‹ Antoine CourtChapitre 133 sur 251 · THÉORIE DE L'INSPIRATION · texte numérisé non relu

THÉORIE DE L'INSPIRATION

« Ma i)alience à oxamiiior, dit Court, avant (|ue de condamner fut, dos plus 1,'randos. Mais lalburljc parut avec tant d'éclat, qu'il aurait fallu se remi)lir d'illusions soi-même et se rendre peu sensible à l'honneur de la religion qui était en grande soull'rance, et vouloir se repaître d'erreur et de mensonge, que de ne pas crier à haute voix »

Au «ur})lu.s, un fait très-curieux se passait en ce moment. Après cette douloureuse période de troubles, de persécutions, de malheurs domestiques, les protestants privés de pasteurs, privés de livres, et même de la Bible dont ils n'avaient que quelques pag-es — l'Apocah'pse, appartenant surtout à la classe pauvre et peu instruite qiii n'avait pu s'expatrier, avaient perdu la g-rande tradition calviniste. Peu à peu, se débarrassant de tout bag'ag'e tliéologùque, ils eu étaient arrivés à ne plus croire qu'aux ordres de l'Esprit, aux révélations directes de Dieu. Or, vers 1715, au commencement de la Rég-ence, quelques hommes partag'eant les mêmes idées, et fort ig-norants pour la plupart, donnèrent un corps à cette croyance g'énérale, la précisèrent, la formulèrent en système. Il se produisit en France le même phénomène qti'on avait déjà remarqué aux premiers jours de la Réforme, sous Luther : « A quoi bon , disaient les prophètes de Zwickau, s'attacher si étroitement à la Bible ! Toujours la Bible ! La Bible peut-elle nous parler, n'est-elle pas insuffisante pour nous instruire ? Si Dieu eut voulu nous enseig-ner par un livre, ne nous eut-il pas envoyé du ciel une Bible ? C'est par l'Esprit seul que nous pouvons être illuminés. Dieu lui-même nous parle.

» N" 7, t. XIII, p. 57.

ISO THÉoIUK DK L'INSl'lltAl'ioX

Dieu lui-même nous vé^ èle ce que nous devons faire et ce que nous devons dire '. » On vit en effet courir et se lire de plus en plus dans le bas Lang-uedoc les feuilles d'un manuscrit que l'on appelait le « Livre de l'Esprit. » Il y était dit que Dieu avait fait son ouvrage, que Clirist avait accompli le sien et que c'était maintenant le tour du Saint-Esprit Les Inspirés affirmaient que le règne du Saint-Esprit allait arriver et qu'une nouvelle création devait être son œuvre. « On dit qu'il n'y a pas d'Inspirés, disait l'un d'eux, moi, je soutiens qu'il y en a. On dit qu'il n'y a pas de prophètes, mais moi-même qui vous parle, vous pouvez dire qu'un prophète vous parle, car j'ai été comme Saint deux fois aux cieux » Si quelques-uns, peu convaincus, se permettaient de douter, les Inspirés en appelaient à la Bible, invoquaient les déclarations de l'Ancien Testament et se réclamaient des prophéties de Joël. Ils ajoutaient que de tout temps l'Esprit s'était révélé, qu'aux premiers jours du christianisme il avait fait des miracles, et que jusqu'à la fin des siècles il inspirerait les siens. Et en quel temps, disaient-ils, en pouvait-il être plus besoin que dans le temps présent'/ Lorsque des prédicants org-ueilleux tombaient dans des erreurs ou des vices capitaux, ne fallait-il pas les reprendre? Lorsqu'ils n'étaient capables de donner leurs soins qu'à la forme extérieure de leurs discours, ne fallait-il pas par les paroles mêmes de l'Esprit remettre

• Histoire de la Rcformation du seiiième siècle, pai- M. Merle d'Aubigné, t. III, p. 57 (1S60).

2 N" 1, t. II, p. 309. (1720.)

3 Ibid., p. 57 (1722.)

l'IIKiiRIE DE j;ii\SFIUATI<)N 181

riiomme eu rapport avec son Dieu'!' Tout croulait. Les fidèles étaient plong-és dans le mal, le protestantisme était en pleine décadence morale : il n'y avait d'autre remède que de détruire le péché. Les prédicauts n'étaient plus à la hauteur de la tâche; seul, l'Esprit de Dieu qui jadis avait opéré de si g'rands miracles et qui dans ces derniers temps avait permis à tant « de menu peuple » de résister aux royales persécutions, seul l'Esprit, par ses interprètes, pouvait sauver les hommes et arrêter le protestantisme dans sa chute imminente

Ceux qui parlaient ainsi étaient les théoriciens ; leurs partisans appuyaient ces affirmations par des arguments tirés de leur expérience. Ils disaient qu'après avoir entendu la prédication des Inspirés, ils se sentaient détachés du monde et pleins de zèle pour Dieu; qu'ils n'avaient jamais tant pensé à lui que depuis la connaissance de toutes ces choses, et que s'ils restaient seulement quelques jours, sans assister à ces petites assemblées, ils n'avaient plus le même zèle pour Dieu; que l'Ecriture n'avait pas la même force pour les faire penser au jugement à venir; que rien ne leur faisait faire de si sérieuses réflexions que d'entendre parler ces gens dans leur inspiration ; pour tout dire, que chacune de leurs paroles leur donnait l'horreur du péché et les détachait entièrement du monde ^.

