‹ Antoine de Laval et les écrivains bourbonnais de son tempsChapitre 19 sur 50 · JEAN ET CLAUDE DE LINGENDES · texte numérisé non relu

JEAN ET CLAUDE DE LINGENDES

Moulins a vu naître deux des représentants les plus distingués de l'Eloquence sacrée en France, avant l'apparition des grands orateurs contemporains et rivaux de Bossuet. Ce sont, en effet, les deux Lingendes qli'on trouve à la tête des réformateurs de la chaire, et ils conservèrent ce rang pendant toute la première moitié du seizième siècle. Ils ouvrirent, chacun dans un genre différent, la voie où marchèrent, avec une supériorité peut-être inaccessible désormais, les Bourdaloue, les Bossuet, les Fléchier, les Massillon.

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Nés presqu'en même temps, parents par le talent comme par le sang, ils arrivèrent promplement, quoique dans des sphères différentes, aux premières dignités de l'Eglise.

Jean de Lingendes (i5g5-}665), frère ou neveu du poète (i), appartint au clergé séculier et occupa successivement les sièges èpiscopaux de Sarlal et de ÎNIâcon. Jeune encore il dut à son mérite d'être nommé précepteur du fils que Henri IV avait eu delà comtesse deMorel, Jacqueline de Bueil,el il ne négligea rien pour faire de son élève un prince instruit et un honnête homme. Quoique le comte de Morel eût pris parti pour Gaston et eût trouvé la mort à Casteinaudary, son précepteur n'en devint pas moins aumônier de Louis Xni ; c'est en celte qualité qu'il prononça l'oraison funèbre de Viclor-Amédée, beau-frère du roi, et celle du roi lui-même.

Claude de Lingendes (i 09 1-1660) entra dans l'ordre des Jésuites, dont il avait été l'élève. Il s'y consacra d'abord à l'enseignement et fut quelque temps professeur de rhétorique à leur collège de Lyon. Ses succès dans le professoral lui valurent la direction du collège de Moulins, qu'il garda onze ans^ el qu'il ne quitta que pour devenir provincial de la province de France, et enfin supérieur de la maison professe de Paris. Bien qu'éloigné de Moulins, il gardait fidèlement

(1) Les biographes ne sont pas d'accord sur ce point, et dans les archives nous n'avons irouvé aucune pièce qui permette de résoudre pertincMiment cette question.

l'amour de sa pairie, à Inquelle rattachaienl d'ailleurs d'illuslres amiliés : c'est de lui que Madame de Chantai voulut, avant de mourir, recevoir les consolations suprêmes de la religion ; c'est de ses mains que Madame de Montmorency désira prendre le voile de religieuse^, quand elle résolut d'offrir exclusivement à Dieu les restes d'une vie consacrée h pleurer l'époux qu'elle avait peut-être contribué à précipiter dans l'abîme. Une phrase de Voltaire a donné l'immortalité à Tévêque de Mâcon : « Il fut, lisons-nous dans le Siècle de Louis XJV, le modèle des orateurs qui suivirent v , et il « parla le premier dans le grand goût. » A l'appui de celte opinion si honorable pour Lingendes, mais certainenr.enl trop favorable pour des œuvres encore bien imparfaites. Voltaire vante l'oraison funèbre de Victor-Amédée, dont Fléchier empru'ila quelquesuns des traits qui embellissent celle de Turenne(î). Sur la foi de Vollairc, Jean de Lingendes était paisiblement resté jusqu'à nos jours en possessio.n de celte renommée, lorsqu'un écrivain contemporain (?,), contrôlant ces éloges, a cru pouvoir affirmer que ce jugement fui légèrement porté, qu il doit être révisé, el qu'il faut rendre à Claude le premier rang indûment accordé à Jean de Lingendes. L'examen approfondi des ouvrages

(1) Dans l'édilion des Principales Oraisons funèbres publiée à Paris, chez Lequicn, en 1837, avec des noies de Diissault et Maury , on peut voir quels passades de Lingendes Fléchiir a imité», et combien il a surpassé son modèle.

(2) M. Jacquinet, inspecteur-général derUniversité. dans ses Prédicateurs au dix-septième siècle avant Bossuet.

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du Jésuite jusiifie jusqu'à un cerlain point celle partialité : ou y conslalc, eu effet, les qualités de premier orJre qui font les grands orateurs, la force, la véhémence, l'élévation des pensées, la tioblesse des sentiments, la pénétration qui sonde les cofisciences, rémotion (|ui arrache les larmes et fait vibrer les cœurs.

La lâche du prédicateur est ardue et délicate: à peine en chaire, il attire tous les regards, et, comme il parle avec autorité, on attend beaucoup de lui. Pour ne pas tromper cette attente, il doit usiir le tact ù la science, tenir compte des éléments qui composent son auditoire, et tout en respectant la vérité qui est une pour tout !e monde^ varier le ton de son discours, non-seulement d'après la nature desquesliousdonlilse faitTinlerprèle, maisencore d'après l'instruction, l'éducaliosi, la position sociale de ceux qui l'écoulenl. C'est pour n'ôlre point restés fidèles à cette règle, que tant de scrmoimaircs sont froids, Iraînaiits et ennuyeux ; que bori nombre, simposant ''obligation de discourir des. heures entières sur des sujets stériles, tombent d.ins les divisions et subdivisions « si recherchées, si retournées, si remarnées, si différenciées » dont La Bruyère constate le ridicule, perdciit leur temps à prouver ce qui est évident, se faliguenl et fatiguent les autres à vouloir expliquer ce qui ne s'explique point, et dissimulent mal le vide de leur pensée sous des phrases toutes faites qu'on a vingt fois entendues, sous un flux de lieux communs, débiles sans conviction et d'un ton monotone qui Unit par endormir; que tant d'autres, j)our éviter cet écucil, cherchent h

étonner, à éblouir, à séduire par l'élalage de leur esprit ceux qu'ils n'ont pas le don de convaincre ou d'émouvoir, et, incapables de se maintenir dans de justes bornes, se perdent dans les antithèses, les métaphores exagérées, les comparaisons forcées, l'enflure, la puéri- 'ilé, n'évitant pas même les pointes et les jeux de mots. Ce fut là le principal vice des précurseurs de Bossuet, et la faveur accordée aux Italiens qu'avaient attirés en France les largesses de Catherine, de Marie de Médicis et de Mazarin, contribuait à en prolonger la durée; car pour plaire à ces reines et à leur m iison, on faisait venir des prédicateurs d'Italie, et leurs exagérations de parole et d'action exerçaient une funeste influence sur le goût de leurs imitateurs. Le langage simple et naturel était banni comme incapable de traduire les sentiments élevés et les grandes passions; on ne disait plus n les mauvaises pensées )*, mais « les allumettes du péché »); les sacrements devinrent les aqueducs de la grâce, la Vierge I Itifante de la Triiiiiô cl Lucifer le concierge des démons (i)! Le bon sens n'était pas moins offensé que e goût, et une réaction devenait inévitable :

La raison outragée ouvrit enfin les yeux ('-).

Les deux Lingendesne furent pas les seuls, mais ils furent des premiers à lutlercoiilrel'engouementdelouspour une pareille mode, et c'est en quoi leur nom mérita d'être

(1) Sermons de Pierre de Bessc, célèbre prédicateur sous Henri IV. On pourrait multiplier ces exemples à l'infini.

(2) Boileau : .il rt poétique.

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