Bastard, Vie de Jean de Ferrières
ET JBANNE d'aLBRBT. 205
le duc de Guise à la porte de la chambre du roi ^ que, dans le partage des provinces arrêté à Nantes sous la présidence de La Renaudie, il s'était chargé de la Normandie et qu'il y avait raccolé un bon nombre de gentilshonunes animés de son audace. L'ordre de le rechercher, accompagné de son signalement, fut envoyé à tous les lieutenants du roi ^. Les circonstances de sa fuite semblaient accuser le prince lui-même ou au moins les officiers de sa maison. Le 31 mars, Técuyer de Yaulx fut arrêté^. Il avoua avoir prêté un cheval à x\Ialigny, de sa propre volonté, sans ordres, et/ s'excusa sur sa bonne foi. Une réponse si naturelle ne désarma pas la irengeance des Guises. L'écuyer de Yaulx ne reparut plus à la cour et le bruit s'accrédita qu'il avait été noyé dans la Loire avec d'autres condamnés ^.
Cependant les indices de la direction de Gondé surgissaient de l'enquête. Les courtisans, les ambassadeurs étrangers pressentaient que, derrière le mouvement, se cachait un prince d'assez d'autorité pour centraliser les efforts de tant de capitaines. Personne ne pouvait articuler de faits décisifs, mais chacun devinait ce qui i^estait obscur dans les aveux des accusés. Les noms du
i. De Thou, t. II, p. 773. De Thoa ne mentionne ce fait que oomme un bruit. Il ajoute que Gondé le dissuada de ce crime. — -Sic p. Mathieu, Hist. de France, t. I, p. 221.
2. Le duc de Guise supposa d'abord que Maligny s'était embar- <^é pour rAngleterre et envoya des instructions dans ce sens au ^uc d'Estampes, gouverneur de Bretagne (Lettre orig. du 13 avril 1559 (1560); f. fr., vol. 20510, f. 86).
3. Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. III, p. 412. — Lettre de Michieli, du 31 mars (Mss., Dépèches vénit., filza 4, f. 38).
4. Lettre de Michieli, du 20 avril 1560, à la république de "Venise (Mss., Dépêches vénit., filza 4, f. 56).
âMk A^TOIHI Dl BOUKBOll
roî de Navarre et surtout da pnooe de Coudé erraiaA 5iir toutes les boudies^ LesoQnîarésparbieDtd*imdirf suprême, dont le nom êUit inwioiio et qui était déaigné par La Renaudie et par les antres meneurs sousoeUe dénomination mTstërîeose, le Ckêf mm^. Mais ces dépositions ne dépassaient pas k portée d*un bavardage de corps de garde. Mnères avoua que Gondé avait promis de se mettre à h tête des sàlitieux cd cas de succès, et donna on eoqps à raccusatioo. D'autres prisonniers^ arrêtés à Orléans avec les éqiii< pages du prince, confessèrent, d*après Tambassadeur vénitien* qu'ils étaient sondojte par Cîondé et qu ils avaient reçu de kd quatre écns. La révélation parut tellement importante aux oflSciers de justice qu'ils voulurent h frire entendre au duc de Guise et au cardinal de Lorraine. Chaque accusé hit interrogé sèpar^eroent et reproduisit ses déclarations. En les écoutante le cardinal ne put retenir sa ct^l^v. De rage il jeta sa barrette à terre et la foula aux pieds. Malheureusement ces allégations étaient dénuées de preuves^ sinon de vraisemblance, et provenaient de pHis ohsoirs qu'on ne pouvait confronter avec un prince du sang *. Les Guises, espérant découvrir d'autres cbup?$« tirent conmiander au prince ^var le roi de ne pas quitter le château '.
l. L?;:r? i^» Cr.in:c::iy in cairiital GnnTeUe, du 18 mtnl560 ,R^:ut*;l .\ -«^e iu\ xr:h. d* l^-x*ljft^ f. 5ft. — LeUre de Ton»b-:r.: .V/v^.vx^v.-u .îjiv.'-^. ié '^ P^\ji «wr te Toscane, U III,
:^. l.**::r>» ,:# Vichie.i À Li :>'?cx>c-* oe Venise, du Î3 mars 1560
jî La l^aobe. Ksu: 4e F^x.t Jf»w5 rnrvpù //. p. Î57.
