FONDATION DU SEMINAIRE DE LAUSANNE
Quelques mois s'étaient écoulés depuis la promulgation de la Déclaration de 1724, et Corteiz écrivait : « Tous les lieux où je viens de passer sont tranquilles ; le zèle est considérable, les assemblées sont nombreuses \ »
Circonstances critiques cependant. On avait tout à redouter, et le calme dont on jouissait, non sans étonnement, paraissait aux meilleurs esprits le présage de prochaines tempêtes.
C'était contre les prédicants surtout qu'était dirigée la Déclaration de 1724, et c'était sur eux que les premiers coups devaient être frappés. Antoine Court et ses collègues ne l'ignoraient pas; de là, leur inquiétude et leurs angoisses. Non pas qu'ils craig'nissent pour eux : depuis longtemps, ils avaient fait le sacrifice de leur vie. Ils craignaient pour le protestantisme renaissant, pour ses églises à peine reconstituées. Eux
1 V. aussi tome II, p. 31, le thai)ilre consacré au séminaire de Lausanne.
« N» I, t. III, p. 286. (Mars 1725.)
LETTRE A SAURIK
morts en effet, ils comprenaient b^'en que les églises, sans chefs et sans soutiens, se désorganiseraient, retomberaient dans l'anarchie, et que le travail de dix ans serait en un jour perdu.
A peine la Déclaration venait-elle d'être publiée, qu'Antoine Court, sous le poids de cette terrible préoccupation, écrivit à Saurin, le suppliant de venir en France ou d'envoyer des prédicateurs. Saurin répondit, comme autrefois, que le retour des pasteurs ne lui paraissait point nécessaire, bien plutôt dangereux.
« Le retour des ministres redoublerait la persécution, s'écria Antoine Court, et on doit prévenir par charité ces malheurs ! Il vaut donc mieux, selon ce nouveau et inouï système de charité, s'exposer à perdre le ciel, le salut, la gloire, son àme, son Dieu, à souffrir les peines des damnés, ces tourments éternels, ce feu qui ne s'éteint point, cet étang ardent de feu et de soufre, ces tortures, ces géhennes, ces grincements do dents dont parle l'Ecriture, que de risquer sa liberté, son repos, quelque peu de bien, que de s'exposer à souffrir quelques mois, quelques jours, quelques heures dans une prison, sur une galère, ou la mort sur une potence, sur un échafaud ! »
Et plus loin :
« Voici une vocation qu'un peuple nomlireux parlant par lii bouche de ses conducteurs vous adresse, qu'un peuple allamé, iiltéré de justice, vous adresse depuis si longtemps, qui vous sollicite par ce qu'il y a do plus sacré, de plus tendre et de plus révéré dans la religion, par les compassions divines, par le précieux sang de Jésus-Christ, par l'intérêt que les fidèles ministres doivent prendre à la gloire de leur Maître, au bonheur de son Eglise, au salut d'un peuple qui appartient à son alliance, et qui se trouve abandonné et dispersé clans un vaste désert, sans pasteur, sans pâture, ]iressé de la faim et de la soif, environné d'un ennemi lier, puissant et dangereux, — par l'intérêt
DIFFICULTÉS DE LA SITUATION m
que vous devez prendre ù vos propres àmcs de no dillércr ]iliis à le secourir, à lui tendre les douces mamelles de vos consolations, à le retirer du ])ourbier affreux, du fatal bourbier où ses péchés l'ont mallieureuscment plongé, à le garantir enGn des malheurs où l'erreur et le vice ren(r;u"noraient infailliblement, si vous faisiez tant que de lui refuser le secours qu'il vous demande )>
Ce qui rendait Antoine Court si pressant, c'est qu'il se sentait seul et isolé, que tous ses collègues réclamaient son concours, que les églises manquaient de prédicants, et que ceux qu'elles avaient ne pouvaient suffire à la tâche. Du Daupliiné, Roger lui écrivait qu'il était accablé de travail et qu'il avait besoin d'auxiliaires ; d'autres provinces, lui arrivaient les mêmes demandes. Mais lui : « Ils s'adressent à nous, nous qui pouvons à peine faire un centième de l'ouvrage qui se trouve sous notre faucille ! » Et aussitôt : « Quand est-ce que notre voix sera entendue? Quand est-ce que les églises étrangères, libres et abondantes en pasteurs, en fourniront à celles qui en manquent et qui en ont plus que de besoin? Ecoutez, Eglises du grand Dieu, écoutez la voix faible et mourante de quelques-unes de vos sœurs - ! » Cette indifférence des protestants l'étonnait et l'attristait. Quoi ! dans un tel moment un tel oubli ! (Qu'importait une sympathie stérile, des vœux et des conseils ! Tl était temps d'agir et l'on n'agissait point !
Pensées fiévreuses et qui le tourmentaient. C^est alors qu'il s'arrêta à un projet depuis longtemps conçu, et qu'il travailla à son exécution.
' N» 7, I.. II. p. 41. (Juillet 17:24.) 2 Ibid., j,. 1.33. (Mar.s 1725.)
276 PROPOSITIOX DE DUPLAN
Lorsque Duplaii, poursuivi par les espions et les soldats, avait été oblig-é de quitter la France il s'était adressé aux Puissances étrangères pour réclamer leur a])pui. En même temps, il écrivait à Court : « Dans les lettres que j'écris à leurs hautes Puissances, je leur mande que je crois qu'on leur enverra quelque député pour les informer de toutes choses. Je crois que la chose est importante. Vous pourrez communiquer cette affaire aux personnes que vous croirez les plus propres pour un bon conseil » Et il se proposait comme député. Antoine Court, à son retour de Genève, s'était déjà entretenu de cette question avec son ami. Il pensait qu'un député actif, intelligent et pieux, pourrait, mieux que les lettres et les requêtes, intéresser les princes protestants en faveur des religionnaires. Il les engagerait, disait-il, à subvenir aux besoins des églises, et surtout à leur procurer de l'argent pour l'instruction des jeunes gens qui voudraient se consacrer au ministère ^. Aussi accepta-t-il avec joie la proposition que lui faisait Duplan. Il connaissait d'ailleurs son zèle, son désintéressement et surtout son opiniâtre intrépidité". Pour sou talent, il le tenait en haute estime.
Voici quel était son projet. Repoussé par tous les pasteurs étrangers, et n'ayant pu obtenir qu'ils vinssent prêcher en France, il ferait frapper à leur porte, à
' N» 12, p. 31. (Juillet 1724). V. aussi cliaj). vui, p 242.
2 Ihid., p. 32. (Juillet 1724.)
^N'ST, p. 9. Mémoire aux arbitres. — Nous insistons sur ces détails, car il y eut rupture plus tard entre les deux amis.