DEUXIEME PARTIE
ANTOINE DE LAYAL
GÉOGRAPHE DU ROI CAPITAINE DE SON PARC ET CHATEAU LÈS MOI UNS EN BOURBONNAIS
« Souvenez-vous que tous ceux qui protlleiont en vos écrits vous seront aut mt d'enfants : je veux que vous me donniez cet œuvre, et tous les autres que vous avez (ails, pour les miens. »
(Henri IV à Laval.)
Le seizième siècle tut, pour l'Europe, l'époque d'un prodigieux mouvement intellectuel ; il semble que l'homme, heureux de briser les lisières du Moyen Age, ait voulu soumettre toutes les questions, même les plus graves, même les plus délicates, à l'appréciation rigoureuse de son libre examen : plus rien de mystérieux, de convenu, d'accepté sur la foi du maître ou de la tradition ; partout la contreverse, la discussion passionnée, la lutte ardente ; on renverse tous les obstacles, on détruit toute opposition ; le fer et la torche à la main, on répand le
sang à flots, on s'entoure de ruines, plutôt que de se soumettre avec docilité à ce qui fut la foi. le culle. la vie dessiècles passés. En vain !a Religion catholique s'appuiet-elle sur une légion de Pères et de Docteurs, sur ses conciles, sesdécrétales et sa puissante organisation ; en vain la Royauté invoque-t-elle les droits acquis et les services rendus ; pas plus que les Arls, les Lettres et les Sciences, elles néchappenl aux tentatives faites de toutes parts pour hAter ravénement d'ui» monde nouveau.
La France eut sa part, et elle fut grande, dans ces commotions terribles. Au milieu des luttes incessantes qu'elle soutint, soit au dehors pour déjouer les projets de cette redoutable maison d Autriche qui rêvait l'asservissement de l'univers, soit au dedans pour dompter les eflbrts anarchiques des Seize, des Ligueurs et des Espagnols, un moment coalisés, il y eut, jusqu'au triomphe définitif de Henri IV, une longue période d'indécision et de trouble pour les consciences, de sollicitations puissantes pour les passions et les intérêts, et en présence des lois violées, des massacres multipliés, delà corruption des princes, du fanatisme des moines, dos conspirations et des assassinats, de l'ambition inouie des uns, de la barbarie des autres, de lii cupidité de tous, qui s'étonnera que les mœurs publiques aient subi le contre-coup de la dépravation qui avait envahi les hautes classes, qui ne comprendra qu'un effort énergique devait être tenté pour remettre dans l'Etat comme dansles familles l'ordre.
AMOIXE DE LAVAL. 291
la paix, la discipline, la moralité qui en avaient été si longtemps bannis ?
Le gouvernement n'y épargna pas ses soins, et, depuis redit de Nantes et le traité de Vervins, un grand roi et un grand ministre, Henri IV et Sully, travaillèrent de concert à guérir les blessures du passé et à préparer un meilleur avenir. Ils furent secondés, dans cette tâche ardue, par un certain nombre d'hommes éminents qui, acteurs ou victimes, avaient retiré des longues épreuves subies par le pays une expérience précieuse, dont ilsoiïrirent libéralement les bienfaits à la génération nouvelle. De ce nombre fut Antolne de Laval «géographe du roi capitaine de son parc et château lès Moulins en Bourbonnais», ancien maître des Eaux et Forêts dans celte province. Flomme d'un mérite sérieux, d'un savoir profondj d'une intelligence élevée, d'une prudence remarquable, Laval, par ses fonctions, ses relations, ses amitiés, joua un rôle important au milieu des graves événements qui signalèrent la fin du siècle. Né en 1350 à Moulins (1), ou plutôt à Saint-Germain-Laval, dans le Forez (2), il reçut une éducation sévère, et grandit dans des idées de travail, de religion, de fidélité au prince, auxquelles il resta attaché toute sa vie (3). Il eut pour précepteur son compatriote Jean-Papire Masson, l'un des hommes les plus savants de son temps, auteur d'annales et de recherches fort estimées, qui lui inspira le goiit
(1) Coiffier de Moret : Histoire du Bourbonnais.
(2) Colletet. — >' )us donnons à la (in du volume l'article que Colietet consacre à Laval considéré comme poëie.
(3) Quelque sctit le lieu de sa naissance, Laval appartenait à une famille depuis loijjlcmps attachée à la maison de Bourbon : « Les miens
de l'antiquitéclassique et surtout de l'histoire. Ayant été à même de constater l'élévation de son esprit, ses connaissances variées, la rectitude de son jugement, la droiture et la fermeté de son caractère, Nicolas de Nicolaï, valet de chambre de Henri II, célèbre par ses voyages et ses travaux sur la géographie (1), lui donna en mariage sa belle-fille, Isabelle de Buckingham (2), et lui céda, un peu avant sa mort qui eut lieu 1583, sa place de
et moi après eux, dit-il, avons pris si longue nourriture en cette maison que je m'estimerais indigne ds cet honneur, si je ne m'étais étudié d'en apprendre le lustre, la grandeur et ce qui s y est passé de plus mémorable ». (Laval: Professions nobles. Dédicace au roi.) Il est question des Laval dans un grand nombre dej)ièces des archives de Moulins, mais les indications qu'elles fournissent ne sont pas suffisantes pour qu'on puisse dresser un tableau généalogique convenable; on y \oil, du moins, que ces Laval étaient alliés aux premières familles du pays, notamment à celle des Lingendes.
(1) Il fut notamment chargé en 1566, lorsque la Cour était àMoulins, de faire la description du Bourbonnais. La bibliolhèque de iMoulins possède une copie de ce travail resté manuscrit.
(2) De ce manage^qui eut très-probablement lieu en )577, car Laval écrit en 1.587 : « Afin que nous puissions juger nous mêmes comme nous avons profité en l'école de l'infortune où nous sommes nourris depuis dix ans », (Professions nobles, p. 79, B.), naquirent quatre fils: Antoine, Louis, Anne et Henri-\ntoinp, tous morts jeunes, l'aîné en 1587, le dernier en 1602; et six fiiles ; Isabelle, Angélique, Suzanne, Françoisf, Anne et Marguerite. Isabelle de Buckingham était fille unique, mais elle avait perdu à la fois sa fortune et son père dans les troubles d'Angleterre. Malgré leur pauvreté, Nicolaï, ami intime de Buckingham, avait épousé la veuve (Jeanne de Steltink, d'origine Hollandai-e) et adopté l'enfant. Laval n'était pas moins bon fils que tendre père et époux dévoué : sur d'être aimé et honoré, c'est auprès de lui que voulut se retirer, pour finir ses jours dans la paix, le chef vénérable de la famille, » laissant tous les siens autres» . C'était, il est vrai, un Nieillard bien digne d'inspirer de pareils sentiments de piété filiale: <> le mûr jugement, la clarté d'esprit, la prudhommie, l'honneur et la religion duquel sont encore assez récents dans la mémoire de ceux qui le regrettent tousles jours ■'. (Laval-, Prof. nob..p. 80 et81,pa'8im.)
géographe du roi. Laval eut le rare bonheur de trouver dans sa femme une compagne dévouée, «d'une humeur si sorlable à la sienne * que cette conformité de volonté contribua beaucoup à adoucir pour lui l'amertume des afflictions ordinaires de la vie, douleurs d'esprit et de corps, perte de biens, de parents, d'amis, d'enfants, chagrin de voir disparaître avec lui le nom qu'il avait illustré.
De toutes ces épreuves, la plus cruelle fut, avec la perte de sa belle mère, la mort successive de ses quatre fils, qui tous lui furent enlevés au moment où, par ses soins, ils avaient déjà acquis une instruction solide et laissaient concevoir les plus belles espérances. Il chercha sa consolation dans l'étude : occupant au château de Moulins «un logis que les rois avaierit, depuis longtemps, approprié à sa famille ». il y avait rassemblé un grand nombre de chartes, de cadres d'armées, de plans de villes et de fortifications, d'armes, de portraits, de peintures, de livres écrits en diverses langues ; c'était à la fois un musée et une bibliothèque où il recevait souvent la visite des rois, des princes, des seigneurs, des ambassadeurs, « bref de toutes sortes de personnes d'honneur et de qualité. »
C'est au sein de ces ressources, précieuses pour l'époque, qu'il se livrait au travail et à la méditation, et qu'il acquit une véritable valeur comme penseur, orateur et écrivain. Aussi fut-il investi de missions multiples et honorables. C'est lui qui fut chargé, aux seconds Etats de Blois, de porter la parole au nom de tous les officiers de robe courte du royaume, menacés de spoliation par les partisans de la Ligue. C'est lui
i294 ANTOINE DE LAVAL.
que Henri III jugea le plus capable de mener à bien une entreprise difticile et délicate: le meurtre des Guise avait jeté la perturbation dans les provinces comme dans la capitale; la Ligue ne connaissait plus de frein ; si le reste de la France, suivant l'exemple de Paris, se mettait ouvertement en révolte, c'en était fait de la monarchie des Valois. Afin de conjurer ce péril, Henri III envoya de toutes parts des hommes dévoués et convaincus de la justice de sa cause, pour raffermir les esprits hésitants et fortifier dans le devoir ceux que les menaces ou les séductions de ses ennemis auraient pu ébranler. Laval fut un des plus utiles serviteurs du roi dans celte grave circonstance : Henri III lui remit « des lettres et commandements exprès » qu'il dut montrer aux grands fonctionnaires du centre, ceux de Bourges, par exemple, qu'il importait surtout de retenir dans l'obéissance, cette ville avant été naguère et pouvant devenir encore le boulevard de la royauté, et ceux du Bourbonnais où le gouverneur Ghazeron prêtait déjà, disait-on, l'oreille aux conseils de révolte que lui soufllaient '.<. des gens qui auraient voulu le faire pêcher en eau trouble et eux avec lui». Jeune, d'assez ancienne famille pour être ambitieux, d'un caractère aimable, n'ayant pas encore acquis l'expérience nécessaire pour se guider au milieu des troubles civils, Ghazeron semblait une conquête facile pour la Ligue, et les elïorts tentés pour le corrompre durent être énergiques, car, par sa situation géographique, le Bourbonnais pouvait servir de trait d'union entre l'Auvergne et le Lyonnais, deux foyers principaux de la révolte. Laval arriva si à propos, que, même avant la prise du duc de Retz à Goulcuvre, il avait déjà persuadé
le gouverneur de se maintenir ferme dans le devoir; « au déçu de ses espions, » il l'engagea à en assurer lero.i par lettres, ce qui était lui rendre plus difficile une défection ultérieure. Reconnaissant d'un pareil service, Henri III écrivit à son géographe pour le remercier et lui recommander de ne pas s'épargner auprès du gouverneur alin de continuer l'œuvre si heureusement commencée ; il voulut même, pour plus de sûreté, que toute la correspondance de Cliazeron avec la cour passât par les mains de Laval, qui parvint ainsi à rompre « les pernicieux desseins du duc de Nemours et du sieur de Neufvis en Barrois, son principal agent dans le Bourbonnais » (1). C'est lui qui, très-versé dans la théologie, ainsi qu'un grand nombre de laïques de son temps, se fit un devoir de réfuter, à mesure qu'ils se produisaient, les sermons des prédicateurs que la Ligue avait envoyés pour faire des prosélytes dans sa province. C'est lui qui fut chargé de la tâche, fort importante mais difficile, d interpréter les correspondances chiffrées
(1) Gilhert de Chazeron joua un rôle important pendant le> troubles roli^ieu\: Il commanda l'avant-ftarde à la bafaiMe de Cros-Roliand, pré< d'Issoire, et reprit Vichy aux Ligueurs. Il était seij^neur de Chazeroii, Pionsat,FoMrchaut. Roche-d'Aî^oûf, Monffaueon, Ciiâteau-Guyon, conseiller d'Etat, capitaine de cinquanle homme^ d'arnnes des ordonnances, maréchal, sénccha! et f^ouvernenr du B'^nrbonnais, enfin chevalier des Ordres. On lui attribue, dit M. Ber{ïer de Xivrey, un petit ouvraiîe satirique sur lescapucin.s.— Pluseurs pièces relatives lI cette f.unillese irouvent aux archives de Mou'ins et offrent un certain intérêt pour l'histoire du pays: l'une entre autres qui relaie la donation faite par niessire Gabrie' de (Chazeron, maréchal et sénéchal du Bourbonnais et danse Marie- Gahii''lle delà Guiche, sa femme, d'une pension de 1,000 livras .lux religieuses de la Visitation de Mo;ilin> pour établir à Riom im monastère de leur (rdre ("25 septembre I62'2). Le château di' Chazeron exile encore aux environs de Riom.
296 ANTOINE DE l.AVAL.
que les Ligueurs écharigeaienl avec leurs partisans d'Espagne ou d'Italie, et qu'on parvenaitàintercepter(l ). C'est lui qui, après l'attentat de Jacques Clément, prononça devant toute l'armée royale plongée dans la stupeur l'oraison funèbre d'un prince dont il avait éprouvé les bienfaits, mais qu'en revanche il avait fidèlement servi, et aimé presque jusqu'à l'adoration (2).
C'est à lui que Henri IVavait confié, à la lin de 4692, l'administration de Mantes (3). C'est à lui que le Maire et les Echevins de Moulins eurent recours pour préparer les décorations qu'ils voulaient faire à l'occasion de l'entrée solennelle de Henri IV dans leurs murs; c'est aussi à lui, comme au plus capable, qu'ils déférèrent l'honneur de haranguer en leur langue les trois ambassadeurs vénitiens, Gradenico, Delfino et Duodo, de passage dans leur ville, et que le roi avait recommandé de recevoir avec distinction.
Ses collections étaient une des curiositésde la province, et tout personnage venant à Moulins ne croyait pas pouvoir se dispenser de les visiter. Henri III vint compulser ses cartes et lui demander des explications sur la
(1) Laval : Confér. cnthol. p 119.
(2) Laval : Remontr. p. les officiers de robe courte.
(3) Dans une lettre au seigneur d'Incarville, datée de Manie», le 4 janvier 1593, Lavai écrit ; « Je me trouve ici aussi empêché par les petites affaires d'une province auxquillcs mon devoir et le service du roi ni'attachtnt comme vous à décider les points d'Etal d'une grande monarchie telle que celle-ci. » {Professions nobles, p. 39 B.) L'iraporlancede ce poste, cuire la lovjo du sié;i[e de Rouen et l'ouverture des Etats de la Ligue, montre quelle conllance mettait le roi dans sa fidélité et ^a capacité.
AMOKNE DE LAVAL. 297
Ceinture OU Espérance (1), figurée sur un grand nombre de monuments publics et privés : le Cardinal Duperron se fit un plaisir de consacrer une journée à sa bibliothèque; Sully passa plus de cinq heures à feuilleter ses cartes, plans et travaux divers.
