‹ Antoine de Laval et les écrivains bourbonnais de son tempsChapitre 7 sur 50 · POESIE · texte numérisé non relu

POESIE

S I. — POESIE LYRIQLE. — ETIENNE BOURMER — Le JaixEi, dApoilon et de Clémenfe. — Sonnets.

JEAN DE LIXGENDES. — Stances. — Elégies. — Odes. — I.es Changements de la bergère Iris.

BLOT L'ESPRIT. — Son rôle pendant la Fronde. — Les Mazariuadei:.

. II. — POÉSIE DRAMATIQUE.— CLAUDE BILLARD DE CORGENAV. - L'Histoire'nationale au théâtre: Mérovéo, — Gaston de Foix, -— .La mort de Henri T\ ,

K III. — POÉSIE LATINE. — HENRI AUBERY. — Vers'lyriques,. épiquef, flégiaques. — Les Allégorie';. — Henriri Borhnnii in Oalliani narhonensem e! Annitaniam iter.

IIF.NNK ROlRNlKli. - .1R.\N DE I.lMiKNnES. - l^I.fH I.KSPlill

Payons d'abord Iribul à la Poésie. Elle fui soprésentée par cinq esprits distingués qui, sans s'élever au niveau des Ronsard el des Malherbe, ne méritent pourtant pas de rester dans l'oubli : Rournier, Lingendes, Rlol, Rillard el Aubery.

14 l'OÉSIR LVKIQIE.

É T I E N N E H 0 V Ti N 1 1: H

ElienneBournier(T) naquit à Moulins vers iS'^gÇ^). Son père le deslinanl au barreau l'envoya, au sorlir de SCS humanités, étudier le droit à Toulouse. Là Bournier fil marcher de front le culte des Muses et le culte de Thémis ; il paya môme son tribut i\ lAmour, et il aurait volontiers passé toute sa vie sous ce beau ciel, dons celte cité Palladienne pleine de séductions, où respirait la Beauté qui avait su charmer son cœur (5), s il eût trouvé chez ses parents plus de condescendance à ses désirs ; mais le père, homme énergique et sévère, mécontent de voir Targenl qu'il destinait à un résultat plus positif ne lui rapporter

;1) Les biographes qui se sont occupés de cetfe époque ne disent absolument rien de Bournier ; les derniers dictionnaires reproduisent seulement une courte notice de M. Ripou^i, ancinn consirvateur de la bibliothèque publique de Moulins, qui découvrit l'ouvrage de ce poëte au milieu de vieux livres laissés au rebut. Les quelques détails biographiques que nous donnons sont tirés de ce petit volume. Comme il e«l rare, nous ne craindrons pas de faire d'assez nombreuses citations.

{2) Il écrit dans son livre publié en 1*506 :

Septenos quod ego qualer peregi Anoos. {Hortutus JpoUinis, p. 25./ Il avait déjà dit, dans la préface, qu'il avait alors vingt-sept ans.

(3) Quod si cur adeo morer (quis) requirat,

Dicas Catliopem fuisse causam ; Die et Margaridem moram dédisse.

Si quis quando domum redibo quaeral, Die quùm Calliope volet redibo, .\ut quùm Margaridi meae placebit :

Nusquam niloininùs nisi poêla, Aut ni Margaride à meà repulsus. — ffort. Apol , p. 3.

que des sonnets, arracha son fils à celle existence facile, molle et rêveuse. Bournier dit donc adieu à Toulouse, mais, en s'éloignanl dune ville si chère, il emporta dans son cœur la passion de la poésie qu'il y avait puisée, et se promit de faire asseoir la Muse au loyer domestique. Pourquoi n'imiterait-il pas le chef de la Pléiade qui, comme lui, avait connu le charme de Toulouse, et qui, pourtant, ne perdit pas l'inspiration sur les bords ombragés du Loir (i).

Avant de quitter définitivement Toulouse, Bournier avait fait, comme tous les étudiants, de fréquentes visites à la famille, lise trouvait ainsi à Moulins lorsque, au commencement de 1601, mourut dans cette ville la reine douairière de France, Louise de Vaudemont, veuve de Henri III, duchesse de Bourbonnais. Douée d'une remarquable beauté et d'une mémoire surprenante, cette princesse fut de bonne heure appelée à la cour de Lorraine. Elle y remplissait les fonctions de dame d'honneur de la duchesse Claude de France, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, lorsque Henri

(1) Pour imiter son Horace,

Ou contrefaire Boccace, Ce grand Pindare François Elut son gai Vendomois ; Pour imiter mon Tibulle, Ou contrefaire Catulle, Plus propre lieu je ne vois Que mon pays Bourbonnois

(Jardin d'Apollon, p. 89.;

iG POÉSIE LYRIQUE.

d'Anjou, qui rendait visite à sa sœur, en allant prendre la couronne de Pologne, la vit, fui ébloui de l'éclat de sa beauté, et, devenu roi de France, partagea son trône avec elle (i). Louise exerça d'abord un grand empire sur son époux, et c'est peut-être à l'influence de celte princesse, pieuse jusqu'à l'exagération, habituée dès l'enfance à se couvrir d'objets bénils, à parer une chapelle placée dans son alcôve, à passer de longues heures en oraisons, qu'il faut attribuer ce goût si vif du roi el de sa cour pour les processions, les pénitents el les paradis (2). Sacrifiée à Catherine de Médicis, qui prenait ombrage de son crédit^ la jeune reine se renferma dans la retraite la plus complète, el n'en sortit que pour demander à Henri IV de venger la mort d'un époux qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer, et qu'elle pleura jusqu'à sa mort. Moulins faisait partie de son douaire ; c'est là qu'elle passa les dernières années de sa vie à souffrir, à prier el à faire le bien. Toule sa forlune fiil dépensée en charités et en fondations pieuses: en 1600, elle paya de ses deniers le voyage de tous ceux qui voulurent aller en pèlerinage à Rome, et le nombre en fui considérable, car c'était l'année du grand Jubilé.

(1) Malgré la beauté de Louise de Lorraine, Henri III l'épousa plus par raison que par amour ; il avait en effet depuis longtemps conçu une violente passion pour Marie de Clèves, princesse de Condé, àqui, pendant son séjour en Pologne, il écrivait avec son sang. (Anquetil ; Esprit de la Ligue.)

(2) Dans un pamphlet qui parut en 1576, Henri III est appelé « pèreconscript des Blancs-Battus et prolecteur de» capuchins. » (L'Esloile, Journal, 1576.)

Quoiqu'elle fill presque conslammenl alliée depuis six atis, Louise faisait néanmoins effort pour assister aux cérémonies de l'Eglise ; mais cet excès de piété avança sa lin. Elle suivait, en effet, les offices de l'Avent qu'était venu prêcher un Père capucin d Avignon, lorsqu'elle se sentit beaucoup plus malade, et, au bout de quelques jours, elle rendit le dernier soupir. Mais, avant de mourir, elle donna un nouveau témoignage d'estime à l'ordre de Saint-FrançoiS;, qu'elle regardait comme appelé à de grandes destinées sous le ciel de la France : elle avait déj;"» construit à Moulins un couvent de capucines ; elle voulut par son testament, qu'on y élevût encore une maison de moines du même ordre. Henri IV qui, en abjurant, s'était engagé à fonder plusieurs établissements religieux, accomplit, avec une légère modification, le vœu de Louise : il plaça à Paris ce couvent de capucins, et y fit transporter les dépouilles de la princesse.

C'est Bournier qui nous a conservé en grande partie ce chapitre de l'histoire du Bourbonnais. Voici comment : le R. P. Thomas, capucin d'Avignon, qui avait assisté Louise de Lorraine à son lit de mort^ prononça son oraison funèbre dans I église deSainle-Claire^devant une foule attendrie, témoin des vertus de celle qui avait eu l'insigne honneur de traverser la cour corrompue du dernier Valois sans donner prise à la calomnie. Bournier l'écouta avec la plus sympathique attention, et, de retour chez lui, la recomposa de mémoire aussi fidèlement qu'il lui fut possible, non pas toutefois sans

i§ POÉSIE LYRIQUE.

y semer quelques-uns de ces Irails brillants qui décèlent le poëte (i).

En rendant ainsi hommage à celle qui avait porté la couronne, Bournier espérait sans doute avancer sa fortune. Etre bien vu desgrands, et, comme d'autres enfants du Bourbonnais, vivre au milieu des Beaux-Esprits et des dames galantes qui entouraient le trône, fut le rêve de sa jeunesse. Pour le réaliser, il n'épargna pas les (laiteries de sa muse (2); mais il ne réussit point dans ses

(1) Oraison funèbre sur le trépas de Loyse de Lorraine... recueillie par E. Bournier, 1601. — Voyez aussi la Chronologie septennaire par Palma Cayet, et V Economie spirituelle et temporelle... dressée sur la vie, piété et sage économie de Louise de Lorraine, reine de France et de Pologne, par Antoine Maliet, théologien de la Faculté de Paris, chancelier du duché de Mercœur, conseiller et confesseur ordinaire de Mesdames les duchesses de Mercœuret de Vendôme. — Dédié au roi. — Paris, 1619.

(2) C'est dans ce but qu'il paraît avoir écrit la pièce de son recueil où il joue avec esprit, mais un peu trop en quémandeur, sur le mot ISihil :

Sislit enim ex nihilo totusqui tota recondit

Orbis hic ex nihilo faclus, agenie Deo. Hune imita re Deum regem, res maxime regum,

Ex nihilo quicquam couQce régis opus.

