AM01>E DE LAVAL
« Tun de prévariquer, l'autre de pioiioiicer injustement. »
Ce rôle de patron ne s'exerce pas seulement devant les tribunaux. Quand l'opprimé ne peut parvenir jusqu'à celui qui doitdécider de son sort, jusqu'au roi, aux princes, aux grands officiers, n'est-ce pas au gentilhomme de qu' il relève ù se faire son avocat, et, pour que cet avocat soit écouté, n'est-il pas indispeiisable qu'il sache s'expliquer, entendre ce qu'on dit, résoudre les objections et montrer comment justice doit ôUo rendue? « Là est l'exercice entier de la charité chrétienne, d'aider à la fois de la tète et des maiii«, d'œuvre et de conseil, ceu\ qui en ont besoin. «Joignant la capacité « à la prud'hommie » nous pourrons encore, pris pour arbitres, accomplir « l'un des plus remarquables et utiles etîets de celte charité qui consiste à éteindre et à assoupir, par ce moyen, les procès , les simultés, les inimitiés, les querelles entre parents, entre voisins, entre citoyens, entre amis, et couper la racine de toutes divisions, haines et rancœurs qui ne se terminent le plus souver.t que par meurtres ou ruines, » '1
Et quand rions n'aurions pas de clients à défendre, d'ennemis à réconcilier, ne nous trouvons-nous pas nous-mêmes , presque à toute heure , soit dans nos alFaires domestiques, soit dans les questions publiques, comme on le voit trop souveî>t au\ époques de crise, comme Laval avait pu le coristatcr dans ces jours de
!1) Pourquoi ces belles maximes rc[H'Oiitrcie!ii-..'!Us si peu d'hommes capables de les comp cndie et de les «ppiituuir'.' Si la vaix de Lava' eût été entendue, la France aurait -elle connu les honcors de la Sainl-Barlhél'Mny et les maux iimonibrabl.s (jui la suivirent?
ANÏOl.NE DE LAVAL. 561
malheur qui amenèrent tant de bouleversements, entre l'assassinat des Guise et l'abjuration du Béarnais, obligés de nous poser, en présence de notre conscience, des questions de Droit d'un ordre si grave et si élevé que, faute de savoir bien les résoudre, nous voyons « de grandes brèches se faire à llionneur, aux fortunes, au\ biens, à la tranquillité de nos familles, de nos Etats, de nos Républiques ? »
Enlin, si l'on est amené à porter la parole dans les assemblées publiques, ou à prendre part à quelque polémique ardente, ne devra-t-on pas à celte connaissance du Droit l'assurance personnelle, l'attention et la faveur de l'auditoire, gages presque certains du succès?
Lava! eut trois fois l'occasion d'en faire l'épreuve dans des circonstances solennelles.
La première fois ce fut en 1588, aux Etats de Blois, quand il se vit chargé par les officiers de robe courte du royaume de faire, en leur nom, à Henri lii el aux seigneurs, une remontrance qu'il transcrit pour l'enseignement de son (ils. La question était de la dernière importance : hoaucMjp de plaintes étaient arrivées jusqu'au trône contre ces offices qui, au nombre de près de cent mille, grevaient et foulaient le pauvre peuple ; on avait même fait une première démonstration contre les titulaires, en leur refusant l'entrée des assemblées provinciales où avaient été rédigés les cahiers pour les Etats. Le choix (|ue l'on fit de Laval, dans dépareilles conjonctures, était un juste hommage rendu à son mérite. 11 ne démentit pas la bonne opinion qu'on avait de son talent et de ses lumières : en ell'et, bien qu'il ne fût
point partisan absolu de la vénalité des charges (1), et qu'il en réprouvât les abus, il sut habilement plaider, auprès du prince, la question d'équité el d'utilité, le roi ayant trop éprouvé la fidélité de ce corps et ayant tiré trop de ressources de la création et de la vente des offices pour en ordonner la suppression ; et auprès des seigneurs la question de légalité et d'opportunité, puisqu'on ne pouvait déposséder ces fonctionnaires sans les indemniser, et que les rembourser était tout à (ait impossible en présence des embarras du trésor. Complètement désintéressé dans la solution de cotte aflairc, < car il n'était pourvu d'aucun office qui pût craindre su|)pression, » s'il mil beaucoup de chaleur à plaider cette cause déjà presque peidue dans l'opinion publique, c'est qu'il « se piquait d'être fort ardent pour la défense de la justice, » qu'il avait de nombreuses et anciennes relations dans cet ordre de magistrats, et que « son honneur fut toujours d'épouser les querelles de ses amis. » Il obtint un brillant succès, puisque la requête fut entérinée avant la fin de la session : les officiers, dont il avait gagné le procès, lui firent et par lettres et de vive voix de chaudes démonstrations de gratitude, et ce qui llatta singulièrement son amour-propre, Henri llï lui lit témoigner toute sa satisfaction pour la science et l'habileté qu il avait déployées.
Celte victoire fut en môme temps un coup porté à la Ligue : ses partisans comptaient dépouiller les officiers
(I) Il loue ailleurs les Suisses d'avoir iiiïéré dans leur Irailé d'alliance pcrpélucllc de 1315 cet article exiirés : >ioiis avons accordé de ii'avoir. ni recevoir juge auain (jui ait aciietc son état par argent, ou autre chose.
AMTOIN'E DE LAVAL. 365
royalistes au prolil de leurs amis, exciter contre le souverain le inécontenlement des nombreuses familles dépossédées, augmenter le zèle de leurs adhérents et accroître ainsi les embarras déjà si grands de la royauté. Grâce à l'éloquence de Laval, leur calcul fut déjoué et leur espoir déçu.
XXYII
Ce fut en 1589 qu'il lit, pour la seconde fois, publiquement appel à ses connaissances de juriconsulte, au milieu de circonstances critiques et délicates. La Ligue avait fait de rapides progrès après les sanglants événements de Blois ; de toutes paris les villes se révoltaient, les populations s'armaient, et de nombreux libelles attaquaient la légitimité du pouvoir des Valois. Le plus sérieux de ces libelles, publié sous ce litre : De juslâ llenrici III abdicalione, par un curé, de Paris, nommé Boucher, avait « empoisonné nombre de bonnes âmes sous prétexte de piété et de religion ». Beaucoup de sujets, qui n'étaient pas encore complètement détachés du roi, se montraient hésitants, alarmés dans leur conscience, et penchaient vers la défection. Bon catholique, mais partisan dévoué de la monarchie, Laval composa un traité familier, bien que savant, destiné à devenir populaire, pour combattre ces écrits injurieux, « diflamatoires et blasphématoires, » notamment celui de Boucher, que les Ligueurs colportaient dans les provinces et qui obtenaient d'autant plus de succès qu'ils
étaient plus méchants et qu'on en interdisait la lec ture (1).
Ce traité, curieux spécimen des brochures politiques et religieuses de celte époque si agitée, dont la satire Ménippée restera le type, est dédié au chancelier Bellièvre qui fut « l'un des premiers et plus dignes instruments de la paix du royaume » (iii ; il porte le titre de Conférence catholique. L'auteur imagine de réunir à Paris, où ils sont pressés d'abjurer «la subjection et fidélité due au roi », quatre personnages de condition diflérente, un prélat, un gentilhomme, un bourgeois, un jurisconsulte, à qui il donne successivement la parole pour développer les motifs qui les retiennent dans le parti royaliste. Le prélat s'appuie sur les textes sacrés et l'opinion des Pères. Le gentilhomme montre, à travers l'histoire de France, la fidélité des sujets demeurant inébranlable, malgré les accusations d'hérésie et même les excommunications lancées par les papes contre nos rois. Le bourgeois fait un tableau émouvant des maux qui ont accablé la France lorsque des sujets factieux ont osé contester les droits du souverain et se révolter contre lui, comme aux jours funestes de Charles-le-Mauvais et de Jean de Bourgogne. Puisant ses arguments dans le
(1) « Tel esl, dit Laval, le débordement de notre siècle en matière de livreà que les plus méchants et impies sont les plus désirés, pour 6tie les plus défendus ». —N'est-ce pas l'hisloire de tous les temps !
(2) Pomponne de Bellièvre avait été plus qu'un autre à même de démôler les projets des Ligueurs et de leur chef ; c'est lui que Henri III avait envoyé au duc de Guise pour lui défendre de venir à Paris : cette défense ne fut pas respectée et la journée d.s Barricades lii de Henri de Guise le véritable roi de France. Bcllièvre devint chancelier après r.hevernv, en 1599.
droit canon aussi bien que dans le droit féodal, le jurisconsulte rassemble les décisions des principaux conciles sur la matière, notamm.ent de celui de Constance qui condamna les doctrines de Wiclef conformes, en ce point, à celles des Ligueurs : il y joint les manifestes des papes dont plusieurs, Grégoire VIIl, Grégoire IX, Alexandre IV, Clément ÏV, Grégoire X, Benoît Xïï, Urbain V, Grégoire XI, ont déclaré, par des bulles qui sont au trésor royal, « que le souverain de la France, en tant que souverain, et ses sujets, eîi général, ne peuvent cire excommuniés, ni le royaume mis en interdit ». Ces papes ont de plus défendu aux Saints Pères à venir « d'enfreindre et violer ces privilèges ». C'est, on le voit, l'affirmation énergique des principes sur lesquels s'appuiera la célèbre déclaration de ÎG82 [\).
Cette Conférence fut envoyée au duc de Xevers qui, d'abord zélé ligueur, se rapprochait alors des royalistes et avait réuni autour de lui un grand nombre de théologiens et desavants distingués, entre autres RIaise de
(I) Il existe une {yiande analogie entrela Coniéreiice catholique et la satire Ménippée, dont la première partie , Vertu du catholicoii d'Espagne, procession de la Ligue, pièces de tapisseries de la salle des Etats, par Pierre Leroy, prêtre normand) parut en février 1503, et la seconde (Etats de la Ligue, ordre tenu pour les séances, les sept harangues et les tableaux placés sur l'escalier des Etats, par Gillot, Kapin, Florent Chrétien, Passerai et Pierre Pithou) un an après. Or, à cotte époque, l.aval se trouvait à Mantes pour le service du roi ; il avait dû répandre le plus possible son ouvrage qui, bien qu'écrit sous Henri III, resta toujours de circonstance jusqu'à l'absolution de Henri IV ; ne peut-on pas présumer que Leroy, aumônier du jeune cardinal de l'ourbon, en avait eu connaissance et y avait peut-être i)uisé l'idée de la Ménippée, idée qui fut accueillie avec emprcsseuient par ses collaborateurs ? Quoi qu'il en soit de ces conjectures, le discours si sensé, si patriotique de d'Aubrav se trouve en pferme dan? la Conférence de Laval.
Vigenère, son ancien secrétaire il), pour l'aider ù dissiper ses derniers scrupules de conscience. Sur ces < ntrcl'aites, Henri III fut assassiné et lesLigueursoblinrentde Sixte-Quint l'envoi en France du légat Caiétan, qui s'était laissécirconvenir par eux et se montrait ouvertement favorable à leurs projets. Le duc, désormais rallié à Henri IV, attendait le légat au passage pour lui exposer la vérité sur l'état des choses en France, dont les Ligueurs avaient fait à Rome un tableau d'une choquante partialité. Pour mieux réussir, il avait appelé à Nevers Antoine de Laval qui avait eu autrefois des relations avec le P. Panigarola, évèque d'Asti, secrétaire du cardinal. Caiétan s'étant rendu à Paris par la Bourgogne, Louis de Gonzague ne renonça point à son projet : il fit rédiger par Laval un traité en forme de manifeste, en composa lui-même un autre sur le plan de la Conférence, et envoya secrètement ce double travail au P. Panigarola qui le fit parvenir à Rome. Dans ce manifeste, Laval s'efforce de démontrer combien l'alliance de Henri III et du roi de Navarre était légitime ; il fait valoir cette déclaration de Henri IV, qu'il était prêt à se faire instruire dans la religion catholique, et il engage le légat à réaliser, nouveau saint Rémy près d'un autre Clovis, avec le bien du rojaume, celui de la chrélionté tout entière. Sans doute la violence des passions rendait impossible un accommodement immédiat; on n'en peut pas moins féliciter à bon droit Laval d'avoir ainsi hAté la paci-
(I) Peu d'années auparavant (1585) Vigenère avail donné la première édition de Villeharduin, et, sur la recommanda lion de Louis de Gonzague, il avail joint au tcxle une Iroduclion tn lan(;age moderne- (Coilectiûii Petilot : I, 6.)
fication des esprits, la réconciliation du roi avec le Saiiil-Siége, le rétablissement de l'ordre et de la paix dont la France avait tatit besoin (l).
XXYIII
La troisième occasion qu'eut Laval de se montrer juriste linhile intéresse plus particulièrement l'histoire du Bourbonnais. A la re(|aête de son géographe, qu'il aiïectionnait pr.rliculièrement, Henri lli avait accordé à Moulins une chambre de justice: c'était récompenser des sujets Gdèles en mettant une cour suprême à leur portée, et créer un parlement aucentre de la France, à la grande satisfaction desnombreuses provinces, Auvergne, Lyonnais, Forez., Beaujolais, Bombes, Combrailles, Haute et Basse-Marche, etc., qui constituaient le vaste gouvernement dont Moulins était le chef-lieu. Dès 1587, Henri III en avait expédié le bref à Laval, au retour de la campagne « où Sa Majesté avait dissipé les forces des rcîtres ». La journée des Barricades, qui eut lieu peu de temps après, suspendit l'exécution «de ce beau dessein». Uemis en avant aux Etats de Blois, en 1588, il fut
(1) Sixte-Quint qui avait d'abord .r.'prouvé l'assassinat de Henri III et excommunié Henri IV, monlra tonl à coup des sen!imcn!s si modérés ;i i'ég;.rddu roi que les Ligueurs tî ICspagne i)urent craindre une dofeclion prochaine de sa part. Ce réiullat n'était-il pas dû en partie a la lecture des mémoires de Laval et de Nevers ? La mort empêcha le Saint Père de donner suite à ses bonnes int ntions, et celte mort fut si brusque qu'on accusa Philippe II de l'avoir hâtée. Nevers, nommé depuis ambassadeur auprès de Clément VllI, trouva du moins la voie aplanie; il commença en 1594 les négociations que poursuivirent après lui du Perron et d'Ossat,et q'ii aboutirent enfin à l'absolution de Henri IV (17 septembre t59ô).
encore ajourné, à cause des troubles. Après la mort de Henri III, et la translation du parlement de Paris à Tours, l'occasion de réaliser cet établissement parut d'autant plus favorable que la maison appelée à régner avait eu Moulins pour berceau. Henri IV, en eiïet, confirma ce que son prédécesseur avait accordé, et déjà les membres du nouveau parlement étaient nommés, déjà ils se disposaient à venir prendre possession de leurs sièges, lorsque parut un lib^lleviolcnl, intitulé: «Remontrances très-humbles contre l'établissement demandé d'un parlement, ou chambre de parlement, à iMoulins». L'auteur, avec autant d'adresse que de méchanceté, éveillait la jalousie des Etats contre une ville qui pouvait enlever à Tours, ou partager avec elle, I honneur et le profil d'une cour souveraine ; il représentait ses habitants comme seciètement attachés à la Ligue, son climat comme vicié par l'abondancedes marécages ; il montrait comme assurés le mécontentement et la désaffection de Clermont, qui, par son importance, ses ser\ices. sa fidélité éprouvée, était incontestablement [dus digne d'une si haute faveur ; il ajoutait que fractionner les pouvoirs des Parlements c'était amoindrir la Majesté royale, et faire dans l'Ltat ce que fit dans le monde romain le démembrement de cette vaste monarchie en deux empires ailaibliset rivaux.
Le maire et les échevins de Moulins, obligés de renoncer, bienàcontre caur,àdeju«tespoursuitcscontre un écrit anoinme et sans nom d'imprimeur, chargèrent La v.il de composer une cou tre-remotUrance, apologétique, pour les » Seigneurs de la Cour de Parlement transférée à Tours». Lavai mit beaucoup d'ardeur à démontrer
ANTOINE DE I.ÀVAL. 569
que ^Moulins l'emporte surtoutes les villes voisines «tant pour son ;issielteel advenues que pour la douce température du clim.it et facile conversation et humanité des habitants». Il soutint que la Majesté royale, se répandant sur plusieurs parlements ne peut pas plus être amoindrie qu'on ne peut restreindre « le bienfait universel des rais du soleil », bien qu'il éclaire le monde entier ; que l'exemple de radaiblissenient de rEmp.ire romain par la création d'une secoîide capilale était mal choisi, puisque l{'S parlements n'ont pas leurs rois particuliers, comme Rome et Constanlinople ; que les habitants du Bourbonnais s'étaient constamment montrés fidèies et dévoués; que les Clermontois, loin d'être mécontents, seraient, au contraire, pleins de rerorinaissance pour le Prince qui mettrait <i la Justice à hmr porte, comme ils l'avaient toujours désiré» ' T . Il invoqua, enfin, en faveur de Moulins, le bénéfice des faits accomplis. Mais le coup était porté : on opposa d'abord des délais à l'exécution d'une mesure qui donnait lieu à de si vives discussions ; puis l'état du royaume devint siprécairequel'on dut s'estimer heureux « d'avoir l'être, sans oser avoir soin du bien-être » ; et, lorsque le calme revint, il y eut à pourvoir à tant de nécessités urgentes qu'en enlevant à Tours l'espoir fondé de conserver un parlement, on necrut pas pouvoir accorder satisfaction à d'autres aiVibitions de même nature, quelque légitimes qu'elles p3ru>sent. Quoi qu'il en soit du résultat de cette tentative, elle n'en est pas moins un épiso le curieux et intéiessaut de l'histoire de nos parlements provinciaux.
(Il La création d' la c >nr (ic Rinra a, mi nx niicore qu'un paiierai'iit établ à Jîoulins, donné satisraclion à ce dé.-ir légiliine des riermoutois.
