VOYAGE EN SUISSE
admiration. Lorsqu'il racontait, dans ces villes encore attachées aux vieilles traditions calvinistes, les souffrances subies, la persécution incessante, les martyres et les succès de dix ans de lutte, il y avait d'immenses étonnements. Cet homme, qui était envoyé par ses frères de France aux églises de Suisse et qui lui-même avait été le témoin de tant d'événements extraordinaires, devenait un personnag*e, presqu'un héros. Il ne put cependant décider aucun pasteur à braver le péril, quitter la Suisse et franchir la frontière. « C'est au ciel à nous fournir des prédicateurs; personne ne veut entendre la voix qui en appelle au Désert. » Mais il reçut des présents et des dons; c'était le but de son voyage et il était en partie atteint
A la fin de l'année 1725, les sommes collectées devaient être minimes ; elles étaient 'toutefois suffisantes pour l'entretien d'un proposant. « C'est par les soins (de Duplan), dit Antoine Court, qu'en 1726 ou obtint quelques petits secours qui furent employés aux études de M. Bétrine ^ »
Bétrine, en effet, ce tout jeune homme qu'Antoine Court avait autrefois rencontré dans ses courses et qu'il avait consacré au ministère, quitta le Languedoc en 1726, et passa en Suisse.
» Ce sont nos Messieurs, vous m'ontcndcz liien, écrivait-il en arrivant, ce sont eux qui m'ont procuré cette abondance de livres. J'ai fait vos civilités à deux ou trois d'eux. Je ne manquerai pas de les présenter à tous ceux que j'aurai l'honneur
« N° 12, p. 79. (Novembre 1729.)
2 N" 7, t. IX, p, 284. Court fait erreur : c'esl en 172.">,
LE PREMIEIR ÉTUDIANT : BÉTRINE
fie voir pour ni'acquitter do ma commission. Boyez iiersuadé (juils ont fait un fort bon accueil à vos humbles respects »
Mais où étudierait-il? Dans quelle Académie? C'est ce qu'il importait de décider.
Depuis Louis XIV, Genève était observée, menacée par la France. En 1723, le Résident lui avait durement rappelé sa faiblesse et sa dépendance, et elle s'était inclinée. Admettre dans son Académie, soutenir de son arguent ou de celui de la Suisse, un jeune homme qui se disposait, malg"ré la récente Déclaration, à violer les ordres du Roi, c'était montrer beaucoup de témérité. Sans doute elle comptait parmi ses étudiants quelques jeunes g'ens envoyés par les ég'lises vaudoises, — ces malheureuses ég'lises non moins persécutées que celles de France, — et son conseil leur allouait même une pension, les instruisait et les entretenait à ses frais pendant le cours de leurs études Mais, du côté des Alj)es, elle ne se sentait point menacée et n'avait aucune colère à redouter. Il y avait tout à craindre de la France. La braver, et cela après des remontrances si récentes, c'était s'exposer à de nouvelles représentations, peut-être même à la perte de son indépendance.
Lorsque Corteiz était venu, quelques années auparavant, demander l'ordination aux pasteurs de Genève, ceux-ci, déclinant cet honneur, l'avaient envoyé dans une autre ville. On ag-it de même avec Bétrine. Sur la prière de Duplan, quelques pasteurs se réunirent
J N" 1, t. ni, p. 443. (Octobre 1725.) Archives Je la ville Genève, u° 4.527, (Févi'ier 172(J.)
BÉTRINE ÉTUDIE A LAUSANNE 283
en gTand .secret pour délibérer daiit; (juelle Académie il conviendrait d'envoyer le jeune proposant. Berne était peu sympathique, Zurich était allemande et trop éloig'née; on jeta les yeux sur Lausanne. Bétrine partit en effet pour cette Ville.
Ce ne fut pas cependant à l'Académie même qu'il étudia. Il était en effet, comme tous les prédicant.s, fort ig'uorant, et comme il ne savait ni le latin ni le g'rec, il aurait suivi sans profit les cours qui se donnaient à l'Académie \ Son séjour était d'ailleurs limité ; il fallait que dans l'espace d'un an il acquît toute son instruction théologique. C'était trop peu. Aussi Duplan :
« Il faut qu'il prolonge son temps, si l'on veut qu'il soit cligne de recevoir l'imposition des mains ; d'ailleurs plusieurs de nos amis et dee plus prudents seraient d'avis qu'on le reçut dans ce pays, afai de fermer la bouche à nos calomniateurs, et pour lever aussi le scrupule de certains esprits faibles et ignorants que nous devons ménager. Vous savez qu'on fait passer nos prédicateurs pour des ignorants, des batteurs de pavé, sans aveu, sans vocation. C'est pourquoi, il est expédient qu'il y en ait parmi nous qui aient reçu leur ordination par des églises étrangères ^. »
Mais ces paroles, si sensées qu'elles fussent, ne pou- A aient point ébranler la détermination des ég'lises ; la France réclamait ses pasteurs. Bétrine fut donc confié à quelques hommes de cœur et de talent, — le professeur Polier peut-être, — qui se charg'èrent de compléter
' Aussi Sun nom ne se U'ouve-l-il pas dans les Archives Je l'Académie de Lausanne.
2 N" 1, t. IV, p. SU, (172G.)