Fac tua ut in nihilo divina polentia crescat.

Conliciendo aliqnid quod nihil ante fuit, Sum nihil ; ex nihilo ûeret, rex inclite, quicquam.

Si tu me nihil hic non nihil esse dares, etc.

{Hort. Jpol.,p. 81.)

Et les vers où, célébrant la naissance du Dauphin, il prétend que Jupiter, Vulcain, Neptune, Mars, Thétis et Minerve disputent à qui comblera de SCS dons le royal enfant, et présage la gloire de Louis XIII.

Ces louanges données au Dauphin devaient être d'autant mieux actueil-

ETIENNE BOURNIEK. 19

lenlalives ambitieuses, el, comme le renard de la fable, se consola de ne pas avoir pari aux largesses royales en raillant ceux qui en profilaient :

Vous me demandiez l'autre jour, Pourquoi je n'allais à la cour Pour y faire quelque fortune : Trop grand en cour est le troupeau.

D'où vient que maigre est l'clourneau ? C'est que l'un à l'autre importune. (1)

Je me ris de mes compagnons

Qui se repaissant d'espérance,

Pensent devenir champignons

Une nuit en i'Ue de France.

On les voit comme beaux ramiers,

Epars, épiant la pâture ;

fl n'est que d'être des premiers,

.Mes amis, quittons l'aventure. (2)

Si Bournier renonce si volontiers à la faveur du prince, c'est qu'il es[)ère trouver un dédommagement dans le suffrage de ses concitoyens. Renversant le pro-

lios en ce moment par le roi et sa nouvelle épouse, que HenrieUe (rEnlialgiii's venait elle aussi d'avoir un fils peu de jours après Marie de Médiiii, et, comme elle avait obtenu de Henri II une promesse de mariage en bonne et due foruie^ elle affichait la prétention que son enfant fût reconnu comme le véritable Dauphin. Son espérance lui paraissait d'autant plus réalisable qu'elle était secrètement soutenue par i'auiba>sad'iir d Espagne, don Iniga ou Zuniga, qui n'aurait pas été fâché de voir renaître la guerre civile en France.

(1) Jardin dJpoUon. p. 102.

(2) Id. p. 99.

20 POÉSIE LYRIQDE.

verbe: « Nul n'est prophète dans son pays», il s'écrie:

Quelque pays qu'on choisisse, On ne fait jamais si bien En autre pays]; qu'au sien. (1)

^îalheureusemenl de ce côté aussi il s'était fait trop d'illusions, et ce n'est pas sans amertume qu'il le reconnut :

Veux-lu savoir, Muse, pourquoi Moulins^ne l'ail compte de moi Ni de mon jardin de Clémence' C'est un dire bien approuve Qu'un saint n'est jamais relevé Aux lieux où il a pris naissance. (2)

C'est pourquoi, renonçant à la gloire, à l'ambition et même à la Muse qui ne lui a point donné ce qu'elle promellail, il vient demander à Tliémis de guérir les blessures de son amour-propre :

.îe reviens vous trouver mes livres, mes amis Que j'ai laissé moisir... (3)

C'est qu'il avait nourri l'espoir d'être à la fois un poëte distingué et un savant jurisconsulte (les grandes ambitions vont de pair avec les illusions de la jeunesse), et c^est avec indignation qu'il reproche aux

(1) Jardin d/4pollon. p. 89.

(2) Ibicl. p. 102.

(3) Ibid. p 103.

ETIENNE BOURNIER. 2t

zoïles (le vouloir le faire passer pour un avocat peu sérieux :

Madame, un envieux a dit, je le sais bien, Que des Iiumanilés j'avais la connaissance ; Pour un point de pratique ou de jurisprudence, II vous a rapporté que je n'y savais rien. C'est un fat et menteur qui n'a point d'entretien Qu'à médire des içens souvent en leur absence, (l)

Il consacrera désormais sa vie à plaider au Palais ; il faut d'ailleurs vivre et amasser quelques ressources pour une vieillesse qui paraît devoir être précoce et féconde en infirmités. Mais ce n'est pas sans mélancolie et sans regrets qu'il congédie la Muse :

Sors de chez moi doux Apollon, Sortez, Muses, de mon étude....

.Je ne ferai jamais de vers Comme j'ai fait en ma jeunesse ; J'ai pris un métier tout divers Pour subvenir à la vieillesse....

Il n'est point de contentement Egal à celui de la Muse, Mais il y faut du fondement....

Bien est vrai qu'un esprit faquin A ce métier est incapable ; Mais qui l'exerce est tôt coquin, Ne semant rien que sur le sable ! 2)

(1) Jardin d'Apollon, p. 78.

(2) Jardin d'Apollon, p. 97. — Pourquoi faut-il que les Muses trafnent presque toujours la pauvreté à leur suite !

Sache qu'on ne fait plus état Ni d'Apollon, ni de ses Muses;

Ce qoi le console, c est qu'on peut, loul en restant simple avocat, aimer la belle nature et les beaux vers. Ne croirait-on pas que le tableau suivant est tracé avec la plume d'Horace ?

Aux champs égayant son esprit,

A loisir, une heure perdue,

Si quelque soonel il écrit,

Il n'est pas de longue étendue ;

Ou, quand l'alouette au malin

Pipiole son tire-lire,

11 chante un petit vers latin,

Sur les doux accords de sa lyre.

Son esprit, par après, remis

Embrasse plus gai les affaires

Qu'enseigne la docte Thémis

Au barreau des plaids ordinaires.

Ainsi veux-je finir mes jours

En ma Bourbonnaise province,

Franc de cour, de muse et d'amours,

Serviteur fidèle à mon prince. (1)

Bournier continua donc h nourrir secrètement le feu

Le lourdaud riche est mafjistrat

Et les Beaux-Esprits sont des buses.

Cela vient de l'âge doré

Auquel tu vols qu'ores nous sommes.

Où celui seul est honore

Oui plus a d'or entre les hommes...

Un ptîit avocat contenf,

Qui pour le gain ne s'abandonne,

Est mii.uî qu'un poëtc écoutatU,

Car il vit de ce qu'on lui donne.

C. !'. Gombaud : — Le temps d Orphée est revenu, etc. (I) Jardin d'Apollon, p. lOI.

ETIENNE BOCRNIER. 23

sacré de la poésie sous la robe de l'avocal (i), el s'il n'écrivit pas lui-même, il se dédommagea en admirant les autres. La rialure l'avait doué d'une Ame enthousiaste, exempte des mesquines jalousies du mérite inconnu, qui, pourtant, a conscierjce de sa valeur, et c'est avec la plus entière sincérité qu'il admire les grands poètes de son temps, dont il eût ambitionné la gloire. (2)

C'est une vertu, dit-il, qu'une pareille émulation ; c'en est une aussi que l'amitié sans alliage. Nul ne paraît avoir, mieux que Bournier, subi le charme d'une amitié véritable: exempt d'envie, ne souffrant pas des triomphes d'autrui, il s'applique i\ mettre en lumière les talents et les succès de ses é:nules. C est ainsi qu'il félicite son ami Ville, ou de Ville, poêle d'Auvergne, d'avoir obtenu la plus belle (leur des Jeu\ Floruux; qu i! aurait bien voulu lui-même conquérir :

Villa, pars animae secunda nostrae, Tu rivaliseras milii verendus, Ainandus tamen ob modos disfrios ; Lselor le auricomum tulisse Floreni,

(t) Il existe sur les registres de l'église d'Yz ure un acte de naissance entièrement en vers et signé Bournier, 1618. Ce n'est qu'un jeu, niais il suffit pour attester que ses adieux à la Musc n'avaient pas été définitirs.

(2) Il écrivait, par exemple, ù Du Perron : ' Ego sic avidus boni poelae, Adeo cupidus tui leporis Disertœ invideo loculioni, Perronne, œmulor et tuos lepores, Ut nemo invideat magis ...

Est virtutis enim bene invidere !

(Hortulus ApoUiniSf |i. 82.)

Sacro in Palladio sacrae Tolosae :

Debebat modulis luis Tolosa

Non unam, atlriplicem, puto, corollam. (1)

Naturellemenl bon, poli, affable, fuyant la méchanceté à l'égal de l'envie, il se fait gloire de n'avoir sciemment fait de mal à personne, et c'est avec une grande vivacité qu'il relève le reproche de simple médisance (p.). Si l'on joint à cet heureux naturel un visage régulier, une taille bien prise, de l'esprit, un caractère franc et ouvert, les avantages d'une éducation soignée, et l'espèce d'auréole dont est paré aux yeux de la foule le front des plus humbles poêles, on comprendra sans peine qu'il fût recherché par la bonne compagnie, et qu'il obtînt dans le monde des succès de plus d'un genre, comme en témoignent des vers adressés à un ami qui se plaignait de réussir moins bien que lui (5). C'est

(\) Hort Jpol., p. 88.

(2) Vous me faites grand tort, je vous jure, Madame, De dire que je sois un homme médisant....

Je suis en mes discours aucunement discret, Je divulgue le bien et tiens le mal secret . . . L'honneur étant en vous on n'en peut que bien dire.

