‹ Antoine CourtChapitre 142 sur 251 · CÉRÉMONIES KT PRATIQUES · texte numérisé non relu

CÉRÉMONIES KT PRATIQUES

participait aux bienfaits du nouveau règ-ae. Ce règ'ue ne devait pas tarder h venir ; il était même déjà venu, et « l'année de bienveillance » en était le commencement. La maison de la Glanitino — Mademoiselle Verchand — était le temple de Salomon, et Montpellier allait devenir une nouvelle Jérusalem, oii de tous côtés on apporterait les trésors du monde et oîi arriveraient des pays étrangers les plus mag-nifîques offrandes.

Tel était en quelques mots le système. C'est dans le détail des pratiques que s'étaient surtout donné carrière les imaginations.

Devenus par le baptême enfants d'une nouvelle création, les élus changeaient leurs noms contre de nouveaux noms. Ainsi Bonicel s'appelait Jean ; Antoine Comte, Moïse; Bourely, Paul; Mademoiselle Verchand, la Glanitino; la prophétesse Blayne, Marie-Madeleine; Vesson, Solmifa. Dès qu'un nouveau disciple avait reçu le baptême, il recevait un billet où se trouvait son nouveau nom en hébreu, — hébreu, comme le reste, de récente invention.

Le baptême avait des rites particuliers. Le néophyte avait la main et le visage lavés, recel ait ensuite sur la tète trois gouttes d'eau, ©t était peigné, afin que les mauvaises pensées qui se trouvaient dans ses cheveux disparussent. Il écrivait sur un papier : « Je promets à mon Dieu de ne lui être ])lus rebelle et de ne plus murmurer envers ses effets. » Ensuite, pieds nus et à genoux, il s'avançait vers le « résidu, » mangeait à la porte un peu de miel pour se rendre doux, humble et patient, et s'avançait dans le sanctuaire où il buvait trois gouttes d'eau-de-vie ; puis on lui coupait une mèche de cheveux.

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De là, il était mené au « pavillon de la yloire » oii des mains de Moïse, il recevait de l'eau-de-vie qu'il buvait au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

La sainte Cène était célébrée assez simplement. « Prends, disait-on, en offi'ant le pain; ceci est mon corps que je te donne à mang-er, » et, présentant la coupe : « Prends ceci et bois ; ceci est mon sang* que j'ai versé sur l'arbre de la croix pour vous tous. » Jésus était censé parler par la bouche de ses ministres.

Les enfants de la nouvelle création pouvaient se marier entre eux. Bonicel et Mademoiselle Vercliand furent ainsi mariés. Mais il paraît que ces mariag-es pouvaient être rompus, quand les deux contractants le demandaient, et qu'en outre quelques-uns étaient purement spirituels, « pour le ciel, et non pas pour la terre. »

Le culte de la secte n'avait rien de curieux. On donnait la communion, et l'on prêchait.

Mais surtout on racontait les visions, on prophétisait et l'on conversait avec Dieu par le Saint-Esprit. Dieu se manifestait en toutes occasions à son nouveau peuple et lui faisait part de sa volonté. Les trois mages étaient les interprètes de ses commandements. De là, d'étranges cérémonies. Il faut lire les procés-verbaux où sont consignés les actes des Multipliants, — tel était le nom de ces sectaires, — c'est le comble de la folie. Il fut un jour question de faire dans les rues de Montpellier une procession. Mademoiselle Verchaud représentait la veuve de Sarepta; Marie -Madeleine figurait Sion et deux femmes les filles d'Israël. Soixante enfants habillés de blanc avec des bonnets en cnrton enrubannés

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frappaient sur des tambours et jouaient du violon; quelques veuves suivaient le cortège luie palme à la main et des couronnes sur la tête ; plus loin marchaient les anciens et les patriarches eu culottes noires et en bas noirs.

Quant aux salles où se réunissaient les sectaires, la première contenait vhig-t-quatre bancs ; elle était ornée de lauriers auxquels étaient attachés des pommes, des orang-es, des citrons, des pains de g-rosseur diflterente, des bouteilles de vin et d'eau-de-vie. Sur la porte se lisait cette inscription : « Personne ne peut entrer dans le lieu saint, sans être fouillé. » La seconde, « le résidu, le sanctuaire, » était plus vaste. Au milieu se dressait une chaire élevée de quatre marches, ornée de lauriers, de rubans avec des inscriptions hébraïques. Aux murs s'adossaient de g-ros lauriers. Le plafond était tendu de blanc et au milieu brillait un cartouche avec ces mots en g-rosses lettres roug-es : Hxc est via veritalis. Dans la salle ou voyait une lampe à sept becs, des tambours, des sacs remplis de fruits, des balances, des compas, des pains moisis, un plat entouré d'une serviette dont les quatre bouts étaient liés avec des rubans de différentes couleurs; tout cela en bon ordre, bien disposé, arrang-é. Chaque objet avait en effet sa sig'uification. Les lauriers représentaient la délivrance de l'Eglise et le triomphe de Jésus-Christ en esprit; les orang-es figuraient les biens qui devaient abonder pendant le règ'ue du Christ ; le taffetas blanc tendu sur le plafond et les ganses de rubans aux quatre couleurs n'étaient autres que les livrées des noces du Saint- Esprit ; la chaire représentait la montagne d'Oreb ; la

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lampe les chaudeliei-s de Salomon ; let; trois drapeaux le Père, le Fils et le Saint-Esprit... Il faut passer outre ; on risquerait fort d(î se perdre dans cette multitude de symboles.

