ANTOINE AUBERY
Comprenant combien il lui importait de mettre l'opinion publique de son côté, Richelieu ne dédaignait pas de prendre le rôle de journaliste et » d'envoyer lui-même à llenaudol des mémoires ou des relations particulières pour insérer dans la Gazette, et ne souffrant pas que d'autres que lui débitassent les nouvelles publiques, afin d'empêcher par ce moyen le cours ou Teffel des mauvais bruits. ')(i)
Les historiens représentent ordinairement le cardinal de Richelieu comme un homme rigide, dur, impitoyable. Aubery nous le montre sous un jour tout opposé, plein de bonté et même de sensibilité, « ressentant le contre-coup de toutes les blessures qui se recevaient à la guerre, » pleurant les braves qui succombaient, et, au retour des campagnes, ne manquant pas de visiter les blessés qu il secourait de ses consolations et de son argent. « Fort éloigné du reproche qu'ont encouru quelques-uns d'avoir été de bons serviteurs et de mauvais maîtres, il éprouvait une singulière affection et tendresse pour tous ceux qui étaient à son service. » (2)
On aimerait à pouvoir admettre comme exaclceptorlrait de Richelieu ; le célèbre ministre paraîtrait encore plus grand par la violence qu'il aurait dû s'imposer pour appliquer la loi avec une si remarquable inflexibilité. Mais le jugement d' Aubery nous semble une concession faite à l'affection de la duchesse d'Aiguillon pour son frère: la conduite privée et publique du Cardinal prouve
(Ij Aubery : Histoire de Richelieu, II, p. 38.i. (2) Aubery: Histoire de Richelieu, II, p. 393.
que, s'il eut une foule de qualités émineiiles, il serait difficile de reconnaître chez lui la tendresse et la sensibilité.
L'ouvrage d'Aubery n'est pourtant pas un pur panégyrique; il fait preuve de critique, discutant les faits et ne les admettant qu'après un sérieux examen. Les enne, mis de Richelieu avaient accusé ce ministre de vouloir, dans un accès d'ambition, prendre le litre de patriarche, et séparer l'Eglise de France du monde catholique. Aubery réfute sans peine cette calomnie ; il fait aussi ressortir la malice de ceux qui accusaient le Cardinal d'avoir songé à révoquer l'Edil de Nantes; il aurait, d'après eux, d'abord gagné à prix d'argent tous les minisires calvinistes qui auraient abjuré en masse, « puis un édit aurait été publié, qui eût enjoint à tous les religionnaires de se convertir et d'aller à la messe, sous peine de la vie, s'ils n'aimaient mieux sortir du royaume et vendre à celle fin tous les biens qu'ils y avaient dans six mois... On eût enfin envoyé des troupes en Angleterre pour assister le roi de la Grande-Bretagne contre ses sujets rebelles, moyennant quoi ce prince, se faisant catholique, eût obligé tous ses sujets à suivre son exemple. » (i) Mais, ajoute l'auteur, a quoique je tienne ce que je viens de rapporter de très-bon lieu, je ne le voudrais pas débiter néanmoifis pour très-assuré. Il faudrait pour cela avoir vu les Mémoires mêmes du ministre et ne l'écrire pas, comme je fais, sur le rapport
(I) Aubery: Histoire de Richelieu, II, p. 423,