{Jardin d'Apollon, p. 94. j

(3) Non quôd bellus homo, quôd et disertus, Non quôd simgraeilis, quôd et politus, Non quôd sat bene sallitera choreis,

Me sic pergraciles amaot puellae :

Si me quid redament velis videre.

Amant me quôd amare consuevi, Amant me quia non eas fcfelli, Amant me quia sim salis Odelis.

Cur sic respuerint et odcrint te, Oiiamvis bellus homo es, requiris ? Hoc est Quôd fallis, nec amas, ncc es iidelis.

{Hortulus Apollinis, p. 90.)

ÉTIEMVE BOCRMER. 25

que cet ami ne se recommandait ni par la discrétion, ni par la constance, qualités précieuses qui chez Bournier se trouvaient unies à beaucoup d'autres, (i)

C'est une triste condition de notre humanité que les dons de l'esprit el du cœur restent la plupart du temps stériles s'ils ne sont associés à la vigueur de la santé. Bournier en fit malheureusement Texpérience : toute sa vie il fut valétudinaire, maigre à l'excès (2), souffrant d'une maladie de poitrine qu'il s'efforçait de dissimuler sous le nom d'asthme (3), el qui dut abréger ses jours. Il ne se faisait d ailleurs pas d'illusions de ce côté, et son sourire était parfois triste et douloureux (4). C'est que d'ordinaire les doctes Sœurs ven-

(1) Quiquis ainaro voles el amarier, esto lidelis.

Dissiinulato parmn, pluriina disce pâli, Pauca loqui : sécréta volunt quae dantur amori.

[Horlulus Jpollinis, p. 61 )

(2) Mea non salis csl qiiœ tegat os<a culis !

{Horlulus Jpollinis, p 32 )

3) Pallida quod facics mihi sit inirari*, aniice,

Hune mihi pallorem dat dolor aslhmalicus ; Pallel enim quicnmque suc puimone laborat.

Horlulus ApolUnis. p. 88.'.

(4) Quaravis me videas procaciorem.

Et me soUicilum audias canentem, Meis, Margari, credilo jocosis iMalum caotibus omeu imraincie.

Nam ridet faciès jocosa, verùm Stibmersum iacrimis cor expavescit ; Meam, dùm cano, tune necem propino.

Concinens olor ut necem propinat, Nec funèbre potest silere carmen, Donec morte brevi cadat canendo.

{Horlulus Jpollinis, p. 43.)

26 POÉSIE LYRÏQUE.

dent cher leurs faveurs, s'il faut en croire le lémoignage de Ronsard qui, i\ trente ans, se plaignait de loucher à la vieillesse ( i ) ; el chez beaucoup de jeunes et ardents poêles, comme Bournier, la flamme intérieure consume el anéantit promptement les forces d'un corps trop délicat.

On s'éloiifierail à bon droit qu'un jeune éludiarit du seizième siècle, enthousiaste et poêle, eût habité Toulouse sans brûler un peu d'encens sur l'autel de Clémence Isaure. Les Jeux Floraux furent longtemps la première institution lilléraire de la France : le suffrage des Mainleneurs était regardé comme la consécration du lalenl, el Ronsard lui-même, couronné par eux el gratifié d'une Minerve d'argent, se fil toujours gloire d'avoir été proclamé par les magistrats de Toulouse le poêle Français par excellence. Cependant les fondations de Clémence Isaure ayant été détournées de leur destination première, el les sommes qui devaient payer les Fleurs se trouvant employées en festins, et parfois en orgies, l'inslilulion était menacée de décadence, ou même de ruine, lorsque, sous l'influence de la Belle Paule (2), eul lieu une nouvelle renaissance que

(1) Pour avoir trop suivi voire bande inégale. Muses, qui déliez, ce dites-vous, le Icmps, J'ai les yeux tout battus, la face loute pâle, Le chef grison et chauve, et si n'ai que trente ans !

/2^ Paule de Viguicr naquit environ quinz- ans après la mort de Clémence Isaure (1519) ; non moins instruite et vertueuse que belle, elle fui chantée par tous les poètes du Midi ; son parent, le baron de

ETIENNE BOURNIEK. 27

secondèrent énergiquemenl deux hommes célèbres du Midi, Gui du Faur, seigneur de Pibrac, et son cousin, Pierre du Four de Sainl-Jory.

Soldat obscur, mais zélé, Bournier eut l'honneur de combattre sous le drapeau de ces illustres personnages : c'est avec enthousiasme qu'il décrit la brillante Fêle des Fleurs, où le busle de Clémence rappelle ses bienfaits, où les prix exposés aux regards excitent l'émulation des concurrents, où les Capilouls s'unissent aux Mainteneurs pour rehausser l'éclat de la cérémonie ; c'est avec une sorte de piété filiale qu'il rappelle la glorieuse mission d'îsaure, déplorant les calomnies répandues contre les Jeux par certains écrivains, le silence coupable gardé par les autres; c'est avec une louable témérité qu'il entreprend de convoquer tous les poêles, même ceux de l'étranger à ces luttes paciliques ; qu'il cherche à tourner vers 1 oulouse les regards de l'Europe entière :

Où volez-vous épars ores erami la France, Esprits avenlureiix, nourrissons des Neuf Sœurs,

Casteras, ût un poème en honneur de son éblouissante beauté. La Belle Paule mourut en 16!0. Ayant perdu son iiis unique, elle passa ses dernières années dans la plus profonde affliction. Voici quelques-uns dis vers que lui inss)ira ce malheur :

Le tendre corpi de mon fils moult chéri Gît maintenant dessous la froide lame ; Aux lieux très-clairs doit triompher son âme, Car en vertus toujours il fut nourri.

Las ! j'ai perdu ce beau rosier fleuri. D-' mes vieux ans l'orgueil et l'espérance : La seule mort peut donner alléiçeance Au mal cruel qui mon cœur a meurtri '.

Qui, pour cueillir l'odeur, le miel et les douceurs,

Fleureiez, comme essaims, tous les lieux de plaisance ?

Détournez votre vol au jardin de Clémence

Que Toulouse entrelient émaillé de ses Fleurs,

Kt repaissez vos yeux de leurs vives couleurs :

Là se verse chaque an la corne d'abondance,

Là est la Violette et le doré Souci,

Le vermeillet Œillet et l'Eglantine aussi,

Loyers de vos vertus et de votre mérite. (1)

Payanl d'exemple, il court lui-même les thaiices de la luUe. Sa première lenlalive ne paraît pas avoir été couronnée de succès (2). Plus heureux une seconde fois, il conquiert la fleur désirée; mais,pleirj de modestie, il fait honneur de son triomphe aux conseils de Saint-Jorry et aux encouragements de son ami De Ville (3). Pierre du Faur étant mort sur ces entrefaites, ce qui fixe à l'année 1600 la date de cette victoire de Bournier,

(Ij Jard. d'Jpol , p. 71.

(2) Mon esprit égaré d'un trop hautain désir, Voulut voler au ciel empenné d'artifice, Quand un espoir haineux me ût entrer en lice Pour de ma belle Fleur sans crainte me saisir. Mais Phébus, envieux d'un si rare plaisir,

De qui seul j'espérais maint ef maint bon office M'abîma, comme Icare, en un creux précipice.

[Jard. d'Jp., p. 42.)

(3) Galles et Latios dedi Tolosa-,

Te dictante, modos.quibus venustam Isaurae é stadio liili 1 orroilam.

if/oi'i. Apol., p. 89.)

c^esl (les mains du président Verdun qu'il reçoit la Fleur objet de ses vœux, (i)

Quoique peu étendus, les détails fournis par Etienne Bournier ont pourtant leur prix, car ils peuvent servir à combler les lacunes qui existent pour cette époque dans les annales des Jeux Floraux ; il fournit deux noms à inscrire sur la liste incomplète des lauréats, celui de son ami de Ville et le sien ; il nous apprend que les vers latins étaient admis au concours aussi bien que les vers français ; en6n, tandis que tous les trailés ou mémoires spéciaux n'admettent au nombre des prix que trois Fleurs seulement jusqu'à la réforme de Louis XIV, il en signale une quatrième, I OEillet d'or, comme ayant, au moins momentanément, figuré au nombre des récompenses. (2)

(Ij Cette Fleur fut sans doute la Viok'tle d'or, comine on peut le conjecturer d'après ce vers adressé à Verdun :

Vatem potiri nune viola date ;

et d'après cette pièce où il dit aui Capitouls :

Urbs Tolosa virens, Tolosa C'.emens, Tolosae qucque consules alumni, Tu Clementia flora flosculorum, Quae das florilegis tuis poelis Fiorenles varie colore flores, Quaeso, da violam mibi nitentem...

Tolesae date consules alumni

[Hort. Jp., p. 85.)