370 ANTOIXE DE LAVAL,
Ces écrits ne sont pas les seuls qui sortirent alors (Je la plume de Laval, au milieu de reflervescence de toutes les passions, quand les meilleurs citoyens, comme l'Hospilal, découragés et vaincus semblaient désespérer de l'avenir de la France, que les protestants comptaient faire un Etat dans l'Etat, que les Ligueurs, aveuglés par le fanatisme et corrompus par le Calholicon, étaient sur le point de livrer leur patrie à l'ambition de l'étranger, que les Seize courbaient Paris sous un joug sanglant, que le roi périssait assassiné de la main d'un moine, et que son successeur en était réduit à errer, presque en aventurier, dans un royaume oui chaque gouverneur de ville et de province se croyait aussi maître que lui. Moins nombreuse était I héroïque phalange des hommes de cœur qui osèrent jusqu'au bout, et non sans péril, lutter avec énergie pour le droit et pour le bien du pays, plus nous devons savoir gré à Laval d'y avoir occupé un rang si honorable par la plume, comme par l'épée. Toutefois, pour seconder l'œuvre de pacilication entreprise par son souverain, pour ne j)as réveiller la douleur des uns, le ressentiment des autres, il juge à propos de supprimer cette multitude de petits ouvrages de polémique, nés de la circonstance, « enfantés dans les plus violents accès d'une si chaude fièvre. »
Il fait, cependant, exception pour la première partie de l'oraison funèbre de Henri III, prononcée « au nom de toute l'armée du roi Henri quatrième, à Saint- Cloud-lès-Paris, au mois d'août 1589. » Cette pièce.
pleine de véhémence et d'émotion, est un éloge pompeux, e\agéié sans doute, mais sincère, du prince qui n'était plus, et dont l'exlrôme bonté avait fait excuser bien des fautes. Elle mérite d'èUe signalée, parce que c'est un soldat qui l'avait composée et qui la prononça devant un auditoire armé, tumultueux, préoccupé d'un avenir incertain, dont il était difficile de fixer l'attention autour d'une chaire improvisée ; parce qu'un laïque a ainsi donné l'un des premiers exemples du genre qui devait illustre!- rélofjuence sacrée au dix-septième siècle.
DU SECRÉTAIRE. — La cinquième leçon truite de l'emploi de Secrétaire. «J'appelle secrétaire, dit Laval, celui auquel le prince souverain ou son représentant, commet la charge de déclarer son intentio ) par écrit, en toutes sortes d alla ires de son Etat, secrètes ou publiques. » il refuse donc ce liire à ceux qui remplissent des fondions analogues auprès de simples particuliers, toujours trop disposés à singer les puissants du monde : ail n'y a parmi nous, dit-il devançant Lafontaine, gentilhomme de cent écus de rente qui n'ait le sien ! » Mais, malgré l'avis du premier président de Thou, « qui ne voulut jamais laisser passer celte qualité en plaidoirie qu'aux rois et aux reines, )j il l'accorde avec justice à ceux qui sont attachés aux dauphins, enfants de France, princes du sang, et aux grai>ds fonctionnaires qui représentent le roi aux armées, aux ambassades, aux gouvernements et ailleurs, « suivant qu'il plaît à Sa Majesté de s'en servir. »
Le parfait secrétaire tie doit rien ignorer de ce qui « appai tient aux grandes charges et dignités, de la volonté desquelles il est l'organe. » IMais, avant de devenir ainsi un homme d'Etat accompli, il devra faire un long et sérieux apprentissage : de bonnes humanités, la philosophie de l'histoire, la pratique du monde, un stage suffisant dans les chancelleries, près d'un gouverneur de province, d'un lieutenant-général d'armée, « d'un habile homme d'ambassadeur, » lui donneront, sur le maniement des afl'aires, des idées justes, précises, pratiques; enfin, il se fera aiimettre dans le cabinet de quelqu'un des secrétaires d'Etat, « suprême école de cette profession, «car la moindre dépôihequi sort de leurs mains renferme tout un enseignement.
Etre bon juriconsulte n'est pas indispensable, quoique de grands ministres, Papinien, Ulp'en, etc., aient été fort versés dans la science des lois : néanmoins la connaissance du Droit, surtout du droit public, ou droit des gens, permettra au secrétaire de résoudre avec plus de compétence les questions d'ordre supérieur qui lui seront soumises, par cxem[tlc ce qui concerne les ambassadeurs et retendue de leurs prérogatives. C'est un sujet que Laval a traité « en un petit discours » dédié à son ami le président Jeannin, sous ce titre : Si les ambassadeurs sont per[)étuellement inviolables, et comme on |)eut procéder contre eux s'ils sont trouvés en crime de lèse-majesté du prince près duquel ils sont résidents. Voici à quelle occasion ce discours- fut composé : « Le comti; de Chevernv, chancelier de France, avait la bonne et louable coutume de metire toujours en avant à sa table des questions de Icltres, d'armes, de vovages,
d'afîaiies, » etc., en rapport avec le caractère et la profession de ses convives. Lorsqui^ se tint à Rouen l'assemblée (les notables, il réunit chez lui les personnages les plus distingués du royaume, et « sur l'après-dîner, proposa ce doute à résoudre à ceux de sa robe, » savoir jusqu'où s'étend le droit di;s gens qui rend les ambassadeurs inviolables. Les membres de celte auguste compagnie ayant donné leur avis et se rangeant à l'opinion « que, dans tout le corps du Droit civil, il ne se trouve point de décision formelle en celte matière, et qu'il la faut tirer de l'histoire. » le chancelier, bien que Laval ne fût pas un hounue de robe, insista, cependant, pour qu'il lîl à son tour coniiaître ce qu'il pen'^tiit à ce sujet, îl prit donc la parole, et, après des considérations remarquables sur la force que les lois trouvent dans le consentement universel des peuples, il s'appliqua à faire ressortir, d'après l'histoire ancienne, nrioderne et contemporaine, le triple caractère d'inviolabilité que les ambassadeurs réunissent en leur personne, comme représentants à\in souverain indépendant , comme couverts par la majesté du prince qui leur reconnaît ce titre, comme instruments de négociations d'ordre public et intéressant deux Etats à la fois. 1! pense qu'il faut louer et imiter la conduite de la reine d'.\ngieterre qui, sachant que l'ambassadeur d'Espagne, D. Bernardin de Mendoza, conspirait contre sa vie et son Etat, « se contenta de le chasser impuni de chez elle : » car, si l'on doit respecter la personne de l'ambassadeur, à cause du caractère dont il est revêtu, on ne saurait être tenu de conserver près de soi un ennemi manifeste, un artisan (le complots. Aussi la sagesse eût-elle voulu que le roi
574 AMOÎXE DE LAVAL.
de France bannît, dès le début, de son royaume, ce même Mendoza qui, représentant de Philippe II, s'était fait ouvertement l'àme de la Ligue.
C'est dans une réunion analogue, tenue chez le secrétaire d'Etat de Fresnes Forget, et où assistaient le cardinal du Perron et l'historien du Haillan, que Laval l'ut amené à exprimer son opinion sur une autre partie e^^sen ■ liellede la science du secrétaire; il le lit avec tant de supériorité, qu'on le pria de consigner par écrit les idées qu'il avait si heureusement développées. Il en résulta un petit traité sur les Lettres missives, qu'il dédia à son hôte, Forget, secrétaire des commandements du roi et. par conséquent, bon juge en ces matières.
Ce traité est une véritable dissertation sur le style. Comme le secrétaire a pour mission d'interpréter la pensée de son maître, et que, si chacun est capable de donner une forme convenab'le à ce qu'il sent, à ce qu'il conçoit personnellement, il est très-difficile pour tout le monde de se substituer à autrui, surtout quand il y a «. laiit de disproportion qu'un serviteur faisant le maître, un sujet parlant en roi, ufi particulier en personnage public, « la grande préoccupation de ceux qui aspirent à suivre cette carrière doit être de se former un style « propre, élégant et poli, qui convie de soi-même à être relu avec plaisir et attention. » La missive est un discours entre les absents : de toutes choses on peut discourir ; la conséquence et^t donc que uies discours sont aussi
divers que les choses discourues. » Cependant on peut ranger les missives dans ces trois catégories : e'ies sont ((Sérieuses, ou trailantd'atraiies importantes», généralement d'ordre public, comme la guerre, la paix, les alliances, etc. ; « doctes ou lettrées ». quand le sujet est un point d'érudition, de controverse, de philologie, etc.; enlin, « familières, » c'est-à-dire se rapportant aux actes les plus ordinaires de la vie, (c comme sont compliments, oflVes de service, remerciements, recommandations, exhortations, prières, excuses, consolations. » Laval veut que, pour chaque genre, le style soit approprié aux personnes et aux choses ; néanmoins, pour tous les trois, et surtout pour le |)remier dont il s'occupe ici particulièrement, il réclame un certain nombre de qualités générales, sans lesquelles nul ne peut se piquer de savoir écrire : ce sont la brièveté, la clarté, la simplicité, l'agrément, qui se tient à égaie distance de la négligence et de la recherche, la décence ou convenance, qui consiste surtout daiis la mesure, le tact, la délicatesse et le goût. Les traits peuvent s'y faire voir, « mais il y a du jugement à ie.^ loger, car, bien que la plus belle partie du corps humain soit l'teil. U!i visage plein d'yeux serait affreux et énouvantable. »
Laval se plaint, à cette occasion, que le mauvais goût, rafleterie, les peintes eussent tout envahi de son temps : c'est que les lettres sont le refiet des esprits et que les Français s'étaient laissé prendre d'engouement (( pour les piperies espagnoles et italiennes. » Le poiiit oi^i l'on doit s'arrêter se sent mieux qu'on ne l'exprime : ne croirait-on pas voir déjà Alceste aux prises avec Oronte en lisant dans notre auteur cette petite scène de fine
comédie? « Un homme lettré voulut un jour avoir mon avis d'une œuvre de sa rar.»n où je trouvais quelque chose de manque qui ne se pouvait dire ; lui me voulant faire répéter, considérer, peser et nombrer les syllabes, les mots et les périodes, ni'allait confirmant le tout par règles et autorités; moi, au contraire, cherchant l'économie, la disposition. Tordre, et encore qu'il y eût de l'apparence, ne pouvant voir ce décorum, celte vénusté. cette fleur du beau, qui ne s'apprend sinon en la pratique des bons artisans, auxquels je renvoyai mon savant tout grommeleux d • déj)it, et, pour ne le mécontenter sans raison j'empruntai ce trait d'un autre poëte plus fir» que lui, pour le paver : Quintia, formosa est multi«, etc. » (1) Pius loin, il se moque avec non moinsd'csprit d'un gentilhomme, un inconnu qui l'avait chargé de faire remettre une lettre à quelqu'un et qui, plusieurs mois après, lui écrivit en ces termes pour le remercier: «J'importunerai tant le ciel de mes humbles requêtes qu'enfin j'en arracherai, à force de vœux, quoique occasion signalée qui me fera reconnaître, par un digne service, le bienfait dont vous m'avez donné la vie, etc. Au bas, ajoute La>al, un nom écrit en grand rAtelier que je ne sus onques ni lire, ni deviner. Et celte missive historiée, dorée et pai fumée en forme de poulet m'était arrivée par la voie delà poste, avec un bon demiteslon de port! » Molière peut venir, il trouvera ample
(U Voici les vers de Til)ulle :
Quintia, formo-a cA iiuil(i> ; mihi candi ia, lonjifa,
Reila est, lia.'C et *'i;f) sini;u!0 coiitilcor. Toluin illud loriiio-îa n.go : n.iin itiild vi-iiuslos, Nuila in tam mafftio corporc iiiica inils !
ANTOINE DE LAVAL. Oit
matière à exercer sa verve, mai? il ne sera pas le piemier à si^^iialer les marquis riilitules. les Oroiites et les précieux. S'il n'eût étéavatit tout écrivain militant. Laval eût peut-être pu clignement commencer, dans la littérature et la langue, la réforme qui fait l'un des plus beaux titres de gloire de .Malherbe aux yeux de la postérité.
Persuadé que les exemples sont « une belle et courte manière d'enseigner, en laquelle on profile plus qu'aux préceptes, quelque mélhodiques qu'ils puissent être. » Laval, pour compléter sur ce point I éducation de son élève, puiserait volontiers dans sa correspondance, « volumineuse et siiinée de noms illustres. » mais « ce sont la plupart compliments, ou honnêtetés. » Il se con- • tentera donc de transcrire une lettre que provoqua le conseiller d'Etat Puget, seigneur de Pomcuse, trésorier de l'Epargne, sur r()pj)ortunité de la paix de V'ervins.
Puget, qui avait de nombreuses relations avec 1 Italie, apprit qu'au-diilà des monts tout le monde, « même les portefaix», blâmait, comme désavantageuse à la France, la paix conclue entre Henri IV et Philippe IL II circulait notamment u im di'CoursNénitien » sur ce sujet, dans lequel on prétendait qu'un roi jeune, vaMIant, bien secondé et combattant lui-même, aurait pu, en prolongeant quelque peu la guerre, imposer de plus dures conditions à un prince alFaibli par l'à^^e, malheureux dans ses entreprises, déçu dans ses espérances, privé de bons capitaines et dont les soldats étaient disséminés de tous
côtés. Comme il ne manquait pas en France d'esprits chagrins disposés à accueillir, à grossir même ces critiques, Laval, en réfutant ce discours, en défendant la conduite de Henri IV, fil preuve de patriotisme et d'intelligence politique. Il n'eut pas de peine à démontrer combien la paix qu'on a vaut mieux que la victoire qu'on espère (1); combien cette paix était nécessaire à la France pour réparer ses forces épuisées et calmer les dernières agitations des partis ; combien le royaume, à peine sorti de l'anarchie, eût été exposéà d'incalculables malheurs, si le roi eût péri dans un de ces combats où il se jouait du danger comme le dernier des soldats.
La transformation de la France, la réorganisation de tous les services, l'apaisement des haines, l'all'ermissement du pouvoir, le développement de la richesse, les grands travaux accomplis, les réformes commencées, la médiation cll'inllacnce de la France accoptécsou recherchées par les nations de l'Europe, en un mot douze années d'une prospérité depuis longtemps inconnue donnèrent pleinement raison à iienri iV et à Laval, son admirateur, contre les détracteurs de !'un des actes les plus utiles de ce grand règne.
Cette lettre est suivie d'une autre également adressée au sieur de Pomeuse qui avait demandé à Laval son opinion surce sujet : un prince soiiveraiti doit-il se servir
(l)C'esl ce que Tite-l.ive ("ait dire par Annibal à Scipiori : Meiiiu est ccrta pax qu;im sperata Victoria. Ce fut la devise d'Auguste.
ANTOINE DELAVAI/ 579
d'officiers à vie, ou de commissaires à temps ? La réponse de Laval est un savant commentaire de la remontrance qu'il avait été chargé de présenter aux Etals de Blois.
Sans contester que, dans les républiques démocratiques, oligarchiques, aristocratiques, les charges ont été généralement annuelles, soit pour contenter l'ambition de plusdefamilles, soit pour prévenirlestentativesd'usuipation, il établit que dans les états monarchiques « depuis la constitution des lois de Dieu jusqu'à nous»-, les offices ont été perpétuels et à vie. Le royaume de France, en particulier, a trouvé dans celte condition des offices, aux époques de crise, minorités orageuses, mort, captivité, ou folie des souverains, un préservatif contre l'anarchie et la désorganisation des pouvoirs publics. Il ne s'en élève pas moins avec véhémence contre les abus qu'entraînait la vénalité de certaines charges, par exemple celles dejudicature ; vénalité qui semblait autoriser le magistrat à vendre ses arrêts, au risque d'ofl'enser la majesté divine. « La puis^jance de juger, s'écrie-t il, est toute de Dieu ; ce qui est de Dieu est hors de tout commerce humain; il y a du sacrilège à l'achat et du brigandage à la revente au détail ».
Laval revient souvent sur ce sujet : il a compris que c'est le mal du siècle, la honte de l'humanité, et l'on sent le souffle d'un Beaumarchais dans cette peinture des mœurs judiciaires d'une époque si profondément viciée qu'il fallait au plaideur « s'aller enquérir de porte en porte : qui est-ce qui gouverne celui-ci pour avoir accès à celui-là, et de là en un progrès à l'infiiii où vous voyez une traînée de ces gouvernants, comme on les appelle, qui s'en va de bout à autre prendre feu droit au milieu de
380 ANTOL>E DE LAVAL.
l'estomac corrompu de quelque mauvais juge enflammé d'ambilion et d'avarice » !
Un bon secrétaire ne doit rien tiéoliger pour apprendre « les maximes de l'art civil cl politique », savoir les appliquer à propos aux cas qui se présentant, et devenir un homme d'Etat consommé, car il est le conseiller intime et perpétuel de celui qui l'emploie, et pour se montrer digne d'une confiiince qui n'a pas de bornes, il doit se mettre à môme de l'assister utilement en toute occasion. L'homme qui représente le Prinre peut avoir à se prononcer sur-le-champ, à prendre une résolution prompte et souvent décisive dans des circonstances de la plus haute gravité ; il n'a souvent qu'un moment pour entendre un rapport et y répondre, sonder un espion, peser une nouvelle, apprécier une rumeur, conférer avec un ennemi, démêler la vérité et le mensonge dans une dépêche secrète : c'est alors qu'il a besoin du concours d'un confident lidèle, discret, intelligent, perspicace, instruit, d'un conseiller sur, d'un excellejit secrétaire.
Ceux qui pénètrent ainsi, par la nature de leurs fonctions, dans le secret de tous les actes d'un gouvernement, qui peuvent suivre les événements, depuis l'instant oii ils ne sont encore qu'en projet jusqu'au moment oii ils acquièrentia force de faits accomplis, qui ayant pu en apprécier le- causes, peuvent en peser les conséquences, ces hommesdevraientrecevoirdn roi une mission delà dernière importance, celle d'écrire, à mesurequ'ils se déroulent
SOUS leurs yeux, le récit e\;ict de tous les faits « dignes d'être sus, qui se produisent aux légations, voyages, guerres, négociations, traités, », etc., auxquels ils se trouvent plus ou moins directement avoir pris part Ne jugeant plus à distance. ira])[)réciant plus les causes par les cflets, mais bien leseiïets par les causes, ils mettraient dans la composition de l'histoire la vérité au lieu de la fantaisie qui tient tant de place dans nos annales, « les pauvres historiens français nesadian! anciennement que faire des romans de gestes et beaux dits » ; ils placeraient au niveau de petites républiques italiennes le puissant royaume de France qui attend encore ses Machiavel et ses Guichardin ; ils ne sacrifieraient pas à ce travers ordinaire (!e ceux qui composent par ouï-dire, de vouloir orner les fails de quelque grâce, y ajouter du leur, donner, au lieu d'une histoire authentique, des contes inventés à plaisir, et qui, pleins de complaisance pour leur œuvre, s'écrient, mênie quand on leur montre les erreurs commises : tant pis pour la vérité, mon siège est fait!