Bien e!i cour, exempt d'ambition '2 , instruit et comraunicatif, Laval se vit recherché et consulté comme une autorité et une illustration. Cette gloire tlattait son amour-propre, et il se plaît à nous apprendre qu'il fut «connu et bien voulu des plus grands personnages de son temps, rois, princes, seigneurs, savants, vaillants chefs d'armées et autres personnes illustres « (o). Ce petit mouvement de vanité est excusable chez l'homme qui approcha de si près ses souverains, dont le fils eut pour parrains le duc de Joyeuse, beau-frère du roi, et l'ambassadeur de l'Empereur, Auger de Bosbecq, grandmaître d'hôtel de la reine (4) ; chez le savant distingué, à
1) Ordre de chevalerie des ducs de Bourbon. Laval répondit a Henii III, à laide de citations empruntée? au code Théodosien, à Virgile, a Alciat, etc., que la ceinture, ou cingulum fut toujours considérée comme une marque de dijjnité. De plus, le mot Espérance s'exprinij fréquemment par un Vm dans les L-mblèmes et hiéroglyphes de l'antiquité, comme on le voit parle> méilailles qui r*'pré>entent une Victoire portant un lis, avec ces moti explicalif; -. Spes publica, ou Spes aiigusta. Il traduit donc ainsi celte devise (le mot Espérance sur une ceintur. ; « Nos princes voulaient dire : nous espérons qu'avec la valeur nous maintiendrons ie rang '>t la dignité que la natuienous a donnés. »
(2) » La déme=uréL' anijition ne ma point enflé le courage, ayant appris à néy iger l'-n'ré^ aux grandes charges par des portes don' l'accès ni'était aussi facile comme je les ai vu forcer à d'autres pour s'y fourrer avec grand'peine. » (Laval : actions de grâces, p 26.)
(3) Laval : Desseins de professions nobles, p 199.
(4) C'est son troisième lils, Anne, qui eut ces parrains illustres. Les marraines furent la duchesse de Retz et sa Ulle Mademoistlle de Dampierre, depuis marquise de Maignelay.
qui les plus grands dignitaires de l'Etat demandaient son avis sur les questions les plus diverses : le maréchal d'Aumont sur la Valeur et le Duel ; le seigneur d'Incarville, conseiller d'Etat, contrôleur-général des Finances, sur les vertus morales; le duc de Nevers sur des questions d'éducation ; le chancelier de France, comte de Cheverny, sur certains points controversés du Droit des Gens; le secrétaire du Cabinet, de Fresnes Forget, sur la rédaction des Lettres Missives ; le conseiller d'Etat Puget, seigneur de Pomeuse, sur le plus grand avantage qu'il y aurait pour le roi à se servir d'officiers à vie ou de commissaires temporaires; le seigneur de Mortefontaine, Hotman, ancien trésorier de l'Epargne, ambassadeur du roi auprès des Cantons Suisses, sur les causes qui déterminent la formation et la durée des Ligues; le président Lefèvre, seigneur de Caumartin, sur les droits de la France à posséder le marquisat de Saluées. Ne pouvaitil pas justement se montrer fier de ses amitiés et de ses relations, celui qui compta au nombre de « ses familiers amis » le célèbre Pibrac. « dont il était chéri et fort favorisé, » le Président Jeannin, à qui il soumit son petit traité des ambassades; le secrétaire de Henri III, Gilbert Combaut, qui le pria de lui traduire le Toxaris de Lucien et trouva cette traduction si fort de son goût qu'il la 6t imprimer sans que l'auteur pût y apporter aucun empêchement? C'est à ses lumières que fiienl appel le duc Louis de Gonzague, pour l'aider à justifier sa conduite quand il abandonna les Ligueurs pour le parti du roi, et convaincre son|entourage un peu surpris d'une si éclatante conversion, et le seigneur dePomeuse, pour réfuter un discours italien qui blâmait, comme trop peu avan-
tngeuse à la Trance, la paix conclue à Vervins. Comprenant loute sa valeur, le duc do Montpensier fit tous ses eflorls pour se l'attacher. Il le nomma son iiitendanl, et l'appela dans son conseil. La reine-mère elle-même, Catherine de Médicis, l'admettait dans son intimité, au môme titre que les premiers seigneurs. Catherine se plaisait à l'entendre discuter savamment les questions à la mode, comme en 1584, à Saint-Maur-des- Fossés, lorsque, malade de la goutte, « elle réunit dans sa chambre les grands de l'un et l'autre sexe » pour les faire discourir sur les philtres, charmes et sortilèges d'amour, et enchantée de ce qu'avait dit Laval, le pria de composer un traité sur ce grave sujet. ^1)
C'est peu pour les gens de bien d'accomplir rigoureusement les devoirs de leur charge, d'entretenir d'utiles et honorables relations, d'échanger leurs idées avec des émulescapables de les comprendre ;ilss'imposent d'ordi-
(I) Laval paraît s'être retiré des aftaircs en mène temps que Sully et les fidèles serviteurs de Henri IV. 11 consacra sa vieillesse à l'étude et à la religion. Il mourut à 81 ans, et fut enterré dans une chapelle eitérieure de l'église d'ifzenre, près Moulins. Cette chapelle n'existe plus; mais sur le côé extérieur d'un mur construit sur son emplacement, on voit encore deux inscriptions funéraires, consacrées : la première à sa belle-mère et à son fils aine , la seconde à .lean de Linjjendes, son gendre.— Voici la liste de ses principaux ouvrages: Desseins de professions nobles et publiques, 1605, '2' éd. 1613. — Dess?in des Problèmes politiques, 1613. — Paraphrase despsaumes de David, ioC.'j, 2* éd. 1614. — Le grand chemin de la vraie Eglise. 1615.— Homélies de saint Jean- Chrysostome, elc, trad. du grec, 1620.
naireunetâche plusélevée,ilsconsignentdansdes livres les trésors de leur expérience, et, plus ou moins directement, se font les instituteurs des générations à venir. Aucun temps ne rendit plus nécessaire un pareil enseignement que les années qui suivirent nos discordes civiles et religieuses ; l'archevêque de Bourges s'écriait aux Etats de 1588 : « entre autres maux qu'a amenés la guerre, elle a corrompu les lois, les mœurs et la police; elle a apporté une merveilleuse perturbation à la justice » ! Il pouvait ajouter toutes les calamités causées par l'ambition effrénée des grands, les intrigues de l'étranger et la division de la France en partis si longtemps irréconciliables, tandis que « entre Français de même nom, de même sang, ne différant en rien qu'en l'écharpe, les uns attachés au blanc par devoir, les autres au noir par caprice, car le rouge est un trop perfide et dénaturé engagement, il n'y eût rien eude si facile que de s'entendre.» (1)
(1) A. de Laval : Desseins de professions nobles, p 339. Il est curieux de voir, dès cette époque, la couleur rouge prendre une pareille sifînification. Elle désignait alors le parti des Seize et des Espagnols. On lit en effet dans l'Estoile : «le lundi, 25 novembre 1591, me fui communiquée la liste des Politiques de notre quartier, qu'on appelait le papier rouge ; à laquelle j'avais intérêt pour y être couché bien avant et tout du long. Cette liste ou papier rouge, comme on le voudra appeler, était un rôle que les Seize avaient dressé de tous ceux qu'ils tenaient pour serviteurs du roi en leur cœur, fauteurs et adhérents de son parti, et qui n^ trouvaient bonnes la volerie, la penderie et la cruauté, qu'ils nommaient zèle de Dieu », etc. De son côté le Père Daniel rapporte un arrêt infamant rendu, en t.i95, contre le duc d'.\umale qu'on avait vu parmi les Espagnols, devant Dourlens, avec l'écharpe rouge. Il fut déclaré criminel de lèse-majesté au premier chef, et son effigie, vêtue à l'Espagnole, avec l'écharpe et \es jarretières rouges, fut traînée depuis la Concierijeric jusqu'à la Grève, où le bourreau la coupa en quartiers. (Daniel : Histoire de France, année 1595).
Dans ce naufrage général, la moralité des hautes classes avait été particulièrement atteinte et viciée, soit par l'exemple corrupteur des Mignons, soit, au milieu d'une anarchie sanglante, par de grands crimes transformés en actes de vertu, par de grands scandales et l'or de Philippe II. La possession des grandesdignités militaires, ;)dministratives et judiciaires rendait plus manifeste l'ignorance de la noblesse, sa légèreté, son peu d'applicalionauxchosesutiles, son oisiveté, son dégoûtde toute instruction sérieuse, enfin son inutilité ; il était à craindre pour les nobles que le Tiers-Etat, plus laborieux, plus instruit, plus persévérant, ne prît un jour la place des privilégiés, ou mieux ne fît disparaître les privilèges eux-mêmes et les inégalités choquantes d'une société vieillie pour y substituer un ordre de choses plus équitable, oii le mérite, au lieu de la naissance, le savoir et le travail, au lieu de l'ignorance titrée, donneraient le rang, le crédit et la fortune. Doué d'une grande rectitude de jugement. Laval fut frappé de rinfluence déjà considérable du Tiers-Etat, du rôle important qu'il avait joué pendant les derniers troubles, de l'avantage qu'il trouvait à pratiquer seul le commerce et l'industi ie, de la facilité que lui donnait la vénalité des charges pour envahir les offices de judicature ou de finances; et pour prévenir ou retarder la déchéance politique du corps auquel il appartenait, il ne cessa d'exhorter la noblesse à combattre les envahisseurs avec leurs propres armes, le savoir, l'instruction, le travail. Pour prêcher d'exemple, il se fit l'instituteur de ses enfants, leur guide dans le choix des professions qui leur étaient ouvertes, leur conseillera l'entrée de
ces diverses carrières dont la jeunesse ne voit d'ordinaire que le côté brillant, et dont, pourtant, il est si nécessaire de lui bien montrer le côté sérieux.
De la réunion de ces leçons paternelles se forma un gros livre [i] que l'auteur lit imprimer en 1603, sous ce titre: Desseins de professions nobles et publiques (2). Il le dédia à Henri IV qui, s'appliquant à provoquer l'apparition d'oeuvres utiles, avait excité le zèle de Laval, en lui reprochant amicalement de lui otFrir moins souvent que de coutume le produit de ses veilles. Dans cette dédicace, où perce une admiration sincère pour le prince qui a rendu à la France et à la chrétienté tout entière les inappréciables bienfaits de la paix (5), Laval nous dévoile le fond de sa pensée : en paraissant n'adresser ses conseils qu'à son fils, il a visé plus haut, et, s'il publie ces leçons composées pour un seul, c'est qu'il espère instruire « tout le reste des jeunes sujets de Sa Majesté, séminaires de son Etat», à se rendre capables de servir un jour dignement Dieu, le Roi, le Dauphin et sa postérité. C'est une œuvre qui a son prix, surtout au
(Il II n'a pas moins de 800 pages in-4«.
(2; En voici le titre complet; Desseins de professions nobles et publiques, contenant plusieurs traités divers et rares, et, entre autres, l'histoire de la maison de Bourbon, et autres beaux secrets historiques, extraits de bons et authentiques mémoires et manuscrits.
(3) Pour comprendre à quel point le peuple avait soif de cette paix, el combiin elle était devenue nécessaire, il faut se représenter l'épouvantable anarchie au milieu de laquelle on vivait depuis de si longues années ; aussi Laval est-il l'inierprète du pays tout entier, quand il dit au roi ; « Sire, ce grand bienfait universel dont toute la chrétienté vous est aujourd'hui si étroitement obligée, celte haute et profonde paix que vous avez rendue à votre France ne me passe jamais par l'esprit (et elle y passe à toute heure) sans me ravir hors de moi-même. (Professions nobles : Dédicace.';
moment où il importe tant de restituer au Pouvoir son prestige si longtemps méconnu; et l'auteur le fait ressortir avec une juste fierté : depuis trente ans, il a fidèlement servi le prince et le pays ; il peut produire « des témoins non reprochables des laborieux et hasardeux services rendus à Henri IV durant ces embrasements universels que le roi a éteints par une valeur et clémence non pareilles»; mais ses labeurs précédents ne sauraient aller de pair avec celui-ci, qui tire d'ailleurs une importance spéciale des circonstances où il se produit, et de l'opportunité des sujets qu'il traite, « un entre autres, dit-il, où l'intérêt de Votre Majesté et le nôtre sont inséparablement joints, la fidèle subjection qui vous est due contre les blasphèmes de ceux qui ont débauché ci-devant vos sujets de l'obéissance». Et qu'on n'objecte pas que l'ère des discordes est fermée: «on a beau dire "que la fureur de cette fièvre est du tout éteinte, le pouls en reste longuement élevé après de si violents accès; les peuples ignorants sont toujours aisés à tromper et les mauvaises volontés toujours désireuses d'éclore leurs conseils pernicieux ». Les tentativesde Jean Châteletde ses tristes imitateurs n'avaient-elles pas, en eflet, montré combien il est difficile de désarmer le fanatisme, et combien il était utile de répandre les saines doctrines afin d'éclairer et de ramener au bien tant d'esprit pervertis, tant de consciences faussées ?
Dans une courte préface, l'auteur explique son titre, les motifs qui l'engagent à écrire, la méthode qu'il juge
la meilleure pour instruire la jeunesse. C'est en 4590, après avoir perdu trois fils déjà tout élevés, que, concentrant ses espérances sur un quatrièmequivenait de naître, et ne sachant s'il aurait le loisir ou la fortune de le conduire, comme ses aînés, à travers les mille difûcultés des premières études, il songe à remplacer l'enseignement oral par les conseils écrits : le livre aura d'ailleurs sur la parole l'avantage de « servir d'instruction à plusieurs esprits qui cherchent parti et ne le prennent pas, faute desavoir faire choix des professions ». C'est à cela qu'il vise, et, en réalisant ce projet, il estime qu'il servira bien Dieu, le roi, le public et les siens, « louable dessein de toutes actions quel qu'en puisse être l'événement. •> Quoique les hommes érainents de ce siècle aient presque tous reconnu nécessaire et vivement recommandé la réforme de l'éducation, Laval s'étonne à juste litre que nul avant lui, malgré la restauration des Lettres et des bonnes études par François 1", n'ait songé à guider les jeunes gens dans le choix d'un état; c'est cette lacune qu'il s'eQorcera de combler.
