‹ Antoine CourtChapitre 129 sur 251 · LES INSPIRÉES DU CASTROIS · texte numérisé non relu

LES INSPIRÉES DU CASTROIS

famille protestante était austère, unie, liée, — les enfants, le soir, après la lecture de la Bible, écoutaient les sombres l'écits du père : comme quoi, la veille, une assemblée avait été surprise, qu'un voisin avait été pendu par les soldats, que les drag-ons avançaient, et qu'on était perdu. Ils étaient émus, effrayés. Puis, on lisait une pag-e de l'Apocalyse, une lettre du foug"ueux Jurieu ' ; on parlait de relèvement, de victoire ; on maudissait le papisme; on le reg-ardait comme la bête de l'Apocalypse ; — et le cerveau ag-ité par ces sombres visions, la nuit, les enfants avaient des song'es affreux, se réveillaient en sursaut, croyaient voir des ang-es, criaient, pleuraient, répétaient les phrases qu'ils avaient entendues. Un d'eux, probablement plus exalté, dut raconter ses visions à ses camarades; ce fut le commencement du mouvement prophétique. Les bandes de petits prophètes se formèrent.

Si étrang-e qu'elle puisse paraître, l'explication n'est point hasardée. En 1688, il y eut des assemblées fort nombreuses dans les montag-nes du Castrois. On l'apprit , l'intendant arriva, fit trois prisonniers et les condamna au g-ibet. Le reste des habitants fut accablé d'amendes et de charg-es de toute espèce. Dès lors, on n'entendit plus parler « de prêches. «Tout paraissait calme et tranquille, lorsque subitement de nouvelles réunions se tinrent avec afSuence de nouveaux convertis. Que s'était-il passé? Deux jeunes filles, dont Tune avait à peine douze ans, passaient pour avoir

' Les lettres de Jurieu parurent en 1688. Lettres pastorales adressées aux fidèles de France qui gémissent sous la captirité de Duhylone. Rotterdam, chez Abraham Acher. (1688.)

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eu (les visions d'ang'es venus, disait-on, tout exprès de la part du Seig-neur Jésus, prophétisaient et convoquaient des assemblé^es L'exécution de l'intendant et les souffrances des fidèles les avaient seules inspirées.

Personne ne met en doute la bonne foi de ces petits prophètes, mais on prétend qu'ils furent les dupes d'une odieuse supercherie. Il n'y eut, on le voit, ni violence, ni jonglerie, ni école de prophétie ; il y eut excès de souffrances. Qu'un g"entilhomme calviniste ait possédé une verrerie sur lamontag-ne du Peyra, qu'il ait été à Genève, que lui même se soit cru inspiré ; c'est très-probable. Mais qu'il ait appelé chez lui de jeunes enfants pour leur apprendre à prophétiser, qu'il ait été poussé à cette machination par les ministres de Genève, et qu'il soit ainsi le promoteur du mouvement prophétique, c'est ce que tout dément. Il y eut un Du Serre dans toutes les familles : ce furent la Bible et le malheur.

Cependant Bâville et de Broglie, dès qu'ils avaient vu cette éclosion de prophètes et le mal qu'ils faisaient dans le Vivarais , les Cévennes et le bas Lang'uedoc, s'étaient immédiatement portés sur les lieux. Ils avaient dispersé les assemblées, pendu les récalcitrants, et en peu de temps les prisons s'étaient trouvées « si remplies de ces pauvres gens et particulièrement d'enfants, qu'on n'avait plus su qu'en faire. » Mais pour avoir disparu, les prophètes n'étaient point morts. En 1700, « le renouvellement du fanatisme avait commencé de faire du bruit Une vieille du Vivarais, tailleuse d'habits, « qui roulait le diocèse d'Uzès, » s'était fait

» V. Bull, t. XIV, p. 158.

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entendre dans les assemblées ; bientôt étaient survenus Daniel Raoul, Marguerite Arnaud, Françoise Bez, Etienne Gout, tous pauvres gens, ignorants, domestiques. Ils disaient « qu'un temple de marbre blanc, orné de filets d'or, avec des tables où les préceptes de la loi seraient gravés , tomberait du ciel au milieu du Talon de Saint-Privat pour la consolation des fidèles des hautes Cévennes. » Mais surtout ils poussaient à la révolte et prêchaient la guerre sainte : c'est à leurs ordres que les Camisards avaient pris les armes. La prophétie devenait guerrière. Après avoir poussé à l'amendement et à l'espérance, elle excitait à la lutte, à la guerre et au combat. Quelques années auparavant, c'étaient les enfants qui prophétisaient, c'étaient maintenant les pères, arrachés par la persécution à leurs travaux et devenus tout à la fois soldats et prophètes. Leur nombre n'était pas grand. Abraham Mazel, Elie Marion, Coste, Claris, Durand Fage, Jean Cavalier, étaient les plus illustres. Quelques femmes, mais rares. Placés au milieu des bandes camisardes qu'ils dirig'eaient, ils en étaient véritablement l'âme et la principale force. Si les généraux de Louis XIV avaient pu les faire enlever, les révoltés se fussent immédiatement dispersés. Au fait, non : la persécution en eut fait surgir de nouveaux. Ils étaient comme les rameaux de cet arbre dont parle le poëte : l'un coupé, l'autre renaissait. Uno avîùlso, non déficit aller aureus. «Tout ce que nous faisions, dit Durand Fage, soit pour le général, soit pour notre conduite particulière, c'était toujours par ordre de l'Esprit». » Les prophètes en effet

* V. le Théâtre sacré, etc., p. 117.

