples à des passions criminelles; — et que si le duc Rég-ent pouvait lire dans leurs cœurs, il y verrait écrit en lettres d'or ineffaçables la fidélité et le dévouement de leur cœur pour le Roi et le service de son Altesse ' . »
M. de Beaulieu était un gentilhomme du Dauphiné animé d'excellentes intentions. En arrivant dans le Lang-uedoc, il s'était lui-même facilement convaincu de la fausseté des bruits qui avaient effrayé la cour. Les assemblées étaient fréquentes sans doute, mais la province était tranquiHe. La lettre d'Antoine Court le rassura complètement. Il répondit aussitôt « qu'il avait lu avec un singulier plaisir et une très-grande édification les réponses qu'il leur avait plu de lui faire, qu'il louait leur zèle , et qu'il priait le Seigneur de. tout son cœur qu'il continuât à leur inspirer toute la prudence nécessaire dans des occasions aussi périlleuses et aussi délicates.» — Une chose cependant piquait vivement sa curiosité. Le Rég'ent avait été certainement informé d'un soulèvement dans le Poitou et dans le Languedoc. Quil'avait pu ainsi tromper? Court ne tarda pas à lui répondre.
« J'ai reconnu, Monsieur, que vous souhaitiez une information plus exacte de la disposition des esprits et des cœurs des protestants de ce pays. Vous voudriez aussi nous persuader toujours à suspendre nos assemblées pour quelque temps, et vous nous dites qu'il serait de notre intérêt de découvrir ceux qui ont la malice de prévenir la cour contre nous en donnant de faux avis... — Outre que je crois [ires(jue impossible de dé-
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couvrir ceux qui ont donné do faux avis à la cour sur notre Qdélité, il me semble quil n'est pas fort nécessaire, attendu que nous ne doutons pas que ce soit nos ennemis, — ces personnes qui regardent le pape comme infaillible, maître absolu du droit divin, du temjiorel des rois et de la vie comme de la conscience des peuples, et qui, sous un voile de piété, un masque de religion et des intentions bien dirigées, se croient tout permis, et croient rendre service à Dieu en employant la fraude, la calomnie et la violence pour nous rendre odieux et nous faire périr entièrement, s'il leur était possible *. »
Les protestants en effet ignoraient les projets d'Albéroni et n'avaient jamais réfléchi aux chances d'un soulèvement dans une guerre générale'. Les religionnaires du Poitou s'étaient rendus à des assemblées, il est vrai, mais n'ayant d'autre dessein que d'implorer Dieu.
"Il est certain, écrivait M. de la Bouchetière. qu'on a fait trèsgrand tort à tous ces pauvres gens de dire que leurs assemblées étaient fomentée? par les ennemis de l'Etat. Ils n'ont jamais eu d'autre dessein que de prier Dieu, et, lorsqu'ils l'ont fait, ils ont toujours prié pour la conservation du Roi et pour la prospérité de M. le Régent. Ils n'ont jamais eu de ministres. Ç a touj^ours été l'un d'entre eux, qui après avoir appris quelques sermons, le leur a récité, et cela sans aucun tumulte et sans armes*.»
Un ennemi acharné, — probablement un prêtre du diocèse de Nîmes, — avait donc, sans nulle preuve, dénoncé les protestants.
Les avis qu'il donnait devaient être cependant précis.
' N» 1, t. II.
* Court de Gébelin affirme cependant que l'Espagne avait réellement envoyé des émissaires, mais qu'ils avaient été écomluits... Monde primitif, t. "^'III, p. 5 et suiv.
' N" 1, t. II. Cette lettre est aussi confirmée par celle de M. de Luqnes. Bi'llet., t. IV, p. 237.
SCIPION SOULAN 151
II. y parlait d'un certain Scipion, dit Soulan, comme de l'instig-ateur du soulèvement. Le marquis de Duquesne priait en effet Antoine Court dan.s \me lettrp remise par M. de Beaulieu de prendre des renseignements sur ce mystérieux personnage .
Le jeune prédicant ne le connais.sait pas. Il mit néanmoins quelques hommes en campagne et parvint bientôt à réunir quelques informations. Scipion Soulan était né à Saint-Hilaire, dans le diocèse d'Alais; sa mère tenait un cabaret sm" le chemin qui conduisait d'Alais à Nîmes. C'était jui jeune homme de vingt -cinq ans, inquiet, joueur, libertin, aimant la bonne chère. Il avait combattu de bonne heure, étant encore berger, avec les Camisards, et avait été pris et enrôlé dans le régiment de M. de la Fare qui, lui voyant quelque talent, l'avait nommé offficier. Après avoir commis \m vol, Soulan était parti pour Venise, où on assurait qu'il avait été capitaine. Peut-être de Venise était-il passé en Espagne, et là, pour gagner quelques pistoles, avait-il promis à Albéroni de faire soulever les protestants du Languedoc. Mais il avait dissipé l'argent et n'avait point soulevé les religionnaires. Peut-être encore avait-il essayé d'enrôler quel- (jues hommes et de les ])ousser à la révolte, mais ses tentatives avaient été apparemment si faibles et les oi)positions qu'il avait rencontrées si grandes , qu'il avait dû abandonner son projet. En tous cas, son entreprise n'avait pas même été connue. « Sans doute, disait Court, le fameux Cavalier a été l)erger; mais les temps sont changés, car encore qu'on laisse })eser sur les réformés les édits excroqués par les faux dévots à