‹ Antoine CourtChapitre 33 sur 251 · ETIENNE ARNAUD · texte numérisé non relu

ETIENNE ARNAUD

Etienne Arnaud était un tout jeune lionune. Il était orig-inaire de Saint-Hippolyte de la Planquette. Ses parents avaient dii se réfugier en Suisse dans les dernières années du dix-septième siècle, ou après la soumission des principaux chefs camisards; en 1709 en effet, on le trouve établi à Genève. A cette époque, il fut pris du désir d'aller évang-éliser ses frères de France, et il partit, sans hésiter, avec un nommé Sabatier et Corteiz. Il arriva en pleine persécution. Les gouverneurs exécutaient les édits avec une rig-ueur inouïe et les protestants étaient dans la terreur. Il vit périr le premier de ses compag-nons de route. Persister à courir le pays, c'était s'exposer lui aus.si à une mort certaine. Il le comprit. Après quelque temps de laborieux efforts, il dut reprendre le chemin de Genève. Mais les troupes le surprirent lorsqu'il cherchait à passer le Rhône au Pont-Saint-Esprit, et il fut contraint de s'eng-ag-er comme soldat. Cela se passait en 1711. Plus tard, croyant sans doute les dangers moindres et les temps plus favorables, il abandonna ses frères d'armes, et revint auprès de ses coreligionnaires de la province. C'est alors qu'Antoine Court fit sa connaissance '.

Corteiz' (Pierre -Carrière) était né au hameau de Nozaret, paroisse de Castanier. En 1697, il lui était tombé entre les mains le Bouclier de la foi., le Combat cliréiien^ dix décades de sermons excellents, ouvrage de M. Pierre Dumoulin, le Dialogue entre un père et son

' N° 17, vol. H, p. 495. —V. wisii Les Insurgés protestants, p. 145.

^ « Taille un peu au-dessus du médiocre, visage long et maigre, bouche bien fendue , le nez aquilin, cheveux chiUain obscurci, Tair doux. » Signalement des prédicants.

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fils four voir si l'on se peut satùver en allant à la messe poui' éviter la persécution, ouvrage des plus convenables pour la sitîcation d'une Eglise comme la France, et un Catéchisme de cotitroverse de Dumoulin. Un jour, — il avait seize ou dix-sept ans, — il parla par hasard dans une assemblée, et dès lors, jusqu'en 1702, il adressa des exhortations aux fidèles, s'élevant beaucoup contre les prophètes qui couraient le pays, prêchaient la guerre, ordonnaient de tuer les prêtres et de brider les églises. Mais les passions étaient déchaînées; on le traita d'incrédule. Il vit lateriible expédition de Julien dans les halètes Céveunes, « cette expédition qui fut, dit Louvreleuil, comme une tempête qui ne laisse rien à ravager dans un champ fertile ; » il vit allumer l'incendie de quatre cent soixante-six bourgs, et l'âme encore émue de ce spectacle , profitant du passe-port que lui fit offrir Villars, il se réfugia en Suisse. A Lausanne, il obtint un emploi de régent. Vers 1709, les réfugiés jetèrent les yeux sur lui pour aller réchauffer la foi des fidèles de France. Il n'hésita pas et partit aussitôt pour le Languedoc. Voilà pourquoi en 1717 il écrivait : « Vous me demandez par quel ordre et qui m'a donné charge de prêcher, environ douze ans, dans le Désert de France; je répondrai ce que j'ai toujours dit, que c'est par la force et par les lumières du Saint-Esprit qui m'a fourni les connaissances et les dispositions nécessaires pour m'employer dans cette noble et importante charge 1. » En 1709, Abraham Mazel, ancien officier de cavalerie, courait le Vivarais et poussait les

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protestants à une nouvelle g-uerre de (Jamisards. îl réunit même en peu de jours une centaine d'hommes, enleva les armes d'un château, battit un rég-iment suisse, et déjà le paj s commençait de s'ag'iter, lorsque le gouverneur envoya des troupes qui dispersèrent facilement la bande de Mazel. Le Vivarais fut mis dans un déplorable état. Corteiz vit Vernoux rempli des cadavres des jeunes g*ens qu'on avait pendus ou rompus. Aussi, lorsque Mazel, g-uéri de ses blessures , essaya avec Claris de soulever encore une fois cette malheureuse contrée, s'interposa- t-il pour les forcer à abandonner leur dessein. En 1712, fatig-ué de soutenir contre les siens et contre l'ennemi une lutte de chaque jour et presque sans succès, il revint à Genève. Là, il se maria avec une tailleuse d'habits du nom d'Isabeau. Mais il ne pouvait se résig-ner à vivre loin du théâtre où s'était exercée son activité fiévreuse. Il quitta sa femme, revint en France, dans les Cévennes. Il y trouva Bombonnoux, Rouvière, Hue et Vesson. Avec les deux premiers, prêchant, exhortant, convoquant des assemblées, il descendit jusqu'à Nîmes. C'est dans cette ville qu'il entra, par l'intermédiaire de Brunei, en rapport avec Court, et que les cinq jjrédicants célébrèrent les fêtes de Pâques*.

