TRISTESSES ET DOULEURS
fin, il re(;ut les lettres de sa femme; elles étaient restées un mois à Montpellier. Quelle joie ! « Je g-loritie de tout mon cœur le grand Dieu de ce qu'il vous a délivré des maladies, des peines;.,, qu'il plaise à la bonté divine de vous rétablir vos forces, et vous donner toute la patience dont vous avez besoin ! » Un autre jour, il ai)prit que sa mère était morte, et que le prêtre avait refusé de la recevoir dans son cimetière, « parce qu'elle n'avait pas voulu porter les marques de la bète '. » — Un autre jour, que son enfant, une petite Hlle, venait de s'éteindre dans les bras de sa mère, loin de lui : « Je n'ai jamais pu l'embrasser sur la terre, écrivaitil; j'espère de la miséricorde de Dieu qu'elle jouit d'une parfaite paix dans le ciel avec notre divin époux ^. »
Ainsi, fuir sans cesse, avoir l'oreille aux écoutes, craindre le passant, voir sans cesse se projeter sur la route l'ombre de l'écbafaud, et avec cela se sentir l'âme torturée par cet épouvantable supplice : l'anxiété ! Que faisaient-il ï \'ivaient-ils encore? Fallait-il craindre, fallait-il espérer ï Plus tard une lettre arrivait, long-temps attendue : elle apprenait la mort de la mère, de la fille. Brisé, on s'arrêtait sur le bord du chemin, on pleurait. Mais quoi ! était-on excusable de se livrer à sa douleur, quand la voix de Dieu vous appelait à consoler des douleurs bien plus g-randes, celles des persécutés et celles des victimes ! On reprenait sa route et on con- ^■oquait une assemblée. C'était la vie.
Antoine Court, s'était marié en 17:22, à son retour de
' X" 17, vol. G, 1). 2S.
2 N" 1, t. II, p. 431. (IrZl )
Genève. Il avait épousé une jeune fille d'Uzès, dont il avait probablement fait la connaissance dans ses courses à travers le Languedoc. On la nommait Etiennette Pag'ès, mais lui et ses amis l'appelaient simplement Rachel.
Sa jeune femme avait quelque fortune, mais surtout une ferme piété. « Je vous marquerai très-volontiers, lui écrivait un Ancien, l'état de Mademoiselle Pag-(ès), car je n'ai rien à en dire qui ne doive vous satisfaire et édifier. Je vous dirai donc qu'elle édifie fort l'Eg-lise par son zèle et sa débonnaireté ' . » C'est de cela qu'il s'était épris.
De ce mariag'e il avait eu trois enfants. En 1727, sa femme habitait Ujiès, et elle n'y avait pas été encore inquiétée, lorsqu'mi jour le nouveau commandant de la ville, venant à ])asser devant sa maison, s'arrêta, fit quelques questions aux voisins, et continua son chemin. Grande peur! Court se rappela ce qu'avait récemment écrit Duplan à sa femme : « Je crains à tout moment qu'on ne vous enlève*. » Tl courut au-devant d'elle, et la pria de partir pour Genève. Au commencement de l'année 1728, il disait : « Ma Rachel est errante, elle n'habite plus la maison; une vente a été passée sur partie de ses biens, en faveur d'une permission que nous avons ob-
1 N° 1, t. II, [). 450. (1721j — Quelle était cette l'emiue douce, dévouée, courageuse, dont son fils, Court de Gébelin, devait dire plus tard : « Une épouse d'une force d'âme peu commune, et qui ne vivait que pour sa famille?.,.» (V. Monde primitif, t. VIII, p. 9.) Court se montre très-discret k l'égard de sa femme; son nom est même etïacé dans quelques lettres. Il l'aimait beaucoup et on le lui reprocha souvent. On verra plus loin (V. tome II, cbap. xiu, p. 380) quelle fut sa douleur, lorsqu'il la perdit. Il en mourut