Ennemi de la routine, indigné de la vogue de Despautère (1) et de ses règles interminables, il se pose en révolutionnaire de l'enseignement, se crée « une petite méthode à sa façon », et pense qu'apprendre par cœur les bons auteurs, faire des thèmes sur la traduction d'un
(1) La réputation de DespaïUère (Van Pauteren, 1460-1520) durait encore audix-huitiéine siècle. Dans un collégfi de Paris, sous Louis XV, on représenta une pièce intitulée : Défaite du Solécisme par Despautère. Le chevalier Prétérit, le chevalier Supin, le marquis des Conjugaisons, et autres personnages semblables, sont les lieutenantsgénéraux de Despautère, auquel deux grands princes, appelés Solécisme et Barbarisme, déclarent une guerre mortelle.
ouvrage dont on coiTiparardit utileraenl le texte pur avec le travail de l'élève, exercer l'enfant à mettre promptement en usage les mots qu'il a appris, « à les coudre, à les tistre, à les assembler, » en un mot parler la langue qu'on étudie, langue morte aussi bien que langue vivante, mènerait vite et sûrement au but désiré; et le temps y serait mieux employé « qu'à demeurer dix ans à tourner l'actif au passif, et à d'autres niaiseries aussj laborieuses qu'inutiles )> . Sa maxime est qu'il faut s'adresser au jugement autant, sinon plus qu'à la mémoire, bannir toute gêne, s'il est possible, et ne pas rebuter les commençants par des exercices au-dessus de leur portée, mais plutôt exciter leur émulation en sti.r.ulant leur amour-propre par « de petites pointes d'honneur, de prix, de promesses, de honte. » L'indifférence, souvent forcée, des parents en pareille matière l'étonné au plus haut point; volontiers il réclamerait la dictature de l'Etat pour soumettre l'éducation à une règle uniforme : « Nous ne sommes pas à Sparte, s'écrie-t-il avec regret, et c'est de quoi je me plains, que chacun se donne trop de licence de nourrir et faire instruire ses enfants à sa guise, et peu de gens de la bonne ; qui, diverti ailleurs, ne le peut, qui le dédai^^ne, le sachant, et la plupart l'ignore et sa fie trop à la vieille routine. Le roi, le public et les particuliers en paient la folle enchère. » C'est grâce à sa méthode, appliquée par lui-même avec suite et intelligence, que son fils aîné, à huit ans, « en savait plus que ceux qui avaient employé deux fois ce lemps à d'ennuyeux exercices. »
Mais ces études élémentaires ne font pas l'objet du livre: absorbé par ses fonctions. Laval ne pourra point
s'occuper de ce tils, comme il l'a fait des autres, dès le plus bas âge ; il le prendra au sortir de ses humar;ités, au seuil d'une carrière noble et honorable, où l'appelle sa naissance, et il lui donnera son avis « sur les chemins du monde, la manière d'y entrer prudemment, d'y vivre avec honneur et d'en sortir en homme décourage, quand il plaira à celui qui l'y aura produit. » Sans doute rien ne vaut les leçons de l'expérience, et il n'est point de meilleur précepteur que le commerce des hommes et l'école du monde ; toutefois les leçons dictées par la sagesse et une atlection éclairée ont bien aussi leur utilit é, et « l'esprit préparé à l'ombre, avant que de se mettre en trop grand jour, se trouve avoir unirès-grand avantage». Les jeunes gens doivent donc rechercher avec ardeur les conseils de ceux qui, « pour avoir vécu devant eux, leur savent dire des nouvelles de la vie, des moyens de s'y conduire «, et faire profit de tout ce qu'ils entendent. Mais, avantd'aborder, avecson élève, l'étude particulière de chaque profession, empruntant la devise de Socrate, il lui apprendra à se bien connaître lui-même, car « la perte des hommes vient de cette nonchalance qui nous rend plus connus à tout le monde qu'à nous-mêmes. » C'est dans ce but qu'il donne comme introduction à ses leçons une série de préceptes et de réflexions d'un caractère général, formant ce fonds commun de connaissances nécessaires à toutes les professions, et comprenant, avec les principes religieux, une certaine teinte de la philosophie et des mathématiques.
Catholique convaincu, désavouant tout ce qui, dans
son livre, pourrait être contraire à la doctrine de l'Eglise et des Pères, n'ayant lu qu'avec permission les ouvrages de la Réforme, Laval se croit obligé de faire une profession de foi orthodoxe, en haine des principes de Luther et de Calvin, qu'il accuse d'avoir ébranlé le trône autant que l'autel. Mais, en dehors de cette affirmation militante qui avait sa raison d'être à une époque où, malgré ledit de Nantes, l'émotion des consciences était loin d'être apaisée, les sentiments religieux qu'il cherche à inspirer à son fils sont d'un ordre très -élevé: « Le commencement de la sagesse, lui dit-il avec les Livres Saints, est la crainte de Dieu ; bâtis sur ce fondement, et crois que Dieu te donnera autant de sagesse comme il te verra cheminer en sa crainte ; Dieu chérit, aide, favorise et bénit le labeur de ceux qui le servent et commencent par lui toutes leurs actions. «
Un pareil début montre ce que sera l'enseignement de Laval : essentiellement spiritualiste, il s'efforcera d'arracher le disciple au culte des idoles, pour le tourner vers l'amour du devoir, vers la passion du bien, qui soutient, console, moralise et fait les âmes vigoureusement trempées.
Si, aux yeux de Laval, ce fonds religieux peut suffire pour assurer lo salut de l'âme, il ne saurait, pourtant, rerîfermer toutes les connaissances nécessaires à qui veut tenir coavennblement sa place dans ie monde. Il faut y joindre sans que ce soit indispensable, « comme on ie voit par M.\L de Joyeuse et de Saint-Luc », assez
de grec et de latin pour pratiquer utilement les bons auteurs « de la lecture desquels il n'y a que les ignorants qui croient pouvoir se passer » ; et, loin d'imiter ces pères trop pressés, dont se plaignait déjà Quintiiien, qui lancent au milieu des luttes du Forum leurs ûls à peine armés de quelques études superficielles, faire passer les jeunes gens par la Logique ou Dialectique, qui apprend « à tirer la vérité d'un discours et la trier d'avec le mensonge », la Morale, qui enseigne « à se régir soi-même », la Politique, qui est l'art «de manier plusieurs hommes ensemble», la Science des lois, qui est aussi la science des droits et des devoirs sociaux.
La Logique n'étant autre chose que « l'art de discourir par raison, c'est-à-dire d'éclairer les choses moins connues par discours intelligible et connu », il faut étudier avec soin d'abord les éléments dont se compose une phrase, puis les diflérenles propositions, et enfin les quatre moyens généralement admis d'argumenter : le Sjllogisme, l'Enthymême, l'Induction et l'Exemple. Cette étude aura pour effet d'apprendre à réfuter les raisonnements trompeurs, les sophismcs captieux, les impostures habiles. Rien n'est plus nécessaire pour la conduite de la vie, car « l'àme a été créée pour la connaissance, et a été jointe au corps pour l'action. Et comme l'action a pour chef la volonté et pour objet le bien et le mal, la connaissance aussi a l'entendement pour chef, et pour objet le vrai et le faux ». Nous devons donc rendre l'entendement capable de guider la volonté, à l'aidedebons principes de Logique. (1) Une judicieuse
(1) Conséquent avec ses idées religieuses, Laval fait remonter au péché d'Adam l'affaiblissement chez l'honimc du sens moral et des
méthode rend les progrès rapides, « et à tout cela ne faut pas six mois, quelque terreur qu'on donne aujourd'hui à la jeunesse avec les bouquins de commentaires qui contiennent autant d'erreurs que de mots. »
Ces connaissances, indispensables à l'homme, sont également d'une grande utilité pour les femmes qu'on nourrit d'ordinaire de futilités, et qui, pourtant, auraient fort à gagner, pour elles-mêmes et pour la famille, à diriger leur esprit vers des études solides qu'elles peuvent certainement, en dépit de leurs détracteurs, aborder avec fruit, pourvu qu'on dépouille la science des formules pédantesques, bonnes seulement à effrayer et à rebuter les meilleures vocations. Laval, qui ne perdait aucune occasion de faire des prosélytes, avait composé de ces éléments philosophiques « un dessein en langue vulgaire pour une belle dame » qu'il ne nomme point, mais dont il vante l'esprit, aussi capable de tirer profit de ces sciences « comme de tout ce qu'il y a de plus éminent et poli au reste des bonnes Lettres ». Ce témoignage d'un catholique zélé est bon à recueillir : il pourrait, au besoin, fournir un argument de plus aux défenseurs de l'émancipation intellectuelle des femmes, en montrant que, déjà à la fin du seizième siècle, des hommes graves et faisant autorité réclamaient et poursuivaient une réforme dans cette branche si intéressante de l'enseignement public et privé.
facultés intellectuelles : « Si le premier péché, dit-il, n'avait pas obscurci l'ent ndement et faussé la volonté, il n'y aurait pas besoin de science Lo,;ique pour discerner le vrai du faut, ni de science Morale pour distinguer le bien du mal. » (Professions nobles, Chap.IlI.)
310 ANTOIINE DE LAVAL.
Avant d'aborder l'étude de la Philosophie, il est nécessaire de posséder une notion suffisante des Mathématiques, qui ont pour résultat de rendre le jugement plus droit, plus solide, plus apte à bien raisonner. Il ne saurait être question, on le comprend, des Mathématiques transcendantes, mais bien des parties essentielles de l'Arithmétique, de la Géométrie et de la Cosmographie, ans lesquelles on ne saurait étudier utilement l'Histoire et la Géographie.
Ici se place la première de ces longues digressions que Laval rattache assez habilement à son sujet, et qui lui permettent d'intercaler dans son livre « plusieurs traités divers et rares », dédiés aux grands personnages avec qui il fut en relation : il tient à les conserver non pas seulement par amour-propre d'auteur, mais pour laisser à son fils un vivant témoignage de ces honorables liaisons, et l'engager à se rendre digne e capable « de lui succéder en l'amitié que tant de gens d'honneur lui ont voulu témoigner. » Celle-ci est une lettre adressée à Louis de Gonzague, duc de Nevers, pair de France, gouverneur de Champagne, qui, préoccupé de l'éducation de son fils unique, le duc de Réthelois, avait demandé à Laval, avec son avis sur divers sujets d'enseignement, une réponse à cette question, savoir si les sciences mathématiques sont nécessaires à un prince, un grand, un homme de noble condition, et « jusqu'oii il en doit savoir. »
Pour ce qui est des conseils généraux sur l'éducation. Lavai, en attendant qu'il ait fait imprimer son propre
ouvrage, recommande au duc de Nevers de consulter « les préceptes de la vie de l'homme né noble, » par Alexandre Piccolomini (1). En pareille matière, le choix de l'auteur qu'on met entre les mains des jeunes seigneurs est de la dernière importance ; il en est malheureusement qui se préoccupent plusdelesdatterque de les instruire, et cependant ceux qui conseillent mal les jeunes princes, ainsi que les hommes appelés à les seconder un jour, ne sont pas moins coupables que les misérables qui empoisonnent les fontaines publiques. Quant à l'étude des Mathématiques, il était admis de son temps qu'on ne devait l'aborder qu'à quatorze ans. C'est une opinion qu'il combat comme fausse et nuisible, et c'est sur sa propre expérience dans l'éducation des siens qu'il s'appuie pour la réfuter. Faut-il, en eflet, attendre si lard pour qu'un enfant puisse « connaître et dire qu'une moitié de pomme n'est pas aussi grosse qu'une pomme entière, que deux prunes ne sont pas tant en nombre comme six, que d'une baguette rompue en deux l'une des parts n'est pas si grande que les deux ensemble » ? C'est doncde sept à neuf ans qu'il convient de lui apprendre les éléments de l'arithmétique, la numération, l'addition, en simplifiant le plus possible les démonstrations, en revenant souvent sur les mêmes choses, pour qu'il sache nettement et sans confusion, en le laissant aller de
(1) Alessandro Piccolomini, de Sienne (1508-1578), professeur de philosophie morale à l'Académie des lofiammati de Padoue, écrivit en 1540, pour l'éducation d'un enfant qu'il avait tenu sur les fonts baptismaux, un traité d'éducation intitulé : « Institution de l'homme noble, né dans une ville libre (InstituzLone di iutta la vita dell' uomo nato nobile e in citld libéra. — Venise, 154'2, petit in 4".)
(V. ôinguené : Histoire littéraire d'Italie, \U. p. 540.)
lui-même, « sans eflort ni rigueur, et comme par manière de jeu. » On ouvre ainsi peu à peu son jugement et, sans le rebuter par un appareil scientifique trop imposant, on le conduit, bien préparé, sur le seuil d'une science dont l'importance ne saurait être contestée, car, tandis que les autres, Grammaire, Rhétorique, Dialectique, enseignent seulement à bien parler « et ont pour matière les paroles », les Mathématiques ont pour matière les choses dont les paroles ne sont que les signes; « or, le pain même est plus nécessaire à la vie que n'est pas son nom, en quelque langue qu'on le nomme. »
La supériorité des [Mathématiques ne consiste pas seulement dans leur utilité ; elles sont aussi plus aisées à apprendre, car tout s'y enchaîne, les démonstrations y sont rigoureuses, concluantes et si attachantes qu'il faut faire effort sur soi-même pour ne pas se laisser absorber par cette beauté des théorèmes qui fait oublier le monde extérieur, le danger, [la mort, comme il arriva pour Archimède.
L'étendue des Mathématiques n'est pas moins remar- <[uahle : elles comprennent, en effet, tout ce qui a rapport soit aux nombres, soit à la quantité, et renferment l'Astronomie, la Navigation, la Cosmographie, l'Optique, la Perspective, la Gatoptrique, l'Architecture, laMécanique, et aussi la Peinture et la Musiijue. Toutes ces sciences ne sont pas également nécessaires aux Grands ; il faut y faire un choix : par exemple à l'Astronomie il suffira d'emprunter les notions nécessaires pour se guider dans l'étude de la Cosmographie, d;^ la Géographie, de la Graduation des cartes, et. par laïGéographie, dans celle de l'Histoire. Ces deux dernières sciences sont si impor-
ANTOl-VE DE LAVAL. 313
tantes « qu'entre les meilleurs et plus certains auteurs, on ajoute plus de foi à ceux qui méritent le titre de géographes-historiens ». Mais, en touchant à l'Astronomie, dont ils peuvent tirer si grand profit à la guerre, les princes, les grands et les nohles auront soin de ne pas s'égarer dans l'astrologie judiciaire, « genre d'études très-pernicieux, voire pestilent, et réprouvé de la bouche de Dieu même ».
La Géographie s'apprendra promptement à l'aide « d'un bon Ptolémée, avec les cartes nouvelles imprimées à Venise, et les annotations de Girolamo Ruscelli, ainsi qu'avec les sphères de Mercator » ; on mettra en évidence des cartes murales contenant l'ensemble des diverses parties du monde, puis, passant du général au particulier, on divisera chaque partie en ses diverses régions, chaque région en ses divers états; enfin, on exercera l'élève à dessiner lui-même ces différentes cartes, et on l'habitue^'a à faire sur le tableau de petits voyages imaginaires qui lui don leront promptement la connaissance de la position exacte des villes, des mers, des fleuves et des montagnes. L'exercice du tracé est surtout avantageux à ceux qui doivent un jour commander les armées; il les rendra, en effet, aptes à dessiner nettement, au besoin, un plan de ville, un cours de fleuve, un campement, un champ de bataille, etc., « sans s'aider de la main d'un petit peintre mercenaire, lequel fait mille fautes à représenter ce qu'il ignore » .
Cette lettre est suivie d'une autre adressée « à l'ambassadeur de Maximilien II, Auger de Bosbecq, grandmaître d'hôtel de Sa Majesté Impériale, et chef du con -
seil de la reine Isabelle, douairière de France ». (4) Laval la rapporte ici pour montrer à son fils combien il est indispensable d'avoir fait certains progrès dans l'étude de ces sciences mathématiques, si Ton ne veut pas s'exposer à fermer le livre sur une lecture commencée et qu'on ne peut poursuivre faute de l'entendre, ou bien à rougir dans une compagnie où chacun est invité à donner son avis sur le sujet qui fait l'objet de la conversation. C'est ce qui avait eu lieu à Saint-Cloud, chez l'ambassadeur impérial, dans une réunion où « un galant homme qui n'en savait pas assez » fut couvert de confusion. Laval ne s'y étant pas trouvé, fut prié « par ledit sieur ambassadeur qui le chérissait beaucoup », et lui écrivit tous les discours qu'on avait tenus, de faire connaître son opinion sur cette proposition fort controversée : « Par qui ont été peuplées les terres neuves? » Il s'agissait d'établir si les peuples d'Amérique sont, ou ne sont pas, nutochthones. Laval se prononce pour la négative, et fait à ce sujet un résumé savant et lucide des découvertes géographiques depuis l'antiquité jusqu'au seizième siècle. (2)
(1) Laval devrait dire ancien ambassadeur, car il écrit en 1586 et MaTimilien était mort depuis dix ans ; mais Biisbeck, on Rosbecc], conserva, malgré cette mort, une bautc position administrative. De plus il tenait au Bourbonnais par ses fondions de président du conseil de la reine douairière Isabelle ou Elisabelb d'Autriche, duchesse de Bourbonnais. Hmme d'esprit et de savoir (on lui doit !a découverte du monument d'Ancyre", Busbeck mettait Elisabeth au counmt de tout ce qui se passait d'important en FrHnce, dans des lettres pleines d'humour, écrites en un latin élégant et pur. Ihie partie de sa correspondance a été puMiée en 1f'33. (V. Anqnetil : Esprit de la Ligue.)
