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PHILOSOPHIE

CLAUDE GUîLLERMET DE BÉRIGARD

L'un des plus subtils philosophes du dix-seplième siècle, au lémoignage de Bayle, l'un des plus brillanls émules de Galilée, de Descaries el de Pascal, fut le Bourbonnais BÉrigard ou Beaureg.vrd. Claude Guillermel, seigneur de Bérigard, naquit h Moulins en i5qi (i). Il fit k \\x de fortes éludes, cultivant à la fois les Lettres, les Mathématiques, les langues anciennes, la Médecine et la Philosophie : il se distingua surtout comme physicien et philosophe, et enseigna avec éclat h Paris. Sa réputation ayant franchi les monts, le duc de Toscane, Ferdinand II de Médicis, l'appela

(I) Cette (la(e est donnée par une inscription mise au bas de son portrait; Niceron le fait naître en 1578, mais la plupart des biographes ont adopté 1591.

CLAUDE GUILLEUMET DE BÉKIGARD. 15î)

h Pise pour y professer la philosophie (1628). Bien que, dans un excès de modestie, Bérigard ail dit qu'il élait peu louché de la gloire, il fui pourtant flatté de celle marque de haute estime et il en témoigna sa reconnaissance à son illustre protecteur en dédiant ses ouvrages aux princes de sa maison.

A la cour de Ferdinand II, Bérigard put coimaître Galilée, dont il discuta le système dans ses Dispulationes in (lialogoa Galilœi pro terrœ immobilitate. Il fut témoin des persécutions que suscitèrent ù ce grand homme Tindépendance de son esprit el la liberté de ses opinions. Ce spectacle ne parvint pas toutefois à l'effrayer, car, eniG/p, il publia son Circulus Pisaiius, commentaire hardi sur hi Physique d'Aristole, dans lequel il frondait ouvertement les données cosmogoniques de la religion catholique. Pour rendre plus facile la controverse, il adopta la forme d un dialogue entre deux personnages^ Charilatis cl Arislée, qui défendent l'un les doctrines d7\rislote, l'aulre les théories des anciens philosophes. Dans celte discussion sur la physique el sur I âme, Bérigard dépasse le doute salutaire de Descartes ; il j)eiiche manifestement vers le pyrrhonisme el ose exclure rinter\ention de la Providence de la création de l'univers. Ce scepticisme lui alli.fa de nombreuses difficultés de la part des théologiens catholiques et protestants. L'un de ces derniers, le pasteur Pierre Villemandy, lui reprocha amèrement son impiété; mais, pour mieux le faire condamner, il

140 l'HlLOSOl'UlE.

eul le tort d'user d'un procédé coupable, eu Ironquanl et dénaluranl sa pensée par des citations inexactes ou incomplètes.

Le Circultis fui imprimé à Udine. Depuis trois ans Bérigard avait quitté Pise pour Pudoue, sur les pressantes instances du gouvernement vénitien. Il y mourut tranquille et honoré en «663, n'ayant point connu les tribulations qui avaient empoisonné les dernières années de Galilée.

HISTOIRE c5c QEOGRiVPHIE

FRANÇOIS BEALQUAIRE DE PEGt'ILLOX. — Rerum GaUicarum commeDUrii.

GUILLAUME DE JALIGXY. — Histoire de plusieurs choses mémorables

advenues au règne de Charles VII, es ann.'es 1486, 1487, 1488 et 1489. GILBERT DE MARILLAC. - Histoire de la maison de Bourbon. LOUIS AUBERY. — F.xéaition de Cahrières et de MérJndol. — Histoire de

Hollande.

ANTOIXE AUBERY. — Traité des justes prétentions du roi de France sur l'Empire. — Histoire de Ricbe'ieu. — Histoire de Mazarin. — Histoire des Cardinau.K.

NICOLAS T.\LO\. — Histoire Sainte.— Vie de saint François de Sales. JEAX MEGUET. — Généalogies bourbonnaises. UEXRl GBIFFET. — Publication des Mémoires de Vieilleville. PIERRE PETIT, historien, géographe, mathématicien, physicien, astronome, insîénieur, mécanicien.

