COURT ET LES SYNODES
trouve des curés qui fassent ces sortes de mariages (|ui, étant contre les dispositions des saints canons, font tort à l'Eglise et à l'Etat *. » Et en 1710 déjà, n'étaitce pas un évêque, l'évêc^ue de Gap, qui dénonçait luimême trente mariages de cette espèce bénis dans une seule de ses paroisses?... Quoi (|u'il en soit, la cour devait être sans inquiétude. Il n'y avait guère que « les gens du menu » qui bravassent l'autorité royale, et se fissent, au mépris des ordonnances, marier au Désert. Tous ceux qui avaient (j^uelque soin de leur fortune et de leur établissement consentaient encore aux épreuves, à l'abjuration, et ne néglig'eaient pour arriver à leurs fins aucune des formalités que le clergé avait prescrites contre eux.
C'est précisément contre cette condescendance et « cette lâcheté » fatale au protestantisme qu'Antoine Court et les Synodes s'élevèrent, dès la première heure, avec une très-grande force. Quoi donc! Etait-ce tout que de se rendre aux assemblées ! Leur courage u'allait-il qu'à venir entendre le prédicant, et leur vertu qu'à pleurer publiquement sur « leurs péchés? » Etaientils protestants ou non? S'ils l'étaient, qu'ils jetassent donc le masque de nouveaux convertis ! A cette heure terrible où se débattaient les destinées de la Réforme fran(;aise, il fallait hardiment se ranger dans un camp ou dans l'autre, et diit-on perdre l'honneur, la fortune et la vie, marcher résolument derrière le drapeau qu'on s'était choisi.
Il était expressément défendu aux religionnai-
' Bibliothèque natioimlo, Mss, n'TOlô, i). 12,
RÈGLEMENTS SYNODAUX
res de se marier à l'église et d'y faire baptiser leurs enfants. Ils étaient au contraire exhortés à se servir « des moyens que la Providence leur fournissait par le ministère de leurs pasteurs légitimement appelés dans l'église * . » Pour les baptêmes, lorsque le prêtre demandait aux parents si leur enfant était baptisé, les parents devaient répondre affirmativement et s'opposer à ce qu'il fût rebaptisé par le curé ^. Les mariages enfin, — et on revint sur ce sujet, — ne pouvaient être bénis par les prêtres de l'Eglise romaine. Les mariag'es mixtes, « bigarrés, » étaient également interdits. Le Synode de 1722 donna ordre à tous les Anciens d'avoir une attention particulière sur la jeunesse pour empêcher, autant que possible, qu'elle se « polluât par mariage avec la partie contraire ^ »
Les mariages, à cette époque, se faisaient en géné-
1 N° 7, t. III, p. 47. Synode de 1719. — On revint bien des l'ois sur cette grave et importante question. « Le 20 mai 1723, nous assemblâmes en Synode, dit Corteiz, les prédicateurs et les Anciens dépendant des Synodes de la montagne. La question affligeante qui entretint fort longtemps l'assemblée synodale, ce fut de ne point se marier dans l'Eglise de Rome. Le dessein est très-bon, mais l'exécution difficile quand on n'est pas soutenu par le magistrat, ou plutôt que le magistrat fait la guerre et persécute la personne fidèle. La chose fut pourtant décidée de ne point se marier dans l'Eglise romaine, et principalement à cause des abjurations liorriljles exigées par icelle. Il faut donc se délibérer de faire la volonté de Dieu et de sortir de Babylone, et les prédicateurs de se faire devoir d'y exhorter le peuple, montrant h la jeunesse la nécessité de garder la pureté de la foi et l'innocence, sortir du royaume, ou bien, si l'on veut rester, se marier par ceux qu'on reconnaît pour ses légitimes pasteurs, sans avoir égard ni à la confiscation des biens, ni aux misères de la vie, ni aux emprisonnements, ni, en un mot, h toutes les j)eines que l'Eglise romaine inflige à. ceux qui ne veulent pas encenser la Bête. »
2 N" 1, t. IL p. 21.
CÈRÉMONIIiS DU RAPTÉMIi
ral au Désert, les baptêmes rarement ; le prédicant baptisait plus souvent dans des maisons isolées et dans des fermes. On sait peu de chose sur la façon dont se pratiquaient ces deux cérémonies; pour en connaître le détail, il faut voir ce qui eut lieu plus tard, en 1743. Il est cependant à peu près certain qu'on agfissait alors comme on ag-it dans la suite. Quand il y avait promesse de mariag-e, le ministre l'annonçait publiquement au Désert devant les fidèles, et s'il n'y avait ni opposition ni protestation, il jjrocédait à la bénédiction, suivant la forme ordinaire des Eglises réformées. Il marquait la date de la cérémonie sur un reg'istre qu'il portait avec lui et délivrait un certificat aux nouveaux mariés. Lorsqu'il s'agissait d'un baptême, le ministre faisait promettre au père et à la mère de ne jioint consentir à ce que leur enfant fût rebaptisé, afin d'éviter la profanation « du nom adorarable de la très-sainte Trinité, le mépris du saint baptême et le scandale qu'il y aurait dans la réitération de ce saint sacrement. » Cette promesse faite, il répandait l'eau baptismale sur le front de l'enfant. Le nom de ce dernier, ceux du parrain et de la marraine, ainsi que du père et de la mère étaient ensuite inscrits sur son reg'istre .
Ce n'était pas sans danger que ces cérémonies avaient lion. Eu 1720, la femme d'un Ancien vint à accoucber. Son mari, craignant les espions et le curé, l'avait en- A'oyée hors de la maison, dans une ferme isolée, pour y faire ses couches. Dès que l'enfant fut venu au monde,
1 V. Byllet., t. XIU, p. li?
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Corteiz le baptisa et huit jours après la mère, quoique fatiguée et encore souffrante, rentra au log'is. A peine était-elle de retour, que le prêtre fit dire au mari qu'il savait tout et qu'il le priait de lui communiquer le « baptistoire » de son enfant. L'Ancien demanda un entretien particulier, refusa d'indiquer en quel lieu sa femme s'était accouchée, mais avoua que l'enfant était baptisé et qu'un prédicant avait présidé la cérémonie. Grand embarras. Le curé répliqua qu'il ne pouvait éviter de rebaptiser l'enfknt. Le père, homme rude et zélé, argumenta, réclama, et déclara finalement que s'il ne pouvait rien empêcher, il ne livrerait pas du moins son enfant sans protester devant Dieu et devant les personnes présentes qu'il était déjà baptisé, et qu'il ne consentait pas qu'on lui administrât un second baptême. La journée se passa sans nouvel incident. Le lendemain, le curé accompagné d'une femme arriva dans la maison paternelle, s'empara de l'enfant, et malgré les protestations de l'Ancien, emporta le nouveau-né et le rebaptisa ' .
Cette misérable comédie autour d'un berceau se reproduisit souvent. Que de fois on vit de scènes semblables ! Il est facile dès lors de comprendre quelle inflexibilité il fallut montrer pour imposer ces règlements aux religionnaires. On en fut réduit à les placer dans cette dure alternative ou de sortir de l'Eglise, ou de se soumettre à h> discipline qu'elle avait instituée.
Si malgré les défenses synodales, quelqu'un se mariait dans l'Eglise romaine ou y faisait baptiser ses