La maison de Bourbon offre une exception remarquable sous ce rapport : le connétable eut l'heureuse fortune detrouverdans Marilhac,« d'où sont depuis sortis tant de personnes signalées en toutes professions », urj secrétaire historien du plus grand mérite (1). Cette histoire de la
(1) Co Gilbert de Marillac est la souche d'une iamiilc illustre: les deux Marin, ir ({ui, sous Louis XllI, lurent victimes de leur attachcinent à Marii- de Medicis étaient ses ()rlits-lils ; un des ses tils, avocat célèbre, fut le delVn.-eur d Anne du Loury ; un aulre devint seigneur d'Knosne el niaîire u'iiôU'i du r>ii Ce dernier aida Laval a colalionner 1 histoire de la maison de Bourbon. Mad me Lcjjras qui fonda avec saint Vincent de Paul rinstiluliou des Sœurs de Charité était aussi une Marillac.
Maison de Bourbon, par Marilhac, était restée manuscrite et aurait pu se perdre si Lava! ne I eût découverte entre les mains d'un de ses amis qui habitait l'Auvergne. Jugeant cet ouvrage digne d'être connu, il se le fit céder, et l'imprima au milieu de son étude sur le secrétaire, avec une dédicace au prince Henri de Bourbon, duc de Montpensicr. dauphin d'Auvergne, gouverneur de Normandie, petit neveu du connétable (1).
Le récit de Gilbert de Marilhac s'arrête au camp du Drap d'or. Laval, qui s'est contenté jusque-là d'ajouter quelques annotations au texte, le poursuit, « à l'aide de bons auteurs et authentiques mémoires », qu'il avait réunis à cet eiïet, jusqu'à la prise de Rome et à la mort de Charles de Bourbon (2).
C est aussi à lui que nous devons la conservation de cette lettre célèbre de François l'*" à sa mère, dans laquelle le jeune roi raconte avec tant de feu et d'enthousiasme les diverses phases de la bataille de Marignan, où il avait si vaillamment gagné ses éperons Laval avait l'original en sa possession et, « pour ne rien omettre à bien représenter cette bataille comme une des plus importantes victoires et plus belles actions du grand roi François I" « il l'intercala dans l'histoire de Marilhac. u.Je l'ai, dit-il, fait transcrire ici mot aprèsautre comme une pièce digne de témoigner une si glorieuse journée ;
(1; Ce prince mourut en 1608, il ne laissa qu'une fille, Marie, qui, en lG2(i, épousa Gaston, frère de Louis XllI, et lui apporlu les biens et les titns do sa rnai-on.
(2) La partie la plus intéressante de celle histoire est cille qui concerne l'orijjine tt les péripéties du fameux procès suscité au coiinélable par Louise de Savoie. — Nous en donnons le résumé à la fin du volume.
partant, lecteur, sachez-en gré à mon labeur et à ma curiosité » .
Pour que le secrétaire se rende chaque jour plus capable d'exercer un emploi si honorable, mais si dillicile, Laval veut que « jamais les bons auteurs ne tombent de ses mains ». Au chn pitre des Lettres missives il lui a conseillé de feuilleter sans ( esse Cicéron et Pline- le-.Teune, deux modèles achevés en ce genre ; ici il lui recommande particulièrement d'étudier l'histoire, pour y remarquer « les raisons, les causes, les fautes, les précipitations, les légèretés, et semblables particularités dignes d'être observées, selon les nations, les âges, les saisons et la nature des affaires traitées. » C'est par la philosophie de l'histoire qu'il apprendra comment s'appliquent aux questions d'Etat toutes les maximes du droit public; comment les empires naissent, grandissent, s'affaiblissent et meurent par le jeu des vertus ou des vices qu'ils renferment dans leur sein et dont leurs institutions favorisent ou arrêtent le développement. Laval cite comme exemple à son fils un mémoire qu'il composa en 1598, à la demande d'Hotman, seigneur de Mortefontaine, conseiller d'Etat, ambassadciir du roi auprès des Cantons Suisses (1), sur cette question : Pourquoi l'on ne voit pas toujours les effets des ligues répondre à leurs premiers desseins et grandes apparences?
(I) Hotman élait auparavant trésorier de l'Epargne, fondions qu'il avait cédées à son gendre Beaumarchais. Laval avait eu à se louer de l'un et de l'autre pour le règlement dos sommes iju'il avait dû toucher à difTérentes époques.
Hotman n'était point fixé sur le nom qu'il fallait donner au gouvernement des Cantons. Elait-ce une seule république, comme le prétendait le Suisse Simier, ou bien une réunion de républiques, comme le voulait Bodin d'Angers ?Pour quelles raisons, lorsque les autres confédérations dont parle l'histoire avaient si peu duré, celle des Suisses se maintenait-elle depuis si longtemps, malgré la diversité des mœurs, des langues et de la religion? Pourquoi avait-elle, presque à son berceau, acquis tant de force que « les Princes voisins en recherchaient l'amitié avec autant de soin qu'ils pouvaient faire de couronne à couronne ».
Laval fait, à ce sujet, une dissertation très-savante sur les diverses ligues mentionnées dans l'histoire ; il montre, par de nombreux exemples, que si les ligues ont plus de moyens d'action, plus d'argent, d'hommes, de capitaines distingués qu'un Etat isolé, elles s'affaiblissent aussi plus promptement et se dissolvent, soit par de réquents abus de pouvoir, soit par les suggestions de l'intérêt particulier, le peu de subordination des chefs, les rivalités d'amour-propre, les querelles pour le partage du butin et, en cas d'insuccès, les récriminations passionnées, les soupçons, les accusations de défaillance ou de trahison. Pour subsister, il faut qu'elles poursuivent un but commun d'où dépendent la sécurité, l'existence de chacun des confédérés. Que les Suisses ne forment qu'une seule république, « parce qu'ils délibèrent tous ensemble sur les affaires communes », ou qu'ils en forment plusieurs, chaque canton ayant « son domaine, ses officiers, ses lois, ses coutumes à part », peu importe: l'essentiel pour eux est que leur union se maintienne ;
ANTOINE DE LAVAL. o8o
et elle durera parce qu'ils comprennent qu'ils ont à sauvegarder un intérêt général devant lequel s'elFacent les intérêts particuliers ; parce qu'ils ont < le désir ardent de défendre la liberté commune où ils sont tous également intéressés ».
En étudiant l'histoire, le secrétaire ne devra pas seulement céder au plaisir d'une lecture attachante ; il y cherchera « les règles de police, les beaux exemples les constitutions d'Etats bien fondés, sagement gouvernés, remarquant les mœurs des Princes, les effets de leurs conseils, par quelle voie on arrive au bien, à l'honneur, à la tranquillité, à lu sûreté publiques ». Parmi les historiens, aucun n'est plus instructif, plus fécond en aperçus profonds, plus apte à former un homme d'Etat que Tacite, « auteur non jamais assez observé par ceux qui s'empêchent des alïairesdes Princes. Je l'ai soigneusement feuilleté, dit Laval, et en ai un presque tout brouillé de ma main aux marges » (i). Il transcrit quel-
(t) Les quatre premiers livres sont annotés par son ami • le docte Monsieur Pascal », « elles ressentent en tout le fonds inépuisable de son érudition. *
Laval ne donnant que le nom d" ce personnage, nous avions un moment espéré qu'il pourrai! être question d'un membre de la famille de Biaise Pascal, peut-être de son yrand-père, M irtin Pascal, qui, par ses fonctions (Trésorier de France a Riom) dut èlre en relations a5sez suiviesavec le Bourbonnais ; mais nous n'avons pu recueillirabsolument aucun renseignement sur Martin Pascal. Nous croyons donc devoir aUribuer cette collaboration au chevalier Pascal que Laval put connaître soit dans la maison de Pibrac, leur ami commun, soit à la cour de H-;nri III et de Henri IV. Charles Pascal ^ '57-1625,1 était Piémontais, mais il vint étudier à Paris et se fixa en France oîi il fit une assez
ques-uns de ces commentaires, pour montrer à son fils « à faire de même en tous autres auteurs ». Ce sont des rapprochements historiques ou des conseils de conduite à l'usage des olficiers, des courtisans, des ministres, des rois eux-mêmes (1). Ces courts extraits font regretter que Laval n'ait [las cru devoir faire imprimer son Tacite
belle fortune. 11 fui, eo effet, avocat général au Parlement de Rouen et conseiller d'Etat. Plusieurs missions importantes lui furent confiées : en 1576, Henri 111 l'envoya comme ambassadeur extraordinaire en Pologne pour réclamer les meubles précieux qu'il y avait laissés; en 158y, Henri IV le chargea d'aller en Angleterre demandera Elisabeth des secours d'hommes et d'argent ; en l.'ïQS, il parcourut, au nom du roi, le Languedoc, la Provence et le Daupbiné, où il fallait rétablir la tranquillité; enfin, pendant dix ans (1C01-1614), il fut ambassadeur de France auprès des Grisons. Ce qui nous détermine à penser qu il s'agit ici de lui, c'est que dans le catalogue de ses œuvres nous trouvons des Gnomœ seu axiomata politica ex Tacito (Paris, 1600, in-12), édition abrégée d'un livre publié en 1581 avec ce titre : C. Corn. J'aciti annalium libri quatuorpriores,vl in hosobservationes Caroli Paschalii Cuneatis.
(l)Ex: ■ Dicax idem (Fusius consul) et Tiberium acorbis facetiis inridere solitus, quarum apud praepotentes in longum meraoria est. Je mets en marge : il n'y a rien de plus dangereux à ceux qui vivent près des grands que de le? piquer en gaussant, car jamais ils ne perdent la mémoiie et s'en vengent aux occasions. In autre y eut pent-èlre mis le pauvre Marol (jui pensa de dire un bon mot parlant du grand roi François. « Il n'est que du sablon d'Elampes pour faire reluire un vieux pot»!... En sonunc, il ne faut jamais jouer qui dculc à son maître disent nos vieux pères.
— Se faire oublier, quand on a encouru la disgrâce du souverain est la plus sûre et la plus sage conduite à tenir; ainsi lit Rubrius Fabatus : accusé d'avoir pris parti contre Tibère, il ne voulut jamais que personne parlât pour lui, « mansitque incolumis magis oblivione quara clemeutia ».
— Tibère avait pour maxime: consiliis et astu res cxternns moliri ; arma procul habere. « C'est un beau conseil pour tenir un Etat en paix (ai-je mis en marge), et duquel le roi d'Espagne et la reine d'Angleterre se sont bien su servir de jeter la guerre loin d'eux». (Professions nobles, p. "292).
annoté; l'érudit, l'historien, l'homme politique auraient également pu l'étudier avec fruit.
A propos de cette max^me que Tacite prête à Tibère : Cœleris morlalibus in eo slare consilia quid sibi conducere putent ; principum diversam esse sortem, quitus omnia ad famam dirigenda, Laval rapporte une réponse qu'il ht au conseiller d'Etat Lefèvre, seigneur de Gaumartin , président au grand conseil du roi, qui lui demandait si le marquisat de Saluées et le comté de Saint-Pol étaient mouvants de la couronne de France, et de quoi était composé l'ancien royaume de Bourgogne. Laval avait été chargé par Henri IV de dresser la carte du marquisat, « quand Sa Majesté minutait la guerre contre le duc de Savoie pour une pièce qui coule plus à garder qu'elle ne vaut. » (1) Le roi partagea l'avis de son géographe, puisque, deux ans après, par le traité de Lyon, il échangea Saluées contre la Bresse, le Bugey, le pays de Gex et le Vairomey, qui, rectifiant et fortifiant sa frontière, étaient pour lui d'une bien plus grandeimportance. Au moyen de pièces justificatives, copies de traités « et autres beaux mémoires extraits avec grands frais et labeur, » Laval établit que le marquisat faisait partie des domaines du dauphin de Viennois, Humbert lî, et fut cédé, avec leDauphiné, au roi Philippe VL II était originairement fief du royaume de Bourgogne « dont tout le monde parle tant et dont peu de gens savent rétendue, les annalistes de Bourgogne ni de France
(1) D'après une clause du (raitc de Vervins, l'affaire du marquisat de Saluces était déférée à l'arbitrage du Pape qui devait rendre sa sentence dans le délai d'un an; mais les intrigues du roi d'Espagne et du duc de Savoie avaient entravé les Dégociations et rendu impossible un arrangement amiable.
n'en ayant dit un seul mot. » D'après un vieil auteur (1), ce royaume était composé « de sept belles provinces et contrées », savoir : les archevêchés d'Arles, cité métropolitaine, capitale et résidence des rois, de Lyon ; cité métropolitaine, siège de la chancellerie, de Vienne ; cité primatiale ; de Besançon, cité impériale; de Moutiers, d'Embrum et d'Aix. C'est de l'archevêché de Moutiers que dépendait le marquisat. Saluées se trouve au-delà des Alpes, mais ses annexes étaient tellement « mêlées et enclavées dans la Provence, le Dauphiné et le reste des pays de la couronne «, qu'il fallait régler avec grand soin la question de souveraineté, sous peine d'exposer les sujets du roi à de continuelles vexations.
En ce qui concerne le comté deSaint-Pol, Laval puise ses renseignements dans les mémoires qu'avait rédigés son beau-père, Nicolaï, sur des documents trouvés par lui soit à la chambre des comptes de Paris, soit dans les archives des principales abbayes de Picardie, lorsque, par ordre de Henri II, il était allé faire « la carte et description géographique du Boulenois, de la terre d'Oye et du Pays conquis, après le recouvrement de Calais. » D'après ces pièces, le Boulenois, avec Saint- Pol, l'Artois et Guines étaient anciennement « du pays de Flandre, » et constituèrent un comté qui fut donné à Baudoin Bras-de-Fer, à l'occasion de son mariage avec Judith, 611e de Charles-le-Chauve. Plus tard, Boulogne et Saint-Pol, formèrent un comté séparé. Plus tard encore, Boulogne, fief mouvant du comté de Flandre, et Saint-Pol, arrière-tief mouvant de Boulogne, furent,
(I) Gervasius Tilisberius: De otio imperiali, ad Olhonem IV imperatorem.
ainsi que Guines, rattachés par Philippe-Auguste à la seigneurie d'Artois, érigée en comté d'Artois par saint Louis, en faveur de son frère Robert. Déjà, en 1226, Philippe- Ilurepel avait reconnu, par acte consigné aux registres du Parlement « qu'il avait eu en don du roi Louis neuvième, son neveu, l'hommage du comté de Saint Pol tenu de celui de Boulogne, à la charge du droit de réversion à la couronne à faute d'hoirs mâles. Partant, on voit que c'est terre d'apanage inséparablement annexée à la couronne de France. » (i) Quoi qu'il en soit, Saint-Pol suivit la fortune de l'Artois et fut réuni en même temps que lui au domaine royal par le traité des Pyrénées.
Celte préoccupation de Henri IV d'établir ses droits sur une ville importante de sa frontière septentrionale, au moment où l'on pouvait craindre que le duc de Savoie n'entraînât à faire la guerre le nouveau roi d'Espagne,
(I) Cette q'iestioii de mouvance était très-importante, car le comté de Doulogne aviii été réuni à la couronne depuis 1477, tandis que l'Artois appartenait encore à l'Espagne. Malgré l'interprétation de Laval, la solution de la dilBculté ne paraissait pas pouvoir être obtenue autrement que par les armes. Ce fut l'avis de Sully lorsque, en 1604, le comte de SaiiU-Pol étant ruiné. Henri IV voulut acheter ses domaines. Sully fit valoir que jusque-là les comtes de Saint-Pol avaient eli- considérés comme dép -iid mt plutôt de l'Artois que de Boulogne; que le roi, sil se conformait à ! u^age étaliîi, deviendrait vassal de l'Espagne, et s'il s'y refu-ait, pourrait voir prématurément recommencer la guerre. Henri IV se rendit à ces raisons, et fit acheter Saint-Pol par un tiers. Après l'expéilition, ou mieux la démonstration faite contre le duc de Bouillon, Sully insista auprès du roi pour qu'il utilisât l'année réunie dans le Nord, et s'emparât du comté de Saint-Pol dont il avait bhn fait acheter les terres, mais dont les Espagnols occupaient les p'aces. Ce fut au lourde Henri IV de refuser: il songeait peut-être déjà à son grand dessein contre les deux branches de la maison d'Autriche, et il ne voulait pas en compromettre le succès par une attaque précipitée. (Sully: Mémoires. V. p. 3iJ3, Vil. p, 83.)
Philippe III, montre, comme le travail demandé à Laval sur le marquisat de Salaces, que les souverains de l'Europe sentaient déjà le besoin de .^mettre de leur côté l'opinion publique, avant de faire appel à la force des armes.
Laval complète son étude sur le secrétaire en donnant à son élève un conseil utile et en combattant un préjugé trop répandu. Il peut se faire, si le maître dont on dépend est capricieux, soupçonneux ou défiant, qu'il y ait danger à être dépositaire de ses secrets. « Le remède à cela est de faire profession de parler peu et beaucoup écouter. » Silence et discrétion, voilà la vraie sauvegarde du secrétaire. Mais, sous peine d'être « perfide, méchant, et coupable du crime de lèse-majesté au premier chef, » la discrétion et le silence ne sauraient aller, « auprès de quelque grand que l'on soit », jusqu'à tenir secret « ce qui est contre le roi. Contre le prince, l'Etat et la patrie, personne n'est tenu de garder un secret. » (I) Cette maxime politique qui érige le serviteur en juge de son maître, qui ne lui recommande pas seulement l'abstention, mais la trahison, qui ouvre la porte à tous les compromis do la casuistique, et semble faire de la délation une obligation, presque une vertu, suffirait
(1) On rcrjit surpris de voir que Laval n'ajoute pas • et contre la religion » si l'on ne savait coiiibien i! réprouve les excès commis en son nom par les ligueurs. Le patriote, chez lui, passe avant le catholique.
seule à indiquer combien avait été grand le trouble des consciences el combien la France avait eu à en souffrir : elle fut longtemps regardée comme une loi d'Etat, et l'on sait quelle application inexorable en fut faite au malheureux ami de Cinq-Mars !