BEA UQU AIRE. - .^ALIGNY. - MARILLAC.

Les Mémoires où l'esprll français peut développer à l'aise ses qua'ilés el ses brillants défauts, où la personnalité se produit au grand jour, où l'on peut

tlaller ses amis et médire de ses ennemis, où l'at^ecdole occupe tant de ploce, où l'on jugs souvent les grands hommes par leurs faiblesses, les grands événements par leurs petits côtés, demandent avant tout de la verve et de l'entrain, un style vif et mordant, l'art de tenir sans cesse la curiosité en éveil. Nul pavs n'en a pins produit que la France, nul ne peut en citer autant qui soient des modèles du genre. Les femmes mêmes, qui excellent dans la causerie, ont pu s'y faire remarquer, et les \lonlpensier, les Motteville, les La Fayette, les Campan ne sont pas lues avec moins d'intérêt que l'Esloile, Relz, Saint-Simon ou Duclos. Mais si les Mémoirps eurent chez nous cette heureuse fortufie d'atteindre promptement à la perfection, il n'en fut pas de même de l'Histoire qui exige des qualités plus sérieuses, la gravité, la pénétralion, la sûreté du coup d'œil, l'élévation des vues, la patience dans les recherches, une sage critique dans I appréciation des faits, l'imparlialité dans les jugements, la sagacité qui découvre la vérité dans le chaos des témoignages, la connaissance approfondie de toutes les questions d'administration, de finances, de commerce, des arts de la guerre et des arts de la paix, l'esprit philosophique, enfin, qui sait remonter aux causes des événements, marquer les lois de la civilisation et instruire l'avenir par les leçons du passé ; car s'il est permis aux Mémoires de chercher à plaire et à amuser, l'Histoire doit être pour tous un éloquent enseignement. Ce n'est que lentement e! pour ainsi dire pas a pas que l'Histoire a pu

BEALCAIUE DE PÉGUILLO.N. 143

arriver en France à ce degré de science el d'aalorité qui sera l'honneur de noire âge. Mais, malgré leur mérite si éminenl;, Augustin Thierry el ses glorieux émules n'ont pas tout créé ; les De Thou, les Voltaire, les Montesquieu avaient frayé la voie, secondés par une foule d'écrivains plus modestes, mais d'un réel talent, qui ont réussi à se faire un nom à côté de ces princes de l'Histoire. Parmi eux figurent avec distinction plusieurs enfants du Bourbonnais, les Beauquaire, les Jaligny. les Marillac, les Auberv, les Griffet, les Maigret, les Talon, les Petit.

François Bevuql AIRE ou Bealcaire DE Pégl'illon (i5i4-i5gi) naquit au chàleau de la Cresle, près de Montiuçon. Il appartenait à l'une des premières familles de la province : son oncle était attaché à la maison de Bourbon; son frère fut élevé avec Charles, depuis connétable. Ses parents le destinèrent à l'Eglise où, grâce à la protection des Guise, il parvint promptemenl aux grandes dignités. C'est à lui que Charles de Lorraine, dont il avait été le précepteur (i) et dont il vante la pénétration, l'éloquence, l'érudition, l'habileté dans le maniement des affaires (2), céda son évêchéde Metz ; c'est lui qu il emmena pour le seconder au concile de Trente, en i562.

Là^ pendant que le cardinal soutenait les décrets de

(Ij Beaucairc. — Renim galUcarum commentarii, XV. 1. (2) Beaucaire. — Ibhl.