(2) Ce que dit Bournier d'une quatrième F.eur donnée en prix par les Mainteneurs, se trouve conûrmé par le passage suivant de Jodocus Sincerus : « Quatre Fleurs étaient peintes au-dessus de l'inscription consacrée à Clémence Isaure, dans la salie où se réunit le Parlement de Toulouse ; c'étaient, si je ne me trompe, la Violette, I Eglanliiie, le Souci, et je ne sais quelle autre encore. »

30 POÉSIE LYUIQUE.

L'œuvre poétique de Bournier consiste en un fort pelil volume, renfermant un double recueil, l'un en latin, l'autre en français, sous ce litre un peu prélenlieux : le Jardin d'Apollon et de Clémence. Le bagage est mince, il le reconnaît, mais il ne croit pas qu'il faille pour cela le dédaigner (i ). A défaut de l'ampleur, ce qui fera le mérite de sa Muse, ce sera la clarté^ la sobriété(2) el, qualité rare à une époque où les poëtes ne se piquaient guère de chasteté, une sage retenue. Quant au mètre, il adopte de préférence en latin le vers lesbien ou hendécasyllabique, el en français l'hexamèlre, mais sans proscrire absolument les autres. Son but , en écrivant dans les deux langues sur les mêmes sujets, a été de plaire au lecteur par une plus grande variété de forme (5), el aussi de permettre à son ouvrage de passer la frontière à la faveur du latin, alors l'idiome

(1) Quôd grande corpus non tibi sit, liber, Ridebit (Zoilus) ; atqui talia profères : Non grandiorenri cliarla facit librum ; Cui grandiores sunt oculi minor

Est sajpe visus; cuique caput magis Est grande, non est mens habilis mage.

[Hortidus ApolUnis, p. 5.)

(2) Hos mei et Musarum diversorii lepidos libato llosculos, amice lector, non fucato vel adumbralo verbositatis aginine ampullosos.

(Hortulns JpolUnis,p. 7.)

(3j La diversité de langage

Qu'on trouve dans mon jardinet, Sert d'ornement au jardinage, Comme d'un double cabinet.

{Jardin d'Apollon, p. 13. j

ÉTTENNE BOURNIEH. 51

de loule l'Europe savanle. (i) Son talent était exlrêmement flexible ; c'est en se jouant qu'il confiposait et traduisait ses vers :

Amour me les dictait au fort de mes ennuis, Et je les redisais par moi toutes les nuits ; Puis mon luth les sonnait au réveil de l'Aurore ; Et sitôt qu'Apollon éclairait le matin, Pour vaincre le loisir je les tournais encore Du latin au français, du français au latin. (2)

On voit si peu de gêne et de travail dans cette traduction que souvent il serait impossible de dire quelle pièce fut l'original.

C'est à Toulouse que Bournier écrivit son ouvrage, et l'on sent que le soleil du Midi a dû colorer les fleurs et dorer les fruits de son Jardin. Il avait conçu d'abord le dessein d'envoyer son manuscrit à ses parents, mais rappelé par son père et brouillé avec sa Marguerite, il prit le parti de l'emporter avec lui pour le faire imprimer, non pas à Moulins, comme on pourrait le croire d'après le frontispice du livre, mais à Paris, l'imprimerie du libraire Moulinois Pierre Vernoy étant encore en projet. L'impression fut loin d'être correcte, et, sur l'exemplaire que possède la bibliothèque de Moulins, on

(1) La jjloire est ma seule espérance, Mon seul désir est le renom ;

Si je n'aïquiers du los en France, Autre part fleurira mon nom.

(Jardin d'Apollon, \>. 14. i

(2) Jardin d'Apollon, p. 17.

voit que Tauleur, soucieux de sa réputation, a corrigea la main les vers boiteux et les fautes grossières. C'est avec la même préoccupation qu'il prie le lecteur de ne pas le juger sur un simple morceau, mais sur l'ensemble de son œuvre (i). qui lui a coftté bien des nuits d'insomnie. (2) II ne cache point qu'il chante seulement pour les gens de goût; c'est leur suffrage seul qu'il sollicite (3), en même temps qu'il réclame leur indulgence pour ces produits de son jeune âge, fruits encore verts d'un arbre à peine adulle :

Où allez-vous mes vers encore jeunes d'ans ?

Pour mieux être pourquoi quiltez-vous votre maître ?

Voulez- vous aux haineux servir de passe-temps ?

J'aimerais beaucoup mieux que vous fussiez à naître.

Il faut mûrir avant que se faire connaître ;

Le meilleur fruit jamais ne se cueille au printemps. (4)

(1) Si vis discere, lector, ex libelio Onicquam, perlegito intep,rum.

(Hortulus JpoUinis, p. 104.1

(2) Noctes atque dies opus laboro Insomnis.

{Hortulus JpoUinis, p. 7fi.)

(3) Quanivis, ut reor, aemuiis quibusdam Profusus nimis, aut nimis repressus, Tardus, aut levis, aut agrestis, imù Nonnullis videar sat inipolitus, Haud euro, quia, sicut experiniur, Cunctis difficile est placere, verum.

Ut cum celtibero canam poetâ,

Ruris sit satis auribus placere.

(Hortulus ApoUinis, p. 9.)

(1) Jardin à' Apollon, p. 18.

ETIENNE BODRMER.

Si la faveur publique le soutient, il espère faire mieux un jour, (i)

Bournier comptait aussi, et ce ne fut pas en vain, sur l'appui du gouverneur Gilbert de Chazeron qui, grand seigneur et poëte, unissait à la gloire du guerrier, celle d'un Mécène puissant el généreux. (2) Chazeron écrivait à son protégé :

Bournier, si de loii jardinage On juge les fruits par les fleurs, Que promet l'hiver de ton âge, Quand l'avril produit des fruits meurs

Cette bienveillante prédiction ne devait passe réaliser ; nous avons vu quelles raisons empêchèrent malheureusement Etienne Bournier de cueillir ces fruits savoureux

de l'âge mûr.

Peut-on raconter l'histoire d'un jeune poëte sans parler de ses amours ? Son œuvre n'est-il pas le reflet de son âme? Il faut à l'enthousiasme d'un cœur visité par la Muse une Egérie qui inspire de beaux chants, une confidente adorée des rêves, des illusions, des chagrins que l'adolescence ressent si vivement ! Celle que Bournier a célébrée el qu'il tenta de rendre immortelle, comme

(1) Isla paer feci, sunt haec puerilia, tandem,

Dùm vir ero, capies carrnina digna viro.

(ffortulus ÀpolUnis, p. 91.)

l'ij II sera question plus loin de ce Chazeron. ;i |)ropos d'Antoine de Laval.

l'étaient Laure et Béalrix, portait, ou reçut de lui, le doux nom de Marguerite. C'est à elle que, revenu des folles erreurs du jeune âge, il jure de consacrer sa vie :

Je jure ce sonnet fidèle témoignage

De mon amour extrême et de ma fermeté,

En présence d'Amour, de qui la majesté

Lira dedans mon cœur si feint est mon langage...

En vous seule je sens mon esprit arrêté,

Esclave sous vos lois, franc de ma liberté. (1)

Mais cet amour pur et délicat, dégagé de toute préoccupation terrestre, a (oui le caractère d'un amour poétique : Bournier serait au comble de ses vœux s'il faisait une place à Marguerite entre les Beautés célébrées par Virgile, Tibulle, Catulle ou Bonnefond. (2) Qui pourrait lui et» vouloir d'une si noble ambition? N'est-il pas honorable de marcher sur les traces des grands hommes, même sans, espoir de s'élever jusqu'6 leur niveau?

Dans une pièce pleine d'une gracieuse élégance, Bournier nous raconte comment, à l'improviste, il fut pris d'amour pour Marguerite :

Je n'avais encore eu d'Amour la connaissance, Quand, en me promenant un jour de cet été Pour amasser des fleurs, je me vis arrêté D'un rets qu'il me tendit au jardin de Clémence.

(I) Jardin d'Apollon, p. 34. ('2) Ncquicquàm invideant Margaridi velim

Aut Phyllis, Nemesis, Lesbia, Pancharis.

{ffortulus JpolUnis, p. 51.)

ÉTIE.NNE BOLKMEH. 55

Lors je me semis pris d'une telle puissance,

Que, tirant plus à moi, plus j'étais enrété.

Songeant don procédait si fière cruauté,

Je craignais que ce fût pour punir mon oflense.

Mais en me dépêtrant, j'aperçus de bon heur.

Sous un bel églantier ma Marguerite fleur.

Qui d'un de ses cheveux l'embûche avait dressée. (1)

Ce [leliî, tableau est «Jaiis le goùl d'Anacréon ou de Catulle ; on le prendrait volontiers pour la traduction d'une page de l'anthologie. Il nous a paru, cependant, qu'il fallait chercher moins loin le gracieux modèle : les œuvres de Pétrarque devaient être familières à Bournier qui, ayant appris l'italien à Toulouse, aimait à se servir de celle langue, comme le prouve la dédicace écrite de sa main à la fin du volume que possède la ville de Moulins, et nous trouverions souvent dans les madrigaux et les sonnets du poêle d'Arezzo, la page précise où, comme ici^ il a puisé son inspiration. (2)

Nous ne raconterons pas les diverses phases de cet afnour qui dura deux années, les plaintes de l'amanl, les sévérités de la dame, les brouilles et les raccommodements ; il faudrait citer presque tout le livre. Qu'il nous suflise de savoir que Marguerite était plus belle

(1; Jard. d'Apollon, p 20.

('i) Nova angeletta sovra l'aie accorla

Scesc dal ciclo in su la fresca riva.

Là 011(1' io passava sol per raio destine : Poiche seuza compagna e senza scorta Mi vide, mi laccio che di seta ordiva Tesc fra lerba ond'e verde M cammino ;

Allor fui preso.

