LE RÉVEIL EN DAUPHINÉ
Les nouvellet; du Daupliiué étaient malheureusement moins satisfaisantes. Roger, cet homme infatigable qui aurait fait « cent lieues par jour sans se lasser, » courait en tous sens les vallées et les montagnes du Dauphiné, réchauffant la piété, rétablissant l'ordre, convoquant des assemblées, cherchant à recruter des ouvriers pour son périlleux labeur. li allait surtout des frontières du Comtat jusqu'à l'Isère, et depuis Die jusqu'à Valence. Il n'avait d'autre auxiliaire qu'un tout jeune homme qui ne prêchait pas encore et ne devait commencer à prêcher qu'en 1718; son nom était Villeveyre. Parfois Brunei, quittant le Vivarais, venait lui offrir son concours, mais rarement et pour un espace de temps plus ou moins court. Roger était seul, isolé ; il ne pouvait suffire à la tâche. En certains endroits cependant, comme dans la vallée de Bourdeaux, il était parvenu à former de florissantes ég'lises. Mais des imprudences qu'il n'avait pu empêcher avaient tout perdu. Aussitôt en effet que les religionnaires apprenaient qu'il était dans leurs quartiers, ce n'étaient plus qu'allées et venues ; ils disaient môme hautement qu'ils allaient aux assemblées. Que fit-on? On écrivit à la cour qu'il se formait de gros attroupements, et que les protestants y venaient eu armes. La cour ordonna de sévir et le commandant de la province, le comte de Médavid, envoya à Bourdeaux un bataillon du régiment de Navarre, Le pays fut traité en pa} s conquis. Les soldats firent mille ravages, maltraitèrent le pauvre peuple, s'installèrent dans les maisons et violèrent les femmes. C'était un souvenir des drag-onnades. Lorsque le pays fut ruiné, ils partirent. Dans cette
PRU^■ENCE, COMTÉ DE FOIX ûl
expédition sept inaisous avaient été rasées. Roger et Villeveyre, effrayés, avaient dù se retirer dans des lieux écartés et n'osaient plus convoquer des assemblées. La province était dans la terreur. Cela se passait en 1719 \
Si tristes qu'eussent été ces événements, il était néanmoins manifeste que le protestantisme redressait la tête, non-seulement en Daupliiné, en Lang-uedoc, mais encore dans toutes les provinces du royaume ^
Les religionnaires de la Provence, à la voix de Rog'er, commencèrent à donner des signes non équivoques de leur fidélité à la religion. « Alors, la contagion affligeant la Provence, le zèle des réformés se réveilla, et les assemblée» furent plus nombreuses ; on chantait dans les bourg-s, et dans les villes et villages hautement les louanges de Dieu »
En 1722, un jeune prédicant, dont on ne sait que le nom, Chapel, parcourut le comté de Foix. Partout où il passa, il trouva les protestants bien disposés. Les assemblées qu'il réunit comptèrent jusqu'à trois cents personnes, et chaque jour il vit augmenter le nombre des assistants ■* .
' N° 4G, cah. 1. Nous retrouverons plus loin Villeveyre. V. tome II, chap. IV, p. £)9. — V. aussi Les Guert'es de religion et la Société protestante dans les Hauter-Alpes, par M. Charonnet, p. 507. In-8.
2 Bien des documents nu- Iheui'eusement nous manquent à l'appui de ce que nous avançons. L( fait n'en est pas moins certain. Le peu de preuves que nous posséd ns montre avec évidence que, partout ofi le protestantisme comptait des adhérents avant la Révocation, les religionnaires, qui étaient n 3!és, poi'sévérèrent dans leur foi et choisirent l'année oti Louis XIV aiourut pour donner des signes éclatants de leur fidélité.
3 N" 17, vol. B.
* N° 1, t. II. (Juin 1722.)
68 tJUYENNE, l^RETAGNE
Dans l'Ag'enai.s, aprè.s la mort de Louis XIV, la persécutioii sembla se ralentir. Le culte de famille se célébra avec moins de crainte et quelques petites réunions nocturnes furent même tentées. C'était le prélude des grandes assemblées du Désert
En Bretagne, plusieurs nouveaux convertis s'employèrent courageusement « à ramener leurs frères à leurs anciennes convictions, et à les fortifier en secret 2)ar des entretiens, des lectures, et une sorte de culte privé, dans une foi qu'ils n'avaient jamais au fond abandonnée. » Chose curieuse ! Ce mouvement fut exclusivement laïque; ce furent des gentilshommes, des négociants, des artisans, des femmes même qui s'y employèrent. En 1715 déjà, un M. de Touvois, fils du marquis de Crux, fut accusé de prêcher à Safîré dans le château qu'il occupait. « J'ai appris, écrivaiton à l'intendant Ferrand, qu'il lui arrive quelquefois, après le repas, d'appeler dans sa chambre tous les domestiques et de leur faire des prédications. Le fait est notoire, et j'estime qu'il conviendrait que vous preniez la peine. Monsieur, de le mander pour lui défendre de prendre cette liberté. » Quelques années plus tard, eu effet, Touvois et d'autres nouveaux convertis furent l'objet de rigoureuses mesures. « Cet exemple, écrivait l'intendant, contiendra les nouveaux convertis qui se donnent trop de licence depuis quelque temps ^. »
En Picardie, depuis la fin de 1714, des réunions
* Chronique des Eglises i cfornices de V Ayenais, par M. A. Lagarde. Toulouse (1870).