Laval aurait voulu détruire, commeun préjugé nuisible aux intérêts de la noblesse, la répugnance que les gentilshommes avaient toujours eue pour cette profession. Les nobles avaient-ils peur de déroger? Laval réfute victorieusement cette objection en montrant que des fonctions qui anoblissent le roturier, bien loin de faire tort à l'illuslration des grands, peuvent tout au contraire rehausser, par l'éclat des service? rendus, la gioire des meilleures maisons. Quels beaux noms n'eût -il pas pu citer à l'appui de sa thèse 1 Les L'Hospital, les detlarlay, les de Thou, les Jeannin. les du Vair n'égalèrent-iîs pas les premiers capitaines de leur temps, et Sullv doit-il moins de célébrité à son titre de ministre de Henri 1\' qu'à son marquisat de Rosny"? (1)
(î) Cette supériorité de la robe sur l'épée se trouve habilement démontrée dans un curieux opuscule du dix-sopîiènie siècle. L'auteur fait remarquer avec raison que le {jrand sceau de France rcpré.«ente le roi " sur son trône comme un magistrat, ■> que le chancelier est appelé aller a rege, « au !ieu que Monseijiieur n'est nommé que secundus a rege » et que les magistrats font eux aussi la gtierre, mais seulement aux scélérats. Il rappelle que Charles-Quiut avait pris pour devise: Plus legibus quam arinis ; ii conclut en disant que si celui qui donne les ordres est supérieur a celui qui les exécute, « Ihomme d'Etat, le secrétaire du prince e.-t plus que le soldat. »
(Parallèle de la noblesse, par le sieur Talherinù!. — T. I, Ue livraison delà co'iectien Leber.
>î)2 ANTOINE DE LAVAL.
XXXYIIl
DES FINANCES. — La dernière leçon traite des Finances. Contrairement à ce qui avait lieu de son temps, Laval voudrait que les fonctions de secrétaire et d'employé du fisc fussent distinctes et séparées , tout en reconnaissant combien il importe au bon secrétaire de n'être point étranger aux questions de finances.
Celte carrière otlre les plus grands avantages; elle a aussi ses dangers. Sans doute, par cette voie, on arrive prompleraent aux honneurs et à la fortune, on mène grand train, on dépense sans compter l'argent qui vient sans peine s'entasser dans les caisses, on éclipse par un luxe inouï la splendeur des plus anciennes maisons; mais souvent aussi la jalousie, l'envie trament dans l'ombre la perte de celui dont le faste est devenu odieux. Notre histoire a vu se produire, en ce genre, de subites et radicales révolutions ; les noms d'Enguerrand de iMarigny, de Semblançay, de Fouquet, rappelleront toujours le souvenir d'éclatantes catastrophes : Quo non ascendam ! s'écriaient-ils dans leur folle ambition, mais plus ils s'élevaient plus !eur chute devait être terrible! Que celui qui parviendra à ces hauteurs ne perde point la tête, et surtout ne se laisse pas tenter par la fticililé qu'il pouirait avoir « de s'enrichir en peu d'heures par une administration infidèle », car a Dieu relire sa bénédiction de dessus les biens mal acquis. » (1) Qu'il évite
1) Suily le fit bien voir aux financiers prévaricateurs qu'il visita, au début de son administration, et qu'il conlrai{jnit à rendre une partie des millions qu'il» s'étaient appropriés aux dépens du trésor.
les vaines prodigalités, mais qu'il ne tombe point dans l'excès contraire, et, par son avarice ou «a rapacité, ne fasse pas haïr le corps tout entier, comme autrefois les publicains, maudits des peuples qu'ils pressuraient.
Laval abandonne les emplois subalternes aux roturiers, car c< c'est une dure et serve condition que d'être petit comptable hors de la cour » ; c'est avoir de grandes alarmes , de grands soucis et d'étranges servitudes ; « partant, n'en conseillerai-je jamais la condition nia toi, ni à ceux que j'aime ». Mais il en est autrement des emplois supéiieurs : « chez le roi, il n'est point de petit office » ; et la noblesse peut les briguer sans crainte de déroger, et les occuper sans déchoir. Ces offices de la maison du roi sont de divers degrés : il y a d'abord « cette érainente dignitédesurintendantdont lesouverain a toujours accoutumé d'honorer ou quelque prince ou quelquegrand, comme à cette heure monsieur le marquis de Rosny, duquel l'esprit fort, l'industrie, l'économie, la prudence, la fidélité sont particulièrement connus de Sa Majesté et de toute la France. » 1 i Vient ensuite la chambre des comptes, (2) dont les attributions sont encore fort étendues : en effet c'est elle « qui a toute connaissance souveraine sur les comptables qui doivent y venir rendre raison de leur charge ; par elle sont vus, examinés, clos, décidés et jugés les comptes de toutes sortes, w C'est à elle qu'appartient, u privativement à
(1) Cet éloge «le Sully à celte époque mérite d'être signalé : sa lutte contre les abus et contre ceux qui en profitaient n'était pas finie ; il y avait du courage à se ranger ouvertement parmi ses admirateurs.
(2) Il s'agit dece'.lede Paris ; t car, pour les cinq ou six autres ce ne sont que petits appendices. »
3îM ANTOINE 1)E LAVAL.
toutes autres, d'avoir l'œil sur tout le domaine et patrimoine du roi, maison et couronne de France, la vérification des édits et ordonnances, les a{)anages, douaires, dons, engagements, aliénations, octrois, droits de régale, hommages, tiefs. amortissements, etc. ; » c'est dans ses registres qu'on peut apprendre la vérité sur notre histoire, « les généalogies, mariages, alliances, apanages ; sur les droits du roi, les devoirs de la couronne », etc. Il est donc beau d'y ôlre admis, même sans espoir de parvenir par ce moyen aux grand.s ofdces de contrôleur gétiéral, intendant des liiiances, trésorier de l'épargne, « des parties casuelles, de l'ordinaire et extraordinaire des guerres ; tout le monde n'ayant pas l'aile assez forte pour se guinder si haut » ; car quiconque y peut avoir « et niéiiler entrée et séance, se peut dire avoir atteint un des plus assurés ports de celte navigation du monde ». Mais, pour aspirer à l'honneur de faire partie de cette noble et vénérable compagnie, « composée de présideîils, de maîtres, de correcteurs, d'auditeurs, avocat et procureur général, greffiers, garde-livres » , etc., il faut beaucoup d'aptitude, c'est-à-dire une grande clarté d'esprit jointe à l'expérience des affaires. Cette carrière offre en outre le précieux avantage de n'occuper les fonctionnaires que pendant six mois chaque aimée, « le reste du temps vous demeurant libre pour l'employer à faire profit de ce que vous avez vu durant le semestre, ou ailleurs à l'étude, aux affaires, ou au plaisir des champs. » Enfin, ce qui est une grave considération aux'yeux de Laval, avec le repos de l'esprit, on y trouve pleine et entière sécurité pour la coiiscience.
En dehors de la chambre des comptes, il est d'autres olliciers des finances, répandus dans les diverses provinces, « dont les charges et fondions sont très honorables » . Ce sont les trésoriers généraux qui, outre la direction des finances ordinaires et extraordinaires dont ils font poursuivre le recouvrement par les receveurs généraux, au moyen d'étatsqu'ils leur délivrent au commencement de chaque année, ont encore dans leurs attributions la conservation « du sacré domaine de la couronne», ils ont pouvoir et qualité pour informer «des déportements de toutes sortes de personnes qualifiées officiers et autres qui abusent de l'autorité du roi contre le bien et reuos de ses sujets; de rayer et suspenJre le paiement de plusieurs charges, comme gages, rentes, pensions, et autres choses accordées à personnes incapables et indignes, de recevoir des vassaux immédiats de la couronne loi et hommage de leurs terres et seigneuries ». Ils font déplus des inspections fréquentes dans leur ressort, et ces visites ne contribuent pas peu à maintenir chacun dans le devoir.
• Ces hautes fonctions entourées du respect public, procurant aux titulaires un crédit considérable, et leur donnant le pas sur les conseillers au parlement, les maîtres des comptes, les généraux des aides, sont recherchées par « les premiers et plus qualifiés personnages du royaume »; il y a donc là matière à pi:|uer rémulation d'un gentilhomme désireux de parvenir ; mais, comme on s'y trouve continuellement en vue, il
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faut, pour en soutenir dignement l'honneur, être homme de mérite, car on n'y pourrait faire comme dans certaines compagnies où la médiocrité se dissimule parfois à la faveur du nombre.
Ce tableau de l'administration financière, au commencement du dix-septième siècle, nous montre que les réformes de Sully avaient déjà porté leurs fruits ; l'ordre, la clarté, l'équité, l'intégrité, les lumières se substituaient à la confusion, à l'ignorance cupide, aux dilapidations, aux marchés honteux, aux abus de pouvoir: c'est en épurant d'abord le personnel que le grand ministre parvint à faire rentrer plus d'argent dans le trésor royal, tout en soulageant d'une manière sensible la misère des pauvres contribuables ; c'est en le maintenant, par son exemple, vigilant et intègre, qu'il put faire rendre gorge aux prévaricateurs, mettre un terme aux usurpations, dégrever le domaine, réduire les rentes, et fournir au roi tous les millions dont ce prince eut besoin pour mettre la France sur un pied de guerre formidable, accomplir les travaux de la paix, et préparer le grand desseindonl une mort imprévue le força de léguer l'exécution à l'avenir. En rappelant le nom de Caton qui rendit son lustre à la questure, après bien des années de désordres causés « par la supine négligence et débauche des jeunes seigneurs » qui en étaient investis, Laval fait de Sully un éloge aussi délicat que mérité.
L'auteur termine ses leçons en recommandant à son fils, quelle que soit la carrièrequ'il choisisse, de s'y comporter de telle sorte qu'on puisse lui dire, comme à son père : par vous l'emploi a crû en dignité. Et pour couronner son enseignement par une pensée salutaire, il lui
rappelle que l'homme d'honneur, tout en veillante sa fortune, ne doit pas perdre de vue qu'il a une âme ; il l'engage donc instamment «à ne pas estimer les diverses professions des exercices purement humains », mais à y voir « des moyens ordonnés de Dieu pour l'emploi des esprits, selon leur portée, à sa gloire et au bien du prochain 7) Nous ajouterons avec lui: «qui a autre opinion n'en peut jamais bien user ».
A la suite de ses conseils sur les professions, Laval a placé quelques opuscules qu'il n'a pas pu ou voulu faire entrer dans le cadre de son ouvrage, et qui, cependant, méritent d'être signalés. Le premier est intitulé : Du loisir, et comme on le peut employer honnêtement. L'auteur a suffisamment démontré qu'il y a « en toutes les professions du travail et de l'exercice ». C'est pour les caractères nobles et généreux, qui ne se laissent point énerver par la paresse, une raison suffisante de les rechercher. L'homme étant né pour travailler, « la fainéantise, non moins quel'oisivetéest détestable». Mais il n'est pas d'emploi qui absorbe complètement et continuellement le fonctionnaire qui l'exerce ; il est des heures de relâche qui permettent à l'esprit de se détendre. En dehors de la part faite ainsi, dans toute carrière, à un repos réglé, mille circonstances peuvent imposer un loisir extraordinaire et forcé : « une goutte, une blessure, un chagrin, une prison, un mauvais temps peuvent arrêter les plus actifs • ; et ceux qui, pour
diverses raisons ne sont pas revêtus de fonctions publiques, peuvent-ils toujours et en tout temps '.<■ être au bois, à la chasse, à la pêcherie, à la volerie? jouer, bâtir^ planter, visiter leur amis'? » Et les jours où l'on se trouve seul et condamné à garder la chambre, que faire si l'on s'est accoutumé à compter exclusivement sur autrui ? Savoir vivre seul, savoir se suffire à soi-même et tenir en mépris la triste condition de; ceux qui sont « contraints d'aller mendier chez les autres de quoi passer le temps », savoir bannir « ce péché si déplaisant à Dieu » l'oisiveté qui est la mère de tous les vices, savoir employer utilement et agréablement ses instants de loisir, cela n'est pas donné à tout le monde, mais uniquement à ceux qui aiment l'étude et qui cultivent les Belles-Lettres.
Laval qui se donne volontiers en exemple à son HIs s'applaudit d'avoir toujours su éviter les inconvénients de l'oisiveté : « Dieu, dit-il, m'ayant fourni le moyen de pouvoir vivre seul, j'ai toujours cherché et embrassé avec un singulier contentement le bonheur d'une douce solitude, quand je n'en eusse pu avoir qu'une heure le jour ». Si le jour lui échappe, c'est la nuit qu'il emploie « à se donnner quelque consolation parmi les Bonnes Lettres ». Si par hasard il y a manqué, il l'a « récompensé de deux fois autantà la première occasion ». Il ne faudrait pas croire toutefois que nous avons sous les yeux un fanatique de Lettres, un savant retiré du monde, un érudit enterré volontairement au milieu d'in-folio poudreux ; non, Laval a passé une notable partie de son existence dans les camps ou à la cour, fréquentant « les bonnes et honnêtes compagnies », ne voulant être « ni loup-garou, ni misanthrope»; mais il a toujours cru
« que la perte et prostitution du temps à chose vaine était une espèce de sacrilège ». Voilà pourquoi il n'a jamais été partisan du jeu, « le temps courant assez vite sans le chasser en vain ». Ses jeux à lui furent les Lettres.
Pendant sa jeunesse il avait, comme bien d'autres, cultivé la poésie latine et française, mais il y renonça, en avançant en âge, pour ne pas donner à ses enfants le mauvais exemple de livrer « les meilleures de leurs heures à cette Circé eiîchanteresse qui engloutit les jeunes hommes tout entiers et leur fait abandonner tous autres exercices ». Il avoue pourtant que la poésie, cultivée seulement comme délassement d'aflaires plus sérieuses, ainsi que faisaient « feu Monsieur de Pibrac, Monsieur le Président deThou, et infinis autres seigneurs de qualité, sert d'ornement à l'homme utile, le fait priser, chérir et bienvenir aux compagnies ; il n'y a point plus beau jeu au monde lorsqu'il n'est pris que pour jouer ». Mais il est sage de ne pas en abuser et de se conformer au proverbe espagnol : Qui ne sait faire un vers est sot, qui en sait faire deux est fou. Pour lui il a jeté au feu tout ce qu'il avait composé de vers dans les deux langues ; il n'a échappé à cet auto-dafé qu'un fragment de poëmo sur la Vérité- Ces vers, qu'il imprim.e ici, sans dé .oter une grande capacité poétique, sont faciles, corrects, bien frappés, et ont le mérite, rareàcetteépoque, de netombernidanslespoinîes ni dans le pathos et le mauvais goût. Quoi qu'il en soit, la perte pour les Lettres ne paraît pas avoir été bien grande : Laval poëte n'aurait pu être qu'un imitateur heureux des deThou, des Sainte-Marthe, des L'Hospital, qui ne
doivent pas leur célébrité à la muse. Le sacrifice, d'ailleurs, ne semble pas lui avoir coûté beaucoup, et il s'en console facilement : « je n'ai pas trouvé à propos, dit-il, de les laisser vivre plus longtemps, puisque j'en avais le fruit espéré qui était l'honnête emploi du temps que mes affaires avaient de reste et que j'eusse pu dépendre plus vainement » (1).
Il n'en fut pas de même de la littérature sérieuse. Jusqu'à son extrême vieillesse, Laval s'y consacra tout entier avec amour : la fréquentation des bons auteurs fut sa consolation au milieu des chagrins, et des infirmités de l'âge, comme elle avait été pour lui, au début de la vie, un moyen de se former un style clair, nerveux et coloré. La traduction d'ouvrages grecs et latins lui fut d'un grand secours : Cicéron surtout était l'objet de ses prédilections ; il n'avait « point d'aise pareille que quand il avait heureusement traduit une de ses périodes, épîtres, oraisons, traités philosophiques ou autres. Je visais surtout, dit-il, à lui faire parler mon langage comme s'il eût été de mon temps, car je vois des traducteurs qui parlent français en latin, et d'autres latin en français, ne prenant pas garde que chaque langue a son propre dialecte, son air, sa liaison, sa tissure et sa grâce si particulièrement sienne qu'elle n'est pas communicable aux autres ». C'est, on le voit, une fine satire de l'école de Ronsard et du manifeste de la Pléiade qui, trouvant notre langue trop pauvre, prétendait l'enrichir
(t) Colletet dit de Laval: « S'il n'est pas le meilleur poëte de son siècle, du moins il n'est pas au rang des pires. » C'est un brevet d'honnête médiocrité. Le jugement du critique n'est pas infirmé, nous l'avons vu par la lecture de ce qui reste des œuvres poétiques de Laval.
par (les emprunts faits à tous les dialectes anciens et modernes. Ce n'est point l'opinion de Laval : « J'avais toujours, ajoute-t-il,cettehumeur d'estimer notrelangue vulgaire aussi riche que les Italiens, les Espagnols, les Allemands eussent su faire les leurs ; je les ai comparées en gros et en détail bien souvent, les confrontant parole à parole, phrase à phrase, ou période à autre, et n'ai jamais trouvé qu'ils nous l'aient emporté d'un côté que nous n'ayons eu le même avantage d'un autre ».