(Pétrarque : Madrigale 111.)

que l'Aurore (i); qu'elle apparut à notre poète au réveil du printemps (2), et que, s'il doit la quitter sur l'ordre d'un père trop sévère, ce ne sera que pour aller rendre le dernier soupir au bord de l'Allier (3). Il n'en fait rien, cependant ; et ce qui montre bien qu'il ne s'agissait pour lui que d'un amour poétique, c'est qu'à peine à MoulinS;, il se choisit une nouvelle Marguerite. C'était une toute jeune fille de treize ans, l'une de ses parentes, à qui sa famille se proposait de le marier un

(1) Qui croira la beauté de celle que j'adore

Surpasser un émail qu'on voit de nuit aux cieux ?

Oui croira que jamais la clarté de ses yeux

Ait fait honte aux rayons de la \ermeille Aurore ?

Qui croira le fin or, où l'or même se dore,

Céder aux blonds cheveux qui captivent les Dieux ?

Qui croira ses regards, ses attraits gracieux

Etre plus à priser que ceux d'une Pandore ?

[Jardin d'Apollon, p. 35.

Conf. Pétrarque. Le trecce d'or, che devrien far il sole D'invidia molta ir pieno.

'Canzone IV.)

Onde toise Amer l'oro e di quai vena

Fer far due trecce biondc ? . . .

Di quai sol nacque l'aima luce altéra

Di que' begli occhi ? [Son. 181.)

(2) Nyraphae, Pegasidcs, beatitasquc

Laus et gioria Delise cohortis...

Aprili redennt novo et virent], Cujus immenor haud ero, venustam Monstrarit mihi quippe Margarillarn Omnes quae Charités praeit décore.

(ffortutus ApolUnis. i>. 36.)

Co!)!'. Pétrarque -.Mille trecénto venliselte, à punto

Su l'ora prima, il di sesto d'apriie

Nel labirinto infrai.

{Sonet to 17.1

(i) Jardin /Ipollon, p. 82.

ETIENNE BOURMER. 57

jour (i), qu'il avail vue à la campagne (2), dont il chante le séjour, elaux pieds de laquelle il espère trouver enfin la paix et le bonheur.

Esprit souple, talent facile, comme le prouve son double mode décomposition, Bournier aurait pu réussir dans plus d'un genre ; l'énergie qui convient à la satire ne lui faisait pas défaut^ et il trouve des accents pleins de vigueur pour flétrir les amours vénales :

Savez-vous en amour ce qu'ores est requis : D'un mensonge assuré faire ferme assurance ; En propos, en habits une vaine apparence, Faire de beaux présents et des banquets exquis. Les amours ne sont plus par des amours conqui*^ : Un poupin étranger arrivera de France, Galonné, velouté, qui, dernier, nous devance, Et ravit nos amours par des amours acquis. Chaînes, bagues, bouquets, des citrons les écorces. Ce sont de leurs amours les plus promptes amorces, Et les mieux habillés ce sont les mieux chéris. Mais quoi ? Telle envers nous fait de la renchérie

l\) Amo Margaridem alteram Molina:

Ouae virgo mihi copulatur uxor, Annurapost decimuiu sui secundum.

{Horlulus Apol.,^. 5.)

(2) Allier qui sur le vert de ton plaisant rivage,

Cet été ra'égayant, maintes fois m'as fait voir Dans ton cristal ondeux qui servait de miroir L'œil qui de liberté m'a réduit eu servage...^' [Jardin d'Apollon, p. 40.)

Qui ne sait pas que c'est que la friperie Où l'on a des habits empruntés à Paris. (1)

Mais, tout en admirant Homère et Virgile, il se sent plus attiré vers Anacréon, Catulle et Pétrarque:

Quelque censeur haineux, en te lisant un jour, Blâmera ton auteur et foulera par terre Et les fleurs et les fruits de son petit parterre Où Phébus et les Sœurs font ores leur séjour. Un dégoûté d'amour, un Rodomont de cour, Moins ami d'une fleur que de son cimeterre, Dira que tu devais écrire de la guerre ; Mais dis-lui qu'un amant devise de l'amour. (2)

Rêveur amoureux, il chante donc l'amour, ses joies et ses tourments, l'abandon volontaire de sa liberté (5), ot les regrets dont est suivi cet abandon (4), le pouvoir irrésistible d'une passion contre laquelle il lutterait

(1) Ces vers laissent supposer que notre poêle n'était pas trèsfortuné ; un autre passage pourrait confirmer cette conjecture :

Si seulement l'amour est aux richesses,

Les pauvres sont rebutés de sa cour ;

Si par argent on mesure l'amour,

Pauvres amants n'auront point de maîtresses.

iJard. d'Jpol. p. 41)

[2] Jard. dApol. p. 3.

(3i Jard. d'Jpol. p. 5-.

(■ri Jard d'Apol. p. 31.

ÉTIENiVE BOIRNIER. 39

vainement (i), et la crainte qu'un rivol heureux ne le supplante en son absence (2) ; enfin, comme ces amoureux transis dont se moque Boileau, il bénil son martyre et chérit sa prison :

Oui je la veux aimer aimant sa cruauté (3) !

s'écrie-t-il en parlant de la

Reine des doux pensers où son esprit s'arrête (4).

Mais sa jeunesse est encore ici son excuse ; l'exemple venait de trop haut pour qu'il pûl croire possible de ne pas le suivre, au moins timidement (5).

(t) Vous qui par l'étroit liei;

De l'archer Idalien

Etiez réduit en servage

Sous le joug d'une Beauté,

Evitez la cruauté

D'un Dieutelet plein de rage.

Je lavais abandonné,

Pour m'avoir mal guerdonné.

Mais ce sorcier de mon âme

Au miel de nouveaux appas

A fait retourner mes pas

'Vers les soleils d'une dame.

{Jard. d'Jpol.\K 58. 1 ("ij Jard. d'ApoL. p. 45.

rS) Jard. d'Apol. p. 44.

(4) Jard. d'Jpol. p. 27.

f5) Conf. Ronsard : C'est un malheur si plaisant qu'on désire Toujours languir en un si beau martyre. (Amours II J Conf. Desportes : Je veux ne trouver rien si plaisant que ma peine.

— Car sa rigueur m'est douce et mon mal me contente.

{Amours d'Hippolyte.

— Je bénis la prison et le feu de mon âme.

(Amours de Diane.)

il) VOESIE LVHIQIE.

A quelle école appartient Bournier ? Ronsard est le soleil poétique qui éclaire le seizième siècle et attire à à lui tous les regards ; mais tout le monde n'avait pas le souffle puissant de ce nouveau Pindare : dans la Pléiade même, pîusieursesprits, moins hardis quedélicals, prirent pour guide le tendre et sensib'e Pétrarque. Dans son manifeste, Joachim du Bellay en recommande l'élude presque à l'égal des chefs-d'œuvre de l'antiquité (i). Pétrarque partagea donc la faveur de la Pléiade avec Anacréon, dont Henri Etienne édita pour la première fois les œuvres en i554, et qui, dès son apparition conquit tous les suffrages (2). Telle fut la double influence qcc subit Bournier. Nous avons moîUrô par d'assez nombreux rapprochements combien il emprunta à Pétrarque ; l'imitation d'Anacréon n'est pas moins

Conl'. l'etrarqiie : Dolci ire, dolii sdegnie dolci pati,

Doice mal, doice affanno, edoice peso.

— Che bel fln fa chi ben amando more.

(Son. 109.) Benedetlo sia M giorno e '1 mese, e 'I anno, E la stagione, e '1 tempo, e l'ora, e M punto, E 'I bel paese, e 'i luco, ov'io fui giunto Da duo begli occhi che Icgato m'hanno.

(Sonetto 47.) \\) u Lis donc et relis premièremeat, o poète futur, les exemplaires grecs et latins ; puis me laisse toutes et^s vieilles poésies françaises aux Jeux Floraux de Toulouse et au Puy de Rouen, comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons, et autres telles épiceries qui corrompent le goût de notre langue et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance.. . Sonne-moi ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne, pour les quels tu as Pétrarque, et quelques moderne» Italiens. ■•

('2) Deux traductions en furent faites immédiatement, l'une en latin par H. Etienne, l'aulre en français par Remy Belleau.

ÉTIEiNNE BOUIIMER. 41

manifesle. C'esl à elle que nous devons certains pelils tableaux qui rappellent de loin ces chefs-d'œuvre de grâce un peu cherchée, l'Amour mouillé, l'Amour piqué par une abeille, etc. (i) Seraient-ils bien indignes de figurer dans le recueil de l'anthologie, ces vers gracieux où il représente l'Amour provoquant sa Dame au jeu de dés?

Le fils ailé de Cythérée, Ayant ses deux yeux débandés, Attaqua ma Dame à trois dés, Qui gagna sa flèche acérée.

Amour, pour se revancher d'elle, De rechef la vint attaquer,

(I) L'Amour mua sa trousse en puissanle navire,

Sestraits en avirons, les tendons de ma lyre Dont est tendu son arc en câble it lit changer ; Son arc servit de mât et son bandeau de voile. Il fut le naulonnier, et son flambeau l'étoile Oui me mirent à bord hors de tout ce danger.

{Jard d! Apol. p. 42. >

A peine avais-je clos la paupière à mon œil. Qu'un songe mensonger me fait ouvrir la bouche Et profcrt-r ces mots : C'est ores que je touche Le trésor désiré qui me comblait de deuil ! Mais hélas ! me trouvant tout seul à mon réveil, Eloigné de cet heur, je sors nu de ma couche Allumer ma bougie au tison d'une souche, Pour écrire un sonnet à l'honneur du sommeil. Et comme j'écrivais le nom de ma guerrière, Un soupir ennuyeux éteignit ma lumière.