BT JEANNB d'aLBRET. 207
Goodé c fit bonne contenance » devant les soupçons les plus injurieux. Entouré d'espions, qui rapportaient aux Guises les moindres de ses paroles avec leurs propres interprétations, il affectait d'être assidu auprès du roi et tenait froidement son rang vis-à-vis des Lorrains. Les sentiments qu'on lui supposait ne se firent jour qu'une fois, à la vue de Téchafaud, devant lequel on l'avait presque traîné de force : c Je m'esbahis, dit-il, comme le roy est conseillé de faire mourir tant d'honnestes seigneurs et gentilshonunes, et de si bonne part, attendu les grands services par eux faits au feu roy et au royaume, desquels s'estant ainsy privé, il seroit bien à craindre que les estrangers voulussent, durant ces grands troubles, faire des entreprises. Car, s'ils estoient soustenus par quelque grand prince, ils mettroient aisément le royaume en proie ^ . » Ces paroles, bien qu'imprudentes, n'apprenaient rien à personne ; car nul ne pouvait ignorer la sympathie du prince, qui professait la réforme, pour les capitaines du parti réformé. Mais elles entretenaient la méfiance du roi et de la reine mère.
Le 31 mars, le roi adressa aux cours souveraines des lettres officielles sur les séditions qui désolaient le royaume c sous masque de religion .... et sous la perc suasion des simples .... que aucuns princes embrasc seroient leur dessein .... avec promesse d'un concile c ou assemblée de prélats et gens doctes pour la réforc mation de l'Église ^ > . Le même jour il quitta le châ-
1. La Planche, p. 268. — Mémoires de Castelnau, liv. I, chap. iO.
2. Ces lettres sont publiées dans VHistoire de France de La Pope-
teau d' Ainl)oise , qui, d'après les descriptions des historiens contemporains, présentait alors les horreurs d'un charnier S et se rendit à Ghenonceaux avec toute la cour. 11 y fît son entrée le dimandie, 31 mars^, au milieu de fêtes (]ui devaient lui faire oublier les angoisses de la veille. Les avenues et les portes étaient décorées d'arcs triomphaux, de fontaines, de statues, de tables de mari^re, ornées d'emblèmes, de devises et de versets, où la reine mère déplorait la mort de Henri II. Jamais peut-être, dans aucune des fêtes où se plaisait la cour des Valois, le génie poétique du x\f siècle n'avait trouvé des accents plus gracieux.
Sur une table de marbre noir entourée de efprès,
Trouppeaux brancheus, dont la fùytte poudreuse Va, jours et nuits galoppant ces buissons, Céleste vol (oiseaux) dont les chansons Font retentir cette causte ombrageuse, Trouppe azurée et Tonde tortueuse, Faisant soubdain dix mille limaçons.
Si quelquefois, au doux bruit de vos sons, D*icy passer personne est tant heureuse ; Vous luy direz, soit roy. prince ou soldart, Que son chemin cy mène, ou le basart : Passant, demeure et voy le saint rivage,
linii^re, 158!, U I, p. 168, et dans V Histoire du Languedoc, t. \ Prouves, p. lîO.
I . Lettre de Tomabuoni, ambassadeur florentin {Négoc, diplom^-^ divr la Tascafu, t. III, p. 415).
"J. l>^ n>i avait forme le projet d\ arriver le 19 mars (Lettre ong. de Vautadour au connétable, du 18 mars ; f. fr., vol. 3158,. f. 74K
BT JBA'NNB D'aLBRBT. 209
Où Catherine, en dédaignant Porgueil
Des hommes vains, pom* témoigner son deuil,
Veult achever les jours de son veuvage.
Sur un perron noir, couronné de deux lions au pied d'une
grande tour.
Tous ceux qui sont aussi tristes que moy, S'il (en) est point ung seul en tout le monde, Et si quelqu'une estre me peult seconde A lamenter la perte de mon roy ; Viennent icy accompagner la foy Et les regrets de ma douleur profonde, Affin qu'à coup toute en larmes je fonde Et que je meure heureuse en tel esmoy -, Roy, le plus grand qui ait marché la terre. Soit pour la paix ou pour mener la guerre, De ton tombeau soit mon âme ornement ; Mon âme, hélas I si, depuis le grand tort Que luy a fait le malheur de sa mort. Elle est en moy vivante aucunement ^
Le prince de Condé avait suivi la cour à Ghenonceaux. L'insuffisance des dépositions, la fuite heureuse de Maligny, la mort de La Renaudie, la fatalité qui paralysait en quelque sorte l'information, lui inspiraient chaque jour des dispositions plus hardies. Malgré les soupçons, le roi n'avait pas osé
1. Les triomphes faits à l'entrée de François If et de Marie Stuart au château de Chenonceaux, le dimanche 31 mars 1559 (1560). Paris, Techener, in-8* de 20 pages. — Ghantonay, dans une lettre du 6 avril 1560, mentionne ces fêtes avec quelques détails (Recueil conservé aux arch. de Bruxelles, f. 61 v*). — Ces détails sont reproduits dans la lettre du môme à Philippe U, du 10 avril (Orig. espagnol, Arch. nat., K. 1493, n* 51).