lu

Bâle et réclamait en outre le mariage des prêtres (i), Beauquaire se rangeait à l'avis des docteurs Espagnols, et, loin de voir dans les Evêques une émanation directe de la papauté, prétendait que les clefs données à saint Pierre l'avaient été à l'Episcopal tout entier; il voulait donc que les Evêques fussent déclarés d'institution divine, ce qui les aurait placés dans un certain état d'indépendance à l'égard du Saint-Siège. On voit que sur quelques points, malgré les divergences d'opinions des célèbres contradicteurs, le Colloque de Poissy avait rendu possible aux yeux de l'adversaire de Théodore de Bèze une partie des réformes réclamées par les Calvinistes. Que le concile de Trente acceptât les demandes de l'Espagne et de la France, au lieu de subir la pression des Jésuites, et peut-être le schisme aurait-il cessé d'être irrévocable. Mais les efforts de Jacques Lainez, et la précaution prise par la cour de Rome de faire voter par têtes et non par nations, quand le grand nombre de membres Italiens placés sous sa dépendance lui assurait la majorité des suffrages, Orent triompher la suprématie du pape, qui seul, désormais, put interpréter les canons, el seul régler et promulguer les articles de foi. L'Eglise ainsi transformée en monarchie absolue, puissamment secondée par une légion de Religieux dévoués, devenait il est vrai plus disciplinée el plus militante, mais tout espoir de conciliation était à jamais perdu, et il était à craindre que la force des armes ne

(1) Cantù. — Histoire uni^'erselle.

BEAUCAIRE DE PÉGUILLO.V. 145

restai le suprême argumenl des catholiques et des protestants.

Ces craintes n'étaient malheureusement pas chimériques. Leroncile n'était pas dissous que déjà la France devenait le théâtre des premières guerres civiles, et quo la bataille de Dreux faisait couler le sang chrétien. Ce fut l'occasion pour Beauquaire de prononcer, à Trente, un éloquent discours qu'il avait composé en une nuit, et son accent fut d'autant plus ému qu'il avait perdu dans cette bataille un neveu de grande espérance. Il en profita pour exposer aux Pères et au Souverain Pontife quels dangers menaçaient la chrétienté, et prêcher la concorde et l'union. « Il est temps, disait-il, de mettre fin à toutes les vicissiluludes du concile ; nous en sommes arrivés à une crise d'où sortira l'unité ou la dissolution du monde chrétien. » « L'Europe, ajoutait-il, est attentive à vos paroles, à votre altitude, à vos dissensions ; il faut mettre sous les pieds la crainte, la dissimulation, la faveur, la cupidité.»

Le succès que Beaucaire obtint comme orateurhistorien le confirma dans le dessein qu'il avait formé depuis longtemps de se consacrer tout entier à l'Histoire; et pendant vingt ans, de i568 à i588, il amassa les matériaux d'un ouvrage considérable [Rerum gallica- 7'um commentarii, 146 1-1567) ^^'^' écrivit en latin, comme son contemporain De Thou. Cette histoire se divise en trente livres et forme un gros volume in-folio de plus de mille pages. « On y voit, disent les éditeurs, la ruine de la maison de Bourgogne, les guerres d'Italie,

14G HISTOIRE El GÉOCiKAPHlE.

le schisme des Lulhériens et des Calvinistes, les expéditions des Turcs à Rhodes, en Hongrie, etc., et, lorsqu'ils se Irouvenl en relation avec la France^ l'histoire des principaux Etats de l'Europe.»

La part que Péguillon prit aux événements de son temps, ses relations avec la maison de Lorraine, un moment toute-puissante, ses rapports avec uiie foule de personnages éminents, lui permettent de juger avec compétence les hommes et les choses. Il pousse si loin l'amour de l'exactitude, qu'il préfère, s'il hésite sur un nom d'homme ou de ville, laisser un blanc, plutôt que de s exposer à commettre une erreur. C'est pour la môme raison qu'il ne remonte pas au-delà de l'avènement de Louis XI, ne voulant pas, à cause de l'obscurité des premiers siècles de la monarchie, courir le risque de donner le faux pour le vrai. A partir de Louis XI, au contraire, il a pour se guider les Mémoires de Commines, le témoignage des contemporains, et un petit ouvrage historique inédit^ composé par son oncle Pierre A nlezier , l'un des officiers de Pierre II, puis de CharleS;, dernier duc de Bourbon. Ce manuscrit avait été rais entre ses mains lorsque, jeune encore, il manifestait déjà un goût prononcé pour l'étude de l'Histoire. Il a lu et contrôlé les grands ouvrages de son temps ; il accuse l'Italien Paul-Emile qui, à l'instigation de Louis XII, écrivit notre histoire depuis les temps reculés jusqu'au règne de Charles VIII, d'avoir mal compris nos chroniqueurs, notamment Commines, et d'avoir ainsi laissé échapper beaucoup d'erreurs. Il juge sévèrement Paul