{'î) L'attention de l'Europe septentrionale était depuis longtemp tournée vers l'Amérique. Voyant lc> ,<;rands avantarçes que l'Espagn
S'il recommande instamment les études sérieuses aux jeunes gens qui se destinent aux grandes professions, Laval n'oublie point que l'arc ne 'peut toujours rester tendu sans courir le risque de se rompre; il donne donc, dans ces préliminaires, une place aux Beaux-Arts comme aux Belles-Lettres, à la Musique comme à la Poésie, « arts libéraux, nobles, honorables, voire des plus élevés et sublimes, dont il n'y a que les belles et généreuses âmes qui soient les plus capables ». Mais il
el le Portugal retiraient de leurs colonies, l'Angleterre, la Hollande et la France songeaient à les suivre dans cette voie. La guerre contre l'étranger et les discordes civiles ne permirent pas d'obord à nos rois de consacrer à ces entreprises les flottes et les capilaux indispensables pour en assurer le succès; mais dès qu'il fut sorti de ses embarras, Henri IV montra qu il avait à cœur de ne pas se laisser devancer de ce côté par les nations rivales. Pendant douze ans, depuis 1598 jusqu'à sa mort, il encouragea plusieurs de ces grandes expéditions maritimes qui avaient pour but d'ouvrir au commerce extérieur de nouveaux débouchés, tout en portant au loin les bienfaits 'le la civilisation et le prestige du nom français. C'est ainsi que le Canada commença à devenir réellement une Nouvelle France, Plein de sagesse, le roi recommanda aux chefs de ces expéditions en 1598, le marquis de la Roche; en 1599, le Normand Chauvin; en 1603, le commandant de Chastes, gouverneur de Dieppe, assisté du .Malouin du Pont-Gravé et du capitaine de marine Samuel Champlain ; de 1604 à 1610, de Monts, successeur de Chastes, mort l'année précédente, secondé par du Punt,Champ!ain, Pontrincourt, Cbampdoré, etc.; de ne pas imiter les autres peuples dans la recherche des métaux précieux, mais d'engager les colons à se consacrer exclusivement à l'exploitation plus durable el plus moralisatrice des matières premières, céréale;, pelleteries, bois de construction, etc. C'est en persévérant dans ces traditions que les Etats-Unis sont devenus le premier peuple du nouveau-monde tandis que les anciennes colonies espagnoles, un moment si prospères, tombaient rapidement dans une incroyable décadence.
ne se dissimule pas qu'il n'y faut chercher que le superflu de la vie, un simple délassement pour l'esprit fatigué d'un long et pénible travail. Le danger serait grand, en etl'et, de s'y abandonner avec trop de complaisance, car « le chatouillement et le transport y est si vif qu'à qui ne prend garde à se raidir contre ces ministres de volupté, ils vous troussent court un homme et l'emportent tout entier croupir au sein de la fainéantise et de l'oisiveté ». Or, l'homme est né pour agir, et pour agir utilement ; les arts ne sont que les jeu\ de la vie ; misérable serait la vie qui se passerait tout entière à jouer. Demandons leur donc seulement de charmer notre existence, sans la leur livrer comme à une dangereuse Circé. N'oublioiis pas cependant que les Lettres, les Sciences et les Arts ont mille points de contact, « étant tellement mêlés que qui ne les a tous n'en a pas un parfaitement » : n'en négligeons donc aucun volontairement, mais, comme le temps dont nous pouvons disposer est limité, « contre-pesons toujours l'utilité de ce que nous apprenons au dommage de ce que nous laissons à apprendre ».
Après avoir suffisamment développé ces prémisses, Laval entre dans le cœur de son sujet. Le disciple est arrivé à ce moment critique où, par le choix d'un état, l'homme décide de toute sa vie. Cinq carrières honorables s'oflrent au jeune noble, la Théologie, les Armes, la Jurisprudence, l'emploi de Secrétaire, les Finances, quoique les trois dernières soient encore regardées avec
ANTOTNE DE LAVAL. 317
mépris parla plupart des gentilshommes de ce temps, au grand chagrin de Laval qui sent combien un parei dédain est préjudiciable aux intérêts de la Noblesse. (1) L'auteur ne songe pas à donner les préceptes particuliers à chacune de ces professions, enseignement qui s'acquiert dans les écoles spéciales : il se bornera à réunir un certain nombre d'observations, de remarques, de règles générales sur les aptitudes, les connaissances et surtout les mœurs nécessaires à chaque état ; son but est de mettre au service de la jeunesse les fruits de son expérience et de ses méditations, d'éclairer la route, et de prévenir un repentir tardif. L'analyse sommaire de son livre montrera comment il s'est acquitté de cette tâche. (2)
LA THÉOLOGIE. — Pendant les troubles, le sentiment religieux s'était considérablement affaibli : la passion
(I) Ce dédain persista, malgré les efforts des hommes de bon seos : en 1649 l'abolitioD des honneurs du Louvre fut un des épisodes les plus curieux de 'a Fronde. Saint-Simoit traite de « bonhomme » La Vrillière qui n'était que secrétaire d'État ; il s'indigne des raésaillances du duc d'Uzès o qui épousa une fille de Bullion. » « Qui aurait pu s'imaginer alors, s'écrie-t-il avec dépit, que le frère de sa femme eût été chevali.T de l'ordre avec lui en 17"24 ! » Il établit des catégories tranchées, même dans la grande noblesse, distinguant avec soin le Duc et Pair du Duc vérifié, celui-ci du Duc non vérifié, et ce dernier des officiers de la couronne. La Bruyère et Molière n'ont pas épargné le ridicule à ces exagérations de la vanité.
i'I) Si Laval n'avait fait qu'un traité ordinaire d'éducation, nous croirions inutile d'analyser son ouvrage ; mais son livre e?t le reflet des idées, des sentiments, des passions, des besoins de son époque et, à ce titre, cette analyse ne saurait être superflue; elle contribuera, nous l'espérons, a faire mieux connaître et l'auteur et son temps.
avait envahi les deux camps, la violence du langage remplaçait la charité évangélique, et l'on voyait des prêtres, des moines, comme des ministres, armer les masses et les guider au combat. L'enseignement théologique se trouva presque partout supprimé. Comment, en ellet, étudier en paix au milieu de la guerre civile et de toutes ses horreurs, quand les soldats s'emparaient des chapelles et des séminaires pour en faire des corps- de-garde ou des casernes (1), quand les desservants se voyaient chassés de leurs modestes cures, et que tout culte disparaissait de centaines de villes chaqueannée? Quand, même après la pacification du royaume, même sous Henri IV, fils d'une mère très-pieuse, et pieux lui même, malgré les faiblesses de son cœur, les grands seigneurs laïques et les gens de leur maison avaient obtenu ou acquis le plus grand nombre ries bénéfices ecclésiastiques, dont ils laissaient l'administration à quelque religieux pauvre et ignorant, bornant l'exercice de leur charge à en toucher les revenus (2) Sully nous apprend, et il n'était pas le seul protestant qui fût dans ce cas, qu'il retirait annuellement 45,000 livres de ses abbayes. Vivant à la cour, les dignitaires de l'Eglise ne pouvaient surveiller efficacement leur troupeau, et il en résultait des abus sans nombre. 11 suffit de jeter les yeux sur le rapport présenté
(1) On réunissait les troupeaux dans les écoles, aussi appelait-on les veaux les élèves de l'Université.. (Théry .- Histoire de l éducation en France.)
(2) « Je le jure que j'en ai pu acquérir céans abondamment et gratuitement, mais Dieu m'a toujours préservé de ce malheureux brigandage, bien que la cuisine des Grands et de mille et mille autres sortes de gens ne roule aujourd'hui d'autre chose ». (Laval : Professions nobles, p. 22.)
à l'assemblée du clergé, en 1606, pour voir combien une réforme ecclésiastique était urgente.
Laval, d'accord en cela avec les Pères de l'Eglise, dont il aime à rappeler la doctrine trop oubliée, veut qu on commence cette réforme par la base, c'est-à-dire par le choix des jeunes Lévites qu'on admet à l'honneur de servir Dieu dans le temple et hors du temple, dans la méditation du cloître, comme dans l'exercice de l'apostolat. N'ayant qu'un fils pour perpétuer son nom, il ne cache pas combien serait grand son sacrifice s'il devait renoncer aux espérances qui reposent sur cette jeune tête; et pourtant, nouvel Abraham, il ne reculerait point devant l'amertume de cette épreuve, si telle devait être la vocation de son enfant. Mais qu'au moins cette vocation soit sincère et exemple de toutes considérations humaines! Qu'il invoque, pour la bien connaître, l'aide et l'inspiration de Dieu ; qu'il se purifie, qu'il se détache de la terre; surtout qu'il pèse bien si le fardeau n'excède pas ses forces; car, à l'entréede cette carrière, il faut se dégager de toutes les exigences de la chair, et, outre les qualités et vertus indispensables à qui prend charge d'âmes, «outre la prud'hommie et la vie exemplaire», posséder « une érudition singulière, une grande et parfaite connaissance de toutes sciences, et, surtout, une grâce de s'exprimer avec facilité pour persuader et dissuader selon les occurrences. » Ceux qui se déterminent par « le respect de l'aise, du repos ou du commandement. » c'est-à-dire par cupidité ou par orgueil, et non par amour de Dieu et du prochain, se souillent du crime de simonie uqui n'est pas seulement vendre et acheter les biens spirituels
mais entrer dans les ordres par des considérations temporelles. »
Ainsi deux écueils sont à éviter; « le sacrilège que commettent les ignorants » qui osent accepter ces charges sans être capables d'en remplir les devoirs, et «le brigandage de ceux qui, n'étant en l'office spirituel ou ministère de l'Eglise que par apparence seulement, sont néanmoins si peu chrétiens que de s'approprier le bien temporel du bénéfice ecclésiastique ». On sent, à l'indignation de Laval, que c'est là la grande plaie du catholicisme, le plus puissant des motifs invoqués par les réformateurs pour se séparer de Rome, la principale cause de leurs rapides progrès; aussi ne craint-il pas d'appeler ceux qui détournent le bien des pauvres « les banqueroutiers de la religion ».
Quant aux vertus requises, aux mœurs qui seront à la fois un ornement et une sauvegarde, c'est aux écrivains sacrés, « Salomon, en ce qui nous reste de lui, saint Ambroise aux offices, saint Grégoire, saint Thomas et autres docteurs saints » qu'il faut en demander les principes, plutôt qu'aux profanes les plus illustres, Aristote, Platon, Cicéron. qui ne savent même pas se mettre d'accord entre eux sur la nature du Bien, des Devoirs et des Lois qui les régissent. Celte préférence pour les docteurs de l'Eglise est bien naturelle, puisque les grands écrivains païens et chrétiens, peignent des vertus « dilférentes appartenant à des sociétés dissemblables. » Mais combien la société régie par l'Evangile n'est-elle pas supérieure à celle des Lycurgue et des Soton! Leur tempérance peut-elle se comparer à l'austérité des anachorètes, leur bravoure à la constance des martyrs, leur
libéralité à la charité « qui se donne soi-même pour sauver autrui » ?
LES ARMES. — Pendant les trente-huit années de guerre civile et d'anarchie qui ne prirent fin qu'à la pacification de 1598. la sûreté, le travail, la liberté, la vie des habitants des villes et des campagnes furent livrés sans merci à la licence effrénée des soldats et de leurs chefs. Comme en plein moyen-âge, les gentilshommes sortaient de leurs châteaux avec une bande armée et ne se faisaient point scrupule de détrousser les voyageurs sur les grands chemins, de piller et de rançonner les habitants du «plat pays». Les mauvais jours des Routiers étaient revenus. Même quand il s'agissait du service du roi, les chefs, pressés d'avoir une troupe, la composaient sans choix et sans examen, enrôlant tous les hommes, bons ou mauvais, qui leur tombaient sous la main. Qu'arrivait-il ensuite de la sainteté du serment, de la fidélité au drapeau ? « L'enrôlé, dit Laval , jure et promel ce qu'il tient le moins, il ne croit être engagé que de la solde, le serment lui est moins que rien; combien de gens de pied et de cheval m'ont juré de bien et fidèlement servir le roi, lesquels, sans congé, nous avons vus contre Sa Majesté au parti contraire » ! Un malfaiteur se trouvait-il sousle coup de la justice, il prenaitle mousquet et «se mettait à l'abri d'une enseigne pour éviter le prévôt». Les mercenaires étrangers apportaient leur contingent au désordre général, et, cupides ou fanatiques, ils passaient sans retenue du pillage au massacre,
méprisant l'autorité de capitaines qui ne les payaient point et leur donnaient l'exemple de la violence et du brigandage.
Laval appelle également ici une réforme de tous ses vœux. Aussi difticile que nécessaire, elle ne pouvait être menée à bien sous des princes jeunes, faibles, inexpérimentés et dominés par d'ambitieux serviteurs: mais Henri IV peut la réaliser, lui qui réunit les quatre grandes qualités « que Cicéron disait être en Pompée, la science militaire, la valeur, le bonheur et l'autorité » (1).
La Noblesse doit rendre plus facile celte réforme de l'armée, en fournissant au roi de bons capitaines. Pour cela, il faut que les jeunes gentilshommes, en entrant dans cette carrière, soient guidés par de plus nobles motifs que le désir de porter un bel uniforme, ou d'échapper à la tutelle de leurs parents pour aller commander une compagnie, au bruit des fanfares et des tcimbours. Sansdouleil y a beaucoup de séductions pour une jeune imagination à se représenter les pompes militaires, lespanaches llottants, les enseignes déployées, les bonds d'un cheval lancé au galop, le fracas des tambours, des voix, des trompettes, des mousquets, des canons, le brillant éclat des armes en pleine campagcie sous les rayons d'un beau soleil : mais si les gens grossiers» sont excusablesd'y entrer par cette porte », il n'en saurait être de même des gens bien nés, appelés par leur rang à une plus honorable fortune que celle de « simple stradiot ». Ceux-là doivent ne pas se laisser prendre aux apparences « qui sont les sirènes des mal avisés », ne se
(t) Henri IV réalisa ce vœu de Laval et de la France entière par la célèbre ordonnance de 1597.
Ai\T01>E DE LAVAL. 525
déterminer que par raison, «se tâter » avec soin et juger si leurs dispositions naturelles, si leur compleiion physique leur permettront de porter le faix de ce pénible exercice, enfin, reconnaître si c'est réellement leur vocation, car « en cet art plus qu'aux autres, si notre naturel ne fait la moitié du chemin, l'apprentissage est pour néant. »
Rien ne serait plus préjudiciable que d'entrer dans l'état militaire à l'étourdie, et sans avoir mûrement réfléchi à ses préceptes, à ses règles, à ses fins, aux mœurs qui y sont indispensables. Les règles, ou préceptes, de l'avis des maîtres en cet art, sont au nombre de quatre, « hors desquels tout n'est que débauche et confusion » : l'Exercice, l'Ordre, la « Coertion » ou Discipline et l'Exemple.