Ha ! soupir, qui l'a fait, ce dis-je, ici trouver ? C'est répond- il Amour, le doux fils de Cyprine, Qui déférant cet heur à sa flèche divine. Veut ce beau nom lui-même en ton cœur engraver ! 'Jard. d'Apol. p. 25.)

Et voulant au jeu se piquer, Coucha son arc et sa cordelle.

Ma Danie plus qu'Araour accorle, Mil en jeu sa seule beauté ; Lui sa rigueur et cruauté :

La beauté la rigueur emporte.

L'enfant, recourant à sa mère, Pleure ses malheurs advenus.

Allez, petit sot, dit Vénus, Qui pensez-vous qui vous révère ?

Fallait-il jouer la puissance

Que vous avaient donné les Dieux !

Allez, allez servir ses yeux,

Et leur portez obéissance ! ()

Lîourriier ti'en professa pas riioins ufie graode admiralion pour Ronsard el son école, et surtout pour lîerlaul qu'il placerait volontiers au-dessus de Ronsard lui-même. Mais dans son affection, comme dans son estime, la première place est réservée à l'auteur du Sireine, Honoré d'Urfé, qui, se croyant un peu du Bourbonnais, où il possédait des domaines jusqu'aux portes de Moulins, ne refusait ni ses cor'.scils, ni son appui aux jeunes lalezUs de ( e pays. Il paraît avoir particulièrement soutenu les dôbuls de Bournier, et Bournier par reconnaissance, lui dédia, ainsi qu'à (jilberl de Chazeron, son petit Jardin de Clé-

(1) Jardin d'J potion, p. 92.

* ÉTIENXE BOURXIER. 45

menced]. Aux yeux de Bournier rien n'égale le mérile d'Honoré d Urfé (2), el c'est Orphée, noi>. d'Urfé, qu'il faudrait l'appeler (3).

Mais la gloire des étrangers ne lui fait pas oublier ses concitoyens : incapable de ressentir ces faiblesses d'amour-propre qui portent certains écrivains à dénigrer les illustrations de leur ville, il paie un juste tribut d'éloges au président Guillaunne Duret, à Claude Billard, à Jean de Lingendes, son émuie^ mais émule

(1) Monseigneur, ces petits tleurons qui aux rais de votre bel esprit pullulaient de jour en jour en mon âme... viennent, ce premier mois de l'année, fleurir à l'abri de vos honneurs et couronner vos louanges : raffection que vous portez a leur auteur les licencie à s'éloigner de leur parterre naturel et jardinet entre vos mains, en espoir d'y vivre francs du mépris et de l'envie.

Jard. d'Jpol. p. Ô3.)

(2) Urfeon cito, flosculi, advolate...

Hic est qui prior abstiilit Latinis

Et Grffcis decus, abstulitquc GaU.s Scriptis laureolam SL.is coronam ; Hic est qr.i modulis lyra' venustls Pcr valles, sylvasque, perque montes.

Et per flumina, fascinât ('.amœnas.

Hort. Apol. p. 66.)

(3; Ne sois jaloux doncqucs Orfé

Si tes airs ma Muse méprise.

<;ar elle e>t ores tout éprise.

Dos airs de la lyre d L'rfé — Le Bourbonnais en est ravi, Après lui vont Allier et Loire, Les écho- redisent sa gloire Et son luth des bois et suivi...

Honorez Honoré d'Urfé .Nymphes d'Allier sur votre rive ; J'honorerai, tant que je \ive Honoré dUrfé mon Orfé.

iJard. d' Apol. p. 07.;

plus heureux. Ses concitoyens ne furenl pas ingrats : malgré la supériorité de son rang, Chazeron ne dédaigna pas de lui adresser des vers flatteurs, et cet exemple fui suivi par beaucoup d'autres personnages, magistrats ou poètes, dont le nombre prouve combien les Belles- Lettres étaient alors en honneur dans le Bourbonnais. Parmi eux nous remarquons un avocat dont le nom était réservé de nos jours à une grande célébrité, Christophe Kouher, du barreau de Moulins. Les Rouher ont toujours conservé d intimes relations avec le Bourbonnais ; il est fait souvent mention de cette famille dans les archives de celte province, oîi ils sont désignés comme seigneurs de Blanzat, près Clermonl.(i )

Si l'on veut apprécier avec impartialité le talent de Bournier, et faire la part de ses qualités comme de ses défauts, il est juste de ne point le séparer du milieu dans lequel il vécut. Il appartient, en effet, à l'époque de transition qui vit commencer la réaction contre

(1) Archives de Moulins. B. 737 ; contrat de mariage du 1 1 juilk't 1620.

Voici les vers de Christophe Rouher à Etienne tSournier :

Diversis Tliemis et Phœbus tibi tempora cingunt Stemmalibus, Phœbus carminé, lege Themis ;

Pbœbo colluces, solus mors vitaque Phœbo es. Te vivo vivet, tequc cadente cadet :

Per Themida effulj^es, per te fulgetque Themista ; Tu Themis ipso aliis, tu Themis ipse tibi.

{Jard. d'y4pol p. r.)

Ronsard et son école, en attendant que Malherbe se fît accepter de tous comme le réformateur de la langue et de la poésie. C'est donc, non pas avec les beaux génies du dix-septième siècle qu'il convient de le comparer, mais avec les écrivains de son temps, qui n'avaient pas encore bien compris qu'il fallait brûler beaucoup de ce qu'on avait adoré jusque-là. A certiiins vers bien frappés on reconnaît dans Bournier le caractère du vrai poète ; cependant sa Muse brille plus par la douceur et l'agrément que par l'élévation et l'énergie. Il est ingénieux et spirituel, mais il tombe aussi parfois dans la recherche et l'affectation, \isant à la grandeur, il n'évite pas toujours l'enflure. Ce défaut est surtout sensible dans les comparaisons qui lui sont familières : son cœur est un Etna brûlant (i); ses larmes peuvent former un fleuve (2); l'oeil de sadameeslun carquois; ou un soleil (5); !e soin de Marguerite une pierre à aiguiser les dards (4)« Mais cette manière de parler avec exagéra-

il) Un Montgibel de feu je cèle en mon courage !

(Jard. d'Apol. p. 18.)

(2) Des larmes de mes yeux s'est formée une mer !

[Jard. d'Jpol. p. 18.)

(3) Et ce bel œil est seul la trousse de ses dards.

[Jard. d'Jpol. p. 22.)

Ses yeux... sont deux soleils nouveaux Auxqueis toute clarté nouvelle fait homniao,e.

Jard. d' Àpol. p. ?.6.)

(4; Desperatio carnifex cruenta

Huic adslat gemini sub axe montis (luUelium exacuans.

Hort. Jpoi. p. .^o.,

46 POÉSIE LYRIQDE.

>^lion el mauvais goût n'esl pas une innovation de Bourni^ ; il n'a fait qu'user d'une forme de langage convenue, langage ordinaire des maîtres, dont, jeune encore el désireux d'être accueilli avec bienveillance par ces dispensateurs de toute renommée, il n'avait pas cru pouvoir mépriserraulorité(i). IMalherbe lui-même nesut pas s'en abstenir dans ses premiers écrits (2), el Pétrarque, le modèle favori de Bournier, en fournirait plus

(!' Conf. Ronsard : Un bel argent chaudement s'écoulait Dessus sa joue en la gorge ivoirine Où l'Archerot ses flèches émoulait.

Conf. Desportes : Mon amour sert de l'eu, mou cœur sert de fourneau. Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence^ Mon oeil sert d'alambic par où distille l'eau, etc.

(Amours de Diane.)

Vos yeux, belle Diane ont autant de puissance Qu'une arquebuse à roue, et vos sourcils voûtés Ce sont deux arcs turquois qui rendent surmontés Les cœurs qui pensent plus faire de résistance. Votre front c'est le marbre ou l'Archer qui m'offeuse Aiguise à mon malheur ses traits de tous côlés ; Votre chaste estomac le séjour des beautés, La prison qui me garde en votre obéissance, etc. (Jinours de Diane.)

(2) Si vos yeu\ sont toute sa braise,

Et vous la fm de tous ses vœuj, Peut-il pas languir à son aise En la prison de vos cheveux I

(Ode pour Vavrii'ée île Marie de Médicts). — Et le désespoir de Saint-Pierre !

ETIENNE BOURNIEU. 47

d'un exemple (i). C'est à la même influence qu'il faut altribuer chez lui l'invasion du langage de la procédure dans le domaine de la poésie (2), elle goût pour les jeux de mois sur les noms propres (5); mais ce travers aussi

(It Qui co begli occhi mi transfise il core.

(Son. 47.) I bcgli occhi, ond' i' fui percosso in guisa Ch'e' medesnii, porian saldar la piaga.

(Son. 55.) Quai fuoco non avrian già spento et nnorlo L'onde che gli occhi trisli versan sempre.

(Ballata lU.) La testa or fine, e calda neve il volto, Ebeno i cigli, e gli occhi eran duo stelle Ond'Amor l'arco non tendeva in fallo. .. Fiaiuma i sospir, le lagrime crislallo.

[Son. 121.) Cbe poria questa il Ren, qualor più aggbiaccia, Arder con gli occhi, e rompre ogni aspro scoglio.