BFRCAIRE DE PÉGUILLON. 147

Jove qu'il connut pendant son séjour à Rome (il y était allé avec le cardinal Charles de Lorraine) et qui lui communiqua son manuscrit. Il l'accuse de faire varier ses jugements au gré de ses passions ou de ses intérêts, et d'avoir surtout montré une partialité choquante à l'égard du connétable qu'il traite de scélérat et même de lâche, reproches dont Beaucaire lave ce prince avec la plus grande vivacité. Il oppose à Sabellicus, l'historien de Venise, et à Bembo l'exactitude de Guichardin et de Commines.

Pour lui, il écrit sans passion : « J'affirme; dit-il dans sa préface, que je n'obéis ni à la faveur, ni à la haine, mais à la seule vérité, » Son style rappelle parfois, pour l'élégance et l'éclat, celui de Tite-Live. A l'exemple des maîtres, il s'étudie à rechercher dans le caractère, ou la constitution physique des princes, l'explication de leur conduite, et plusieurs de ses portraits, quoique peu développés, sont assez achevés. On peut en juger par celui de Henri II : « Henri ressemblait moins à son père qu'à son aïeul inalernei, Louis XII, dont il aurait suivi l'exemple dans l'administration du royaume, s'il eût rencontré comme lui des conseillers désintéressés. Il était d'un naturel doux et simple, paraissant plus fait pour être gouverné que pour gouverner lui-même, agissant peu de son propre mouvement, mais se laissant mener par ses favoris. Physiquement, il était un peu moins grand que son père, carré d'épaules, robuste, a^^ile, légèrement porté û lobéiJilc, défaut ({uil av.iit soin de combattre par un

régime particulier et par des exercices journaliers, si bien qu'il égalait en vitesse les plus alertes. Son visage était basané, ses cheveux foncés, sa barbe noire. » Beaucaire ne fait- il pas revivre à nos yeux le prince qui laissa prendre tant d'empire sur lui à Diane de Poitiers, et qui périt victime de sa passion pour les exercices violents ?

Ami du calme et de létude, Beaucaire résigna entre les mains de Louis II de Guise son évêché de Metz, qu'il paraît n'avoir occupé que pour le réserver ô ce jeune neveu de son protecteur. 11 se retira à la Creste, où il mou rut âgé de soixante-dix-sept ans, après avoir consacré sa vieillesse ù corriger et polir son histoire. Mais, soit prudence, soit timidité, craignant le bruit et les récriminations, il ne voulut point la faire paraître de son vivant, et c'est seulement en 1625, quand la plupart de ses contemporains l'avaient suivi dans la tombe, qu'elle fut imprimée. L'éditeur, Philippe Dinet, la dédia à Louis XIU. (1)

Secrétaire de Pierre II, duc de Bourbon, ayant par conséquent vécu dans la familiarité de la régente Anne de Beaujcu, Guillaume de Jaligny (2) fut, plus qu'aucun autre, à même d'être bien renseigné sur les événements qui marquèrent la minoriléde Charles VIII. Aussi est-ce l'écrivain, qui; au lémoignagne du Père

(!) Plein (le zèle pour la religion, Beaucaire avait public, en 1567^ un traité contre les doctrines de Calvin.

(2) Il mourut au rninmenccment du seizième siècle.