C'est sur ce plan que, pressé par Pibrac, qui l'avait pris en amitié, il traduisit la seconde Philippique de Cicéron, « le plus bel ouvrage de cet orateur, composé avec tant d'art et de véhémence qu'il lui coûta la tête et les mains»). Pibrac fit grand cas de cette traduction (1) : quinze ou seize ans après, Henri III en ayant entendu parler chargea Joyeuse de la demander à l'auteur ; celuici, «après s'être excusé fort longtemps», futenfin forcé de s'en dessaisir, « avec protestation qu'il ne l'avait point faite pour être vue ». Malgré cet excès de modestie, comme, « par la mauvaise garde des siens », un libraire l'avait imprimée « avec autant de fautes que de mots », il croit devoir en donner lui-même une édition plus correcte. Ce travail, enrichi de nombreuses notes, se lit encore avec intérêt, quoique les désinences de quelques mots, Catilin, Hortense, les Lucules, les Brutes, etc., soient un peu étranges pour notre oreille. En envoyant cet ouvrage au duc de Joyeuse, Laval y joignit, sous forme d'argument, un précis net et vigoureux des événements qui avaient amené la lutte de Cicéron contre
(i) C'était vers 1571 ; Pibrac était alors avocat- général au Parlement ; Laval n'avait guère plus de vingt ans.
Antoine, réunissant ainsi au mérite du critique et de l'érudit les qualités de l'écrivain politique et de l'historien.
Le Discours sur l'interprétation des éloges, devises, emblèmes et inscriptions de lare triomphal érigé à l'entrée du roi en sa ville de Moulins, /e26 septembre 4595, fut écrit à la demande expresse de Henri IV qui, pressé d'aller préparer la défense du Cambraisis oii les Espagnols faisaient des progrès inquiétants depuis le combat de Doulens, ne fit que traverser à la hâte la capitale du Bourbonnais.
L'année 1595 fut d'une importance capitale dans l'histoire de ce règne : la guerre déclarée à Philippe lî jeta de l'indécision parmi les Ligueurs, et désarma tous ceux qui ne voulaient pas ouvertement combattre sous le drapeau de l'Espagne ; la victoire de Fontaine-Française amena la conquête de la Bourgogne et la soumission de Mayenne ; l'absolution prononcée enfin par Clément VIII réconcilia définitivement le roi avec le Saint- Siège , et délivra les catholiques de la crainte d'un schisme toujours possible si la cour de Rome ne montrait pas des sentiments de conciliation en harmonie avec les démarches du roi de France. Mais ces résultats ne furent pas obtenus sans de continuels et persévérants efl'orts : toute la frontière orientale fut menacée d'une invasion ou d'un soulèvement. Le Lyonnais, qui pouvait servir de lien entre le Nord et le Midi, entre Mayenne, d'Epernon et le duc de Savoie, attira particulièrement l'attention
du roi, et comme il avait pour habitude de se porter de sa personne là où le péril était le plus grand, il avait ouvertement annoncé, dès 1594, son intention de se rendre à Lyon, afin de déjouer les tentatives du duc de Nemours (i), et de prendre toutes les mesures nécessaires au succès des opérations qu'il méditait.
Il avait d'abord décidé qu'il traverserait le Bourbonnais, et s'arrêterait quelques jours à Moulins, berceau de sa famille (2). Lorsque les habitants apprirent cette heureuse nouvelle, ils songèrent à préparer une réception digne du chef couronné de la maison de Bourbon, et Laval fut chargé par le maire et les échevins, comme le plus capable, de régler le cérémonial et les fêtes de cette importante journée. Laval allait se mettre à l'œuvre, quand tout à coup arriva un courrier annonçant une terrible catastrophe : Jean Châtel avait assassiné le roi ! La ville fut dans la consternation, car la mort du roi aurait tout rerais en question, et replongé la France dans l'abîme de maux dont elle avait tant de peine à sortir. Ce deuil public dura jusqu'à l'arrivée d'un second
(I ) Charles-Emmanuel, duc de Nemours, frère ulériD de Mayenne, gouverneur du Lyonnais à la mort de son père, songeait à se créer dans l'Est un royaume indépendant dont Lyon aurait été la capitale. (Poirson : Histoire du règne de Henri IV). Il mourut en lôDô. Son frère Henri, niarquis de Sainl-Sorlin, d'abord fougueux Ligueur, se rallia à Henri IV l'aunée suivante (1593). Pour prix de sa soumission, il aurait désiré obtenir le marquisat de Saluées qu'il avait un moment occupé; il fut du moins compris dans le traité de Lyon (1601): « Plus. M. de Nemours sera favorablement traité ès-terres qu'il a sous la domination tant du roi que du duc. • (Sully, Mémoires. IIL p. 404.)
(2) Moulins lui rappelait en outre un événement qni le concernait dune manière toute particulière: c'est là qu'avait eu lieu, en 1548, le mariage de son père Antoine de Bourbon avec Jeanne d'Albret.
courrier, le sieur de Longueville, gentilhomme de Combraille, « fort honnête homme , dépêché exprès avec lettres du roi, et de bien particulières de M. de Chazeron, lieutenant-général de Sa Majesté en la province deBourbonnais » , qui rassura pleinement les fidèles sujets sur les suites de ce crime.
Cependant cet événement funeste jeta de l'indécision sur le voyage projeté par Henri IV, et les préparatifs en subirent le contre-coup. On les avait indéfiniment ajournés, lorsque vers la fin d'août 1595, on apprit d'une manière certaine que le projet n'était nullement abandonné, et que le roi allait prochainement venir. Il fallut se hâter, et Laval, pour satisfaire « à l'instante prière desdits sieurs maire et échevins », dut faire tout à la fois « l'architecte, le peintre, le menuisier, le poëte et le manœuvre », Il se mit à l'ouvrage avec ardeur et dessina trois arcs de triomphe à triple rang, « qui faisaient neuf en tout. » Les trois premiers d'ordre dorique, étaient ornés aux deux extrémitésdu tympan des deux écussons séparés de France et de Navarre ; sous le premier la Religion disait : Huic fides, huic pietas ; sous l'autre la Valeur avait pour devise : Invicia huic dextera bello. La frise portait ces deux vers :
Obvia sit tibi, rex, passim l'ortuna, luosque Sospilet ingressus propriam advenientis in urbeui.
C'était une manière ingénieuse de souhaiter la bienvenue au roi dans une ville « particulièrement sienne, n Sur d'antres écussons so montraient des H couronnées, avec
AIfTOINE DE LAVAL. 405
la Ceinture d'Espérance (1), et cette devise extraite du panégyrique de Trajan : Exspectatum est tempus in quo liqueret non tam accepisse te in imperio heneficium quam dédisse. Sur l'un des petits arcs se trouvaient peints « des autels avec des sacrifices au soleil et force figures de Pentalpha», imitation des monnaies d'Antiochus Soter, avec ce vers explicatif t
Exspectate venis precibus salus optiina nostris.
Sur l'autre, des Nymphes et des Amoursdansaientautour d'un grand chêne chargé de trophées; un Génie, appuyé contre la tige de l'arbre, portait « entortillés ces mots en un rouleau », Plebs genium colit ista loci.
Cent pas plus loin devait s'élever une seconde rangée d'arcs, d'ordre corinthien, le grand surmonté d'un obélisque, les petits supportant des colonne's trajanes, autour desquelles seraient « pourtraites plusieurs rencontres, escarmouches et batailles » , notamment celles d'Arqués, d'Ivry et d'Issoire. (2) Sur la frise, une inscription commençant par ces mots : Victori, Augusto
Errico, imperatori maximo, devoti inclyt. urb. cives
et finissant par la formule consacrée : moniment. erex. st. pos., attestait les sentiments de fidélité et de dévouement de la population. Partout se voyaient des H «lacées d'amarantes, de palmes et de lauriers. » Parmi « les plus mystérieux hiéroglyphes des Egyptiens », qui déco-
(1) Ordre de chevalerie fondé par Louis II, duc de Bourbon.
(2) CeUe idée fut réalisée par Napoléon le--, qui éleva la colonne de la place Vendôme à la {gloire de la Gran'ic Armée.
406 AMOINE DE LAVAL.
raient l'obélisque, Laval faisait figurer a des fleurs de lis a}anl chacune une étoile au milieu », disposées en couronne d'Ariane. Au dessous étaient trois éperviers aux ailes éployées se rencontrant par le bec, en forme de triangleéquilatéral.aveccemotgrecNIKHTIKOTATOS: c'était « la Ogure de la victoire perpétuelle, telle que la portait Darius sur son manteau royal. »
Laval en était là de sa composition, lorsque le roi écrivit aux autorités de Moulins pour leur donner commandement exprès de recevoir « Messieurs les ambassadeurs de la seigneurie de Venise, qui passeraient par leur ville pour se rendre auprès de Sa Majesté. » Henri IV tenait à ce qu'on leur fît dans son royaume une réception magnifique, parce que, entre tous les Etats de l'Europe, la république de Venise avait mis le plus d'empressement à le reconnaître après la mort de Henri Hl, et qu'il comptait beaucoup sur le concours des Vénitiens pour contrebalancer la puissance des Espagnols en Italie. Personne ne parut plus digne que Laval de haranguer ces seigneurs dans leur langue. A la prière du maire et des échevins, il voulut bien s'en charger ; il s'en acquitta avec succès, mais cette satisfaction d'amourpropre ne pouvait compenser l'ennui d'une déception probable : si le roi recevait les ambassadeurs à Paris plutôt qu'à Lyon, n'était-ce pas que son projet de voyage serait remis, ou môme abandonné? Nouvelles démarches de la part des autorités, nouveaux retards dans les préparatifs. Lorsqu'on fut enfin rassuré à ce sujet, ce fui pour tomber dans de nouvelles perplexités : le roi serait là sous peu de jours, aurait-on le temps de tout préparer conformément au programme convenu ?
Forcé de se hâter, Laval dut se contenter « d'ébaucher promptement une grosse structure de neuf arcs à trois pour rang les uns sur les autres, » avec diverses peintures qui devaient un peu atténuer la lourdeur d'un pareil édifice.
Sur le grand arc du rez-de-chaussée se trouvaient quatre figures allégoriques : Minerve « ailée dans un ciel, comme on la peint; d'ordinaire avec sa jupe semée de pots et grenades à feu, sa cuirasse brodée des chiffres du roi et un rouleau en la main, avec ces mots : Invictum haud invita sequor; « la Victoire aussi ailée dans un ciel, « velue d'une robe parsemée de palmes et de lauriers, une couronne en une main, et en l'autre un rouleau portant écrit : Tôt, Loties, tantas V. V. V.; » (1) la Mémoire, également ailée au ciel, « coiffée de mélisse, la robe enrichie de triangles de branches d'amarante, de serpents mordant leur queue, » tenant en une main un livre fermé, en l'autre un rouleau avec cette imitation de Pindare : ANaPDN XPONIoTEPON BIOTE^SKI; (2) une Renommée ailée, embouchant la trompette, « vêtue d'une robe toute semée d'yeux et d'oreilles », et répandant des feuilles de laurier; de la trompette sortaient ces mots : A\TO\ KvEOi OYPANON HKEI (5). Ces figures étaient reliées par les éperviers unis et le mot NIKHTIKQTATOi;. Les petits arcs correspondants offraient aux regards, l'un Hercule portantsur ses épaules un globe terrestre « mis à l'abri sous un pavillon royal
(1) P'eni, vidi, vici.
(2) 4« Néni.
(3) Odyss.
parsemé de fleurs de lis et d'H couronnées », avec ce vers imité de Virgile :
Pacalum reget liic propriis virlutibis orbem ;
l'autre a un emblème aussi peu commun qu'est la grâce de l'auteur qui l'a prêté, l'inimitable Pindare en sa huitième Pythique. » 11 s'agit delà victoire d'Apollon sur les Géants. Laval transforme la lettre H en un arc qui lance la foudre et abat les géants « avec leur Typhon-roi, vieillard vêtu de rouge » . L'allusion, déjà si transparente, était encore éclaircie par une inscription grecque signifiant que la Ligue et son roi venaient d'être terrassés par les foudres de Henri.
Dans la rangée du milieu, le pius grand arc portait figuré en un camaieu entouré d'enseignes rompues et de guidons déchirés, le combat des Horaces contre les Curiaces. Les premiers portaient des armes fleurdelisées, les seconds des écharpes rouge-brun et incarnat. Par lestroisHoraces, Lavaldésignait le feu roi Henri HI, « feu Monsieur, son frère, dont les anciens ennemis de la couronne se sont bien su défaire (à ce qu'on dit) et artificieusement », et Henri IV le victorieux. Au fond du petit arc de gauche étaient des trophées appendus à un chêne avec ces mots de Stace, parlant de Tydée vainqueur des Thébains : Vis invicia viri. Au fond de celui de droite une forge de Vulcain « s'élevait, avec ses forgerons trempant des armes pour le roi, et, entre autres, un grand bouclier semé de sceptres, couronnes et écus de Bourbon », avec ce vers de Virgile, où il est question du bouclier d'Enée :
Allollens humero famamque et fata suorum.
A la rangée du haut, sous chaque voûte, se voyaient quatre signes du zodiaque, avec un arc en-ciel et cette devise : m HAlOi BA:i;lAEY2 AKAMA2, le tout surmonté d'un grand soleil qui éclairait l'ensemble de ses rayons sur lesquels on lisait cette imitation de Théocrite : KAAA nANTA nOIEI. L'espace laissé libre entre ces divers arcs était parsemé d'inscriptions de circonstance en grec, en latin et aussi en français « pour donner quelque chose à la ferveur du peuple qui y voulait avoir part » , et d'emblèmes particuliers à la maison de Bourbon, comme la Ceinture, le Chardon, le Cerf- Volant, etc.
A la suite de ce monument venaient « six toises de barrières » ornées également de peintures : sur un côté se voyaient, au milieu de trophées, les six couronnes que l'antiquité décernait aux vainqueurs : obsid'onale, murale, civique, navale, « castrense » et impériale, entouréesdecetteinscription : Pîiîchrumpeperisselabore; sur l'autre étaient unis par la Ceinture d'Espérance les écussons des princes de Bourbon proches parents du roi : Condé, Conti, Soissons, Montpensier ; avec ces mots explicatifs: Sic nos in sceptra reponis.
Tel est, autant qu'un résumé succinct peut en donner une idée exacte, l'ensemble d'un travail dont la précipitation n'exclut ni l'érudition ni le goût. Il montre que Laval, homme politique et écrivain, était également un artiste de mérite. Henri IV, qui avait le talent de gagner les cœurs, récompensa l'auteur de sa peine, en lui appliquant ce vers d'Ovide : Maleriam superabat opus, et en réclamant cette description détaillée que Laval se complut à faire dans les plus minutieux
détails, et que pourront consulter avec fruit ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'ornementation publique en France avant la création de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
V Examen des almanachs, prédiclions, présages et divinations, dédié au cardinal Du Perron (i), est un petit traité contre les superstitions du temps. L'auteur y découvre à nu, « par les impossibles maximes de l'art même, la vanité, l'impiété, le mensonge, les contrariétés absurdes et la détestable imposture de toute sorte de divination et de la fausse astrologie qu'on appelle judiciaire *. En dehors des prophéties, qui émanent des envoyés de Dieu, et des prévisions, qui sont le fruit de l'expérience et du jugement, Laval n'admet point de divination légitime. Tout ce qui s'est fait au delà, depuis l'antiquité, souslenom d'oracles, présages, auspices, etc., n'est « qu'oeuvre de démon et piperie ».
Après avoir expliqué ce qu'il faut entendre par prophéties, visions, révélations divines ; par prévoyance ou prescience; par astrologie judiciaire, magie, physiognomonie, etc., Laval fait cette déclaratioii formelle, qui nous paraît aujourd'hui toute simple, mais qui dut être
(I) Du Perron étail un juste appréciateur du mérite de Laval: «Je me souviens à l'heure de l'honneur que j'ai dôlre reconnu et bien voulu de vous depuis votre première arrivée auprès du feu roi, que Dieu absolve, et de la faveur que vous m'avez faite dès ce temps nonseulement de ne perdre la mémoire de mon nom, mais encore d'avoir daigné recommander par votre approbution ce qui est sorti de moi.» (Lettre de Laval à Du Perron).
bien hardie et bien aventurée pour les esprits crédules d'une époque où les devins étaient en si grande faveur : « qu'il n'y a point d'art, delabeur, d'étude et d'invention, purement humains et légitimes, qui puissent préconnaître, prédire et prophétiser l'avenir, et que ceux (jui font cette profession sont ministres de Satan, infâmes et punissables ». Fille de l'ignorance et de la crédulité, la superstition est de tous les temps, mais c'est surtout aux époques de fanatisme et de troubles politiques ou religieux que les populations sacrifient au désir de connaître l'avenir, ou d'invoquer l'appui mystérieux d'êtres surnaturels. De Thou raconte qu'au seizième siècle l'usage des talismans était très-répandu même dans les armées, et Catherine de Médicis avait fait construire près de son palais un observatoire pour l'astrologue attaché à sa personne. Quand les généraux, quand les princes donnaient l'exemple, que ne devaient pas faire les simples sujets plongés dans l'ignorance la plus complète ! Nous devons donc louer Laval d'avoir cherché à réagir contre une misère intellectuelle qui s'étendait si loin. Il serait curieux de rapprocher son traité de ceux que Van- Dale et Fontenelie ont composés sur le môme sujet ; on verrait que l'intervention du démon dans les choses humaines, qui fera sourire les esprits forlsdudix-huitième siècle, est encore admise sans discussion au seizième (1).
(I) Les traités d». Déraonologie sont nombreux; parmi les plus iraportants on peut citer la Déinonomanie de Bodin d'Angers, et le Dictionnaire infernal de Collin de Plaricy.
41 2i ANTOINE DE LAVAL.
On retrouve la même pensée morale dans la dissertation sur les Philtres, Charmes et Sortilèges d'amour. En eflet, à propos d'une conversation à laquelle il avait pris part, en 1584, chez la reine-mère, et que la duchesse de Retz (1 ) le pria, au nom de Sa Majesté, de mettre par écrit, Laval s'afflige que les guerres de religion, par une réaction trop ordinaire, aient eu pour résultat de répandre le scepticisme, le matérialisme et l'athéisme dans tout le royaume (2). «Si jamais, s'écrie-t-il avec douleur, cette mécréance a paru en public, c'est maintenant que d'un front large et assuré, elle se produit sans honte ni crainte aux assemblées des plus grands : la chambre, la table, les promenades n'ont guère d'autres jeux plus fréquents que les bons mots de l'athéisme ; qui plus en dit est mieux reçu, et qui les abhorre est fâcheux et de mauvaise compagnie » ! Ainsi c'était une mode que d'afficher l'irréligion, même à la cour où Louise de Lorraine donnait l'exemple de la plus vive, de la plus sincère piété, même au milieu des pénitents, des processions et des chapelles qui resteront comme un souvenir [jarticulier au règne de Henri IIL Laval ne
(1) Catherine de Clermout, dame d'honneur de Catherine de Médicis^ grand'mère du célèbre Paul de Gondi, cardinal de Retz. Elle mourut en 1604.
