ROUERGUE, GUYENNE ET POITOU
On sait que les relig-ionnaires de cette dernière province avaient, en 1718 et 1719, tenu des assemblées l)ubliques et poussé l'audace jusqu'à se réunir sur l'emplacement de leurs temples détruits*. Mais un des subdélég-ués de l'intendant s'était immédiatement porté sur les lieux, et par une prompte répression avait bientôt fait tout rentrer dans l'ordre. Les cliaires avaient été brûlées, les fidèles dispersés et Bertbelot pendu. « Tout est présentement tranquille, écrivait-on ; ils ne laissent pourtant pas de s'assembler, mais sans éclat. » En 1720, le lieutenant g-om erneur du Poitou, M. de Chàtillon, avait de nouveau multiplié les expéditions de drag'ons et les condamnations. On avait bientôt vu les prisons de Niort remplies de protestants. C'est après ces terribles événements que le jeune prédicant, dont il a été parlé, Cha})el, avait parcouru ce malheureux pays 11 avait convoqué plusieurs assemblées et distribué près de neuf cents catéchismes de Drelincourt. De tous côtés, on l'avait prié de rester, mais il avait refusé, était parti'. Cette courte apparition avait été comme une lueur dans un ciel sombre, et les protestants du Poitou en avaient long-temps vu devant leurs yeux briller l'éclat. L'éblouissement durait encore en 1726.
Cette année, au mois d'octobre, le Synode venait de s'ouvrir en Lang-uedoc, au Désert, lorsqu'on y vit arriver des hommes inconnus. C'étaient des députés de la basse Guyenne, du Kouerg-ue et du Poitou. Ils
' V. ciiap. II, p. oy.
« N" 17, vol. R, p. iy;i.
3 On fi vu qu'il sVtaii rendu 'hiii-* le ooniU- de Koix, en l'rtZ,
318 DÉl'UTATION DU ROUERGUE, ETC.
présentèrent un long* mémoire portant la signature de plusieurs « bons bourp-eois et bons marchands du pays, » qui priaient le Synode de leur envoyer des proposants et des pasteurs. Ils furent pressants, ils montrèrent tout un peuple « affamé et altéré, sans pain, sans eau, privé de tout secours, et de toute consolation. »
Le biuit en effet de la restauration du protestantisme avait couru la France, comme il avait couru l'étranger, et les espoirs long-temps déçus aimaient à se reposer sur le Languedoc, dont la situation était relativement pro.spère.
Le Synode ému envoya le proposant Maroger * .
Celui-ci écrivit bientôt rpi'il avait trouvé les religionnaires de ces contrées remplis d'ardeur, qu'ils avaient un vif désir « de s'avancer dans la piété, » et qu'ils commençaient « de faire des sociétés religieuses, le saint jour du repos. » Ils savaient, ajoutait-il, le catéchisme, mais ils n'avaient pas de livres; ils étaient disposés aussi à chanter les psaumes de la nouvelle version, mais ils n'avaient pas de psautiers. On devait donc envoyer « six douzaines de catéchismes, autant de psaumes, deux ou trois douzaines de Nouveaux
1 « Nou3 avons été obligé, écrivait Conrt, de faire une députation de l'un de nos projjosants et du sieur La Rivière qui l'accompagne dans le haut Languedoc, la basse Guyenne et le Poitou. Les fidèles de ces cantons firent une députation dans notre Synode la plus touchante. Ils sont représentés par leur mémoire comme un peuple affamé, sans p;dn et sans eau, privé de tout secours et de toute consolation. Ils n'oublient rien de tout ce q.ui est capable de toucher pour en obtenir. Ce mémoire est signé d'une trentaine de bons bourgeois et bons marchands du pays. Nos affaires, gr.'ice au Seigneur, paraissent aller de mieux en mieux. » N" 7, t. III, p. 51. (Octobre 1726.)
COURSES DE MAROGER 319
Testaments et autant d'Armes de Sio7i. » — Maroger continua ses courses, prêchant, convoquant des assemblées partout où c'était possible. Une assemblée avait été récemment surprise à Castres : les relig'ionn aires ne s'effrayèrent pas et continuèrent d'aller au Désert. Au mois de février 1727 , Marog'er se trouvait à Graissessac où « tout allait bien ' . »
L'année suivante, au Synode, les fidèles de Guyenne et du Rouerg'ue envoyèrent encore des députés. Ils remerciaient l'assemblée de leur avoir délégué un proposant, mais la suppliaient de vouloir bien leur donner un pasteur et an second proposant pour le service de leurs églises. Le Synode leur eût volontiers accordé ce qu'ils réclamaient, mais les circonstances étaient trop graves pour se priver du secours d'un pasteur. Il se contenta d'envoyer un proposant et choisit Maroger pour cette mission ^
« Le Synode des Cévennes, dit Coi teiz, fuL convoqué le 1 "2 septembre. Les réformés do la Guyenne et de la Rouergue y envoyèrent deux députés avec une lettre de remercîments, de ce que notre corps leur avait envoyé un proposant ; secondement, ils présentèrent une requête par laquelle ils priaient rassemblée synodale de vouloir bien leur donner un pasteur et un proposant pour le service des églises. Le Synode leur témoigna d'abord la joie qu'il ressentait de leur demande, et la douleur de ne pouvoir leur accorder un pasteur, leur démontrent que le Languedoc n'en avait que deux, et que ces deux pasteurs avaient bien de la peine de pouvoir subvenir, et que les églises du Languedoc et des Cévennes ne sauraient s'en passer sans perte. Mais le
1 N° 7, t. IV, p. 179 et 209. (Déceraljre 172G — février 1727.) * N° 17, vol. H., p. 545.
32» COURSES DE UAUBERT, CORTEIZ, ETC.
