JEAN DURET
jusqu'alors, et,, au grand scandale des gens de loi, ses contemporains, se servit du français pour écrire tous se;' ouvrages. Ce fut un lolle général coiilre lui, quand on le vit abandonner « le baragoin ecclésiastique >-. Les défenseurs du latin disaient celte langue plus ample, plus souple, plus maniable, plus riche en termes techniques qu'un idiome encore en formation; mais élail-ce bien la véritable raison de leurs diatribes contre le français ? IN'étaienl-elles pas plutôt dictées par la crainte de voir les arcanes de cette terrible chicane désormais dévoilées aux regards de tous, et un Gl d'Ariane mis entre les mains des malheureux qui se perdaient dans le dédale des procès? Aulanl nous éprouvons de répulsion pour ceux qui font de la justice un tra6c, enveniment les différends, embrouillent les causes pour accroître leurs gains coupables, et appliquant aux procès le proverbe célèbre : « Uno avulso non déficit aller », savent si bien compliquer les affaires les plus simples qu'il devient presque imposible d'extirper la racine de ces plants empoisonnés; autant nous devons de reconnaissance et de vénération à ces magistrats intègres, fermes, prudents et éclairés, qui font planer au-dessus des passions et des cupidités humaines la majesté sereine de la Justice, sauvegarde des bons et terreur des méchants!
Persuadé que le jurisconsulte trouvera toujours de précieux auxiliaires dans les grands littérateurs grecs et romains, dont les ouvrages rellèlenl la civilisation d'un passé qui peut donner tant de leçons à l'avenir, Duret appuie fréquemment ses opinions sur les
textes de Plularqae comme de Cicéron, d'Âristote comme de Sénèque, do Virgile et d'Ovide comme de Marc- Aurèle et de Tacite. Ijorsque des vers latins se rencontrent sous sa plume, c'est en vers français qu'il les reproduit, et celle traduction ne manque pas d'une naïve élégance (i); enfin il trouve la sagesse aussi bien dans les œuvres poétiques de L'Hôpital et de Ronsard que dans les codes et commentaires bourrés d'érudition, et c'est fort souvent qu'il les invoque à l'appui de ses raisonnements. (2)
(1) Voici par exeuipie !a traduction d un passage d llotace :
Le jfune enfant qui cominr nce à parler
Est désireux avec autres aller. . .
Un peu plus f;rarid, son p!aisir est clia-^ser
Piquer chevaux . ..
Le vieillard a mille incommodités,...
11 prend plaisir réciter les onnées
(Ju'il a vécu, et dire que les vitm
Plus qu'en ce temps se montraient vertueux.
(2) L'Hôpital a composé en vers latins une série de Conseils pour Charles IX. Du Bellay les a traduits en vers français ; en voici quelquesuns:
Soit qu'il faille pourvoir aux Etats ou Offices, Ou soit aux Evéchés et antres Bénéfices, Elise ceux qui mieux méritent tels hoiineurs. Ronsard tient à peu près le môme langajîe dans sa Bergerie des Princes, série de conseils divisés en quatrains :
Par flatteurs, par menteurs et par femmes ne donne Ni présents, ni états ; malheur s'en est suivi ; Mais bien par la vertu qui s'aide sans personne, Si tu le fais ainsi tu seras bien servi.
Partisan décidé du pouvoir absolUj Ronsard dit à son prince : .lamais, si tu m'en crois, ne souffre i)ar la tête De ton peuple ordonna r tes statuts ni tes lois ; Le peuple variabh est une étrange bOtc Qui de son naturel est ennemi des rois.
Dnret n'approuve point cette maxime ; il rc{î;nrje an contraire conniic
JEA> DLRET. 157
L'homme de bien donl nous avons esssayé d'esquisser l'œuvre considérable, termine ainsi l'un île ses ouvrages : (( Aimez voire Durel qui peine pour vous agréer el servir. » Ce vœu qui révèle toute la bonté de son cœur el indique quel fui le but constant de son existence laborieuse, sera exaucé par tous ceux qui aiment el admirent le savoir, la dignité, l'élévation des sentiments, la noblesse du caractère et le dévouement à la patrie. Pour nous qui, sans tomber dans la flatterie, sommei heureux de constater les litres de gloire de nos concitoyens, Jean Durel ne sérail pas indigne de Ogurer entre Pasquier el Montesquieu; ses livres sont à nos yeux le complément des Recherches el l'annonce de V Esprit des lois, (i)
la condition d'un bon gouvernement la pondération des différents pouvoirs constitués.
(1) J. Duret n'était pas riche. Dans \ JlUance des lois Romaines avec le Droit français (ouvrage considérable écrit sur trois colonnes, colle du Milieu conicnan le texte de l'aut ur, celle de f;cuche les lois romaines dont il fait mention, celle de droite les ordonnances des rois de France et les arrêts des cours souveraines, — grand in-4'^ de 1400 pages), qu'il dédie à Louise de Lorraine, il constate avec un certain ennui que ^ou^rage coûtera très cber, et que l'imprimeur L'Anyelier assume une lourde tàcbe en l'éditait à .<es risque» et périls : il a donc besoin de mettre son livre sous la protection dune personne dont le nom soit une garantie de succès; il ne pouvait uiijux choisir que « la reine douairière de France, duchesse de Berry, Bourbonnais et Auvergne, etc. » ; « la subjection, lui dit il, que je vous dois pour être Bourbonnais, m'enhardit à invoquer ma Princesse au secours." .^insi la veuve de Henn III n'était pas seulement pieuse et charitable, elle était aussi la providence des f[cns de Lettres.