L'Exercice, qui a donné leur nom aux armées lExercitus), « parce que là on n'était jamais oisif. » doit être pratiqué dès la première jeunesse, sinon les plus beaux théorèmes « ne sont que paroles », et ne servent à rien. Par lui, on devient apte à supporter sans fléchir le poids de fatigues prolongées; par lui on résiste, sans rien perdre de sa vigueur, au repos forcé des camps ou des garnisons. C'est dans les bons auteurs anciens et modernes que tout capitaine doit étudier les movens de se tenir constamment en garde, lui et les hommes qu'il commande, contre la rouille de l'inaction et de l'oisiveté : les meilleurs sont Végèce, Frontin, Polyen, Elien, Polvbe, Léon VI ; et parmi les modernes, Guillaume du Bellay.
« grand et docte guerrier » ; mais « plus méthodiquement que tous », don Bernardin de Mendoça, chef de la Ligue en France pour le roi d'Espagne, dont il était l'ambassadeur. Laval, qui était loin de partager les doctrines politiques de cet homme éminent, le tenait, cependant, en grande estime comme écrivain ; il avait traduit ses ouvrages et renvoie son fils à cette traduction.
L'Ordre, qui est la disposition des armées dans les marches, les campements, les combats, s'apprend surtout dans Végèce : on ne saurait trop y donner d'attention, car« le moindre défaut en ce point est la perte des armées, et la perte des armées celle des Etats ».
La « CoERTioN », ou DisciPLLNE « qui tempère, forme et bride les mœurs du soldat, le naturel duquel tend plutôt à la débauche et dissolution qu'à la règle », se subdivise en trois parties : la Continence, la Modestie et l'Abstinence.
La Continence s'applique « au boire, au manger et aux femmes». Que d'armées ont été perdues pour l'avoir négligée. N'est-ce pas la principale cause de l'insuccès des croisades ? N'est-ce pas la première réforme opérée dans leurs troupes par les Métellus, les Scipion et leurs émules, désireux de commander, non à des hommes énervés, mais à de rudes et braves guerriers? N'est-ce pas en pratiquant eux-mêmes cette continence qu'ils ont pu avoir assez d'autorité pour l'imposer aux autres? Qu'est-il arrivé quand ils l'ont négligée? Les délices de Capoue ont détruit plus d'armées que les plus sanglantes batailles !
La Modestie s'étend aux paroles, aux habits, aux actions. Un langage orgueilleux est-il le signe de la
bravoure ? Tout au contraire, les rodomantades sont, au dire de Tacite, le propre de ceux qui se sont cachés pendant qu'on se battait : les soldats fanfarons ne sont bons qu'à égayer les comédies, et plus on s est signalé, moins on est porté à entretenir la renommée de ses exploits. Le vrai mérite n'a pas besoin d'emboucher la trompette. Une cherche pas davantage à frapper les yeux par l'éclat des ajustements : les braves sont, en ellet, plus curieux d'avoir de bonnes armes l't de bons chevaux que de suivre, dans leur habillement, les caprices de la mode, « témoignagede l'inconstance éternelle de notrenature française qui se déguise selon l'humeur du premier bélître de tailleur qui nous fait croire que d'être busqué jusqu'aux genoux est ce qui donne garbe à I homme; dont s'en suit une telle négligence de nos anciennes formes, qu'aujourd'hui le soldat dédaigne sa cuirasse de peur de gâter son beau pourpoint, et son épée, de peur de rompre ses chausses» ! Cet abus dura jusqu'aux ordonnances de Louvois sur l'uniforme, mais il ne disparut pas sans de vives résistances, et. de nos jours encore, si la rigueur des règlements militaires empêche le retour de pareilles fantaisies, qui ne sait combien l'élégance de certains costumes exerce d'iniluence sur la plupart des jeunes gens qui s'engagent dans l'armée ?
Lu modestie dans les actions consiste à exécuter avec docilité et promptitude les ordres reçus, sans récriminations, sans mutinerie, sans qu'on se demande pourquoi le chef a fait tel commandement plutôt que tel autre. Il n'est pas toujours aussi facile qu on pourrait le croire de prime-abordde rencontrer cette qualité cheziescapitaines même les plus recommandables d'ailleurs. Que dedésas-
1res, en Allemagne, sous Louis XV, en Espagne, sous Napoléon, seraient deveaus des victoires, si tant de généraux ne s'étaient pas cru permis decontrôler, commenter et mollement exécuter les ordres de ceux dont ils se croyaient les égaux parles talents, comme parles services!
La discipline serait encore incomplète sans l'observation de V Abstinence qui apprend au guerrier à avoir les mains «pures, nettes, non souillées de rapine et d'outrage». Nos armées modernes, si retenues, si désintéressées, si probes, même en pays conquis, ont cette qualité pour ainsi dire naturelle; mais, au temps de Laval, « le blasphème, la volerie, le violement, les embrasements, le sac, le meurtre, le brigandage, et toute espèce de vices, non-seulement indignes du chrétien, mais de l'homme», étaient autant de fléaux inhérents au métier de soldat, et grossissaient outre mesure les maux déjà si grands de la guerre. C'est que l'armée se compose à présent de la partie saine du peuple, tandis qu'alors elle en absorbait la lie; c'est que nos officiers préfèrent une médiocrité honorable à des richesses mal acquises; c'est que nos maréchaux se trouveraient mal à l'aise au milieu des splendeurs d'un pavillon de Hanovre!
Far l'ExEMPLE, Laval entend « le loyer et la peine», les récompenses et les châtiments. Il n'est pas donné à tout capitaine de savoir les employer à propos, et surtout de les proportionner aux circonstances, au mérite, au caractère des soldats. Un simple mot peut faire rentrer une légion mutinée dans le devoir, mais encore faut-il savoir le trouver et le dire. Végèce conseille, avec justice, de réserver les peines et la crainte qu'elles inspirent pour
retenir dans le devoir le soldat en garnison, ou au camp, et les récompenses pour l'animer au combat. Pour paraître glorieuses, pour être ardemment recherchées, les récompenses n'ont pas besoin d'être précieuses par ellesmêmes : c'est en proposant comme prix de l'héroïsme une couronne de chêne ou de gazon, que les Romains ont conquis le monde. Avec des distinctions futiles en apparence, un tabouret, un bougeoir, un habit de telle couleur et de telle forme, mais réservée un petit nombre de privilégiés, Louis XIV dompta plus sûrement la noblesse que n'avait fait Richelieu en rasant les châteaux et en faisant tomber d'illustres têtes.
De telles armées, commandées par de pareils capitaines, trouvent toujours la victoire préparée par la réputation de leurs vertus; le pays qu'elles envahissent est d'avance à moitié dompté: qui ne se soumettrait volontairement à des soldats si disciplinés, à des chefs si scrupuleux, si soucieux de leur honneur ! N'est-ce pas ainsi qu'au début delà Révolution nos soldats pieds nus et en pauvre équipage, mais bons, humains, pleins de respect pour le bien d'autrui, venant délivrer, et non asservir, furent accueillis comme des libérateurs par l'Europe entière?
XIÏI
Dans l'Exercice rentre le maniement des armes. Sans doute il n'est pas indiflerent d'y acquérir une certaine adresse; mais un capitaine doit dédnigner les finesses de l'escrime que les guerres d'italie ont mises à la mode dans l'armée, et placer sa gloire à être laborieux, vaillant,
5^8 AMOI>E DE LAVAL.
«industrieux aux desseins, prompt à l'exécution, autant que prudent au conseil. » Pour lui, la valeur est-elleseulementle mépris de la mort comme pour le premier goujat venu à qui vous donnez une pique ou un fusil et qui va résolument se piésenter à la bouche des canons? Est-elle mise en relief par le nombre ou l'éclat des duels, dont il est sorti victorieux? Telle est la question qui fut discutée en présence du maréchal d'Aumont. qui avait amené à Henri III un renfort de Suisses, en 1585. Appréciant la justesse des raisonnements de Laval, et voulant en conserver un souvenir durable, d'Aumont le pria «de lui envoyer par écrit en une lettre missive ce qu'il avait dit à l'heure » sur ce sujet ; et c'est cette lettre que notre auteur transcrit ici pour l'instruction de son fils.
Les combats singuliers furent une des plaies de la noblesse à la fin du seizième siècle: on se battait trois contre trois, six contre six, les seconds épousant la querelle de leurs amis, le plus souvent sans en connaître la cause. Etait-ce valeur? témérité? ou même lâcheté, comme quelques-uns l'ont soutenu? (1; Laval exnmine ce qu'était la valeur pour les anciens qui se connaissaient en courage: ils la faisaient consister «à s'exposera propos et sans crainte aux généreuses entreprises, quelque terreur et hasard qu'il y eût, et, y étant, combattre vaillamment le péril et la mort même, pour le seul respect du devoir ». Ainsi, pour que la valeur existe, il faut
(1) « Ceux qui ont des querelles m'excuseront si je leur dis (jue celles qui sont recherchées sont plutôt marques de lâcheté que de hardiesse ; d'autant que jamais la vraie val ur ne fut jointe avec l^, mépris de Dieu et l'inhumanité ». (Sully : Mémoires, VI. p. 122.
un devoir à accomplir, une cause juste à soutenir, et la nécessité d'exposer sa vie Ces conditions se trouvaientelles réunies dans le duel tel qu'il était alors pratiqué, quand un salut oublié, un démenti donné, un coup de coude reçu dans la foule, unequerellede jeu, une rivalité d'amourettes, un simple caprice étaient autant de motifs suflisants pour tuer son semblable? Les esprits étaient même si pervertis par la fi*équence de ces combats « plus communs en un mois que tous les autres âges n'en virent jamais arriver en toute leur durée », que montrer quelque patience c'était s'exposer à l'infamie. Ou redoutait l'apparence de la lâcheté plus que la lâcheté "même. Que de pareilles idées se répandent dans une armée, et l'on y cherchera vainement des Fabius assez maîtres de leur amour-propre pour s'entendre impunément taxer de poltronnerie, etsavoir patiemment attendre l'occasion de montrer ce qu'ils valent; qu'elles soient acceptées avec engouement par un peuple prompt, hardi, téméraire, et chaque jour, lesfamille^, comme la patrie, auront à prendre le deuil de leurs enfants immolés sans profit pour l'Etat. C'est malheureusementce qui arrivait en FrancerSully seplaintqiie les duels eussent fait périr plus de gentilshommes que les guerres de religion! Loménie établit que, de l'avènement de Henri IV à l'année 1607, quatre mille gentilshommes avaient ainsi trouvé la mort dans ces affaires dites d'honneur. N'en est-ce pas assez pour justifier la sévérité avec laquelle Richelieu fit respecter les lois portées contre le duel, comme l'atteste l'exécution, mentionnée danstoutes nos histoires, de!\Iontmorencv-Bouteville et du con)te des Chapelles? Nous pouNons citer un autre exemple inédit de celte impla-
cable sévérité: lorsque Louis XllI et son ministre se trouvaient à Toulouse, pour surveiller le procès de Montmorency, deux officiers osèrent se battre presque sous les yeux de la cour. Comme ils avaient succombé l'un et l'autre, il semblait impossible de leur appliquer la loi ; il n'en fut rien cependant: les magistrats municipaux reçurent l'ordre d'enlever les corps et de les tranFporter sur le Heu ordinaire des exécutions, où ils les firent pendre ignominieusement ! (1)
Mais, dira-t on, le duel est un acte de vengeance. De quelle vengeance veut-on parler? Celle du sauvage ou de l'homme civilisé? Pour Laval, qui admet la définition de l'antiquité et voit dans la vengeance « un juste moyen de repousser l'injure ou le dommage, non de notre propre autorité, mais ainsi que la loi l'ordonne », le duel ne saurait être une voie légitime de réparation. Il est vrai que le duel judiciaire, dont il ne parle pas, avait eu longtemps aux yeux des peuples le caractère d'un jugement de Dieu, mais les progrès de la civilisation l'avaient fait disparaître à la fois des m(T?urs et de la législation ; et, d'ailleurs, il était entouré de garanties qui manquent aux combats singuliers, où la justice et la vie des hommes sont à la merci des spadassins.
Ceux que leur habileté dans les mystères de l'escrime élève au rang des premiers duellistes, qui, comptant émerveiller les spectateurs par les prodiges de leur art, recherchent les triomphes et les applaudissements, ne devraient pas être si fiers de ces talents meurtriers, car
(1) Registres manusciits conservc^s à l'Hôtel île Ville de Toulouse, année 1632.
ils font revivre, après des siècles d'un juste oubli, ces vils esclaves qu'on instruisait à mourir avec grâce sous les regards des féroces habitués du cirque, ces gladiateurs, jouet de la populace, qui, avec la décadence de l'Empire, auraient trouvé de dignes imitateurs parmi les Gis dégénérés des meilleures maisons, si la sévérité des lois n'eût empêché de pareils scandales. (1)
Savant théologien, Laval ne saurait omettre le côté religieux de la question : il ne comprend pas que des chrétiens oublient qu'ils transgressent la volonté d'un Dieu d'amour et de paix, et qu'ils livrent dum ême coup leur corps et leuràmeà la perdition.
Pensent-ils trouver la gloire dans ces combats'' La gloire ne s'attache qu'aux entreprises utiles; la postérité ne conserve avec honneur que le nom de ceux qui se sont exposés pour le service de Dieu, du prince, ou de la patrie; elle oublie ou llétrit celui des barbares qui, au mépris des lois divines et humaines, ne se sont signalés que sur un si méprisable terrain.
Gentilhomme et militaire, Laval ne veut point méconnaître que « certains combats singuliers, ou duels, ont été aussi avantageux à un Etat, une armée, une nation tout entière, que glorieux et honorables à ceux qui courageusement les entreprenaient « ; il comprend qu'il est des circonstances où un homme de cœur ne «aurait que bien difficilement se soustraire à l'obligation
(1) Ce désir d'étaler ainsi publiquement son adrt'sse, d'afficher son dédain de la mort, avait tant d'attrait pour les populations méridionales, que l'Empereur Sévère dut faire une ordonnance pour défendre aux ft rames mêmes de descendre dans l'arène. Laval : Professions nobles, p. 33.)
de croiser le fer ; mais il voudrait qu'on s'en remît du soin d'autoriser de pareils combats au tribunal d'honneur, composé des maréchaux de France, les meilleurs arbitres que le souverain put établir des justes susceptibilités de l'honneur véritable, comme des exagérations funestes du point d'honneur (1).
Si la noblesse s'est laissé entraîner à faire des armes son unique occupation, au risque de tomber dans l'abus que nous venons de signaler, c'est qu'elle a été induite en erreur par la croyance héréditaire et funeste que les armes doivent être «le seul loisible exercice» des gens bien nés. Ce préjugé lui a fait tellement dédaigner les lettres «qu'il n'y a pas longtemps, parmi nous, être gentilhomme et savoir écrire était presque incompatible. » (2)
(1) On voit par cette lettre, datée de 1588, que les tribunaux d'honneur sont bien antérieurs au rètrne de Louis XIV, mais que leur autorité n'était [ta encore formellement établie. Par les édits de 1602 et de 1609, Henri IV donna sur ce point satisfaction aux justes réclamations de Laval. Il était en effet urgent de porter remède à ce fléau désastreux.