2 Essai sur VHistoire des Eglises réformées de Bretagne, par M. Vaurigaud. Tome III, \). l'J5, 108. Paris. (1870.)
PICARDIE. POITOI
se tinrent dans une caverne située près de Templeuxle-Gruérard. Pour se mettre à l'abri du froid, disaient les relio'ionnaires. Pour prier Dieu, assuraient les curés. Une nuit du mois de mai, tandis que le villag'e dormait, la maréchaussée accourut, les maisons furent fouillées, et quatre habitants conduits en prison ' .
Dans l'Aisne, il est certain qu'il y avait encore des relig-ionnaires et qu'ils commençaient de s'agiter, car on voit, en 1725, qu'un nombre considérable d'entre eux furent oblig'és de s'expatrier pour échapper aux rigueurs de l'édit de 1724 ^
Lorsque Antoine Court, en 1715, convoquait le premier Sj^node, de nombreuses assemblées se tenaient déjà dans le Poitou. En vain Chebroux, un des subdélég'ués de l'intendant faisait peser stu' le pays « sa lourde main de fer, » il ne pouvait accabler les Nivet, les Beg'uiers, les Marbœuf , les Berthelot, tant d'autres prédicants qui n'avaient cessé depuis la Révocation de courir le pays Nivet fut pris. « Que fera le petit troupeau, lui dit Chebroux, maintenant que nous tenons son pasteur ? » Mais lui fièrement : « Ne vous mettez pas en peine du petit troupeau, Monsieur, il a un pasteur qxii est à couvert de toutes vos recherches et qui ne l'abandonnera pas. » Et comme Chebroux riait : « Vous riez h votre aise, mais il n'en
' Histoire des protestants de Picardie, particulièrement de eeii.r dx département de la Sotn7Jie,]>ar M. Rossier. Paris. (1861.)
2 Essai historique sur les Eglises reformées du dèparterneni de C A isne, par M. Douen, p. 126. Paris. (1860.)
* C'étaient, comme dans le Languedoc, de simples paysans. Nivet l'iHait. Jean Marbœuf était un laboureur d'une mémoire prodigieuse, qui avait appris un grand nomljre de sermons, et les récitait. Berthelot semblablemeut.
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sera pas toujours de même. Un jour nous paraîtrons vous et moi devant un tribunal plus équitaljle que celui que vous occupez maintenant. Alors s'accompliront ces paroles : Vous êtes Inenlieureux, vous qui pleurez à présent parce que votre tristesse va se changer en joie ; mais malheur sur vous qui riez maintenant, car votre joie se convertira en deuil'. » Le suhdélég-ué continua son œuvre de persécution. Berthelot, quoique condamné aux g-alèrespar contumace, continuait son ministère. Il se cachait et convoquait des assemblées dans les lieux écartés, il tenait tête à Chebroux, et remplissait si bien la contrée du bruit de son nom qu'on n'appelait plus le protestantisme que « la relig'ion Berthelote. »
Vers 1718 % les religionnaires poussèrent l'audace jusqu'à s'assembler publiquement sur les emplacements des anciens temples démolis. « Cette résolution prise, on jeta d'abord la vue sur l'emplacement du temple de Moug'on, parce que ce bourg' était presque entièrement de larelig'ion et dix ou douze jours à l'avance on avertit les protestants des environs. Le jour marqué , on s'assembla , sur la place même où avait été le temple, et dont on avait fait un jardin ; l'iïbmme à qui il appartenait voulut s'y opposer ; les autres disaient que c'était leur place et qu'on les en avait privés injustement. La contestation fut de courte durée; il ne voulut pas ouvrir la porte, mais on l'eut bientôt forcée ; on entra dans le jardin qui était entouré de murs et on commença à faire la lecture en attendant
1 N° 17, vol. R, p. 103.
8 Le Bulletin (lit, 1718; n° 17, vol. R, p. 193, dit, 171!). Nous adoptons 1718