\'oilà où en étaient venus les successeurs des premiers Inspirés, et comment, à la suite de l'évolution (jui commença à s'opérer dans le prophétisme vers 1715, les esprits et les cerveaux malades se laissèrent peu à peu séduire })ar des spéculations dont le résultat apparut Ijientijt cliez les sectaires de Montpellier. Court et ses collè^-ues l'avaient pressenti. Aussi avaient-ils déployé une ardeur infatig-alde à ruiner ce parti. Mais lor.scju'ils es])éraient voir triomjdier leur cause, leur princiiial adversaire avait fui, s'était dérobé ;i leurs l)Oursuites. Où s'était-il réfugié ï Ils l'aA aient bient(M appris. Vesson établi à Montpellier cherchait de là à entraver les efforts de ceux qu'il considérait comme ses plus gn-ands ennemis.

« Monsieur, écrivait Corteiz à un fidèle, on nous a ilit que Jean Yesson du lieu du Gros en Cévennes, piédicant, venait dans vos quartiers. Nous sommes obligés en bonne conscience de vous en avertir selon le Synode de "Vitré, tenu en' l'an 1583. et du Synode de Lyon en l'an [^>ij3, et du Synode de Verteuil, tenu en 1567, comme vous pouvez lire dans la discipline ecclésiastique, chap. l""", art. 'i5. et 55 et 5G. Voici l'article : <i Les coureurs, c'est-à-dire ceux qui n'ont aucune vocation et s'ingèrent dans le saint ministère, seront réprimés et interdits, et ceux qui seront déclarés schismatiques seront dénoncés par toutes les églises, afin qu'elles s'en donnent garde. ».... Vesson

se trouve dans ce cas Il fait environ huit ans qu'il est le

sujet de nos larmes, de nos maux. Il a été toujours rebelle, inflexible, il nous fuit, il s'éloigne de nous. Apparemment

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l'horreur de ses criaiori répouvaiUe, cl il n'ose se produire. 11 abuse de (juolquo peu de i)ersonnes. de leur crédulité, de leur l'aiblesso. On nous a. dit qu'il venait dans vos contrées. Notre conscience nous engage à vous prévenir (jue Vesson , étant un menteur de profession , il pourrait avec quelque lionnne ou femme vous montrer plusieurs lettres et papiers supposés, et sous apparence de zèle et de piété vous séduire; mais surtout, comme c'est un avare, il ne mancjuera pas de faire agir pour l'aire ramasser tout ce qu'il pourra exiger »

II fallait doue recommeucei' la lutte, couper les rauiiticatious de la secte et circonscrire le mal dans Montpellier. Reruag-e éparg-na à Court cette lutte, mais par (juelle terrible mesure de rignieur ! Il avait appris par ses espions que l'on voyait entrer depuis quelque temps dans la maison de Mademoiselle Vercliand un nombre considérable de personnes, et que des cérémonies bizarres s'y accomplissaient. A son retour des Etats tenus à Nîmes, il fit envahir la maison par un détachement de soldats, et treize personnes furent prises. — C'étaient ces prisonniers que, le 6 mars 1723, ou avait vu passer dans les rues de Montpellier, escortés par quelques hommes de la maréchaussée et du rég-iment d'Auverg-ne.

Le procès de ces malhexu'eux s'instruisit rapidement. Con^■aincus d'avoir désobéi aux ordres du Roi qui dé fendait de professer la relig'ion protestante et de s'as' sembler pour prêcher, ils furent tous condamnés. Vesson, pour échapper à la peuie qui le menaçait, commit dans le cours de l'instruction une triste action. Il écrivit à Bernag-e pour se mettre à ses gages et lui livrer

» V. Bullet., t. XUI, p. 160.

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ses coreligionnaires. D'ailleurs, il demandait peu : la liberté, le secret, cinq cents écus et les biens qu'on lui retenait. La chose se ferait fort convenablement; aux fêtes de Pâques, tandis que les réformés seraient assemblés au Synode, il se présenterait devant eux bénissant le ciel de sa miraculeuse délivrance, et livrerait aux soldats ceux qu'il désignerait, — apparemment Court, Corteiz et les autres prédicants. Mais Bernag'e n'accueillit pas la proposition. Vesson fut condamné à la peine de mort

Le 22 avril, Bonicel et Antoine Comte, les deux mages, Vesson le ministre, furent extraits de la citadelle, en chemise, la corde au cou, tenant chacun ime torche de cire ardente. Conduits devant la croix de la place de l'Esplanade, ils firent amende honorable, et pendus ensuite aux gibets élevés sur la place. Derrière eux, tremblants et pâles, les autres membres de la petite communauté assistaient à l'exécution.

Il a été parlé plus haut des prophètes de Lunel. Sur la dénonciation de l'un des captifs, les soldats se portèrent dans cette ville et s'emparèrent des deux filles de Delord et de deux hommes On instruisit leur procès avec celui des prisonniers faits chez Mademoiselle Verchand. Les uns furent condamnés à ramer sur les galères du roi, les autres à être enfermés dans la tour de Constance. Ils étaient treize, cinq hommes et huit femmes; parmi ces dernières se trouvait Mademoiselle Verchand : elle eut la tête rasée, et, après avoir

1 V. Bullet., t. m, p. 12 — Le texte de la condamnation l'ut afliclié dans tout le Languedoc.

* V. Pièces et documents, n" XI.

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