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commandnient, leB rioldats obéissaient. Aucun nuirmure, aucun doute : obéissance aveug-le. Devaient-ils attaquer l'ennemi '{ ('raig-naient-ils quelque embuscade? Etaient-ils poursuivis? « Seig-neur, s'écriaient-ils, faisnous connaître ce qu'il te plait que nous fassions pour ta g-loire et pouf ton bien ! » Les prophètes ordonnaient la bataille, les retraites , les courses, promettaient la victoire, encourag-eaient les faibles, démasquaient les traîtres, fortifiaient et exaltaient jusqu'à la démence. Car il y eut dans la g'uerre des Camisards des actes d'iiéroïsme touchant h la folie. Quand «l'Esprit» avait parlé, ces liommes étaient transfigurés. Sans armes, ou n'ayant que des fusils et des sabres hors d'usag-e, ils affrontaient la grêle des mousquetades et les coups des troupes disciplinées de LouisXIV, comme s'ils eussent été revêtus de fer, ou comme si les ennemis n'eussent eu que «des bras de laine. » L'Esprit n'avait-il pas dit en effet : « N'appréhendez rien, mes enfants, je vous conduirai, je vous assisterai ? » Les Camisards étaient tous, plus ou moins, des hallucinés. Un enthousiasme ordinaire n'eût point suffi à l'effort de ce soulèvement. Ce fut en effet la défection seule des chefs qui put faire déposer les armes aux deux mille Camisards qui pendant trois ans avaient tenu en échec les meilleurs généraux de Louis XIV, vingt mille hommes d'armée régulière et cinquante-deux régiments des milices de la province. En tout autre tem})s, eu tout autre pays, les prophètes — cela leur arriva en Angleterre et en Suisse — 'eussent passé pour des fous ou des imposteurs ; sur le sombre théâtre des Cévennes, au milieu de cette contrée dont ils semblaient être le symbole vivant, ils

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étaient les hommes inspirés et les clief's invincibles qni conduisaient les révoltés à la victoire. Pour les comprendre, il ne faut pas les détacher de leur cadre; partout ailleurs, ils sont impossibles. Nulle fraude surtout et nulle supercherie. Ces gens-là se croyaient les instruments de Dieu. Quoi rpi'en pense Court, venu dix ans plus tard, et peu porté par les abus dont il fut le témoin à croire inspirés ceux qui prétendaient l'être, ils étaient bien les prophètes de combat, suscités « par l'Esprit de Dieu y pour conduire et diriger son peuple. Tout ce (pi'ils disaient ressentir, éprouver, entendre, voir, ils le ressentaient, l'entendaient, le voyaient. En 1704, près de Sérig-nan, Claris ayant démasqué deux traîtres, on osa, quoique ceux-ci eussent avoué leur crime, soutenir qu'il était d'intelligence avec ces deux hommes pour faire croire à un miracle. Alors « l'Esprit » s'exprimant par la bouche de Claris :

« 0 gens de petite foi, est-ce que vous doutez encore de ma puissance après tant de merveilles que je vous ai l'ait voir? Je veux qu'on allume tout présentement un feu, et je te Ai^, mon enfant, que je permettrai que tu te mettes au milieu des llammes, sans qu'elles aient pouvoir sur toi. >•

Malgré les cris, on porta des sarments, et on alluma le bûcher. Claris y entra résolùment et n'en sortit que lorsque tout le bois fut consumé. Il était intact. — Un fourbe se fût-il exposé aux railleries de la foule et à une mort certaine '?

Ces faits, et bien d'autres, paraissent extraordinaires. La science en donne une explication fort naturelle

Dex itiahidies- mentales eoiiKidéri'.es .■ioiis les rapports médical.

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Peut-être nég-lig-e-t-elle le haut spiritualisme de ces phénomènes, mais il est facile par la compréhension de l'histoire de lui rendre le rang" qu'il doit occuper.

C'était la seule souffrance qui avait fait les prophètes. Persécutés, ils avaient répondu à la persécution par un cri de g-uerre; ils avaient poussé à la révolte, armé les paysans, enrég-imenté quelques ouvriers, et,malg-ré tout, quoique la guerre fut le thème de leurs ardentes prédications, ils étaient restés bons, afifectueux, humains. Il faut en effet les disting-uer des rares Camisards qui, affolés par le désespoir, assassinaient l'abbé du Cayla et Madame de Miraman, brûlaient les ég-lises , tuaient les prêtres et usaient de terribles représailles contre leurs ennemis vaincus. Les prophètes conseillaient toujours après le combat de relâcher ceux qui ne leur avaient point fait de mal, prêchaient la clémence, la repentance, l'amendement des mœurs , et transformaient les camps , tliéâtre de leurs extases, en vrais camps de Dieu, où jamais on n'entendit ni jurements, ni bruit de querelles et de discordes, mais le seul murmure des prières et le chant des psaumes

Tous leurs efforts cependant avaient été vains. Cavalier avait traité avec le maréchal de Villars, Roland était mort, et les bandes camisardes, privées de leurs chefs, s'étaient dispersées dans la montag-ne. De la

hygiénique et médico-légal, par Esquirol. Paris. (1838.) — De lu folie, considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, par M. Calmeil. Paris. (1845.) — Histoire du merveilleux dans les temps modernes, par M. Figuier. Paris. (1860.) — La Magie et les Magiciens, par M. Maury. Paris. (1860 ) ' Les Prophètes Cévenols, par M. Dubois. Strasliourg- (1861).

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