L'édit de 1602 proscrivait le duel d'une manière absolue, sous peine de mort, même pour les témoins ; celui de l6U9 l'autorisait, mais seulement dans des cas extrêmement rares, et après jugement d'un conseil auguste composé du roi, du connétable et des maréchaux. (Poirson : Histoire du règne de Henri IF.)
(2) Laval raconte avec assez d'humour une aventure dont il avait été le héros. Des gentilshommes étaient venus à Moulins visiter ses collections : de rttour à l'hôtellerie, ils en causaient à table et en faisaient le plus grand éloge. Survmt « un petit hobereau du pays, tils de quelque receveur de village » qui, les entendant parler avec admiration des livres rares de Laval « à qui il ne connaissait que l'épée et la cape, > s'écria plein d'étonnement : « comment, Messieurs, il a donc une étude et des livres ! Je croyais qu'il était gentilhomme! » — (Laval : Professions nobles, p. 36.)
ANTOl-NE DE LAVAL. 355
De là (Je grandes humiliations pour les nobles, comme en 1575, où leur ignorance, si profonde en présence du mérite de la députation polonaise, faillit faire déchoir notre pays de l'estime en laquelle le tenaient ces étrangers qui venaient lui demander un roi ; [\ de là l'infériorité de la France à l'égard des autres nations, oùlesnobles sont les plus lettrés, et partant « lespluscapablesde toutes les grandes charges d'un Etat, aussi bien en paix comme en guerre » ; de là l'humeur farouche des seigneurs qui, fuyant la vie sociable des villes, se retirent dans leurs forteresses, comme des sangliers dans leurs halliers, s'abandonnant sans réserve à la violence, à la brutalité, aux mauvaises inspirations de la force, au milieu de pauvres campagnards livrés sans défense à tous les caprices de leur tyrannie ; delà l'avènement d'hommes nouveaux adequi les ayeux servaient les nôtres», qui, ayant commencé par n'être rien dans la nation, finiront par y être tout.
Le noble peut-il oublier qu'il est revêtu de la dignité
(1) "Ce qu'on remarqua ie plus ce fut la facilité (des ambassadeurs Polonais) à s'énoncer en latin, en français et en italien ; ces langues Itur étaient aussi familières que la langue même de leur pays. Il ne se trouva à la cour que deux hommes de condition qui pussent leur répondre en latin, le baron de Milhau et le marquis de Castelnau- Maurissière ; ils avaient été mandés exprès pour soutenir en ce point l'honneur de la noblesse française, qui rougit alors de son ignorance. ... 1 es Polonais parlaient notre langue avec tant de pureté qu'on les eût plutôt pris pour des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire que pour des habitants des contrées qu'arrose la Vistule ou le Dnieper ; ce qui fit grande honte à nos courtisans qui ne savaient rien et qui sont ennemis déclarés de ce qu'on appelle science ; aussi quand les nouveaux hôtes les interrogeaient, ils ne répondaient que par des signes, ou en rougissant ». (Chodsko : Bcstoire de Pologne, et de Thou : Histoire, année 1573. ,i
534 AMOINE DE LAVAL.
déjuge, et croit-il qu'il sufiise, pour rendre la justice, de tenir bien l'épée? Ne doit- il pas assister le souverain dans ses conseils? Ne doit-il pas, lui-même, en qualité de chef d'armée, unir les lumières au courage? Qu'attendre d hommes «qui n'ont jamais appris qu'à battre un paysan, à siitler en paume, à parler aux chiens et bien réclamer un oiseau» ? Qui, pour briller aux yeux des étrangers, ne savent faire autre chose « que se donner la jambe l'un à l'autre, ou se caresser à coups de poing»? Torquato Tasso, « un esprit moderne des plus relevés de ce temps », rend les nobles responsables d'avoir, par le dédain qu'ils affichent envers elle, fait de la science une mercenaire au service de la cupidité des petites gens qui n'étudient que pour gagner leur vie, et, comme à une fille de roi mariée à un vilain, de lui avoir fait perdre toute son auguste majesté. (4)
Ainsi, sous peine de ne mériter d'autre rang que celui d'un soldat brave, mais ignorant ; de végéter dans les grades inférieurs, ou, si quelque coup de fortune
(1) Conf. Ratber; : Influence de V Italie sur les Lettres françaises, p. 97.
Le Tasse paraît avoir emprunté cette image à Platon. Voici, en effet, ce que nous lisons au livre VI de la République : « Malgré son abandon, la Philosophie ne laisse pas de conserver une dignité qui l'élève au-dessus des antres arts et qui la fait rechercher par une foule d'hommes que la nature avait peu faits pour clic, et dont un travail sprvilc a usé, dégradé lame, comme il a détiguré le corps. Et peut-il en être autrement? — Non. — A les voir, ne dirait-on pas un esclave chauve et chélif, à peine libre de ses fers, qui, ayant amassé quelque argent avec sa forge, court aux bains publics pour s'y laver, prend un habit neuf, et habillé comme un nouvel époux, va épouser la fille de son maître que lui livrent la pauvreté et l'abandon où elle se trouve? — La comparaison est juste.— Quels enfants produira celte union? Des enfants abâtardis et mal conformés ! — Cela doit être ». (Traduction V. Cousin..)
AIMOINE DE LAVAL. 335
l'élève à une position supérieure à son mérite, de montrer d'autant plus d'insuffisance qu'il sera monté plus haut, le gentilhomme, qui aspire à parcourir avec honneur la carrière des armes, doit étudier avec soin tout ce qui lui donnera le double caractère d'homme de conseil et d'homme d'action.
L'habileté, l'adresse, la modestie ornement du mérite, l'instruction, l'exercice, la connaissance des langues étrangères, que Laval recommande particulièrement aux militaires, ne suffisent pas à former un bon capitaine, il faut encore y joindre les Mœurs. Par mœurs, Laval entend «le règlement de nos actions publiques ou particulières, conformément à la vertu morale ». Or, la vertu morale, qui engendre les bonnes mœurs et les bonnes actions, peut être dite naturelle à l'homme; maig semblable à ces rejetons pleins de sève qui, pour produire des fruits savoureux, ont besoin d'être entés avec intelligence, elle doit être cultivée avec soin, de peur que ses semences généreuses ne demeurent stériles dans nos cœurs a où le premier péché a laissé de si mauvaises reliques». S'il ne s'agissait quede mettre notre conduite en harmonie avec les exigences du monde, l'air de la cour, la fréquentation des gran Is, un peu d'histoire et quelque habitude de se présenter, de saluer avec grâce, feraient promptement du novice un galant homme; mais les belles manières ne sont qu'une apparence: «être civil, poli, galant, gentil, courtois, etc., n'implique pas qu'on soit homme droit, équitable, raisonnable, modéré.
prudent, de bon conseil, magnanime, libéral, continent, parfait ami ».
Ce que la pratique seule de la bonne compagnie ne donne pas, à qui le demander? Est-ce uniquement à Aristole qui passait encore, en ces matières, pour le maître souverain? Mais un chrétien ne peut user qu'avec prudence de ses maximes, puisque sa doctrine difièrede la nôtre en plus d'un point essentiel, et que, chez lui, « la colère, l'ambition, la recherche et instante poursuite des dignités et honneurs, le luxe, la grande dépense et la vengeance sont vertus ». Même réserve à l'égard de Sénèque, Epiclète, Plutarqueet Platon, non que ces hommes illustres ne puissent éclairer la route, mais il faut avec soin, dans leurs œuvres, séparer le bon grain de l'ivraie et corriger, par les préceptes de l'Evangile, les principes souvent trop relâchés de la société païenne. Ce n'est donc pas trop de toute la sagesse des siècles passés, consignée dans des livres immortels et vivifiée par le souffle du christianisme, pour épurer notre âme, fortifier notre volonté et faire accorder nos actes avec le devoir, nos aflections avec la raison. C'est dans cet accord que Platon et Aristote font consister la vertu morale (l) qui nous contient en un milieu également éloigné de l'excès el du défaut (2). Sage est celui qui
(1) « Le principe fondamental de la théorie d'Arislotc, au sujet des vertus qu'il appelle morales, c'est qu'elles sont un milieu, une sorte de moyen terme entre deux vices opposés, l'un par l'excès de l'habitude ou de la disposition vertueuse, l'autre par défaut de cette même habitude. » (Thurot : traduction de La Morale d'Aristote )
("2) Ex. : la libéralité forme le milieu entre la prodigalité, qui en est l'excès, et l'avarice, qui en est le défaut ; elle est d'accord avec !e devoir et la raison.
ANTOINE DE LAVAL. oui
sait y conformer sa vie ; mais trouver ce milieu n'est pas toujours facile, l'ombre a bien souvent l'apparence de la réalité, et tel est dit vertueux qui n'a que le masque de la vertu.
La solution de cette difficulté lui ayant été demandée par M. de Saldaigne, seigneur d'Incarville, conseiller d'Etat, contrôleur général et intendant des finances, «un des plus grands et solides esprits du temps», Laval lui envoya un petit traité sous ce titre: Exposition des énigmes d'Arislote en ses Ethiques sur le milieu de la vertu. Nous ne suivrons pas notre auteur dans l'examen qu'il fait, d'après le grec, des deux milieux différents arithmétique et géométrique, et de leur application à la vertu : il reconnaît lui-même qu'Aristole montre là encore plus de subtilité que d'érudition ; qu'il paraît s'étudier à être dans ses livres ambigu, nébuleux, et que, réservant les explications et les développements pour son enseignement oral, il n'ydonne qu'une sorte de programme de ses savantes leçons. Mieux et plus sûrement que toutes ces énigmes, le moindre texte des Institutes et les inspirations de notre conscience nous apprendront, dit Laval, à discerner le bien du mal, le juste de l'injuste, et ce qui est équitable de ce qui ne l'est point. (1)
(I) La critique moderne a confirmé ce jugement de Lavai ; elle a établi que si, dans Aristote,la Morale l'urriie un enseignement complet, la méthode en est empirique et la sanction insuffisante, l'auteur n'admettant formellement ni limmortalilé de l'âme, ni la Providence. Quant à la tiiéorie du juste milieu, elle séduit par sa simplicité et sa rigueur apparente, mais son principe est faux et ses conséquences peuvent ê(re dangereuses, (A. Rondelet : Exposition critique de la morale d'Jristote.)
D'après Laval, toutes les qualités et vertus morales qui font les mœurs et les actions bien réglées découlent de la Prudence, en donnant à ce mot la plus large extension du latin prudenlia. C'est que la raison est «d'essence inséparable d'avec la prudence», et que toutes les vertus morales, justice, équité, tempérance, continence, force, magnanimité, constance, libéralité, douceur, mansuétude, reconnaissance, prévoyance «qui nous épargne cette honte de dire avec les sots: je n'y avais pas pensé », netteté d'esprit et de jugement, etc., bien que favorisées par un bon naturel, ne se peuvent «mettre en pratique bien à propos» que par la Raison. On n'apportera donc jamais trop de soin à acquérir la Prudence, surtout en la milice, où elle sert «pour se contenir soi-même dans les bornes de la modestie, et pour se connaître en hommes » ce qui n'est pas moins difficile qu'indispensable, « car il n'y a point d'art au monde où il y ait tant d'hypocrisie, où le visage soit plus le masque du cœur; point de métier où la mine se vende plus et vaille moins. » (1)
A l'opposé des arts et des sciences qui peuvent s'apprendre à l'écart et dans les livres, la Prudence ne s'apprend qu'en public et dans le commerce des hommes. C'est pourquoi l'antiquité place un Mentor à côté de chacun de ses héros: Chiron conseille Achille, Nestor Agamemnon, Aristote Alexandre, Socrale toute une
(I) Ce que Laval a dit de la composition des armées du seizième siècle explique la sévérité de ce jugement.
famille de disciples d'élite. Voulez-vous faire de rapides progrès dans la Prudence? Ecoutez avec attention parler tout le monde, ayant égard, non à la personne qui parle, mais à ce qui est dit; écoutez surtout ceux dont les actes répondent aux paroles ; réfléchissez et mé- ' ditez sur ce que vous avez entendu; évitez de vous croire quelque chose avant d'avoir « fait essai de vousmôme»; enfin, ne vous rendez pas l'esclave des opinions d'un seul, car, à la premièrejléception de ce côté, vous seriez « rebuté de croire plus personne », et vous tomberiez dans la misanthropie, qui engendre promptement « les sottes et mélancoliques humeurs d'une morne et oisive solitude». Or la solitude rend pires ceux qu'elle ne conduit pas à la perfection: peu de jeunes esprits en retirent autre chose que de la présomption ou du découragement. Nous donc, qui ne pouvons pas espérer de devenir parfaits, fuyons la solitude prolongée, et, persuadés que le vrai miroir où l'homme puisse apprendre à se connaître est l'homme même, demandons à la fréquentation de nos semblables le moyen de devenir prudents, sages et avisés.
L'avantage le plus précieux que nous retirerons de la fréquentation des hommes sera de nous procurer un autre nous-môme « capable d'adoucir toutes les amertumes de la vie » : mais lu Prudence nous ordonne d'apporter le plus grand discernement à choisir nos amis. Le monde prodigue ce titre avec une coupable irréflexion,
et Sénèque eut raison de se moquer de celui qui lui écrivait : Je vous envoie cette lettre par un de mes bons amis, mais je vous prie de ne pas lui communiquer ce qu'elle contient, car je ne l'entretiens pas sans réserve de mes affaires!
La Prudence veut que l'amitié présente un double caractère, qu'elle soit agréable et utile. L'ami agréable n'est pas celui qui se fait l'instrument d'indignes complaisances, ou, comme uq, vil parasite, joue auprès de nous le rôle déplaisant et de bouffon; c'est l'homme honorable et sensé dont le commerce nous est sympathique, grâce à la conformité de nos goûts, de nos affections, de notre volonté à poursuivre « le bien, l'honneur et la vertu «. L'ami est utile, non pas quand on peut abu" sivement exploiter sa générosité, mais quand on peut tirer profit de son érudition, de ses lumières, de ses consolations, de ses bons exemples.
Rien n'est plus commun que l'apparence de l'amitié, et les manières en usage dans un certain monde pourraient étrangement abuser un jeune cœur, confiant et aimant, que les avis de la Prudence n'auraient pas suffisamment prévenu: c'est que, par l'exagération de la politesse, les termes du langage, les formules d'urbanité, l'observation des convenances reçoivent une signification qu'il faut connaître pour ne pas estimer le simple jeton à l'égal de la pièce d'or. Comme Alceste, Laval s'indigne de ces « baise-mains, de ce très-humble serviteur à chaque rencontre sans propos, ces révérences jusqu'à toucher le soulier, ces submissions et semblables niaiseries que nous avons prises des étrangers pour bannir nos amitiés véritables à la vieille française». Tout cela sent la corrup-
tion des esprits « en un siècle où vous êtes contraint de nnellre votre très-humble serviteur au moindre ofGcier ou petit liobereau de voisin que vous ayez; et si vous faiilez à prendre ce bas du papier, voilà une querelle formée, tant nous sommes attachés à la vanité», (i) C'est à l'influence italienne qu'il faut attribuer ces exagérations du langage, ces flatteries dans les adresses, cette aflectation d'humilité dans les suscriptions des lettres; nos mœurs les ont si bien adoptées qu'aujourd'hui même, malgré les idées d'égalité répandues par la Révolution française, nous ne croyons pas pouvoir nous y soustraire En effet, la vanité est de tous les temps et l'art de varier à propos les protocoles, les formules de politesse, ou de respect, aura toujours son importance; l'essentiel est de se conformer aux usages reçus, sans tomber dan? l'excès qu'on reproche justement à certaines nations (-'.