(2) C'est l'opinion de Villeroy ijui représente cet athéisme comme ayant été engendré par l'intoléranci! et la persécution. (Villeroy: Discours de la vraie et légitime constitution de iEtat ; Mémoires d'Etat, II. p. 307.)
ANTOl.NE DE LAVAL. 413
peut y penser sans indignation: c Je frissonne encore d'horreur, dit-il, du ressouvenir d'un de ces Titans qui osait impudemment, devant plusieurs de nos jeunes princes, soutenir que l'âme et le sang étaient même chose, que l'être et durée de l'un périssait quand et l'autre et tous deux ensemble! » ^1 ; Et il combat vigoureusement ces doctrines matérialistes avec les arguments que lui fournissent la philosophie et la religion.
Quant au sujet lui-même du traité, après avoir traduit, à la prière de la reine-mère, le récit fait par Pétrarque des amours de Charlemagne, et de la fondation d'Aix-la-Chapelle, il reconnaît que les philtres et boissons peuvent bien agir, par eux-mêmes et sans intervention surnaturelle, comme excitant, éveillant les passions et augmentant l'ardeur du sang ; mais les charmes, anneaux magiques , figures , herbes , flèches , signes cabalistiques ne sauraient avoir aucune vertu propre, aucun pouvoir inhérent à leur nature : s'ils opèrent parfois, ce qu il n'ose pas complètement contester pour être conséquent avec ses croyances religieuses, ce ne peut être que par l'œuvre de Satan, « ce maudit et cauteleux serpent, ce pervers ouvrier d'iniquité, qui émeut ce trouble et ces passions aux âmes abandonnées à sa merci, pour ne s'être munies de l'assistance du grand Dieu et du bon ange gardien ; et, surtout, de ce satan vénérien que les anciens appelaient Cupidon. » Sa conclusion est qu'en fait de philtres ou de charmes, il faut
(1) Comme on le voit par ce qui précède, la question du matérialisme, qui a soulevé récemment tant de tempêtes, s'est déjà produite, et avec autant de >iolence, à d'autres époques de notre histoire ; cependant la France n'est pas devenue matérialiste.
recourir à ceux que vante le poêle : Ut amerts, amabiiis eslo ; Marce, ut ameris, ama.
Laval, dans une courte lettre d'envoi, félicite la messagère de la reine « de l'intelligence qu'elle a de la langue latine, et de plusieurs sciences qui la rendent admirable. » (1) On ne saurait, en ellet, trop admirer ces femmes exceptionnelles qui, vivant au milieu des agitations de la cour, et d'une cour où les mœurs étaient si relâchées, loin de consacrer tout leur temps à la toilette ou aux intrigues, savaient encore cultiver avec tant de succès les belles-lettres.
Dans son histoire si complète du règne de Henri IV, M. Poirson donne des éloges mérités au souverain qui introduisit dans les beaux-arts un genre nouveau : « la représentation des événements de l'histoire contemporaine et celle de diverses périodes de l'histoire natiotionale ». (2) Mais, sans rien diminuer de la gloire d'un
(1) (I A elle donc j'adressai le tout comme au pbénix des dames de son siècle. Elle fit valoir ce faible petit discours en plus que d'une compagnie, faisant admirer partout la bonté, la camJtur, la grâce, le savoir et la vertu dont elle emporte le prix par dessus fout ce qui nous est jamais apparu en France de son sexe». (Laval: Professions nobles, p. 386. B.)
(2) Voici le passage entier; par une coïncidence fortuite, M Poirson reproduit très-cx3ctemenl les idées que Laval a exprimées sur ce sujet: Henri IV prescrivit à son peintre favori, Bunel « de représenter dans des groupes de poriraits formant tableaux, peints à l'huile et destinés à remplir les trumeaux de la petite galerie du Louvre, tous ceux qui avaient pris la part la plus considérable dans les affaires de la France,
grand prince, il aurait été juste d'attribuer une part de l'honneur à celui qui fut le promoteur de cette noble pensée. Or, en l'année 1600, Sully, soit de lui-même, soit à l'instigation du roi, était venu compulser les cartons de Laval, et consulter cet homme de goût et de savoir sur l'ornementation qui conviendrait le mieux aux palais nouvellement construits. (1) Sensible À cette marque de haute déférence, Laval se hâta de composer et d'envoyer au ministre un petit traité Sur les Peintures convenables aux basiliques et palais du roi, et même a sa galerie du Louvre à Paris.
Persuadé que les rois imposent d'autant plus de respect aux peuples qu'ils maintiennent leur Majesté dans des sphères plus élevées et plus pures, Laval voudraitque leurs palais mêmes eussent un caractère sacré, et n'admissent (( rien de profane, de vain, de mensongeretd'impudique. » François P"", s'inspirant de Thucydide, « disait souvent que les princes et grands seigneurs doivent laisser à la
depuis le règne de saint Louis jusquà son propre règne. A droite on voyait les rois, les chef^ de la nation, entourés de tous ceux qui avaient servi la pairie, dans la guerre et la paix par leur courage et leurs lumières, les [jrands capitaines, les hommes d'Etat, les grands magistrats. En face étaient représentées les reines avec le cortège des dames de leur cour. Ainsi, d'une part, le pouvoir, la valeur, le talent ; de l'autre, la beauté et les grâces, tout ce qui avait fait l'honneur et le charme de la France depuis trois siècles ». Poirson. (Histoire du règne de Henri IF, t. II, p. 820 et 821 .)
(1) Sully et Henri IV projetaient un musée géographique composé de six cartes immenses « l'une pour la France, d'autres pour les quatre parties du monde, et une pour tout le globe» (Poirson, citant Sully). Celait un souvenir de ce qui avait été fait au temps d'Auguste. Sous un vaste por ique on avait représenté l'ensemble du monde romain, et les promeneurs pouvaient admira avec une juste fierté les conquêtes de leurs pères. Laval consulté n'approuva point ce projet.
postérité des marques et vestiges honorables de prudence et de puissance, et encore signaler leur mémoire par quelque somptueux édifice qui montre aux siècles à venir comme ils ont été splendides et magnifiques ». C'est la maxime favorite de tous les grands rois ; ce fut celle de Henri IV, qui entreprit l'œuvre de l'assainissement et de l'embellissement de Paris, si rapidement terminé de nos jours.
Mais si François i*^'' eut la gloire de faire construire Fontainebleau et Chambord, de commencer le Louvre « et autres grandes pièces », il commit la faute de trop s'en rapporter, pourfornementation, aux artistes italiens qui étalèrent partout aux regards les nudités et les scandales de la mythologie. Tout en admirant, dans un enthousiasme qui semble ne pas connaître de bornes, l'excellence de l'Odyssée et la beauté des peintures qui traduisent ce poëme sur les murs de Fontainebleau , Laval soutient, avec une profonde conviction , que des sujets tirés de l'histoire nationale auraient mieux convenu sous tous les rapports à l'illustration du Prince et à l'éducation patriotique et artistique du pays. Nulle histoire, en eflet, n'est plus féconde « en belles et riches inventions, étant la plus belle et la plus glorieuse de la terre habitable, et la plus susceptible de tous les divers enrichissements de la peinture ». Quelles magnifiques compositions ne produirait-on point, par exemple, sans parler des exploits de Henri IV lui-môme, avec Charles-Martel victorieux des Sarrasins, Charlemagne faisant Didier prisonnier dans Pavie, passant les Pyrénées ou pacifiant la Saxe, Philippe-Auguste Iriomphant^à Bouvinesjde l'Angleterre, de laFlandre et de l'Empire, Charles VHI
battant les confédérés italiens à Fornoue, Louis XII mettant les Vénitiens en fuite à Agnadel, Gaston de Foix enseveli dans son triomphe sous les murs de Ravenne, François I^'' écrasant les Suisses à iMarisçnan, d'En^hien vengeant la France à Cérisoles, etc. ! On ne ferait en cela qu'imiter les anciens qui « n'avaient garde d'embellir les portiques deleurspalaisd'ornements empruntés, tant qu'ils en avaient de propres ». Si l'on représentait les soixante-trois rois de France « logés chacun en un portique de diverse structure», avec différents ornements, emblèmes, devises, éloges et inscriptions, et un sommaire exact et véridique des principaux faits de leurs règnes, groupant autour de chaque souverain les grands hommes qui ont contribué à sa gloire, « on surpasserait en beauté, magnificence et grandeur tout ce qu'il peut y avoir de beau ailleurs «.
Pour se faire mieux comprendre, Laval dessine, comme il l'a conçu, le portique de Henri IV. Le roi se tient debout au milieu, en costume militaire, mais la tète nue ; derrière lui, formant pavsage, un pont garni de tours et une colline couronnée de châteaux- forts ; à ses pieds un casque orné du fameux panache blanc. Henri est placé entre la France, qui lui applique ce vers de Virgile :
Naie, meae vires, mea magna potentia solus;
et Pallas qui lient unecouronne de lauriers et semble dire au roi :
Prima feres palraœ viciricis prœmia.
Dans les frises, corniches, etc., sont des armoiries, des H palmées, desépisodes de l'histoiredu règne. Au-dessus
de l'image du roi, un soleil radieux s'épanouit au milieu de cette inscription imitée du chœur des Troyennes chantant les louanges d'Hector, dans Sénèque : Orbi lumen columenque suo. Ce soleil darde ses rayons sur un autel qui supporte le globe fleurdelisé, placé sur le sceptre, la main de justice et l'épée. Laval préfère cette devise à celle qu'on avait faite pour le roi et qui, cependant, est restée: une épée droite entre deux sceptres avec ces mots : Duo prolegit unus. Enfin, sous les pieds du roi, il met dans une petite tablette le résumé en latin de l'histoire de ce « très-heureux règne » ; il le fait en termes généraux, « car de particulariser ses actes héroïques il n'y a circonstance en chacun d'eux qui ne demandât dix fois plus de langage. »
Ces conseils de Laval ne furent point perdus ; la galerie du Louvre devint un commencement de musée national, en attendant Versailles (1).
Nous n'avons plus à mentionner dans ce volume, qu'une sorte d'examen de conscience, dans le genre de ceux que Sénèque recommande au sage, intitulé : M Actions de grâces à Dieu rendues le 24 d'octobre 1601, jour qui m'est natal, et de mon âge la cinquante et unième année » (2) ; des Lamentations, ou soupirs,
()) La {îiandc peinture de lajGij^anlomachie, que M Poirson décrit et dont il fait l'éloge (t. II, p. 828) n'est-elle pas une imitation du dessin de Laval figurant la déroute des Titans sur son arc de trionaphe ?
{'}) Dans un mouvement d'humilité chrétienne, il se fait un reproche de trop aimer la gloire, « n'y ayant rien de si peu stable au monde». Cette passion lui est venue, comme à Thucydide, en admirant les grands écrivains : « les livres m'ont, dit-il, suscité une secrète ar-
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en latin, sur la mort de son quatrième et dernier Gis qui lui fut enlevé le 9 décembre 1002 ; et deux courtes pièces devers latins faisant l'éloge du livre et de l'auteur, et signées, l'une Claude Billard de Courgenay, l'autre Jean de Lingendes, compatriotes et amis d'x\ntoiue de Laval.
La seconde édition de ces ouvrages, publiée à Paris en 1615 et dédiée « au très-chrétien, très-généreux et très-puissant roi de France et de Navarre, Louis XIH », est augmentée de l'oraison funèbre de Henri IV et d'une série de « problèmes » sur la politique. Dans la dédicace au jeune prince, onvoij; que Laval fit partie de la députation bourbonnaise envoyée après la mort de Henri IV, pour assurer Marie de Médicis du dévouement de cette province, « et faire la révérence à Sa ?*Iajesté et à cette grandeet vertueuse rcinerégente, mèredu roi ctduchesse de ce pays». C'est à celte occasion que l'auteur reçut de M. de Souvrav, l'un des gentilshommes alors en faveur, une communication bien flatteuse ; il apprit « qu'on parlait quelquefois de lui à Sa Majesté «, et que, sur la recommandation de Henri IV qui l'avait en parlilière estime, on faisait lire son livre au jeune prince.
L'Oraison funèbre de Henri IV fut mise par Laval à la suite de celle de Henri III, « pour avoir été ce grand
(leur de retirer mon nom et ma mémoire de l'obscurité de l'oubli, pour me rendre coikîu de la postérité par quelque labi-ur bien poil, capable de conserver ma renommée». Xe sont-ils pa; dignes d'admiration et de respect ceux qui n'ont que de semblables péchés à confesser!
roi ravi d'un semblable genre de mort que son prédécesseur)). Cette oraison, un peu déclamatoire au début, respire vers la fin une vive et sincère émotion. Elle fut prononcée « dans un lieu public et sacré », en présence de Louis XlIIet de sa mère qui, « nouvelle reineBlanche», saura, dit Laval, préserver la France des conséquences funestes d'une mort inattendue et prématurée. C'est un résumé apologétique de la vie de Henri IV queLaval propose pour modèle à son successeur, un tableau saisissant des grandes choses que ce prince accomplit et surtout des luttes qu'il eut à soutenir dans sa jeunesse. On y remarque l'indignation avec laquelle l'auteur parle de la Saint-Barlhélemy qu'il ne peut trop flétrir, et la vivacité qu'il met à combattre l'opinion de ceux qui soutenaient que la conversion de Henri IV avait été dictée par l'intérêt et non par une conviction sincère. C'est qui'l comprenaitcombien cette croyance avait été funeste au repos du pays. N'était-ce pas le prétexte dont s'étaient servi pour conspirer en sûreté de conscience les Ligueurs endurcis, que n'avaient pu désarmer ni les concessions du roi au clergé, ni l'absolution du souverain pontife, ni même le rappel des Jésuites ? N'était-ce pas la crainte de voir le Prince, converti par politique, retournera sescoreligionnaires, dès qu'il pourrait le faire sans craindre la guerre civile, qui avait armé la main de tant de religieux fanatiques, et causé en dernier lieu le parricide de Ravaillac ? Les Problèmes sur la Politique [i) devaient contribuer à l'éducation de Louis XHI ; Henri IV avait expressé-
(1) Voici le titre exact: Desseins de problèmes politiques pour tirer profit de l'Histoire et y apprendre les tliéorèmes du Droit public.
ment dit à Laval : « J'entends que vous les donniez à mon fils ». Si ce prince parlait de ce ton d'autorité, c'est que Laval, découragé par la mort de son enfant, voulait détruire tout le travail qu'il avait composé sur les Professions; le roi lui fit une douce violence en l'obligeant à le faire imprimer dans l'intérêt du Dauphin et du pays tout entier :« Souvenez-vous, dit ce prince intelligent et bon, que tous ceux qui profiteront en vos écrits vous seront autant d'enfants ; je veux que vous me donniez cet œuvre et tous les autres que vous avez faits pour les miens; vous les leur devez comme à moi». Voilà comment un souverain encourage efficacement les Lettres, tout en gagnant les cœurs !
Dans ce petit ouvrage, Laval a pour but de donner quelques règles pour apprendre à lire TBistoire, et à tirer profit de cette lecture. Il pose et résout sommairement les questions suivantes : Qu'est-ce que l'Histoire? Qu'est-ce que la Politique? Quels sont les meilleurs historiens? Quelles circonstances sont à noter dans tout fait historique? Quels hommes doivent composer les conseils? Qu'est-ce que la raison d'Etat? Comment fautil l'appliquer? Quelle leçon nous donne Tite-Live au quatrième livre de sa première décade ?
L'Histoire est, d'après Cicéron,la maîtresse de la vie; elle est la mère « de cette grande princesse des sciences, la Politique ». L'étude de la première sert donc puissamment à nous guider dans l'étude de la seconde qui est « l'art de réduire ou entretenir en juste règlement la société civile, ce qui se fait en y mettant ou rétablissant l'ordre; c'est à la fois l'hygiène et la médecine du corps de l'Etat. » La tête et les membres, c'est-à-dire le
souverain et ses mandataires ne «auraient sans péril négliger cette science et celle qui lui sert d'introduction; ainsi quiconqueaspireàjouer un rôle dans les affaires, profitera à suivre l'exemple de Démoslhène qui copia huit fois Thucydide. Les deux yeux de l'histoire étant la géographie et la chronologie, il faut en avoir sous la main des traités spéciaux faits avec soin. Parmi les historiens recommandables, dont la liste est fort longue, les plus utiles seront : Polybe, Thucydide, Plutarque, Xénophon, Tite-Live, Tacite « le maître des historiens politiques», Joinville, Froissart, Commines, Papirius Masson , le président Jeannin, Guichardin, etc. Dans ces auteurs, il faut surtout chercher les lois en vertu desquelles les empires croissent et périssent, les civilisations progressent ou se pervertissent, en faisant, suivant la théorie que développera plus tard Montesquieu, la part des différents climats. L'Histoire-batailles doit être sacrifiée à la philosophie de l'Histoire: «ce ne sont pas petites leçons de voir les motifs d'une grande guerre, les plaintes des intéressés, la rupture des traités et des alliances, les dissimulations, les feintes, les ambassades, les surprises, et, finalement, la réconciliation et la paix, à quoi aboutit ce grand appareil éclatant qui a tant fait de bruit, de frayeur, de mal et de ruine. Chacune de ces choses, bien et diligemment notée, est capable de donner aux chefs et à leurs ministres avis et conseils pour se démêler de semblables accidents lorsqu'ils arrivent. »
Quant aux circonstances à noter dans les faits historiques, ce sont, appliqués à l'Histoire, les sept conseils de l'art oratoire , résumés dans ce vers de l'Ecole :
Qiiis?quid? Ubi? Quibus auxiliis? Car ? Quomodo? Quando?