(Son. 138.)

(2) S'il est mon créancier qu'il fasse une saisie

De mon corps et mon cœur jusques à mes cheveux... Puisqu'il ne veut attendre une heure seulement, Que ne me fait-il vendre ores publiquement Au plus offrant metteur....

(Jard. d Apol. p. 74.) Ha ! plût à Dieu que pour moi Fussent les mots de la loi, Qu'Amour d'où mon mal procode Maître de ma passion, Niant sa possession, Perdît mon cœur qu'il possède.

[Jard. d'Jpot. p. 60.)

(3) Le beau nom qu'il a d'Honoré [Urfé- Orphée) Montre qu'il est digne de gloire.

(Jard. d'Apol. p. G8.) Portas, Portée, pandito Camœntc

{Hovt. Jpol. p. 83.) Aures qui rapis, ô Rapine, docfas.

{Hort. Apol. p. 83.) Diireto durante, decusdurabit in urbe.

flort. Apol. p. 89.)

nous trouvera moins sévères, si nous songeons que les plus grands de ses contemporains n'y ont pas échappé (i).

Loin donc de faire un crime à Bournier d'avoir ainsi sacrifié aux faux dieux de la Pléiade, sachonslui plutôt gré de s'être tenu sur ce point dans une prudente réserve, de n'avoir employé qu'une ou deux fois ces grands mots, bizarrement composés, si fréquents dans Ronsard (2) ; d'avoir complètement repoussé le vers à entrechats que Du Bartas avait mis un moment en grande vogue, et d'avoir choisi, pour revêtir sa pensée, la forme poétique la plus difficile, le sonnet, récemment introduit en France par le chantre d'Olive.

Les comparaisons, qui forment la parure de toute poésie, sont chez lui fréquentes, riches et généralement bien choisies- Fidèle au précepte de Ronsard (3),

(1) Conf. Ronsard : Ma douce Hélène, non, mais ma bien douce haleine ! Conf. Du Bartas : La joyeuse alouette, avec son tire-lire,

Tire l'ire aux fâchés !

Conf. Pétrarque : L'aura gentil che rasséréna i poggi.

(Son. 161.)

L'aura serena.

(Son. 164.)

Mihi Laurea cura Sola fuil...

Laurea culta mihi.

{Eglog. lat.)

(2) Fier aquilon, horreur de la Scythie, Le chasse nue et l'ébranle-rocher, L'irrite-mer. etc.

Ce porte-ciel, ce tue-géants, Hercule, etc.

(3) Tu n'oublieras les comparaisons, les descriptions de lieux, fleuves, forêts, montagnes ; de la nuit, du lever du soleil, du midi, des vents, de la mer, des dieux et déesses, avec leurs propres métiers, habits^ chars et chevaux, etc.

(Ronsard : Art poétique.)

ETIENNE BOCRMER. 49

il les emprunte lanlôt à la Nature (i), tantôt à l'Histoire (a) et à la Mythologie, mettant ù contribution les métamorphoses de Jupiter (5), les malheurs d'Actéon (4), les aventures de Thésée (5), le supplice de Promélhée (6), les chants mélodieux de Philomèle (7), les dons faits à Pandore (8), la témérité d'Icare (9). En cela encore il ne fait qu'imiter ses illustres modèles ( » 0).

(1) Ex. : Seinblerai-je l'oiseau qui l'ardeur coutumiore

De son amour 6(cint au flambeau rallumé ?

[Jard. d'Apol. p. 27.) En cela je ressemble au palmier généreux. Qui s'élève tanl plus que le fardeau l'accable.

{Jard. d'Jpol. p. 54.)

(2) Ex. : Le Toscan, animé contre l'état Romain,

Dans Rome allait donner la tête mi-baissée. Lorsqu'un Horace seul tint le pont d'une main... Tout de même je fais; quoique de mille ennuis De mille maux atteint, et les jours et les nuits, De pied coi je me bats.

(Jard. d\-4pol. p. 28.)

(3) Jard. dJpol. p. 38,

(4) Jard. d'Jpol. p. 31.

(5) Jard. d'Apol. p. 32.

(6) Jard. d'Apol. p. 51

(7) Jard. d'Apol. p. 38.

(8) Jard. dApol. p. 38.

(9) Jard. d'Apol. p. 47.

(10) Conf. Ronsard : Amours II. Son. 32.

Conf. Pétrarque : l'spnli trarmi délia propria iiuajjo, Ed in un cervo solitario c vayo Di selva in selva ralto mi (ransformo-

(Canzone prima.) Conf. Ronsard ; Je voudrais bien, richement jaunissant, En pluye d'or youtte à goutte descendre... Puis je voudrais en taureau blanchissant Me transformer.

(Amours de Cussandre )

Conf. Desportes : Je vois bien mon erreur et que j'ai commencé, Nou\eau Irérv'» d'Icare, un vol trop téméraire !

Remarquons en oulre qu'un grand nombre de vers de Bournier rappellenl d anciens proverbes (i), ou sont assez bien frappés pour devenir proverbes euxmêmes (2). Signalons, enfin, celle maxime qui rappelle de Irès-près la cbule du sonnel d'Oronle :

A loiis amants Amour n'est favorable, Le trop d'espoir nous fait désespérer! [3)

On ne peul pas sans doule en inférer que Molière ail eu connaissance du Jardin de noire compatriote ; le rapprochement n'en est pas moins curieux à constater.

S'il fallait résumer notre jugement sur Bournier,

(1) Ex. — SuKt in rainori bona pliarinaca pyxide.

. {Hort. Jpol. p. 6.)

Lt clavus modo claviiluni retrudit.

[Hort. Jpol. p. 31.)

Toutefois je n'ai pas de jugeaient si peu Que je naye bien su, avant la lin du jeu, Sans perdre, honnêtement retirer mon épingle. (Jard. d'Apol. 53. )

S'il est vrai qu'en forgeant forgeron l'on peut être. [Jard. d'Jpol. p. 16.)

(2) Ex. — 11 faut mûrir avant que se (aire connaître :

Le meilleur fruit jamais ne se cueille au printemps. (Jard. d'Jpol. p. 19.)

Non ce qui comprend tout ne se peul pas comprendre. L'immortel ne se peut du mortel limiter.

iJard. d'Jpol. p. 65.)

(3) Jard. d'Jpollon, p. 41.

ETIENNE BOLRNIER. 51

nous ne pourrions mieux ie faire qu'en lui appliquant le vers célèbre de Martial; ses Sonnets, en effet, sont

Un mélange de bien, do mal, de médiocre (1).

Un critique émincnt (2) compare le temps à l'océan où tout s'engloutit, el la fin du seizième siècle au détroit de Sicile visité par de conlitmelles tempêtes: les barques portant la fortune de tant de poêles se brisent sur les rochers, el bien peu parviennent à gagner la haute mer, c'est-à-dire à conquérir une place dans la mémoire des hommes. Qu'on nous permette de continuer l'image el de recueillir surlle rivage, où ils restaient sans sépulture, les ossements de notre poëlc, pour lui élever un bien modeste mausolée. Honorer ses concitoyens, n'est-ce pas une manière de servir la patrie ?

JEAN DK LINGEXDES

Plutarque (5) dit avec beaucoup de sens que, pour deux hommes d'égal mérite, limporlance de la ville qu'ils habitent, la position de leur famille, ses relations et son crédit peuvent créer entre eux des inégalités telles que, partant ensemble, l'un suc-

M~ Sunt bona, siint qua?dam mediocria. sunt mala plura.

(Mart. 1. Ep. 12.)

(2) M. Sainte-Beuve: Les poètes français du XFI'^ siècle.

(3) Fies des hommes illustres.

combe à la peine avanl d'atteindre le but, laiidis que l'autre arrive comme en se jouant ù la fortune et à la célébrité. Il en fut ainsi de deux amis, deux frères par l'esprit ei le talent, Etienne Jîournier et Jean de Lingendes. Plus heureux que Bournier, Lingendes, né, comme lui, à Moulins, et presque la même année (i), jouit de son vivant et après sa mort d'une notoriété pour laquelle un joli madrigal (2) a peut- être plus fait qu'un ouvrage de longue haleine, mais qui n'est pas, tant s'en faut, une pure usurpation. C'est qu'aussi il ne divisa ni ses forces, ni son temps, et n'ciitrcprit pas, comme son compatriote, de suivre à la fois Barlhole et Anacréon.

Secondé par le crédit de sa famille, l une des premières du Bourbonnais (5), soulcim par le gouverneur Gilbert de Chazeron, bien servi par les circorsstatices,

(Ti 1-580. Ccrlaiiis bioijraplies disent 168(3.

La faille en est aux dieux Oui la liront si belle Et non pas ù mes yeux

(2) Si c'est un ciiine de laimcr On n'en doit justement blâmer Que les beautés qui sont en elle,

(i) Au nombre des principaux membres de cotte famille nous devons compter : les deux Lingendes orateurs sacres ; di ux conseillers au Présidial de Moulins, Jean et Charles de Lingendes; un diplomate. Nicolas de Lingendes, ijui fut maître ordinaire de l'hôtel du roi et prit part à la négociation du mariage de Louis XUI avec la fille de Piiilippe 111; un trésorier de France, Pierre de Lingendes; un receveur des tailles du Bourboimais, Antoine de Lingendes. Ce dernier fut le curateur des lilles de Nicolas de Nicolaï ef, en cette qualité, il autorisa, sur l'avis d'Antoine de Laval, le mariage de l'une d'elles avec Philibert de Chazerat, écuyer. Parmi les témoins choisis dans les premières maisons du pays figure, à côté de Chazeron, Pierre de Lingendes, seigneur des Guyots, avocat à la sénéchaussée du Bouibonnais. (JrchUes de Moulins. — B. 733.)