Bonnes gens, après tout, et de bonne foi ! Ils couraient dans leurs réunions et ils écoutaient avec des cœurs remplis de zèle ces Inspirés qui de moins en moins leur parlaient de rébellion, mais leur prêchaient

» N" 17, vol. G. (1722).

2 N" 1, t. II, p m. (1721.)

182 EXTllAVAGANCES ET EXCÈS

la repentance, la sainteté, le pardon et l'amour. Rentrés chez eux, au soir, ils s'entretenaient de ces toucliantes choses, jeûnaient, priaient, interrog-eaient Dieu et lui confessaient leurs fautes. Dieu répondait, léprimandait, donnait de nouveaux ordres, et ces hommes, h (pli l'Esprit permettait de nouer ainsi avec l'Etre suprême une muette conversation, doux, calmes, résignés, reposaient dans la tranrpiillité de leur conscience.

Que de choses malheureusement d'une extravag-ance risible ! Dans un de ses sermons, un Inspiré disait : « J'ai parlé avec Dieu, et j'ai vu les chérubins et séraphins rpii allaient et venaient et se prosternaient devant Dieu. » Et ailleurs : « Ah! mon Dieu! il me semble que je te vois au-dessous de cette voûte! je te vois! ah ! que tu es beau et que tu es noir! Tu as des cheveux crépus ' ! » Dans la Vaunag-e, une femme, au milieu d'une assemblée, se déshabillait, et, toute nue, se faisait traîner par les cheveux dans la salle -. — A Nîmes, une nommée Tibaude, tenait de petites réunions. Un jour qu'il s'y trouvait dit-sept personnes, Court y assista. La prophétesse entra, tomba en extase, chanta, parla un lang-ag-e qu'on n'entendait pas, versifia et pour chacun des assistants tourna un couplet. A sou mari, elle dit :

Et toi, mon pauvre grison,

Je m'adresse à toi, tout de bon.

A une autre personne :

Pour toi, avec tes cheveux tortus.

Tu auras toujours l'esprit bossu.

1 N" 1, t. II, p. 57.

« Ibid., p. 350.

Paroles bizarres qui étonnaient ! Pour les auditeurs, tremblants et attentifs, ils applaudissaient '. — Et ces scènes n'étaient pas rares; chaque secte avait les siennes. Les clioses les plus extraordinaires se faisaient au nom de l'Esprit. « Tous les jours, écrivait Corteiz, nous apprenons des choses tout à fiiit indig-nes de l'Esprit de Dieu. »

La foule cependant se tournait de plus en plus versles Inspirés. A Nîmes, la femme Tibaude avait son ég"lise; Vesson comptait un g-rand nombre d'adhérents à Congéniès et dans la Vannage; à Brenoux, se trouvaient « les grands piliers » de Mazel ; dans le Vivarais, Monteil gouvernait sans rival. Puis, chaque ville, chaque village avait ses prophètes. Les sectes se multipliaient. Et, chose plus grave ! elles avaient chacune la prétention de composer l'Eglise ; elles cherchaient à s'isoler, à avoir leurs rites spéciaux, leur culte particulier. Le protestantisme, qu'aucun lien, ni celui d'une révolte commune ni celui de la foi, ne réunissait, tendait ainsi à se diviser en niic infinité de petites communautés.

Antoine Court, comme tous ses coreligionnaires, avait longtemps ajouté foi aux discours des Li.spirés. Il en vintcependant à soupçonner que « tout ce qu'on appelait révélation n'avait pas la source dans l'Esprit divin, et que, si on n'en pouvait pas accuser la fraude, on pouvait penser du moins que la plupart de ceux qu'on appelait Inspirés, étaient la dupe de leur zèle et de leur crédulité »

i N° 40, cah. I, p. .n.

* Ibid.

184 MESURKS CONTRE I.IvS INSPIRÉS

Néanmoins, avant de le« ju^-er définitivement, il crut devoir les examiner avec soin. Ce qui le surprenait surtout, c'est que les prophéties qu'il avait entendues se réalisassent si rarement. Il pensait que l'Esprit de Dieu ne pouvait ni tromper ni se tromper, et il n'imaginait point que ses interprètes pussent faire des prédictions auxquelles les événements donnaient un complet démenti. Long-temps il hésita, mais en 1715 .son opinion fut fixée. 11 divisa les Inspirés en deux classes : les fourbes et les fous. Puis, voyant combien ils discréditaient la cause du protestantisme, et indisposaient les esprits sag-es et prudents « qui étaient venus jusqu'à envisager les prédicants et les assemblées avec une espèce d'horreur, » il prit contre eux d'énergiques mesures. Il établit l'ordre, fit venir des livres, développa l'instruction.

Mais l'entreprise était difficile. Les Inspirés « regardaient comme blasphémateurs ceux qui osaient s'émanciper d'attaquer la production de leur cerveau dérangé, et, croyant Dieu lui-même intéressé dans leur propre cause, prédisaient en son nom contre les audacieux téméraires les malheurs les plus funestes. » La résistance qu'on lui opposa, les obstacles à vaincre, la crédulité des uns et la ténacité des autres, le découragèrent. Désespérant de conduire son entreprise à bonne fin, il crut que « le meilleur pour lui était d'abandonner les malades encore à eux-mêmes *. »

Il fut bientôt obligé de rompre le silence. Lorsqu'il vit à quelles extrémités se portaient les Inspirés , lors-

1 N" 46, oah. I.

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