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Pour ce qui est des Conseils, on ne saurait attacher tropd'importance à les bien composer. C'est grâce ou soin qu'ils y apportèrent que les Romains, au dire de Sallusle, purent donner des lois à l'univers. On doit y appeler des hommes mûrs et rompu? aux alTaires, mais en leur adjoignant des jeunes gens qui viennent écouter et apprendre comment un jour ils pourront remplacer les maîtres avec honneur pour eux et profit pour l'Etat. Il faut choisir des hommes pratiques, et par conséquent écarter « un morne philosophe, un orateur plein d'afleterie, un poëte fanslasque, un mathématicien rêveur », ainsi que les esprits portés à la contradiction qui , de parti pris, combattent toujours ce qui ne vient pas d'eux. Tout membre de ces assemblées doit unir la fermeté à la capacité, savoir, vouloir et oser conseiller, et appuyer son opinion sur des arguments précis et judicieux. On peut le faire avec éloquence : les haranguesde Thucydide ne sont en général autre chose que des avis motivés. Mais avant de prendre sa détermination, si l'on veut le faire en connaissance de cause, il faut bien s'appliquer à démêler les motifs qui font parler les conseillers dans tel ou tel sens, et s'assurer que leur langage n'est dicté ni par l'intérêt ni par la passion.
Après avoir examiné ce qu'on entend par droit naturel, civil, coutumier, guerrier, droit des gens, Laval aborde la raison d'Etat, celte uUima ratio qui consiste à s'éloigner de la justice ou de la légalité ^ en quelque fait particulier pour le bien du public «. On ne peut en user qu'avec une extrême réserve; « Platon disait qu'il ne s'en fallait servir sinon comme on fait du poison aux médicaments », Ils font donc œuvre de mauvais con-
seillers ceux qui engagent le prince à mettre cette raison d'Etat au-dessus de la justice et de la foi jurée ; c'est surtout un crime pour des chrétiens, et Machiavel est condamnable pour avoir enseigné à son prince de n'avoir que l'apparence des vertus. Les occasions où il y a lieu de l'appliquer sont rares : pour les reconnaître, le prince suivra les inspirations de sa conscience ; « c'est ouvrage de souverain, selon que Dieu, qui tient les cœurs des rois en sa main, l'inspire et le conduit. »
En terminant, Laval persifle cette manie qu'avaient nos pères, et que nous n'avons pas tout à fait perdue, d'émettre à tort et à travers « nos avis, critiques et commentaires» sur le gouvernement, le souverain, les institutions du pays; « et qui parle le plus est souvent le moins capable. » Il fait, à ce propos, ressortir, d'après Tite-Live, la modestie du décurion Tempanius qui avait sauvé l'armée et son chef, le consul Sempronius, compromis dans un combat contre les Volsques, mais qui refusa de s'en faire gloire et de contrôler la conduite de son général, malgré les instances des Tribuns qui voulaient perdre le consul.
XLYI
Si important que soit ce livre des Professions, il ne constitue pas tout l'œuvre de Laval, (i) Nous avons
(I) Dans sa prérace dos Professions nobles, Laval parle dun ouvrage manuscrit « à donner ou à retenir » suivant l'accueil qui sera fait aux Desseins, « sur des matières toutes différentes et dont personne, pense-t-il, n'a encore écrit». Nous n'avons pu trouver d'une manière précise quel pouvait être cet ouvrage : était-ce un de ses traités religieux, par exemple, la paraphrase sur les psaumes ? Nous croirions plutôt qu'il s'agit du livre de controverse qu'il dédia à Jacques I""" roi d'Angleterre.
encore de lui : une Paraphrase des psaumes de David ; le Grand chemin delà vraie Eglise, et les Homélies de saint Jean Ghrysostome. Ces trois ouvrages ayant un caractère presque exclusivement religieux, nous n'en donnerons qu'un court aperçu.
La Paraphrase des psaumes de David coùia onze ans de travail et de méditations à son auteur ; il la publia en 1605 et la dédia à Henri IV, car c'était à ses yeux « un livre de roi et le roi des livres » . Les réformés prétendaient expliquer et interpréter les textes sacrés autrement que les docteurs catholiques, et, par cette interprétation, montrer que leur doctrine s'y trouvant renfermée en principe, ils étaient logiques en se séparant de l'Eglise qui avait erré et innové. C'est cette prétention que Laval se propose de combattre en donnant « une clef de David )>, c'est-à-dire en éclaircissant tous les points obscurs dont peuvent abuser les traducteurs de la Réforme. 11 n'est donc pas surprenant qu'il trouve les commentaires, dans lesquels on peut faire entrer toutes les explications utiles, bien préférables à une simple traduction littérale, quelque talent qu'on y déploie. Sa méthode consiste à mettre chaque verset des psaumes dans la marge, et à le développer plus ou moins longuement dans le corps de la page. Il forme ainsi un trèsgros volume, et, à l'importance de ses recherches, nous ne sommes pas surpris qu'il lui ait fallu tant d'années pour l'achever. (1)
(1) -< Je résolus d'avoir pour exemplaires tous les docteurs et autres que je pourrais'rccouvrer, tant anciens que modernes, qui ont écrit ou sur le Psautier total ou sur quelques psaumes particuliers. Tellement que j'en ai eu devant moi d'ouverts durant dis années entières près de
Il en publia une seconde édition en 1614, l'augmenta d'une suite de méditations et réflexions « sur quelques images représentant la passion de J.-C. », et la dédia à la régente Marie de Médicis, duchesse de Bourbonnais. Dans une lettre adressée à M. lîinselin, frère du trésorier de France en la généralité de Moulins, il explique comment, « pour faciliter la lecture de notre langue à toutes sortes d'étrangers, et spécialement pour le service de la reine-régente, » il a cru utile d'introduire quelques réformes dans l'orthographe usitée jusqu'alors. Ces réformes consistaient à mettre un a à la place d'un e, toutes les fois que Ve a le son de l'a (1) ; à supprimer les lettres inutiles à la prononciation ; (2) à retrancher (ce qu'il n'ose pourtant pas faire) l'/i dans les mots oii elle est muette (5). La seconde fut admise sans difficulté ; la troisième s'éloignait trop de l'étymologie ; la première qui séduit au premier abord peut, en tout cas, oflrir matière à discussion. (4)
soixante, lesquels j'ai tous feuilletés l'un après l'aulrc sur chaque verset et n'en ai point laissé à voir, si bien que de '2594 versets qu'il y a aux 150 psaumes, j'en ai eu parfois grand'joie d'en pouvoir, avec grand'peine, éciairiir deux ou trois en un jour. »
(Lavai : Paraphrase des Psaumes.)
Sur la première page du livre on lit : « Don de l'auteur à monsieur Marcaille, grand vicaire du prieuré de Souvigny » Sous cette dédicace dune écriture nette et terme, on a mis : c Ecrit de la main niêiiie de l'auleur. » Ce qui prouve quelle estime prol'es?aient les religieux de Souvigny pour Laval et pour ses ouvrages.
(I) El.: ant<indemani, ampercur, etc.
("2) Ex.; Ecrire. p.Escripre; sujet, p. subject, etc.
(3) Eï. : Abile, onnête, p. habile, honnête, etc.
(4) De nombreuses tentatives furent faites au seizième, au dixseptième et au dix-huitième siècle pour réformer ou simplilier l'orthographe. Ouelle longueliste que celle de ces novateurs du langage! Dubois
L'une des plus grandes préoccupations des derniers Valois et de Henri IV lui-môme, l'une des plus grandes illusions de ces princes, fut le désir, et peut-être l'espoir, de ramener par la persuasion les Calvinistes dans le sein de l'orthodoxie. De nombreuses conférences furent tenues dans ce but, depuis le colloque de Poissy, en 1561, jusqu'à la célèbre assemblée de 1600 à Fontainebleau, oià du Perron, l'oracle du catholicisme, et Duplessis- Mornay, le pape des Huguenots, firent assaut de savoir et d'éloquence, mais, comme on devait s'y attendre, ne purent s'amener mutuellement à aucune concession. Laval avait assisté à « plusieurs de ces conférences faites exprès pour la réduction des séparés », notamment à celle de 1587, oii l'évêque de Paris, Pierre cardinal de Gondi, convertit « un savant ministre anglais de la suite de l'ambassadeur »; à celle de 1593 présidée, mais encore sans succès, à Mantes, par du Perron; à celle que firent un peu plus tard, à Moulins, le R. P. Quingey, « docte capucin » et le R. P. Viole, « savant prédicateur jésuite. » Il sortit de ces réunions avec la conviction que si Ton n'obtenait pas de meilleurs résultats dans la conversion des Calvinistes, c'est que les textes des auteurs sacrés n'étaient pas suffisamment compris ; et pour
(Sylvius), Louis Meigret, J. Pelletier, G. des Autels, E. Dolet, Florimond, Ramus,J.Garnier, J. Pillot, A. Mathieu, R. et H E-tienne, Baïf, Dutertre, Milleran, Louis Dangeau, Laurent ChifQet.Regnier-Desmarets, Voltaire, l'abbé de Saint-Pierre, Duclos, J.-M. Malherbe, etc. La seconde édition de la Gramère de Ramus (1572) fut, ainài que l'ouvrage de Laval, dédié à la «Royne, mère du Roy», italienne comme Marie de Médicis; mais ce que Laval propose est raisonnable et pratique; la réforme de Ramu?, savante mais empirique, rend plus difTnileà retenir ce qu'elle prétend simplifier. (F. Wey : Histoire des révolutions du langage en France. — Littré: Histoire de la langue française.)
aider à les rendre clairs et facilement intelligibles à tout le monde, pour travailler suivant ses forces à ramener le troupeau égaré, il traduisit les ouvrages des Pères qui pouvaient le mieux résoudre les questions sur lesquelles les deux communions étaient divisées : l'homélie vingt-quatrième de saint Jean Chrysostome sur le service divin, l'homélie soixantième sur les communiants indignes, le sermon sur saint Pierre et saint Elie; les cinq catéchèses de saint Cyrille aux nouvellement baptisés; (1) la lettre de saint Cyrille à Constantin sur la croix lumineuse; enfin le discours de l'âme, de saint Grégoire, évêque de Néocésarée. On voit dans la préface que ce dernier ouvrage avait pour but d'ouvrir les yeux à certains personnages de la cour qui faisaient profession de prêchera la liberté de conscience; ainsi appelaientils leur irréligion. » Nous ne pouvons ne pas remarquer, à cette occasion, avec queHe promptitude les hommes convaincus de la vérité de leurs croyances sont portés à taxer d'irréligion ceux qui ne partagent pas complètement leur foi : malgré la rectitude de jugement dont il nous a donné tant de preuves, Laval n'a pas pu se soustraire entièrement à cet esprit d'intolérance, qui fut l'esprit de son siècle; il est vrai qu'en vieillissant il semble s'être exclusivement renfermé dans la controverse religieuse, qui dispose peu d'ordinaire aux concessions et à l'indulgence pour les opinions d'autrui.
Ces diverses traductions, élégantes et enrichies de notes, sont suivies d'un opuscule 5j<r les prédicateurs
(1) En voici le titre: Soyez sobre et veillez ; Nous sommes baptisés en J.-C; Vous avez le chrême de Dieu ; J'ai reçu le corps et le sang de Jésus Christ ; De certaines cérémonies de la messe
qui affectent de bien dire. 11 est dédié au curé deSaint- Nicolas-du-Chardonnet qui avait parlé avec éloge de Laval dans son traité des « Faussetés du cavalier prétendu réformé ». C'est une critique assez vive, quoique mesurée, contre ceux qui, dans la chaire, se montrent « jongleurs et ne donnent que du vent pour du solide ». Il faut attribuer la cause de ce travers aux intempéries de langage que les sermonnaires delà Ligue avaient mises à la mode et à l'engouement que l'on eut un moment en France pour les prédicateurs d'Italie, ce pays « où presque tous ceux qui prêchent sont autant de déclamateurs » ( l ). Mais grâce aux efforts des François de Sales, des Fenoillet, des Lingendes, le langage de la chaire va bientôt s'épurer, devenir plus grave, plus noble, plus nerveux, et propre à dignement interpréter les chefsd'œuvre du grand siècle.
Le Grand chemii} de la vraie Eglise, dédié à Jacques F'', roi de la Grande-Bretagne, est surtout intéressant en ce qu'il nous révèle une particularité peu connue du règne de Henri IV. Ce prince, paraît-il, avait conçu le projet de rétablir l'unité dans le monde reli-
(l) La chaire du prédicateur ù Rome est une assez grande tribune qu'il parcourt d'un bout à l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne manque jamais de partir au commencement d'une phrase, et de revenir à la fin, comme le balancier d'une pendule, et cependantil fait tant de gestes, il a l'air si passionné^ qu'on le croirait capable de tout oublier... On ne rencontre presque jamais en Italie, dans l'augusle fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole naturelle. » Madame de Staël : Corinne ou l'Italie.
gieux, non par la violence comme Philippe II, mais par la persuasion, la tolérance et l'exemple que les souverains donneraient à leurs peuples en adhérant aux principes de l'orthodoxie. Il espérait que le fils de Marie Stuart serait le premier à l'imiter, et il ne cachait pas cet espoir à ceux qu'il honorait de sa confiante amitié. Laval fut de ce nombre : « Je sais, dit-il à Jacques, quel extrême désir en avait notre bon roi défunt, Henri le Grand, votre cher frère ; car ce roi judicieux, s'il y en eut jamais un au monde, qui voyait de loin et jugeait les événements par leurs causes, prévoyait bien que s'il plaisait à Dieu faire la même grâce à Votre Mnjestéque la sienne avait reçue, s'étant vu détrompé et remis entre les bras de sa mère, la sainte Eglise, en laquelle vous avez tous deux, Sire, reçu le premier caractère de la foi, vos deux Majestés, devenues catholiques, étaient capables de ramener à la bonne voie la plus grande partie des peuples d'Occident, que la licencieuse liberté des nouveaux sectaires a débauchés et mis hors du grand chemin de l'Eglise »(!).
Si ce dessein avait pu s'accomplTr, peut-on conjecturer quelles en auraient été les conséquences pour l'avenir de
(1) Nous avons tenu à citer ce pasage en entier à cause de son importance, les diverses histoires de Henri IV que nous avons pu consulter ne font point mention d'un pareil projet, mais leur silence ne saurait faire suspecter le témoignage de Laval dont le caractère est plein de loyauté, et dont le langage ordinaire respire la sincérité la plus complète.
Sully dit seulement, lorsqu'il énumère les grands projets d'Henri IV que • le premier consistait à chercher des moyens propres pour l'établissement d'une seule profession de religion dans lEurope chrétienne, et, en cas (.'Impossibilité, se contenter de faire en sorte que les princes et peuples se voulussent résoudre à en choisir trois de celles qui sont déjà le plus universellement établies.» (Sully: Mémoires IV, p. 9.)
l'Europe? Les idées de tolérance, consacrées par l'Edit de Nantes s'étant généralisées, aurait-on prévenu le retour du despotisme religieux et des abus de toutes sortes qui avaient soulevé contre Rome une partie de l'Occident ? La guerre de Trente ans et les dragonnades auraient-elles été conjurées? En échange de la soumission des Princes, l'Eglise aurait-elle consenti à sanctionner sans restriction le grand principe des sociétés modernes, la liberté de conscience ? Ces questions et beaucoup d'autres analogues peuvent être soulevées et résolues en sens contraire, sans que l'on puisse contester la grandeur du projet de Henri IV, si toutefois il a réellement existé, comme autorise à le croire le langage si aftirmatif d'Antoine de Laval.
Voici à quelle occasion ("ut composé cet ouvrage : Jacques P' qui se piquait d'être un grand théologien, avait fait faire pour son usage une édition des Pères de l'Eglise grecque, et il avait chargé le savant Casaubon de collationner les épreuves sur les manuscrits de la Biblio thèque Royale. Laval félicite le prince de la faveur qu'il accorde à ces docteurs des premiers siècles, et lui demande la permission de lui démontrer par le témoignage de ces Pères que le catholicisme est resté fidèle aux croyances de la primitive Eglise, et que, s'il veut être conséquent, le roi d'Angleterre devra cesser de vivre séparé du monde catholique (1).
(1) Jacques I"", à l'appui de son Apologie de VÀngUcanisme avait adressé a aux rois potentats et républiques do la chrétienté » un
Pour se concilier les bonnes grâces de Jacques, il fait valoir avec habilelé que sa femme porte le nom de Buckingham, nom agréable à Sa Majesté, et que son beau-père, Nicolaï, avait fait, dans l'intérêt de l'Angleterre et de l'Ecosse, un livre sur « la navigation de la mer Ecossaise » .
Traitant surtout son sujet au point de vue historique, voicice qu'il établit : l'Ecriture nous est parvenue intacte ; si l'Eglise regarde les Livres Saints comme canoniques, c'est qu'ils ont été jugés tels par ces Pères que le roi tient en si haute estime ; en dehors des lumières qu'elle doit à l'intervention du Saint-Esprit, l'Eglise trouve dans la succession non interrompue des souverains pontifes une garantie contre l'altération de la doctrine ; par conséquent, il y a une tradition ecclésiastique qu'il ne faut point dédaigner, et qui a sa place à côté de la tradition divine et apostolique ; ces diflérentes traditions contribuent réciproquement à prouver qu'il n'y a pas eu innovation dans l'établissement de certaines pratiques, telles que le jeûne, la confession, les prières pour les trépassés, que repoussent les réformés; enfin l'Eglise est une monarchie spirituelle ayant à sa tête un chef dont accepteront la suprématie tous ceux qui, pleins de confiance, comme Jacques, dans les lumières des
livre dans lequel on trouve ce passage: « Je rends un tel respect aux Pères qu'ils n'en eussent eux-mêmes désiré un plus grand, les Jésuites ne leur en ayant jamais déféré de pareil, car j'embrasse avec eux ce que d'un même consentement ils ont arrêté être nécessaire à salut dans les quatre premiers siècles de l'Eglise... Toutes fois et quantes qu'on me montrera qu'en la religion dont je fais profession il y ait un seul point touchant la loi qui ne soit ancien, catholique et apostolique, mais inventé de nouveau, je promets franchement de m'en départir surle-champ».