JEAN DE LIXGE.NDES. 55

ravénement des Bourbons au Irône de France appelant nalurellemeiill'allcnlio;! sur la province d'où ils liraient leur origine, Lingendes obtint tout d'abord une place distinguée dans la faveur, dans l'engouement de la cour^ en même temps que l'amitié d'Honoré d'Urfé lui ménageait l'appui des Beaux-Esprits et lui ouvrait cer' lains hôtels privilégiés qui, comme celui deRambouillet, commeriçaiet'.l à devenir un centre de réunion pour les Gens de Lettres. C'est dans ce milieu d'élégance, de politesse, d'esprit, mais aussi de licence et d'enivremcni qu'il dépensa sa jeunesse à aimer et à chanter ses amours. Sylvie, Phllis, Iris, telles sont les beautés anonymes dont il célébra les charmes. ÎNul poëte n'est plus tendre, nul n'a mieux fait passer dans ses vers brûlants la passion dont il fut dévoré. Funeste égarement ! Au milieu des relations trop faciles d'une société dissolue dont il ne craint pas de dévoiler les tristes mœurs, il engloutit à la fois sa santé et ses espérances d'avenir. Que n'eùî-on pas, en effet, pu attendre^ s'il eût vécu l'âge de Ronsard ou de .Malherbe, du poêle aimablC; qui, avant (rente ans, avait déjà produit tant de charmants ouvrages? Mais la Muse chaste el jalouse réclame un culte exclusif de ceux à qui elle donne l'immortalité en échange.

Parmi les œuvres de Lingendes (i), les plus dignes

II) En voici les litres : Poème sur la naissance de M. le Duc de Rcthelois. — Stances. ~ Ode à Marie de Médicis. — Sonnets. — Traduction en prose des Epitres d'Ovide. — Elégie pour Oiide. — L(^s changements de la berbère Iris.

54 POÉSlIi; LYRIQUE.

d'allenlion sont les Stances, \' Elégie pour Ovide et les Changements de la bergère Iris.

Les Stances semblent une imilalion des élégiaques latins; les sujets sont les mêmes, la couleur et le style peuvent souvent soutenir la comparaison ; et Boileau eût pu dire :

Amour (iiclait les vers que soupirait Lingendes.

Mais il aurait pu aussi, comme il l'a fait pour Hégnier, avertir les oreilles délicates du danger qu'elles courent d'être parfois offeîisées. En effet, si la passion resj)ire d.ins ces poésies, ce n'est trop souvent qu'une passion impure et toute charnelle. Ce n'est donc pas sans réserves que nous citons quelques strophes des Stances à Sylvie, qu'il est cependant utile de connaître, car, mieux qu'une longue page d'histoire, elles disent ce que l'exemple des Valois, joint à une si profonde el si longue anarchie, avait fait de la bonne compagnie en France, el combien fut méritoirel'œuvre entreprise, no[» sanssuccès, par Madame de Rambouillet (i), et ses imitateurs (2) :

(f) • L'épouse chérie de Louis XII, Anne dt" Bretagne, avait fondé une école de politesse et de perfection pour le sexe... l'Hôtel de Rambouillet, ce salon accompli, ne fut que la reprise tardive des traditions d'Anne de Bretagne, la revanche du mérite, de la vertu et de la politesse sur la licence à laquelle tous les rois depuis François !«', et Henri IV lui-même, avaient payé tribut. »

{Œuvres de Rœderer, H, p. 3'.»6.)

(2) « C'est une erreur beaucoup trop répandue et récemment fortifiée par M. Rœderer, que l'hôtel de Rambouillet ait clé lon[;temps le seul salon de Paris où se soit rassemblée la honnc compaj^nic ». (V. Cousin ; Jeunesse de Madame de Longxirville, p. l'iO.)

JEAX DE LINGENDES. 55

STANCFS A SYLVIE

Connaissant votre humeur, je veux bien, ma Sylvie

Que passant votre temps Avec tous les amants dont vous êtes suivie

Vous les rendiez contents.

La mode de 1 1 cour m'étant si l>ieii connue,

Pourrais-je avoir douté Qu'on pût vivre en ce temps plus chaste et retenue

Avec tant de beauté?.. ..

Celle qui fait du mal se i)cut dire innocente

En le tenant caché ; Mais quand on fait du mal et qu'après on s'en vante.

On fait double péciié....

Ah ! feignez d'être sage et ne faites pas gloire

Dénie si voir trahir !

Me décelant un mal que je ne veux pas croire

De peur de vous haïr !

D'un dépit bien ardent, il r:iut que je l'avoue,

Je me sens embraser, Voyant tous les matins encor sur votre joue

L'empreinte d'un baiser.

Las! voyant loin de vous la lionle cire bauiie.

Je deviens si jaloux Que je voudrais mourir; mais pour vous voir punie.

Ne mourir qu'avec vous !

F.es slances à Philisconiplèlenl ce tableau de mœurs, en nous rôvôlanl avec quelle facilité se nouaient et se

dénouaient alors les liaisons galaiiles : c'esl d'un Ion fort cavalier que l'amaiit prend et dorme congé ; il plaisante, il raille en toute liberté d esprit, et sa raillerie louche à l'impertinence!

STANCES A l'HlLIS

D'où vient que s;ins efl'ortj'ai rompu tous m s fers, Et que le souvenir des maux que j'ai soulïeris

Me paraît un mensonge !

Je ne liens plus Philis pour l'astre de la cour, Et ses perfections ne me semblent qu'un songe,

Non plus que mon amour.

Maintenant j'en ai honte, en ne la voyant pas Avec cette douceur ei ces divins app;is

Qui la rendaient si belle! Au contraire, je vois que ses charmes sont faux, Et que tant de beautés que j'admirais en elle

Sont autant de di'lïuils

Le soleil ni l'amour ne sont plus dans ses yeux ; Elle n'a plus d'attraits dont j'ai ciu que les dieux

L'avaient si bien pourvue :

Aussi tout étonné je sors de ma prison, El confesse qu'Amour m'avait ôté la vue

Pour m'ùler la raison ...

Adieu donc, ô Philis, c'est le vouloir des dieux Qui m'ôtent ce bandeau qui me couvrait les yeux,

Que je vous abandonne :

Recevez cet adieu que je trouve si doux. Et prenez ce congé, puisque je vous le donne.

En le prenant de vous.

,1EAN DE LINGENDES. 57

Quant à moi, maintenant, sans peur de m'abîmer, Je me rirai des vents et des lïots de la mer,

• Assis sur le rivage, Et verrai de bon cœur quelque esclave trompé Hériter de ma chaîne et mourir au servage Dont je suis échappé !

Comme Bournier, Lingendes demanda volontiers l'inspiralion aux beaux génies de l'Italie : il eniprunla à l'un d'eux, Ange Polilien, le sujet et le mouvement de son Elégie pour Ovide, qui a beaucoup aidé à sa réputation. Voici la première strophe de ce petit poëme, écho affaibli des Tristes al {\esPonli(jues ; elle montre quelle admiration sincère professe noire poêle pour le chantre des Amours, et avec quelle indignation il déplore les infortunes de lexilô de Tomes :

Ovide, c'est à tort que tu veux mettre Auguste

Au rang des immortels ; Ton exil nous apprend qu'il était trop injuste

Pour avoir des autels !

La fin est originale : l'Amour, pour consoler Ovide, l'engage à venir en France, où il trouvera une foule de « doux esprits-) et de rares beautés « dont les cœurs sensibles • , complètement dévoués au fils de Vénus, lui font dédaigner les temples d'Amalhonte. C'est une manière ingénieuse d'atmoncer la traduction !■ doses vers amoureux » que va publier l'éditeur Renouard.

Lingendes fit aussi passer dans notre langue quelques-unes des plus gracieuses compositions de son

contemporain le Portugais George de Montemayor. Quelle finesse de Irait dans ce petit tableau imité de l'auleur célèbre de la Diana :

Philis, auprès de cet ormeau, Où paissait son petit troupeau, Etant toute triste et pensive, De son doigt écrivait un jour Sur le sablon de cette rive :

« Alcidon est mon seul amour. »

Je ne devais point ra'assurer De voir sa promesse durer, Parce qu'en chose plus légère Et plus ressemblante à sa foi.

L'ingrate et parjure bergère Ne pouvait se promettre à moi :

Un petit vent qui s'élevait Au même instant qu'elle écrivait Cette preuve sipeu^durable.

Effaça, sans plus de longueur, Sa promesse dessus le sable Et son amour dedans son c<i,".ir !

Les Cliangemenls de la Bergère Iris sont dédiés à Madame la princesse deConti, Louise de Lorraine, (i)

(1) Il fait dire à l'Amour a propi)s de ce « bel astre Lorrain » :

Aussi quand je le vois, son bel œil me consume

Et me semb'c si beau Que, pour le voir toujours, j'ai perdu la coutume

De porter mon bandeau.

l Elégie pour Ovide . )

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