JALIGNY ET MARILLAC. 149

Leiong, a le mieux raconté toutes les intrigues de celle cour où, sous un roi enfant, chacun espérait être le maître. L'habileté de la digne fille de Louis XI qui, malgré la décision des Etals de 1484» sut par des voies légales s'emparer de toute l'autorité ; la révolte du duc d'Orléans appuyé par François de Bretagne et par Maximilien ; la Guerre Folle et ses suites; la captivité de Louis d'Orléans ; l'ouverture de la succession de Bretagne, après la mort de François II dont le traité de Sablé avança la fin, et les convoitises qu'éveillait son riche héritage ; tous les personnages, tous les événements d'une époque si agitée, où les cages de fer s'ouvraient encore pour d'illustres prisonniers, où le pouvoir royal fut sur le point d'être mis en tutelle par trois ambitieux, où le Tiers-Elat affirmait sa force déjà considérable, revivent sous la plume de Jaligny. Il restait, en effet, à la cour, pendant que Commines^ accusé de prendre parti pour les princes, élail forcé de s'exiler à Aîoulins qu'il ne quittait que pour se voir emprisonné à Loches. L'ouvrage de Jaligny (t) est donc doublement intéressant, puisque le grand chroniqueur de ce temps, privé de ses charges et de sa liberté, fut, pendant cette période, éloigné du monde politique et des affaires qu'il avait jusque-là si bien connues.

Gilbert de iM.vrillac ne fut pas moins bien servi que Jalignv par ses fondions et ses relations pour

(1) Histoire de plusieurs choses mémorables ad^^enues au règne de Charles VI II, es années llSf), 1487, 1188 et 14S9.

130 HISTOIIIE ET GÉOGRAPHIE.

connaître la vérité sur les événements dont il écrivit Ihistoire. Gilbert de Montpensier, dont son père était contrôleur des finances, le tint sur les fonts baptismaux et lui donna son nom. Il devint successivement précepteur, secrétaire et conseiller de Charles de Bourbon, à qui il resta fidèle jusqu'à sa mort. Son Histoire de la maison de Bourbon n'est, à proprement parler, qu'une histoire du Connétable qu'il défend contre les calomnies de ses ennemis puissants. A cause de la position particulière de l'auteur et de la lumière qu'il répand sur les dissentiments qui s'élevèrent entre la cour de Moulins et la cour de France, cet ouvrage a été jugé digne d'être inséré dans le Panthéon littéraire de M. Buchon (i).

LOUIS ET ANTOINE AUBEIîY

L'un des épisodes les plus émouvants du règne de François 1" est assurément l'extermination des Vaudois. Une première fois condamnés sous Louis XII, ils avaieîit été sauvés par la bonté du roi, et par la sage modération de son confesseur, Laurent Bureau, qui tenta de les convertir par la prédication. La douceur évangélique de ce digne prêtre ne fut pas toujours imitée; le cruel cardinal de Tournon, que des services rendus au pays avaient mis en crédit auprès de François P% obséda tellement ce prince versatile qu'il en

(1) Il est question de cette histoire dans Laval, au chapitre du secrétaire -, nous serons donc amené à nous en occuper plus loin.

LOUIS AUBERV. 151

obtint l'abandon des hérétiques. Le parlement d'AIx prononça leur arrêt le i*S novembre ï54o; mais, pendant cinq ans, l'intervention d'un homme de bien, Chasseneuil, premier président d'Aix, en suspendit l'exécution. Malheureusement il mourut avant que les esprits se fussent calmés, et son successeur Jean Meynierd'Oppède, poussé par le vice-légal d'Avignon, extermina la population inoffensive de ! rente-deux villages de Provence.

Tels sont ies événements dramatiques que Louis AuBERY DU Maurier (mort en 1687) entreprit de retracer dans son Exécution de Cabrières et 3Iérinr/o/. Cette histoire n'est à proprement parler que la reproduction du plaidoyer prononcé devant le Paricmeril de Paris par Jacques Aubery, son grand-oncle, lors de la révision du procès des Vaudois, ordonnée en i55o par Henri IL Jacques Aubery n'était que lieutenant civil au Chàtelet, mais lepremieravoGalgénéral,Séguier, ayant été récusé, et le second, Marillar;, étant parti pour les Grands-Jours de iMouiins, Aubery fut chargé des fonctions d'avocat du roi. Il plaidasept jours de suite, exposant avec éloquence toutes les atrocités qui avaient été commises et que nous ne saurions retracer sans en voiler une partie : les chiens dévorant les blessés, les têtes coupées et portées au bout des épées, le pillage autorisé par l'exemple des gentilshommes, lincendie achevant l'œuvre de destruction, les enfants vendus comme esclaves aux capitaines des galères, etc.