Pères, auront constiilé que le catholicisme romain se rattache directement au christianisme des premiers siècles.
Nous ne savons quel accueil fit Jacques T' à cet ouvrage ; mais s'il est permis d'aftirmer qu'après la conspiration des Poudres et Teflet qu'elle produisit sur l'esprit public en Angleterre, s'attendre à la conversion immédiate du chefde l'anglicanisme était un espoir chimérique, serait-il bien téméraire de voir dans le rapprochement qui s'opéra entre Jacqueset la cour de France, dans le mariage conclu entre son fils et la sœur de Louis Xîll, et dans la clause du contrat qui permettait à la future reine catholique d'élever exclusivement ses enfants, jusqu'à l'âge de trois ans, un premier pas fait dans cette voie de réconciliation tracée par Henri IV, sur ce chemin de l'Egliseoù Laval s'efiorçait de conduirele roi de la Grande- Bretagne ?
Nousavonsfaitconnaîtrelavieetlesouvrages d'Antoine de Laval '. il nous reste, pour achever notre tâche, à apprécier chez lui les défauts et les qualités de l'homme etdel'écrivain : prétendre tout admirer serait manquer le but que nous voulons atteindre et inviter la critique à rabaisser celui que nous aurions trop élevé. Ainsi chez Laval, considéré comme homme, nous trouvons à reprendre une trop grande personnalité, un trop grand désir de se mettre en relief, trop de complaisance à énumérer les rois, princes ou personnages illustres avec qui il entretint des relations d'amitié, trop d'empressement à
Dous faire savoir qu'on prisait ses lumières, qu'on attachait beaucoup de valeur à ses avis. Dans son portrait, où il se présentée nous tenant entre les mains un casque et un livre pour indiquer que sa vie lut partagée entre les camps et l'étude, i! semble montrer avec ostentation son anneau de gentilhomme, et plus d'une fois il parle avec amertume de ceux qui doutent de sa noblesse parce qu'il manie la plume aussi bien que l'épée. Mais ces boutVées de vanité ne l'aveuglent point, il a le sentiment de ce défaut ; il appelle à son aide, pour le combattre, l'humilité chrétienne, et, dans une sorte de confession publique, s'accuse, comme d'un péché, de s'être laissé fasciner par l'amour de la gloire. Pour apaiser ses scrupules, il jetterait volontiers au feu tousses ouvrages, fruit de tant de labeurs et destinés à préserver son nom de l oubli : peut-être fut-il réellementàla veille d'accomplir ce douloureux sacrifice, lorsqu'il perdit son dernier fils, et ne fallut-il rien moins que l'intervention de Henri IV pour nous les conserver.
En politique et en religion ses principes, toujours sincères, dépassent quelquefois une juste modération : en face de l'anarchie, il combat à outrance les tentatives de parlementarisme des Ligueurs, il regarde comme un mal la liberté de conscience réclamée par les réformés, et qu'auraient accordée certains catholiques, plus tièdes dans leurs convictions ou plus avancés dans leurs idées; mais il corrige la rigueur et l'excès de ces principes par la rectitude de son jugement et la bonté de son cœur. Dès que l'horizon devient moins sombre, il s'empresse de détruire ceux de ses ouvrages de polémique qui sont nés dans le feu de la lutte, et qui, le calme venu, pourraient
blesser les opinions d'autrui. Il n'écrii pas même une seule ligne contre l'Elit de Nantes, et, cependant, les libertés accordées aux Calvinistes durent lui paraître exagérées: c'est qu'il avait une confiance aveugle dans la sagesse de Henri IV ; c'est qu'il était résolu à s'associer (le toutes ses forces à l'teuvre de pacilication que ce prince ne put accomplir qu'en imposiint à ses amis des deux partis les sacrifices dont il doimnit lui-même l'exemple. Le patriotisme est nécessaire en religion connue en politique : c'est giAce au concours de patriotes dévoués, comme Laval, que l'Eglise gallicane, c'est-à-dire au point de vue religieux, l'indépendance nationale, put résister à toutes les attaques de la Ligue et de l'Espagne coalisées.
Ecrivain, La\al ne saurait complètement revendiquer le mérite de l'invention, au moins pour son principal ouvrage: dans ses Professions nobles et publiques, il semble, en eiïet, avoir imité |)artie!lement deux auteurs itiiliens, l'un (ju'il nomme, Alcssandro Piccolomini, et l'autre, beaucoup plus célèbre, lîalthasar Castiglione, (ju'il ne nomme pas, mais qu'il dut certainement connaître, car il s'était composé une bibliothèque choisie de livres étrangers ; il les lisait, il les traduisait même dans ses heures de loisir. Le Courliscut de Castiglione, imprimé en 15:28, avait eu de nombreuses éditions, et l'on peut sans crainte affirmer qu'il faisait partie de la collection de Laval, car il est facile d'établir de nombreux ra[)prochements entre ce Code de l'homme de cour et les Professions nobles et publiques : les chapitres sur le goût des Lettres que doivent nourrir les gentilshommes, sur le danger d'exciter l'envie, le ridicule de la
forfanterie, la réserve qu'il faut s'imposer dans les plaisanteries, le dévouement au prince, l'amitié et les qualités qu'elle exige, sont traités dans le même sens par les deux auteurs, et l'on ne peut voir dans celte similitude une simple rencontre fortuite. Le même souffle d'honnêteté, la même élévation de pensée règne dans les deux ouvrages: Castiglione et Laval comprennent toute rimportance de leur tâche; on n'entreprend pas de former une jeune génération de gentilshommes sans être soi-même noble de cœur et d'esprit. Cependant, il faut l'avouer, le sens moral, chez Laval, s'est un moment obscurci, quand il impose comme un devoir la délation au secrétaire. Ce n'est, il est vrai, que si la patrie elle prince, dont les intérêts furent si longtemps confondus, se trouvent en cause ; mais Castiglione fait sur ce point la leçon à Laval en marquant des bornes même à l'obéissance : « On doit, dit-il, obéir au prince en ce qui lui est utile et honorable, non en ce qui peut lui être nuisible et honteux ; s'il vous ordonne une trahison, nonseulement vous n'êtes pas obligé de la commettre, mais vous l'êtes de vous abstenir » . L'excuse de Laval est dans l'état affreux où il avait vu le pays si longtemps plongé, et d'oii il ne croyait possible de. le faire sortir que si l'on rendait à l'autorité royale son caractère sacré et divin.
Piccolomini et Castiglione ne furent pas les seuls, entre les modernes, à qui Laval fit des emprunts : la langue et la littérature de l'Espagne ne lui étaient pas moins familières que celles de l'Italie, et en cela il ne formait pas une exception, car, depuis le mariage de François 1" avec une princesse espagnole, et l'union d'Elisabeth de France sa petite-fille avec Philippe II, les relations intel-
lecluelles entre les deux pays étaient devenues extrêmement suivies. Laval nous apprend qu'il avait traduit les livres de Mendoza, et, bien qu'il n'en parle point, V Horloge des Princes d'Antonio de Guevara dut lui fournir plus d'un aperçu élevé pour la composition de ses problêmes politiques.
Ainsi l'idée première et une partie des éléments dont se compose le plus important de ses ouvrages ne sont pas de Laval ; il a la bonne foi d'en convenir, etil revendique seulement la gloire d'architecte: «Il est impossible, dit-il dans l'introduction, de faire un bâtiment comme celui-ci qu'il n'y entre des matériaux de divers endroits; toutes pièces y dulsent, c'est à l'assemblage à n'en faire qu'un corps ». A-t-il au moins réussi à édifier un monument bien assis et d'un dessin correct? Nous aurions bien quelques réserves à faire sur la multiplicité et la longueur des digressions ; mais ces hors-d'œuvre sont si habilement rattachés au sujet qu'ils ne nuisent qu'à peine à l'unité de la composition ; l'ensemble reste clair et méthodique et, malgré la diversité des questions traitées, laclassilication est si bien faite qu'on suit l'auteur sans peine et sans fatigue dans le développement de son sujet. Ce livre, nous sommes fondé à le croire (1),
(!) Il existe à la Dibiiothè(jue impériale (département des manuscrits, n" 19,918), un abré(>é da Desseins et professions nobles de La\a\. Au bas de l;i preinière page est une note imprimée, indiquant que ce manuscrit appartint d'abord à la bibliothèque Séguier, puis à celle des ducs de Coislin. Henri du Cambout, duc de Coislin, pair de France, évêque de Metz, le légua au couvent de Saint-Germain-des-Prés, en 1732. — Cet abrégé afTecte généralement la forme d'un programme, destiné sans doute à être développé dans une suite de leçons orales. L'auteur explique ainsi le titre de l'ouvrage : « Desseing, dit-il, signifie le but, le scope, la fin, la visée de l'action, un projet, un plan, un portrait de quelque figure, etc. »
devint, à cause de ses nombreux mérites, un guide, un, manuel fort apprécié de ceux qui tenaient à ce que leurs fils fussent élevés autrement que la jeunesse frivole, incrédule et désœuvrée de cette époque.
Le style, parfois embarrassé par une langue encore mal formée est cependant vif, nerveux et coloré: il trahit l'homme accoutumé à agir autant qu'à parler ; il révèle les qualités qu'on acquiert en faisant des vers, fût-ce à titre de simple exercice, la prose recevant plus de précision et de chaleur du commerce, même passager, de l'auteur avec la poésie. L'érudition chez Laval ne fait point tort au goût ; elle est cependant sérieuse : ce n'est pas vaguement qu'il rappelle les chefs-d'œuvre de l'antiquité ; les nombreuses citations d'auteurs sacrés et profanes, dontil accompagne et fortifie ses raisonnements, sont la preuve que ses connaissances sur ce point étaient aussi profondes que variées. C'était, du reste, un mérite qui lui était commun avec tous les grands magistrats de son temps ; et ce n'est pas seulement à ce point de vue qu'on pourrait signaler entreeux et lui uneintime ressemblance : ils mirent tous la même ardeur à combattre l'injustice, à fortifier les consciences, à étayer l'ordre social, à défendre la patrie contre ses propres excès.
S'il fallait faire un choix parmi ces grandes figures et juger Laval par comparaison, nous ne le croirions pas indigne d'être mis en parallèle avec le chancelier Du Vair. Tous deux ils ont été mêlés à la politique; tous deux ils ont cultivé les Lettres avec succès et ont mérité les éJoges de du Perron; tous deux ils ont vaillamment lutté contre les fureurs de la Ligue, et si Du Vair eut la gloire d'avoir, dans les Etats de 1595, proposé le
maintien de la loi salique, si, plus tard, il déjoua, en Provence les intrigues de la Savoie et de l'Espagne Laval eut le mérite de combattre aux côtés de Henri IV, et il contribua, dans un moment critique, à maintenir le Bourbonnais dans le devoir. Disgracié pour ne pas avoir voulu se faire l'instrument de Concini, Du^ Vair sut résigner sans faiblesse les grands emplois dont il était investi ; Laval n'avait pas rais moins de dignité à se renfermer dans sa position modeste, quand il lui eût été facile de donner carrière à son ambition ; l'un se montrait J03 eux de rentrer dans la vie privée, l'autre de n'en pas sortir. Du Vair veut faire de la noblesse une sorte de patriciat héréditaire, capable de fournir au prince des conseils utiles et des bras pour les exécuter.; Laval entreprend de rattacher les nobles au gouvernement par l'honneur des services rendus; Du Vair, en présence du doute et de la corruption croissante des hautes classes, écrit son traité de la philosophie morale des stoïques et traduit le manuel d'Epictète; Laval attaque vigoureusement l'athéisme et la superstition. Dans son livre de « la sainte philosophie », Du Vair fait honte à son siècle de sa dégradation morale, dans son exhortation à la vie civile il appelle la jeunesse à la vie publique, à la pratique des affaires; n'est-ce pas le double but que se propose Laval dans ses Professions nobles et publiques? Les Méditations de Du Vair sont l'image des livres de piété de Laval qui nomme cet ouvrage parmi ceux qu'il a consultés en travaillant à la Paraphrase des psaumes; son traité de I Eloquence est, comme l'opuscule contre les prédicateurs qui affectent de bien dire, une protestation contro le mauvais goût qui menaçait de tout envahir.
AxMOlNE DE LAVAL.
Passionné pour la belle littérature grecque et latine, Du Vair traduit le discours pour la Couronne et la .Milonienne ; Laval le Toxaris et la deuxième Philippique de Cicéron; Du Vair compose l'oraison funèbre de Marie Stuart, Laval prononce celles de Henri III et de Henri IV; Du Vair rédige les « arrêts rendus en robe rouge, les mercuriales et remontrances, les harangues sur les affaires publiques au temps de la Ligue»; Laval défend les officiers de robe courte aux Etats de 1588, il venge sa ville outragée par un pamphlétaire envieux, et oppose la (( Conférence catholique » aux déclamations de prédicateurs insensés.
A propos de ces illustres magistrats, les L'Hôpital, les Harlay, les Du Vair, on a prononcé le mot de stoïcisme chrétien. Par sa constance au milieu des épreuves, par son inébranlable fidélité au devoir, par son patriotisme ardent, par « sa haine vigoureuse » contre la violence et l'injustice, par la coutume qu'il avaitde serecueillir et de scruter sa conscience, Laval mériterait d'être rangé dans cette classe, si ce titre, tout honorable qu'il soit, n'émetlait l'idée d'une rigueur, d'une insensibilité qui n'était pas dans son caractère : c'était sans doute un cœur fort et vaillant, mais c'était surtout un cœur humain, aimant et bon.
Il est une objection que nous devons prévoir, car elle vient naturellement à la pensée : si Laval eut tant de mérite, s'il égala par ses talents, ses vertus, ses services les hommes éminents de son siècle, pourquoi n'eut-il pas la même fortune? pourquoi Henri IV, qui avait pu apprécier ses qualités, ne l'éleva-t-il pas aux grandes charges? pourquoi Du Vair, par exemple, devint-il administrateurd'une
vaste province et chancelier de France, tandis que Laval resta jusqu'à sa mort dans les obscures fonctions de géographe du roi? La raison est facile à trouver pour qui a réfléchi sur la politique de Henri IV : ce prince, montant sur le trône au milieu de circonstances exceptionnellement critiques, s'attacha par dessus tout et avant tout à réaliser la pacification du royaume; il ne crut pouvoir y parvenir qu'en gagnant à tout prix les Ligueurs les plus marquants, et, dans ce but, il leur prodigua les pensions et les charges ; toutes les faveurs allèrent ainsi à ses anciens ennemis : à ses fidèles il gardait son estime, son alfection et quelques-unes de ces bonnes paroles qui lui donnaient tant de séduction sur les cœurs. Si certains serviteurs s'en plaignirent amèrement, comme d'Aubigné, d'autres, comme Laval, comprirent que l'ingratitude du roi n'était qu'apparente et, sûrs de ne pas être bannis de son souvenir, ils laissèrent volontiers à ceux qu'il fallait rallier, les dignités et la fortune. Laval trouve ainsi dans son obscurité un titre de plus à notre sympathie, car elle signifieque, s'il avait bien servi laFrance, il n'avait pas voulu faire payer ses services. N'était-elle pas d'ailleurs une assez belle récompense pour toute une vie de dévouement, cette assurance qui lui fut donnée dans une circonstance solennelle que, par ordre de Henri IV , ses ouvrages contribuaient à l'éducation intellectuelle et morale de son jeune souverain !
Antoine de Laval mourut en 1631, plein de jours utilement employés, entouré de l'affection et du respect de ses concitoyens. Jeté de bonne heure au milieu des luttes de la vie, il s'y montra constamment honnête homme , ami sûr , serviteur fidèle de princes dont il
reconnut les bienfaits par un sincère attachement; esprit juste, homme de savoir et de bon conseil, il se vit consulté par les premiers personnages de l'Etat; chargé de missions importantes, il s'en acquitta avec zèle et succès; avocat désintéressé de causes justes, il les plaida avec talent et eut le bonheur de les gagner; portant la parole en public dans des occasions solennelles, il donna l'exemple d'une éloquence ferme et virile; homme de goùl, il fit une guerre heureuse aux vices que le commerce et l'imitation maladroite des étrangers avaient introduits dans noire littérature; artiste intelligent et plein de cœur, il inspira à Henri IV l'idée patriotique de faire dans les arts une large part à la représentation des fastes de notre histoire; bien que fervent citholique, il condamna et combattit les doctrines extrêmes de la Ligue, et s'il gémit du démembrement de la société religieuse, s'il travailla de toutes ses forces à ramener les dissidents à l'orthodoxie, ce fut par la douceur et la persuasion, ce fut en éclairant par de savants commentaires les passages obscurs des livres saints ; homme de bien par dessus tout, soutirant de l'état déplorable où trente années de désordres, de guerre, de violences, de crimes avaient réduit les mœurs, il chercha la régénération de cette société énervée et corrompue dans une meilleure éducation des hautes classes, il se fit Tinstitutenr de la jeunesse et s'elTorça de préparer une génération forte, saine, éclairée, également éloignée du fanatisme qui avait causé tant de maux à la France et du scepticisme qu'une réaction fatale avait produit dans les esprits. (1) Tout son ensei-
(1) Dans son Itinéraire, Jodocus Sincerus témoigne ainsi de son mérile : <• Addoet A. de Laval, cosmogtaphurn rcgitim, ciijiis de instifutione Principis liber cxslat gallicè editusj apnd omnes meritô in smnmoprefio. »
gnemenl respire le spiritualisme le plus pur; il ne cesse de recommander à son fils de bénir en toute circonstance « Dieu, auteur de tout bien et le bien même ».
Arrêtons-nous sur cette pensée qui doit dominer toute éducation : la jeunesse qui grandira dans ces principes, détachant ses regards de la terre, élevant son cœur au dessus des passions, des cupidités et des bassesses de ce monde, méprisant le mal, pratiquant le bien, donnera à la famille, comm.e à l'Etat, ce que voulait Laval, des hommes d'un vrai mérite qui en seront à la fois et l'honneur et l'appui. Heureux le père qui, comme lui, pourra directement y contribuer en devenant le précej.teur de ses enfants; plus heureux celui qui , comme ce grand citojen, pourra leur donner sa propre vie en exemple!