Synodu leur accorda notre cher frère Maroffer, proiiosaiit, et (]u'iiii des pasteui's leur ferait visite de temps en teniiis. »
Maroyer partit aussitôt. Il trouva les choses en voie (le })rospérité et le zèle accru. Dans l'intervalle qui avait séparé ses deux voyag-es, Gaubert avait en efîet pénétré dans le haut Languedoc, affermi l'ordre et même réuni un colloque \ Corteiz de son côté avait visité la Guyenne ; il avait prêché quatre fois au Désert et célébré trois fois la Cène. Malheureusement les dangers se multipliaient, et il s'était retiré Quelques difficultés avaient donc disparu et l'œuvre devenait plus facile. Maroger parcourut le haut Languedoc et le Eouergue, établissant partout des Anciens et des consistoires. On voit par ses lettres trop rares qu'il passa à Millau, àCamarès, Saint-Affrique, Faugères, Bédarieux, Montagnac'. Bientôt il pria Antoine Court devenir baptiser quelques enfants, et bénir près de quarante mariages ''.
En 1729, le Synode heureux des résultats obtenus résolut d'envoyer un second prédicant dans ces contrées. « Une nouvelle députation, écrivait Court, a été faite vers les égdises du Rouergue et de la liante Guyenne. Cette petite mission s'étendra, s'il est possible, jusqu'au pied des monts Pyrénées ^ » Bétrine,qui venait d'arriver de Lausanne, et un jeune proposant, nommé Grail, furent désignés pour aller rejoindre Maroger
» N" 1, t. IV, p. 243 et 299. (1727.)
î Ibid. (Juillet 1727.)
3 Ibid. (Novembre 1727.)
* Ibid., p. 367. (Janvier 1728.) .
» N» 7, t. III, p. 359. (Août 172y.)
« Voici leur lettre de créance :
« Nous, les pasteurs, prédicateurs e( Aiu'ieiis, depuiés des é^^)i*c-
COI'RSES DK CHAPKL DANS LE POITOU
Les pi'édicants du Lang-uedoc, on le voit, n'avaient encore })énétré ni en Saintonge ni en Poitou. Mais ('lia})el y avait reparu. Cet liomme hardi, qui avait sillonné "\ er.s 1722 ces deux provinces et s'était ensuite dirigé vers le comté de Foix, était revenu au milieu de l'année 1728, et avait convoqué en peu de temps jusqu'à quarante assemblées'. A la fin de 1729, il se trouvait encore dans le Poitou, et l'influence dont il y jouissait peut se mesurer au degré d'inquiétude ([u'il inspirait à lu cour. « (Quoique vous n'ayez pu
(lu bas Languedoc et des Céveuues, aux fidèles du haut Languedoc, Rouergue, Guyenne Saintonge, Poitou, etc. Salut.
« Messieurs nos très-chers et très-honorés frères, connaissant l'utilité de la prédication de l'Evangile et le pressant besoin que vous avez qu'elle s'établisse parmi vous, informés, d'autre part, de vos bonnes dispositions îi la recevoir, assemblés en Synode, nous avons député vers vous notre très-cher et bien-aimé frère. Monsieur Betrine, l'un de nos prédicateurs, accompagné du sieur Grail, aspirant à la charge de prédicateur, dans le dessein qu'il s'emploie ncn-seulement H vous prêcher l'iM-angile, mais de plus à affermir ou à établir l'ordre, selon la discipline ecclésiastique, comme à toutes les autres choses nécessaires. Recevez-le, chers frères, non-seulement comme une personne qui nous est précisément chère, non-seulement comme une victime qui va s'immoler pour votre service, mais encore comme une personne qui mérite par soi-même, par sa piété, par son zèle, par sa sagesse, toutes sortes de déférence. Obéissez à ses exhortations, suivez ses sages et judicieux avis, rendez-vous k ses conseils, marchez selon la règle qu'il vous indiquera. Du reste, nous ne vous parlons pas de son entretien et de sa conservation, persuadés que vous ne négligerez rien de tout ce qui pourra contribuer h l'un et à l'autre. Que le ciel accompagne de ses bénédictions les plus abondantes et de sa grâce la plus efficace sa députation au milieu de vous! Qu'il rende son ministère heureux et florissant! Qu'il bénisse et le prédicateur et le peuple! Qu'il couvre tous de sa puissante protection et vous conserve tous enseml)le chèrement !
« Du Désert, et de notre assemblée synodale, le neuvième août mils(>])t cent vingt et neuf. Signé et scellé du sceau de nos églises.
« A. Court, pasteur; M. Maroger, prédicateur; Corteiz, pasteur; Claris. »
» N" 1, t. IV, p. 115 (1728.)