Ne pouvant être contractée qu'en vue du bien à accomplir, car pour le mal il v a des complices, non des amis, l'amilié ne devrait exister que dans des âmes parfaitement épurées et all'ranchies du joug des passions: mais la perfection n'étant point l'apanage de l'humanité,
(1) <f Le3 anciens se plaifjnaient que !a flatterie aux ieltres était venue du temps de Trajan ; et de fait, on écrivait à chacun s'il n'était ouvertemenl ennemi : Plinius Maxinio suo, Rufo suo, Caleno suo,elc , dont Martial se gausse en celte épigrj mine :
S u Icvitcr noto, scu caro missa sodaii, Orunes i«ta sitos carte vocare solet. »
(Laval : Professions nobles, p. 197.)
(J) On sait, par exemple, à quel degré ce défaut existe dans ri'.alien moderne, où l'on parle à h troisième personne à tout le monde, même aux gens en guenilles, où les domestiques eux-mêmes se laissent traiter d'Excellence sans perdre leur sérieux.
il faut bien nous résigner à choisir nos amis parmi les moins imparfaits, et « dire, avec Sénèque: Prooptimo sit minime malus». Quoique ce soit une liaison volontaire, résultant d'un accord mutuel, d'unecommunautédafleclion, et que, par conséquent, elle puisse se former d'une manière solide et durableentre étrangers, Laval conseille cependant de donner la préférence aux parents, «car l'un desnœudsélreindra l'autredavantage». Seulement «tous parents n'y sont pas propres », ceux qui devraienlleplus s'aimer deviennent parfois ennemis, et malheureusement rien n'est plus difficile à éteindre, rien n'est plus fécond en calamités de toutes sortes que les haines fraternelles. Etudiez avec patience le caractère de l'homme que vous voulez prendre pour ami ; et, s'il est colère, inconstant, défiant, ou bavard, gardez-vous de l'honorer d'un titre qu'il serait incapable de porter. Aveuglé par la colère, il s'abandonnerait à de regrettables excès, et pour un rien ne reculerait pas devant les plus éclatantes ruptures. Inconstant, il changerait au moindre vent, et votre union n'aurait d'autre garantie de durée que son caprice. Soupçonneux, sombre et chagrin, il ne pourrait ni goûter la paix, ni vous laisser assuré de ne point l'offenser, de ne point exciter sa jalousie. Graiïd causeur et « languard inconsidéré» il parlerait légèrement de tout et à tous, divulguant vos secrets, aussi bien que les siens «aimant mieux perdre un bon ami qu'un bon mot. »
L'homme qui possédera les qualités opposées à ces défauts, esprit calme el rassis, constance et suite dans
les idées et les afleclions, cœur franc et ouvert, discrétion et réserve, pourra justement obtenir votre confiance et mériter de devenir votre ami, à la condition, pourtant, que vos mœurs et votre caractère ne seront point trop opposés, ni vos conditions sociales trop ditîérentes. Ce choix arrêté, vous devrez faire preuve de hietiveillance en recherchant avec ardeur l'avancement, le bien, l'honneur de votre ami; d'intimité et de ferme confiance en déposant, comme en un lieu sacré, tous vos secrets dans son cœur, en échangeant, par un doux commerce, vos plus intimes pensées avec lui. Mais avant de vous livrer à lui sans réserve, la Prudence demande que vous le soumettiez à certaines épreuves dont il doit sortir vainqueur, sous peine de déchéance ; elle vous fournit «quatre beaux moyens » de vous assurer si son amitié n'est pas douteuse, fausse et mensongère, et c'est seulement quand vous aurez trouvé en lui la foi, ou fidélité qui ne varie pas avec la fortune, le désintéressement, qui laisse aux mercenaires toute considération de lucre la discréti.on, qui met la mesure et Tà-propos dans les relations, la patience, qui fait supporter sans murmure les inégalités d'humeur, que vous pourrez vous féliciter d'avoir mis la main sur cet inappréciable trésor.
Ainsi conclue et cimentée, avant pour lien hi vertu, pour but le bien recherché d'un commun ell'ort, précieuse pour tous et surtout pour les militaires, l'amitié ne doit connaître d'autres limites que le devoir; mais nulle considération ne doit prévaloir contre ce devoir, et jamais un véritable ami ne souflrira que. pour l'amour do lui, l'honneur, la justice, le serment soient violés : le
croire serait l'ollenser, le luire, s'exposer ù une rupture certaine. Ceux-là, dit Laval, sont donc coupables qui, dans les derniers troubles, ont déserté le service du roi et de la patrie, par des considérations d'amitié, et qui serait tenté de les imiter, doit s'attendre au- mépris public. Le traître à la patrie a pour première punition l'abandon de ses concitoyens. Onellc honte, quel chagrin ne durent pas éprouver Thémistocle et Coriolnn en ne voyant personne des leurs seconder la criminelle tentative où les entraîna l'orgueil blessé, et qui finit par leur coûter la vie avec l'honneur.
Laval ne croit mieux pouvoir terminer ce chapitre sur l'amitié, qu'en transcrivant une traduction du Toxaris de Lucien, qu'il fit à la prière d un <; des meilleurs et plus parfaits amis qu'il eût jamais au monde », Louis- Gilbert Combault, alors secrétaire du roi, et depuis grand audiencier de France, contrôleur général et intendant des finances (1). Cette traduction rapide, élégante, exempte de gêne, montre que le talent d'Amyot n'était pas une exception à cette époque, et que, s'il s'était consacré h ce genre d'étude, notre auteur aurait pu honorablement lutter avec lui de savoir et de grûce naïve dans l'interprétation des chefs-d'œuvre de l'antiquité.
(1) Laval dit à propos de ce personn;t{;c. « Je lui recommandai foît, lorsque nous convînmes d'amilié à Lyon, en l'an 1574, au retour de Pologne, une partie des précepics (lucje l'ai ébauiliés ci-dessus »• De ce passage ne seml)le-t-il pas résulter que Laval avait fait partie du cortège de jeunes seigneurs qui accompagnorcnt Henri d'Anjou dans fon lointain royaume ? Ainsi s'expliipierail sa liaison étroite avec Combault, Pascal et Pibrac qui lut l'un des licros de ce voyage célèbre- On remaniuera que Laval, lorsqu'il liaduisit I ouvrage de Lucien, avait au plus vingt-quaire ans ; il unissait donc un savoir précoce à une remarquable facilité de composition.
ANTOINE DE LAVAL. ôib
La Pi idence, qui nous donne de vrais ami?, nous rend un service peut être plus grand encore, en nous l'ournissanl les moyens de vaincre l'Envie, « cette malheureuse bête qui s'acharne sur les gens de mérite », et ne souffre pas moins du bien d'autrui que de ses propres maux. Nous en triompherons de deux manières^ soit en la forçant à reconnaître que la vertu est notre seul mobile, et que cet éclat dont nous sommes entourés n'est point une manifestation de notre vanité, mais la marque extérieure du rang que nous devons tenir; soit en la supportant avec patience, sans l'irriter par un visage insolent, une conduite inconsidérée.
Mais en cherchante nous garantir des traits de l'Envie, gardons-nous bien de laisser pénétrer son venin dans notre propre cœur. Pour ne pas tomber dans ce vice, qui, « outre qu'il déplaît infiniment à Dieu, est si honteux que les plus méchants le désavouent et n'osent dire qu'ils envient quelqu'un », pour ne pas exposer notre vie à tant de malheur, de malice et de lâcheté, appliquonsnous à obliger, « par bons el honnêtes offices, et le public et le particulier », étudions-nous à voir dans la prospérité d'autrui un motif de joie et d'honneur pour nous-mêmes. Nous ne pouvons, en effet, être en relation qu'avec des supérieurs, des égaux, ou des inférieurs: avouer que nos supérieurs sont honorables et honorés, nos égaux dignes d'éloges, nos inférieursdignes d'estime, n'est-ce pas nous faire gloire à nous-mêmes, en reconnaissant que ceux à qui nous obéissons, ceux que nous
égalons, ceux à qui nous commandons sont, chacun dans sa splière, des gens de mérite ?
C'est surtout au début de la carrière que l'Envie sera à craindre : le soleil levant n'a pas seulement des adorateurs, et la foule suit avec des \cu\ jaloux quiconque paraît vouloir sortir des rangs. C'est même, en quelque sorte, la consécration du mérite, comme on le voit par le chagrin que Thémistocle, en son jeune âge, éprouvait de ne pas avoir d'envieux II n'en faut pas moins se hâter de la combattre, car, ainsi que la calomnie, elle minerait le terrain sous nos pas. Mais si l'on prend pour guide la Prudence, si l'on s'habitue à faire simplement de grandes et belles choses, si l'on montre qu'en s'élevant on n'est pas devenu accessible à l'orgueil qui fait mépriser les autres, on la transformera promptement en considération, o car il n'y a point de si dénaturé homme au monde qui ne soit contraint en son âme à céder à ce qui est bien, encore que pour un temps il gronde».
Pour que la Prudence puisse remplir utilement son rôle de guide clairvoyant et sur, il faut que rien n'obscurcisse la lumière de raison qui l'éclairé, il faut « que les yeux de l'esprit soient bien ouverts et bien sains». Or, parmi les passions qui aveuglent le jugement, qui émoussent la raison et engourdissent la Prudence, il n'en saurait exister de pires que « la colère furieuse et la blandissante volupté ».
La Colère, passion funeste, qui ne doit pas être
confondue avec la noble indignation qu'inspire le vice, ou l'ardeur généreuse, le louable transport qui font accomplir les belles actions, trouble à la fois le corps et l'âme; elle est « difforme autant que détestable».
La Volupté est encore plus à craindre, car la colère ne procède que par accès, et sa violence même peut tenir en garde contre elle; mais les chatouillements voluptueux commeficent par envahir peu à peu les sens, puis abattent si bien les forces de l'esprit et de l'entendement, que nous sommes bientôt à leur merci, vaincus et terrassés. En effet, ce ne sont pas les plus forts ennemis qui font toujours le plus de mal, mais ceux dont les assauts sont fréquents et réitérés; « la Volupté mine, sape et abat sûrement lorsqu'elle flatte le plus». Ce qui fait le danger de la Volupté, c'est son charme « dont il est malaisé pour ne pas dire impossible, de se dépêtrer depuis qu'on a une fois mis le nez dans la coupe de cette sorcière qui, comme lit Circé des compagnons d'Ulysse, change les hommes en pourceaux ».
A ces ennemis de la Raison et de la Prudence, nous devons joindre la douleur excessive, le deuil exagéré qui bouleverse « sens dessus dessous toute la maison », rend incapable de tout conseil, et « éteignant toute clarté de jugement», plonge notre esprit dans les plus épaisses ténèbres. Violente, la douleur se change en désespoir et produit les mêmes effets que la colère furieuse ; morne et continue, elle détruit la vigueur de l'esprit et du corps, et finirait par tarir les sources mêmes de la vie, si l'on n'y portait remède. Laval a connu toutes les angoisses d'une douleur exlrême, lorsqu'il perdit en même temps sa belle-mère et son 61s unique, «l'une des plus
belles et regrettables petites créatures de son âge » , mort de la peste, en 1587, à huit ans, déjà fort instruit, ayant reçu du roi « libéralement et de son mouvement propre » la survivance de toutes les charges de son père. Malgré les années écoulées, il ne peut en parler qu'avec une émotion vive et profonde qui honore son cœur.
La nécessité de soutenir le courage de sa femme doublement éprouvée le sauva du désespoir : obligé par ses fonctions de s'éloigner d'elle, il lui écrivit une série de lettres qui, réunies plus tard, ont formé un petit traité de la Consolation qu'il intercale ici dans le but d'être utile aux affligés. Ce sont des considérations d'un caractère à la fois philosophique et religieux, empruntées pour la plupart à l'antiquité profane et sacrée, notamment à Sénèque et à saint Jérôme.
Plus que les autres hommes, les militaires doivent se tenir en garde contre la colère, pendant comme après le combat; contre la volupté, dans les pays conquis et dans les garnisons; contre le deuil excessif, quand un coup imprévu leur enlève un compagnon tendrement aimé. Cet empire sur eux-mêmes sera le couronnement des mœurs que Laval déclare indispensables à leur honorable métier. Ainsi se formera un corps distingué d'officiers de mérite qui aux vieilles traditions d'honneur et de vaillance joindront les qualités personnelles d'instruction, détalent, de caractère, et justifieront aux yeux du peuple le rang oîi les appellera longtemps encore le privilège de la naissance.
LA JURISPRUDENCE. - De la Prudenco à la Jurisprudence, la transition est toute naturelle, « celle-ci étant la perfection de l'autre ». Cette troisième partie des professions nobles est dédiée à M. de la Croix, seigneur de Chevrières, conseiller d'Elat, avocat-général au parlement de Dauphiné, qu'une amitié de quinze ans unissait à noire auteur, et dont le flis avait été le camarade d'école de l'enfant que Laval venait de perdre. Pour Laval rien n'est «beau, agréable, honorable et utile comme le Droit, soit divin, soit liumain ». Il voudrait faire passer sa conviction dans l'esprit des gentilshommes qui, après 1 Eglise, ne voient d'autre profession noble que celle des armes. Le moment semble bien choisi pour les inviter à ne plus se montrer si absolus dans leurs goûts belliqueux, puisque Henri IV, de concert avec Sully, travaille à restreindre chaque jour davantage la part si grande faite jusque-là dans l'armée à une noblesse brave sans doute, mais trop indisciplinée.
Comme il l'a fait pour la Théologie et les Armes, Laval se défend d'avoir conçu l'idée de composer un traité particulier de Jurisprudence: c'est aflaire aux professeurs et aux jurisconsultes. Laissant donc de côté la science du Droit proprement dite, il se contentera de montrer « le chtmin pour y aller, le bien et le mal de son usage, le tempérament que tous les bons universellement doivent désirer en cet exercice ». Pour lui c'est la profession par excellence, celle qui «régente le mondes, et si l'étude en est ardue, après « les ronces, les épines et
les fâcheux halliers », elle procure tout ce dont un noble esprit peut faire l'objet de son ambition, « la grâce, la gloire, les honneurs, les dignités et l'empire sur tout le reste des hommes». Mais on n'y parvient point sans avoir consacré beaucoup de veilles à s'instruire, ce que «iemblent ignorer beaucoup déjeunes étudiants, — hélas ! combien les temps sont peu changés! — qui, après des études préliminaires superficielles et tronquées, se font inscrire aux Universités de Droit, mais n'ont souci, pour la plupart, que d'apprendre « à jouer à la paume, à danser, à ribler. De là, ils ne rapportent guère autre chose que de la présomption, et à prix d'argent, de belles lettres de licence bien enluminées » qui, en leur donnant le droit d'entrer au barreau, ou de s'asseoir sur les fleurs de lis, ne leur donnent malheureusement pas en même temps les connaissances nécessaires pour remplir dignement ces augustes fonctions. Qu'en résulle-t-il ? C'est qu'une fois en possession de leurcharge, « ils prononcent à tort et à travers » sur toutes les allaires qui leur sont soumises, parlent au gré de leurs passions, n'écoutent que leurs préventions et blessent la justice dans leurs réquisitoires, ou dans leurs arrêts. De tout jeunes gens se voient revêtus de graves et solennelles fonctions, et ils s'en acquittent en écoliers, s'enivrant de la puissance que leur confère la loi, substituant la violence à la dignité, et s'écartant constamment de cette gravité de raisonnement, de celte mesure de langage qui donnent l'autorité et font naître la persuasion. « Si la Jurisprudence n'avait aiïaire, dit Laval, que du langage et du babil, comme plusieurs estiment, je ne serais pas si scrupuleux de la laisser manier aux jeunes gens qui abondent
ANTOINE UE LAVAL. 5ol
toujours plus en paroles qu'en intelligence; mais le matlre de ceux qui savent. Arislote n'est pas de cet avis.» La science du Droit est souvent supplantée par la chicane qu'on déguise mal sous le nom de Pratique, et cet te chicane « aussi diverse que les juridictions, tyrannise la vie, les biens et Infortune des meilleures familles de ce royaume, le plus al'îligéde cette pestilence qu'Etat d'Europe. Cela s'appelle trahir sa conscience, voler le public et le particulier, acheter de la honte bien chèrement».