Texclure du conseil privé ^. Â chaque séance, les Guises voyaient leur plus grand enneoii s^asseoir à la droite du roi, écouter d'un air impassible Taveu de leurs terreurs et de leurs faiblesses. Désespérant de trouver des preuves contre lui, ils songèrent, d'après La Planche, à le faire assassiner par François 11. Une discussion un peu vive, un reproche, un geste menaçant du roi pouvait autoriser en sa présence un combat sanglant dont Gondé ne serait pas sorti victorieux . Le cardinal de Lorraine se chargea de préparer les voies à ce crime. Mais il représenta en vain à la reine les desseins ambitieux du prince, servis par son caractère intrépide. Le roi recula d'horreur devant le forfait, et Coudé, averti par ses amis, esquiva toute explication qui aurait pu se terminer l'épée à la main^. Un jour, cependant, Catherine le fit appeler dans son cabinet. Gondé la trouva en conférence avec le roi et avec le cardinal de Lorraine. La reine lui remontra les charges que l'enquête accumulait sur sa tète, et bientôt le roi, en termes plus amers, lui reprocha sa conduite. Aussitôt le rusé prélat prit la défense de son cousin et proposa à la reine de confronter les prindpaux coupables avec le prince, tandis que lui, témoin invisible et muet, assisterait derrière une tapisserie à
1. Lettre de Michieli à la république de Venise, du 31 mars (Mss., Dépêches vénit., filza 4, f. 38).
2. La Planche, Estât de France sous François II, p. 267. Quelqn invraisemblable qu'il paraisse, le récit de La Planche est confirma par la lettre de Michieli, du 23 mars 1560 (Dépêches vénit.^ ûlza 4, f. 24). L'ambassadeur expose que le roi ne s'est pas trouva capable de frapper le prince de sa propre main, ce qui prouve qu^ le projet avait été agité à la cour.
ET JBANNE D*ALBRET. 211
rinterrogatoire. Condé refusa avec hauteur, au nom de sa dignité, de se prêter à cette comédie ^ .
Informé que les ambassadeurs étrangers élevaient des doutes sur sa complicité, Condé demanda à se justifier en audience publique. Le 3 avril, devant les ambassadeurs, les princes et les chevaliers de l'ordre réunis, le prince parla, avec Téloquence qui lui était naturelle, des calomnies sourdement répandues contre lui. Il se plaignit de ses ennemis cachés et démentit les dépositions des aventuriers qui avaient osé compromettre son nom. Il ne voulait, ajouta-t-il, rien dire des morts, bien que les dénonciations vinssent de leur bouche, mais, parmi les vivants, réservé la personne du roi et de ses frères, si quelqu'un osait l'accuser, il était prêt à renoncer à ses prérogatives de prince du sang et à défendre son honneur en diamp clos. Après lui, le duc de Guise dit que de telles calomnies méritaient le dernier supplice, mais que, si les ennemis du prince relevaient son cartel, il offrait de lui servir de second. Cette intervention inattendue réduisit les assistants au silence ^. Le roi, qui présidait la séance, parla, mais d'une voix si timide et si basse, suivant son habitude, que les auditeurs assis devant lui avaient peine à l'entendre, du
1. Négociations diplomatiqites de la France avec la Toscane» t. III, p. 412. —5ic De Thou, 1740, t. Il, p. 774. —Le récit de de Thou «'accorde mieux ici avec les docaments originaux que celui de la Planche.
2. La Planche observe avec beaucoup de sagacité que la présence des trois Ghastillon au conseil du roi et Tappui de la reine mère rendait la condamnation de Condé incertaine (Estât de France sous François If, p. 209).
dévouement traditionnel des princes de la maison de Bourbon. Le cardinal de Lorraine, debout derrkire le siège du roi, probablement pour lui souffler ses paroles, tint son visage et ses yeux baissés, sans montrer s'il approuvait ou désapprouvait la scène jouée devant lui * .
La réconciliation qui suivit cette double explicatioo ne fut qu'apparente. Les Guises et les Bourbons personnifiaient deux partis, dont la lutte ne pouvait finir que par la mort. Le cardinal de Lorraine surtout, Tàme de sa maison, inspirait aux sectaires du parti opposé une haine fanatique. Dans les grandes villes, des colpor^ teurs inconnus répandaient des écrits diffamatoires et des c pasquils i contre lui. On en trouva à la cour et jusque dans la chambre du roi et de la reine ^. Les uns le représentaient t pendu, d'autres le col sur un c bloc, prêt à couper, avec spécification de tous les c vices qu'on s'est su aviser ^. i D'autres rappelaient
1. Lettre de Ghantonay, du 6 avril 1560, à la duchesse de Parme (Hecueil conservé aux arch. de Bruxelles, f. 61 v*). — Lettre du même à Philippe II, du 10 avril (Orig. ; Arch. nat., K. 1493, n^ 51).
