TROIS CLASSES DE PROTESTANTS
La fuite n'était pas un expédient, elle était un aveu d'impuissance. Fuir ! c'était désespérer du succès du protestantisme en France. Au surplus, qui s'expatrierait';' Seraient-ce les derniers Camisards, g-ens rudes, austères, attachés au vieux sol natal? Assurément ceux qui n'avaient pas ])ris part à la grande émigration ne quitteraient pas le théâtre de leurs anciennes luttes. D'un autre côté, la g'uerre était insoutenable. Outre que les forces des religionnaires par la défection et par la mort étaient sing-ulièrement amoindries , la lassitude et le découragement avaient succédé à l'enthousiasme des premiers jours. Peut-être se trouvait-il encore dans le Vivarais et les hautes Cévennes quelques hommes capables de prendre les armes ; mais leur cri de guerre ne serait pas entendu, et les troupes royales vaincraient facilement une poignée de rebelles. Le résultat de ce soulèvement, dont il était facile de prévoir l'issue, serait un redoublement de rigueurs. — Il ne restait donc qu'un moyen, un seul, et c'était celui qu'avait proposé Claude Brousson. Mais il offrait des difficultés.
Les protestants pouvaient se diviser eu trois classes : les nouveaux convertis, les hommes sages et les exaltés; c'est-à-dire, ceux qui fréquentaient les catholiques et suivaient, extérieurement du moins, les exercices de l'Eglise romaine, — ils étaient les plus nombreux, — ceux qui malgré les menaces, intraitables, gardaient au fond de leur cœur, pure et intacte, l'antique foi, ceux enfin qui, tour à tour passant d'une exaltation maladive à un abattement profond, cherchaient des consolations à leurs maux dans les discours des « Inspirés. » Il fallait donc, avant d'organiser le grand parti
LES lAlOYENS D'ACTION SONT ARRÊTÉS
de la résignation, vaiufre l'iiidifterence des uns, modérer l'ardeur des autres et réunir dans une même Egdise g-ouvernée et unie les représentants épars et découragés du protestantisme français. Cela fait, on pouvait prendre une attitude calme, digne, impassible.
Antoine Court était séduit par la grandeur et la sagesse de ce projet.
« Qui pourra dépeindre, dit-il quelque part, l'état où se trouvaient à cette époque et cette Eglise et la religion en France '! A peine en connaissait-on quelques traces. La persécution d'un côté, l'ignorance et le fanatisme de l'autre l'avaient entièrement anéantie et défigurée. »
Il ne perdait cependant pas courage.
" Quatre moyens, ajoute-t-il, avec la bénédiction du Seigneur que j'implorais sans cesse, se présentèrent à mon esprit. Le premier fut de convoquer les peuples et de les instruire dans les assemblées religieuses; le second, de combattre le fanatisme qui, comme un embrasement, s'était répandu de tous côtés, et de ramener à des idées plus saines ceux qui avaient eu la faiblesse ou le malheur de s'en laisser infecter; le troisième, de rétablir la discipline, l'usage des consistoires, des anciens, des colloques et des synodes ; le quatrième, de former, autant qu'il serait en mon pouvoir, de jeunes prédicateurs, d'appeler des ministres des pays étrangers, et, s'ils manquaient de vocation pour le martyre et qu'ils ne fussent pas disposés à répondre à mes pressantes invitations, de solliciter auprès des puissances protestantes des secours en argent pour aider aux études et à l'entretien des jeunes gens en qui so trouveraient assez de courage et de bonne volonté pour se dévouer au salut et au service de leurs frères ' . »
Mais la gravité des circonstances réclamait une auto-
1 N" 37. Mémoire aux arbitres,