(( Eloquar an sileam », s'écrie-t-il avec Virgile, en parlant de l'exécution de Cabrières, — car la mode voulait qu'au barreau, comme dans la chaire, on citât les poêles et les philosophes profanes aussi bien que les Pères, — « l'église, le château, les rues étaient remplis de morts, «et undique plurima raortis imago !» Ce qui était lolérable pour les hommes trouvés en armes, ou connus pour être hérétiques ; mais des femmes et des petits enfants sans défense, voire incapables d'avoir jamais failli, font pitié à ceux à qui il reste quelque sorte d'humanité ! » (i)

D'Oppède fit valoir habilement qu'il n'avait fait qu'opposer la force à la rébellion ; qu'au reste il avait été rais à la disposition du vice-légat à qui, par conséquent, devait incomber toute la responsabilité; qu'enhn il serait imprudent d'affaiblir l'autorité du Parlement d'Aix en recevant l'appel. Il fut absous et reprit son siège, mais, peu d'années après, il mourut dans d'atroces souffrances et accablé de remords. Jacques Aubery n'en parvint pas moins à faire condamner à mort, comme faussaire, l'avocat général Guérin qui, pour défendre le parlement incriminé, s'était servi de pièces falsifiées. Son succès comme orateur fut très-grand ; il fut loué par lleinsius, Gevarlius, Vossius ; Michel de L'Hôpital, dont le cœur généreux se révoltait au spectacle de toute irjjustice et de cruauté, dont la plume vengeresse flétrissait tous les actes de sauvage intolérance, lui consacra l'une de ses plus belles pièces

H) Exécution de Cabrières et Mèrindol,p. \'l\.

LOUIS AlBERY. 153

de vers(i); enfin Henri II, appréciant son éloquence et son savoir, le nomma ambassadeur extraordinaire en Angleterre, en î555 : Marie Tudor venait d'épouser le fils de Charles-Quint, et il était important de retenir l'Angleterre dans l'alliance de la Frince. Aubery se montra à la hauteur de cette difficile mission.

Nous avons encore de Louis Aubery des Mémoires pour servir à lliistoire (le Hollande, ouvrage pour lequel les fondions remplies autrefois par son père, Benjamin Aubery, conseiller d'Etal et ambassadeur de France dans les Pays-BaS;, lui furent d'une grande utilité. Aubery rend hommage aux qualités solides des Hollandais^ peuple brave et industrieux, et fait ressortir le mérite de leurs grands hommes, notamment de Guillaume d'Orange; mais comme il unit la critique à l'éloge et qu'il fit paraître

(1) En voici un passage ;

Non de re, non de repelundis denique niiiiimis, Sed de vi potiùs, de cœde stuproque pudicis Matribiis oblato et vinctis sine crimine caesis, Nam longam historiani pulcro simul ordine cœpit Auberius recitare, viros et morte pcremptos Indigna, raptasque soluto crine pucUas, Et late miseris subjecfa incendia vicis 1

{Epltre à François Olivier.)

Il s'agit bien ici de vol, de pécuiat ! On tue, on assassine^ on pille sans combat ! Des mères la pudeur subit la violence ; Tout prisonnier périt, malgré son innocence 1 Quelle histoire! Aubery, j'admire ton accent ! Des hommes égorgés je vois couler le sang ; Voiles, cheveux épars, on entraîne les femmes ; Des villages entiers sabîment dans les flammes !