— Lettre de l'ambassadeur Tornabuoni au grand-duc de Toscane [Négoc, diplom. avec la Toscane, t. Ill, p. 415). — La Planche s'écarte un peu, dans le détail, des témoignages originaux (p. 269).
— De Thou, en ce qui regarde le prince de Gondé, est plus complet et plus exact (1740, t. II, p. 774). — Il est fait allusion aux vives explications de Condé dans la lettre du roi au roi de Navarre, du 9 avril 1560 (Mémoires de Condé, t. I, p. 398). — Michieli, dans sa lettre du 4 avril, est celui qui donne le plus de détails sur cett0 scène (Mss., Dépêches vénit., filza 4, f. 43).
2. Lettre de Michieli à la république de Venise, du 20 avril 1560 (Mss., Dépêches vénit., filza 4, f. 56).
3. Lettre de Ghantonay à la duchesse de Parme, du 15 avril 156<^ (Recueil conservé aux arch. de Bruxelles, f. 63). — Lettre de
ET JEANNE D'aLBRET. 213
le jugement que François l*' avait formulé dès son adolescence c connaissant en luy un grand esprit, c mais pernicieux >. En public même le cardinal n^était pas à Tabri des injures. Pendant les offices de la semaine sainte, à Tabbaye de Marmoutiers, en présence du roi, un gentilhomme affecta, en se promenant à grands pas dans Téglise, de braver le cardinal qui prêchait. Les gardes le sommèrent de sortir ou d'écouter le sermon. Le gentilhomme répondit insolemment qu'il c ne le vouloit ouir d'un honrnie tant abominable^ i. A Paris, des incendiaires, dont quelques-uns étaient armés, tentèrent de mettre le feu à l'hôtel de Gluny et au château de Meudon, résidences du cardinal^. A Amboise, une nuit, au conunencement d'avril, une troupe armée envahit en nombre la place du Marché, oii se rendait la justice, chassa les gardes et décrocha les suppliciés^. Dans la nuit du 1*' mai, une autre troupe, de plus de deux cents hommes, arriva processionnellement par les prés des bords de la Loire , en chantant des psaumes, s'ouvrit un passage jusqu'au milieu de la ville, scia les gibets qui portaient les tètes des principaux conjurés, et se retira en bon ordre, diaque honune portant une branche de verdure à la main ^. Ces mouvements prouvaient que la conjuration
Chantonay à Philippe U, du 22 avril 1560 (Orig. espagnol; Arch. nat., K. 1493, n* 55).
1. Lettre de Chantonay à la duchesse de Parme, du 15 avril 1560 (Recueil conservé aux arch. de Bruxelles, f. 63).
2. Lettre de Michieli, du 20 avril (Mss. , Dépêches vén. , filza4, f. 56).
3. Lettre de Tambassadeur Tomabuoni, du 13 avril [Négocia^ iions diplomatiques avec la Toscane, t. IQ, p. 415).
4. Lettre de l'ambassadeur Tomabuoni au duc de Florence, du 4 mai (Négoc. diplom, avec la Toscane, t. m, p. 415).
214 AlITOIlfl DE BOCEBOR
comptait encore des forces. Aussi les Guises faisaient b garde autour du roi et se gardaient eux-mêmes comme le jour de l*attaque d* AmlxMse * .
Le prince de Condé était, par son nom et malgré lui, le chef de ces rebelles de toute sorte, et, partout^ où séjournait la cour, son logis devenait le centre des» mécontents. Confiant dans son audace, malgré le dé — vouement au roi dont il faisait parade, fl encourageait, par son attitude ferme et froide vis-è-vis des Guises, les séditieux qui osaient encore compter sur lui. Le 18 avril, le roi, traînant toujours Condé à sa suite, fit son entrée à Tours ^. La ville était pleine d'aventuriers, qui avaient pris plus ou moins de part, au moins de leurs voeux, aux préparatifs de la conjuration d*Amboise. Le bruit se répandit que le prince cachait des armes en son logis et que ses serviteurs étaient des gens de guerre déguisés. Le soir même de l'arrivée du roi, la reine mère, informée que le prince devait passer la nuit hors de chez lui, donna Tordre à Nicolas de Brichanteau, seigneur de Beauvais-Nangis ^, de procéder mystérieusement à une perquisition dans ses cofTpes et dans ses papiers. Au milieu de la nuit, après la sortie du prince, Beauvais-Nangis remplit sa mission et ne trouva rien ^. Cette maladresse
1 . Lettre de Michieli, du 20 avril(M88., Dépêches vén.,filza4, f, 56).