Tels étaient les ministres auxquels le premier Synode du Lang-uedoc confiait le soin de ranimer le zèle et d'établir quelque ordre dans la province. Tels allaient être dans cette œuvre de restauration les premiers compag'nons d'Antoine Court.

' N° 17, vol. H, p. 491. Relation historique des principaux événements qui sont arrivés à la religion protestante depuis la Révocation jusqu'en 1728. — Corteiz en est l'auteur.

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Hommes hardis et dévoués, insuffisants toutefois, et non h la hauteur de la tâche. Ce n'était ni le zèle ni le courag-e qui leur faisaient défaut, mais le savoir, l'intelligence et aussi, il faut le dire, le sacrifice de leur personnalité au triomphe d'un programme rigoureux. Vesson était tonnelier, Hue travailleur de terre; Arnaud, Durand, Rouvière étaient des enfants. Corteiz, le plus instruit peut-être, écrivant à Court, lui recommandait de prendre g'arde aux fautes d'orthographe et de les corriger, s'il montrait la letti'e à ses amis. Cela pourtant eût été de peu d'importance, s'ils avaient pu comprendre ce qu'on réclamait d'eux. Mais les plus âgés surtout, les Hue, les Brunei, les Vesson appartenaient à un autre temps. Vieux Camisards, aux libres allures, ils subissaient avec peine tout ce qui les pouvait contraindre. Il ne fallut rien moins que la fermeté étonnante d'Antoine Court pour les faire marcher sans trop de colères dans la voie tracée. Encore y eut-il bien des écarts.

Deux hommes seuls avaient de la valeur : Arnaud et Corteiz. Arnaud périt bientôt et avec lui les brillantes espérances qu'il avait fait naître. Restait Corteiz.

Héros inconnu que ce prédicant ' ! H avait vu tour à tour les excès du fanatisme religieux auxquels s'étaient livrés les Camisards et les mesures d'épouvantable rigueur qui avaient frappé les insurgés ; il avait ensuite connu les réfugiés des pa3^s éti*angers et il était resté en rapport nvec quelques-uns d'entre eux. Une raison saine, le véritable sentiment de l'état des

' Ses lettres, son journal mériteraient bien d'être publiés.

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choses, le désir de tracer et de suivre jusqu'au bout un programme clair et méthodique, l'horreur du fanatisme et de l'emploi des moyens violents, — tout faisait de lui un auxiliaire d'un rare mérite. D'un courage éprouvé, jouant depuis son enfance avec la mort, insensible à la fatig'ue, il parcourait la France, passait en Suisse, franchissant les distances et bravant les dangers avec une insouciance, une sérénité admirable. Son âme était aussi ferme que son corps. Il était huguenot et montag'nard. A cela, il joig-nait une grande douceur. Cet homme rigide et sévère avait des tendresses, des délicatesses exquises. Ses lettres à sa femme, « à son Isabeau, » sont remplies de détails touchants. Il y parle de lui, d'elle, de ses enfants, surtout de ses excursions périlleuses et des progrès « de la religion » comme un père et comme un héros. Point de forfanterie, point d'ostentation; il écrit comme il pense. A travers cette écriture indécise et qui se traîne bizarrement, en boitant, on croirait lire dans son cœur comme dans les pages ouvertes d'un livre. Il était bien l'homme qui convenait aux protestants ; sa naïve éloquence, la rudesse de son langag-e, l'austérité de sa vie, tout cela tempéré par une bonté sympathique, devait lui assurer une immense influence.

Aussi, dès qu'Antoine Court l'eiit rencontré, enchaîna-t-il sa vie à la sienne. Ce fut une amitié grave et solide, que rien ne put ébranler et qui lia pour toujours ces deux hommes dont la foi s'était proposé le même but. L'un fut la tète qui conçut, l'autre le bras qui exécuta. Non pas que l'un ordonnât et l'autre obéît, — en réalité ils s'interrogeaient mutuellement,

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