Io4 IIJSTOIRE ET GÉOGRAPHIE.

son livre après le traité de IN imègue, quand Louis XIV, à l'apogée de sa puissance, commençait à abuser de sa prospérité, il souleva contre lui de vives réclamations de la part des Pays-Bas qui lui opposaient avec orgueil les mémoires beaucoup plus favorables de l'anglais William Temple. Cependant un contemporain d'Aubery, La Neuville, qui a continué l'histoire de Hollande de Grotius, depuis i5og jusqu'à la paix de Nimègue, reconnaît dans sa préface qu^\ubery Du Maurier doit être moins suspect « en ce qu'il rapporte des priîices d'Orange sur la foi de son père, » que le chevalier W. Temple, l'un des négociateurs de la Triple- Alliance de 1668, l'un des signataires du dernier traité, à qui il reproche « ses inclinations pour Monsieur le prince d'Orange, sa passion contre la France et sa négligence dans le récit des faits dont il ne fut pas le témoin. »

Antoii\e AuBERY (iôiÔ-iôqB), parent de Louis Aubery du Maurier, éveilla lui aussi des susceptibilités qui faillire ;l avoir des suites fort graves. En 1667, P^rut son Traité des justes prétentions (lu roi de France sur l'Empire. Depuis plusieurs années, Louis XIV attirait sur lui tous les regards : la fermeté qu'il avait mise à faire respecter partout la dignité de la France, à lîome aussi bien qu'à Londres et à Madrid, le rôle de providence de l'Europe qu'il semblait vouloir prendre en fournissant des secours aux faibles contre les oppresseurs, nu Portugal contre

ANTOINE ALBKKV. 155

l'Espogne, à la Hollande contre l'Afjglelerre, el en défendant la chrétienté contre ses ennemis séculaires, les Turcs, les pirates de Tunis el d'Alger; le rachat de Dunkerque et de }tîardiLk; les réclamalions élevées à la mort de Philippe IV, en vertu du droit de Dévolution; tout contribuait à faire craindre aux puissances qu'elles n'eussent bientôt un maître. Publié au milieu de pareilles circonstances, lorsque déjà Turenne faisait la conquête de la Flandre, le traité d'Aubery sembla la manifestation des pensées ambitieuses de Louis XIV et jeta l'alarme dans tout l'Empire. Des plaintes furent adressées à la cour de France, el le roi, qui vovait déjà poindre la Triple-Alliance, ne voulant pas s'aliéner l'Allemagne^, donna satisfaction à ces réclamalions en emprisonnant pour quelque temps l'auteur à la Bastille. Ce curieux ouvrage était en effet une revendication formelle, au profit de la France, de tous les territoires allemands occupés, à un titre quelconque, paries princes français, depuis les temps les plus reculés, même par les Francs, antérieurement à Clovis. Le système de l'auteur consiste à représenter la monarchie française comme régie sous Louis XÏV par les mômes lois que sous Clovis ; il soutient que les domaines el les conquêtes des souverains ont toujours été considérés comme étant les domaines et les conquêtes des Etals ; que les domaines et les droits de la Couronne ne sont soumis ni à l'aliénation, ni à la prescription ; qu'en vertu de ce qui précède, la plus grande partie de l'Allemagne, ancien patrimoine des princes Francs,

156 HISTOIKE ET GÉOGRAPHIE.

doit 6lre considérée comme l'héritage de leurs successeurs ; que Charlemagne a possédé l'Allemagne en qualité de roi de France, et non pas en qualité d'empereur ; qu'au surplus le titre de roi est « le plus excellent et le plus auguste. » Aussi, quand les Infantes ont dû choisir leurs époux, Marie-Thérèse a-t-e!le préféré le roi de France à l'Empereur, qu'elle a laissé à sa sœur puînée. Nos rois ont eu plusieurs souverains pour vassaux, ils n'ont voulu l'être d'aucun ; c'est pour cette raison que saint Louis a refusé le royaume de Naples,que lui offrait Urbain IV, ne consentant pas à être le feudataire d'un autre prince. Au reste la suprématie des rois de France fut de tout temps reconnue et acceptée, et le chroniqueur anglais Matthieu Paris rapporte que, dans un festin au Temple, saint Louis pritia place d'honneur, entre les rois d'Angleterre et de Navarre, « comme roi des rois de la terre . » En résumé, les empereurs d'Allemagne sont moins anciens, moins souverains et moins puissants que les rois de France, véritables héritiers de la monarchie des Romains.