Pour remédier au mal, Laval voudrait que les professeurs des Universités de Droit fissent subir un examen préalable au futur étudiant et exigeassent de lui la productioii du diplôme de maître ès-Arts, que les fils de famille dédaignaient d'acquérir par de bonnes humanités: ils se laissaient, en cela, dépasser par les roturiers, ce qui faisait aller aux mains « des petites gens » une partie dessiégesde chaque juridiction. Ces hommes nouveaux auraient pu y rendre de grands services, si leur action n'eût été trop souvent paraivsée par l'adjonction de jeunes nobles aussi ignorants qu'orgueilleux. Des examens sérieux! voilà ce qu'ont toujours réclamé les hommes sensés qui ont eu la patience d'approfondir les questions d'éducation! C'est la consécration du mérite et du savoir, c'est la garantie de tous les intérêts. Ce vœu devait souvent être formulé en un siècle corrompu où les lettres de licence «se vendaient indifléremment à toutes personnes, même à celles qui en savaient à peine lire le premier mot » ! Sans doute la loi avait imposé des épreuves, mais, en un temps où tout était trouble et confusion, l'argent, la faveur, le népotisme rendaient ces épreuves illusoires, et le public se trouvait « avoir sur les
bras des juges passés, examinés, approuvés, jurés, si peu capables de s'acquitter des charges de judicature qu'ils faisaient pitié à ceux mêmes sur qui tombaient la perle et le dommage de leur supine ignorance». Michel de L'Hospital le savait bien, lui qui ne perdait aucune occasion de s'assurer par lui-même de la capacité des magistrats, comme le prouve l'épisode si connu de son séjour à Moulins, en i56G. Nous ne saurions trop louer Laval de s'être si énergiquemenl associé aux ellorts tentés par ce grand homme pour amener une réforme que Louis XIV pourra seul commencer avec succès, et que la France nouvelle, issue de 1789, aura la gloire d'accomplir (1).
Loin de profiter, comme tant d'autres, de la facilité d'accès que présente cette carrrière à qui s'appuie sur une fortune suffisante et sur d'utiles relations, le jeune gentilhomme qui voudra prendre cette |)rofession au sérieux devra « se bien éprouver, se bien tàter, avant de s'y embarquer» , et se bien persuader que les qualités bril lantes de l'homme du monde n'y sauraient suffire, mais qu'il y faut un savoir profond, et «uu jugement si éminent que, s'il ne lient le premier rang, la mémoire ni l'imagination ne font que s'y morfondre ».
XXM
Le jugement pourra se développer et se fortifier par
(1) Henri IV et Sully espéraient avoir travaillé ù cette reforme en établitsaiil la PauIeUe (ieU4) ; l'eipérience montra qu'ils s étaient fait illusion.
rexpérieiice et la pratique des affaires; mais il faut le préparer avec soin avant de l'exercer, et « l'apprentissage de tous les arts libéraux en est le seul moyen». En effet, la science du Droit «ne se peut entendre» sans le concours de toutes les autres sciences. En négliger une seule serait s'exposer à errer dans ses jugements et, par suite, à provoquer des récriminations fondées, à voir ses arrêts cassés par l'opinion publique: « la loi Aquilie punit bien l'ignorance du médecin, encore qu'il n'y ait point de dol, quelque soin qu'il ait eu de son patient, et monsieur le buffle de juge ou l'avocat ignorant qui, de malice et de bêtise, vous ruinera de bien et d'honneur, ne serait pas seulement sujet à être contrôlé, ni censuré tant soit peu » !
Ce besoin de connaissances variées et approfondies s'explique par l'étendue du domaine de la Jurisprudence : son rôle, en effet, ne se borne pas à disputer a d'un mur mitoyen ou de l'emplacement d'une gouttière », à prononcer sur les controverses, les procès, les petits intérêts des particuliers; il s'élève bien plus haut, et sous le nom davocats du roi, d'ambassadeurs, de présidents, déjuges souverains, de conseillers d'Etat, etc., ce sont les jurisconsultes qui « manient les lois du royaume, connaissent des traités des rois, composent lesdiQérends des princes, opinent aux conseils de guerre, de trêves, de paix, d'alliances, de mariages, d'entreprises; bref, décident de toutes choses proposées « . Qu'il s'agisse donc du droit public qui résout les graves questions « de Religion, d'Etat de Police», ou du droit privé qui sauvegarde l'honneur et la fortune des familles, il est également important de fortifier ses études spéciales paru?) cours complet d'huma-
nités et de philosophie et « par une bonne et vive atteinte à tous les arts que l'on appelle libéraux ». (1 )
Four evceller dans une autre profession, on peut n'avoir besoin que d'habileté; la méchanceté n'empêche pas d'être bon pilole, bon peintre, bon architecte, etc.; dans celle-ci, il faut, à un égal degré, faire preuve d'honnêteté, sinon la Jurisprudence n'est plus que l'art de duper, de voler, de nuire légalement. Ce n'était malheureusement pas ainsi que le comprenaient presque tous les gens de loi de ce siècle: les L'Hospital, les Brisson, les Duret avaient si peu d'imitateurs ; on se faisait si peu gloire de ressembler au type tracé par Cicéron. et d'être « vir bonus dicendi peritus» ; la dépravation était si générale au Palais, que Laval ne peut retenir ce cri de douleur; «Oui, la corruption du Bas- Empire n'était, sur ce point, que roses au prix de la puanteur de notre âge » !
Et, pourtant, quelle autorité devrait espérer l'orateur judiciaire qui n'a point d'avance persuadé son auditoire de la moralité de son caractère ! Parler contre sa conscience, ce n'est pas seulement faire acte de mépris à l'égard de la Justice, et trahir son client, crime que Virgile assimile au parricide (2), c'est aussi sub-
(1) C'est par sui;c d'une préoccupation de cette nature que nos Etudiants en Droit ont été soumis à l'utile obligation de s^ l'aire inscrire aux cours de la Faculté des Lettres.
(2) Pulsalusve parens et fraus innexa clienti.
{/En. FJ, V. 609.)
stituer les finesses, les subtilités, les digressions oiseuses, les pointes, le faux brillant d'une vaine faconde à la gravité, ù l'élévation, à la noblesse, à la sincérité de l'éloquence. Il ne faut pas cbercber ailleurs les causes delà décadence du barreau en un temps oîi nul ne se souciait «de bien poser un fait, l'éclaircir purement, le soutenir de bonnes, fortes et solides raisons ». Au Palais, comme à l'Eglise, une réforme était urgente, il fallait surtout ramener les deux genres, plaidoyers et sermons, à la simplicité du ton, à la justesse du langage : « le parler ampoulé était bon ù Athènes et à Rome où le peuple souverain se laissait mener par le nez et se mouvait au moindre vent du premier causeur qui venait pleurer en chaire comme une femme. » Et encore, peut-on ajouter, les œuvres immortelles de Démosthènes et de Cicéron ne sont-elles pas un frappant témoignage de l'empire qu'exerçaient sur ces niasses ignorantes, mais bien douées, la pureté du goût et le charme d'utïc véritable éloquence ?
.Mais, dira-t-on, si le savoir et l'éloquence sont indispensables à l'orateur judiciaire, ils ne le sont point au juge : laissons au\ plus dignes les périlleux honneurs du barreau, et asseyons-nous, sans plus nous soucier de bien parler, sur le siège de justice, où, grâce au bon sens et à l'équité naturelle, nous saurons bien résoudre les difficultés qui se présenteront.
Pensez-vous donc qu'il suffise de revêtir la robe pour avoir les qualités requises en celte profession? Est-il
356 AMOl.NE DE J.AVAL.
moins nécessaire à l'Etat et aux particuliers d'avoir de bons juges qued'éminenls avocats? Le bon sens, l'équité naturelle suppléeront-ils à la connaissance des lois, à la science du Droit, à l'interprétation intelligente des Institutes et des Pandectes, des décrets et des ordonnances? N'est-ce pas, dit Laval, une des grandes plaies du royaume que la manière dont se recrutent les magistrats? s 11 n'y a point de milieu : qui ne peut être bon avocat, il faut en faire un mauvais juge ; encore y va ton bien plus vile, car, sans avoir jamais ni plaidé, ni presque vu plaider, à peine sont les jeunes gens arrivés des Universités, qu'à force d'argent on vous les fourre aui premiers oflices de judicature et leur achète-t-on en gros ce qu'on leur permet de revendre après bien chèrement en détail. 0 mœurs ! ô temps ! ô malheur ! Ce qui se commet de sacrilèges en cet endroit ne se peut exprimer sans honte et sans regrets! «Il en fut ainsi jusqu'à la réforme de la législation : les juges, ignorant le Droit et prononçant uniquement, non sur des textes fixes et précis, mais d'après « leurs équités cérébrines, » il en résultait autant d'opinions que de têtes, autant d'arrêts divers que de Cours, ou de Chambres, et, en l'absence d'une sage tradition, il existait une telle diversité de sentences sur les mêmes matières, que les pauvres parties « tombaiei»t en infinis frais et procès éternels. »
Traitant cet important sujet aux Etats de 1588, l'archevêque de Bourges indiqua à la fois la cause et le remède du mal, en signalant cette facilité déplorable que l'on trouvait à éluder les examens, ce dédain de la jeunesse pour les études sérieuses, cette folle ambition
ANTOINE !)E LAVAL. Oo7
des pères de famille « ayant si grand'peur de laisser leurs enfants sans ofiice, qu'ils aimajent mieux les y voir indignes et moqués que savants et honorés ! »
Si rare et si précieuse qu'elle suit, la science du Droit est loin de constituer la seule condition imposée au juge. Plu«: attentif encore à se surveiller lui-môme qu'à scruter autrui, il doit constamment se tenir en garde contre « ces quatre Ivrans qui ont coutume d'aveugler la plupart du monde » : la crainte, la convoitise, la haine et l'amour. La justice fait profession de rendre à chacun ce qui lui appartient, de ne retenir rien de l'autrui, «et celle qui s'exerce par des juges d'argent, malins, passionnés, ignorants, ou craintifs, fait tout le contraire. »
Laval recommande donc avec les plus vives instances à son fils de bien s'assurer qu'il pourra porter un fardeau (( tellement lourd qi!i'il n'y a épaule si forte qui ne ploie dessous », de s'y préparer par de consciencieuses études et de ne pas dire, comme les contemporains : Je vais d'abord entrer dans cette carrière, je m'instruirai ensuite ! Comment en trouver le loisir au milieu « des divertissements de l'ofPsce, des aflaires domestiques, du ménage, d'une femme, des enfants, des amis, des visites, etc. s Qu'il songe surtout combien est grande la responsabilité en un et it où « les fautes sont autant de crimes, de larcins et d'homicides ! »
158 ANTOLMi UE LAVAL.
L'éludede la jurisprudence n'est-elle utilequ'cà l'avocat et au juge? Les gentilshommes, quelle que soit la carrière qu'ils se proposent de suivre, peuvent-ils impunément la dédaigner? N'auronl-ils jamais occasion, dans le cours de leur vie, de l'appliquer, s'ils la possèdent, ou de sentir leur insultisance, si elle leur manque ? Cette question peut de prime-abord paraître étrange à des gens qui, n'ayant jamais vu mettre le Droit en pratique « qu'à ceux du métier, ne se peuvent imaginer que les théorèmes en puissent être de miss ailleurs ; » mais un moment de réllexion, un simple retour sur l'histoire feront penser tout autrement. Pourquoi, chez les Grecs, chez les Romains, les grandes familles ont-elles, en paix comme en guerre, également brillé dans l'administration, la religion, l'armée, le gouvernement des provinces ? C'est que les jeunes patriciens n'étaient jugés capables « d'avoir charge, qu'ils ne sussent les lois sous lesquelles se gouvernaient et l'universel et le particulier de l'Etat. » Les Amphictyons, les membres de l'Aréopage, les Ephores, les Tribuns, les Consuls, les Prêteurs, les Ediles étaient « aussi éminents en doctrine qu'en grandeur de maison. » Des sénateurs, ou des chevaliers, les Appius, les Na'ica , les /Elius, les Mutius, les Brutus, les Manilius, les Servius, et tant d'autres, qu'on estimait les princes de la république, devaient surtout leur illustration à la rédaction, à l'interprétation des lois. Quand on voit le mérite personnel de ces hommes, on ne s'étonne plus « (ju'ils aient donné la loi au monde
si longtemps , » civilisé les peuples , éternisé leur mémoire par des monuments impérissables, ^1; tandis que les repiésentants des premières maisons de France en sont réduits « à ne valoir rien pour la plupart qu'à ce à quoi on employait autrefois les mercenaires et soudoyers, empruntant leur noblesse de registres si peu certains que les vitres, ou les girouettes de quelque vieille masure, » sans y contribuer personnellement.
Mais ces grands seigneurs romains étaient les patrons d'une nombreuse clientèle, de villes, de provinces môme, qu'ils devaient assister en justice, défendre contre les prévarications, protéger contre les abus de pouvoir : il était donc tout naturel qu'ils eussent une connaissance approfondie du Droit public et privé. Est-ce que les temps sont changés, demande Laval "^ Les nobles de France ne sont-ils pas, eux aussi, les patrons d'une clientèle étendue ? Ne sont-ils pas à la fois propriétaires et suzerains? « Quand on met dans la main du noble la protection de l'innocent, de la veuve, de l'orphelin, de l'aflligé, du faible, » est-ce seulement pour qu'il se balle en leur faveur? Non, c'est pour qu'il soutienne leur cause « par raison, par droit, par application des lois qu'il faut premièrement connaître. » Au lieu de vous décharger de ce devoir sur autrui et d'en remettre le soin à quelque «chicaneur » qui aura intérêt à éterniser les procès, entreprenez vous-mêmes la défensede l'opprimé, « en montrant au juge et à l'avocat que vous comprenez où est le bon droit ; » vous les empêcherez ainsi,
(1) Outre les exemples dojiiiés par Laval, on peut citur l'arislocriifie de la Grande Breiayne, si instruite et douce d'un sons politi(iuc si remarquable.