Ce livre singulier est dédié au « Roi-Soleil », resplendissant par sa propre gloire tandis que les autres Majestés «ne brillent que d'un éclat emprunté. » Quelles que fussent les pensées secrètes du prince orgueilleux qui, depuis 1662, avait pris pour devise ces mots significatifs : Non pluribus impar, « suffisant seul à tant de choses, je suffirais sans doute encore à gouverner d'autres empires » (1), il ne crut pas le

(1) Louis XIV: Mémoires, I, p. 196.

ANTOINE AUBEKV. 157

raomenl vécu de braver ouverleraenl l'Europe, et Aubery fut sacrifié.

Bien qu'attaché au barreau de Paris^ Antoine Aubery consacra plus de temps aux Belles-Lettres qu'à sa profession d'avocat. Les recherches historiques avaient surtout le don de l'attirer, et c'est à cette prédilection que nous devons: le Traité de la prééminence de nos rois et de leur préséance sur l Empereur et le roi d'Espagne (1649), dont il reproduisit les principales idées dans son Traité des justes prétcnlions ; le Traité de la Bégaie {16'] 8,) ouvrage de circonstance, Louis XIV ayant alors de graves difficultés à ce sujet avec Innocent XI; les Histoires de Joyeuse (i654), de Richelieu {»66o) et de Mazarin (1695), partie plus développée de son Histoire des Cardinaux qu'il avait composée en 1642.

L'Histoire du cardinal-duc de Joyeuse est suivie de plusieurs mémoires, lettres ou dépêches utiles à consulter. Le corps du livre n'est qu'un abrégé succinct, mais bien fait. Les pièces qui sont à la fin ont été choisies avec goût et intelligence (i). Les deux autres ouvrages ont plus d'étendue.

Admirateur enthousiaste de Richelieu, frappé de la grandeur de ses conceptions et des résultais de son ministère, Aubery s'appliqua à dégager le véritable caractère du ministre des calomnies de ses adversaires politiques et de ses ennemis personnels ; il nous le mon-

<\) C'est le jugement qu'Anquetil porte sur celte histoire.

158 HISTOIKE ET (iÉOGRAPHIE.

Ire aux prises avec la versalililé de Louis Xlli el les intrigues de la cour, « six pieus de terre lui donnant plus de peine que tout le reste de l'Europe », et, cependant, prenant bien soin de rapporter au roi tout le bien qu'il faisait, réservarjt pour lui seul l'odieux des mesures sévères que lui dictait sa justice inflexible (i). 11 vante sa piété sincère el le zèle qu'il mil h réformer la discipline et les mœurs dans les abbayes qu'il possédait (2) ; il loue ses largesses aux écrivains et son goût éclairé pour les Lettres.

Pour expliquer la conduite de Richelieu à l'égard de Gaston, Aubery nous apprend que le Cardinal avail pour maxime « qu'on ne doit point confier les secrets d'Etal aux Princes et Grands du royaume », parce que leur Uiiissance ou leur qualité semblant les mettre audessus des lois, il est à craindre qu'au premier mécontentement ils ne divulguent ce qui devrait rester caché. f< Jl était encore d'opinion, lorsque quelque prince formait un parti dans l'Etat, qu'il fallait beaucoup moins considérer la faute du chef que celle des autres : il savait que les princes ne prennent pas ordinairement ces mauvais conseils d'eux-mêmes, mais par la suggestion de ceux qui, ne trouvant pas leur compte dans le repos el dans l'étal présent des affaires, croyaient avoir besoin nécessairement de nouveautés et de troubles pour se faire jour à quelque meilleure fortune. » [ô)

(1) Aubcry : Hisloire de Richelieu II, p. 394.

(2) Aubery : p. 109.

(3) Aubery ; — II, p. 380.

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