JEAN DE LINGENDES
dont Lingendes ne peut se l;isser d'admirer Téblouissante benulé, ainsi que les vertus,
Vertus que le penser ne peul niêine comprendra.
En tête du premier chant est une pièce de vers d'Honoré dUrfé au berger Philène, héros du poëme ; elle est dans le goût maniéré et tourmenté que Malherbe aura tant de peine à batmir de la littérature française et justifie le conseil qu'il donnait à dUrfé de n'écrire qu'en prose. Quel l'aux-brillanl dans l'idée, que! pathos dans l'expression !
Cesse donc, ô berger, cesse donc de te plaindre ; Si lu plains toutefois, plains-toi de l'être plaint, El d'allumer ton feu quand tu le dois éteindre !
Cet exemple, donné par un écrivain d'un si grand renom, était dangereux : Lingendes ne sut pas, ou ne voulut pas le dédaigner, et nous aurions à relever dans son œuvre bieti des concelli semblables à cette apostrophe que le poêle adresse à l'Amour pour qu'il fasse vivre ses plainles :
Et des traits dont tu m'as percé, De chacun fais-en une plume !
Peu de mots suffiront pour indiquer le sujet et marquer ie ton de ce poëme. Nous sommes dans une délicieuse vallée de la Crète ; il est midi, et deux bergers, Daphnis et Damis, laissant ruminer leur
troupeau dans les haules herbes de la prairie, gagnent un bocage voisin, et se disposent à goùler à Tonribre quelques instants de repos, lorsque leur oreille est frappée d'un bruit confus de plaintes et de gémissements. Ils accourent et aperçoivent étendu au boni d'un ruisseau un étranger en proie à la plus vive affliction, et versant des torrents de larmes. Ils respectent d'abord sa douleur; mais le voyant tomber pâmé et comme sans vie, ils s'élancent à son aide. Leurs soins empressés le rappellent promplement à la lumière. Cet étranger est Philène, berger comme eux, mais berger d'Arcadie, qui, après s'être plaint qu'on ne l'eût pas laissé mourir, leur raconte Ihisloire de ses peines amoureuses, causées par l'inconstance de sa bergère Iris. Ce nom d'Iris ne pouvait pas alors être prononcé sans donner lieu à quelque pointe ; les Beaux-Esprits durent fort applaudir à ce rapprochement entre l'arc-en-ciel el l'arc de l'Amour :
On nomme Iris un arc aux cieux ; Mais la mienne mérite mieux Le nom d'arc qu'elle a fait paraître Aux coups qu'en mon cœur elle a faits. Et, mieux que son nom, ses effets En moi vous le feront connaître.
Iris n'a que quinze ar)S ; c'est une fleur à peine épanouie :
Son port, son geste el son discours Tout mignards avaient mille amours ;
JEAX DE LIXGENOES. (>i
Sa face était mignonne et telle Que l'avait, ou devait l'avoir, La Nymphe qui put émouvoir Phébus de courir après elle.
Celle slrophe esl gracieuse^ el, malgré la cheville du milieu, digne d'êlre retenue. Par malheur le poëte s'écarle aussitôt de celle simplicité el de ce naturel, pour tomber dans le cherché el le convenu :
Sur son teint blanc el vernieillet Naissaient le lis blanc et l'œillet; Sa bouche de cinabre peinte, Etait telle qu'en sa saison Une rose, en comparaison, Etait toute pâle et déteinte.
Ces vers sont faciles el, une fois le genre admis, ne manquent ni de couleur ni d'harmonie; ma's, on le voit, Philène est de la famille des Sireines, des Céladons, des héros de toutes les pastorales de ce (emps où le lecteur était transporté dans un monde de fantaisie, au milieu de bergers frisés avec soin, habillés de salin, couverts de rubans de la lêie aux pieds, passant leurs jours et leurs nuits à cueillir des bouquets, à détiicher des oiseaux, à soupirer^ h pleurer, :Vi mourir cent fois dans une heure.
De son côté la bergère était dune habileté consommée : h la ville et à la cour, elle usait d'un manège savant pour enchaîner son amant langoureux, se faisant un malin plaisir de le promener en esclave soumis de
Hi2 POÉSIE LYRIQUE.
l'espoir à la crainte, du bonheur au dédain. Ne cherchons point là ce que nous avons trouvé dans les Stances, Télaii de l'âme, fa passion vraie, vivement sentie, simplement exprimée (i); la coquetterie y remplace le sentiment et l'esprit le langage du cœur. Rien n'est spontané; la bergère qui capitule n'oublie point de se vanter de ne pas mettre à celte capitulation plus de lenteurs et de délais :
J'eusse bien par une froideur Dissimulé ma vraie ardeur, (Façon à mon sexe ordinaire) S'il servait de dissimuler —
El le triomphe du berger sera loin d'être exempt d'alarmes ; les Rigueurs, les Dédains, les Soupçons formeront désormais son cortège :
Le Désespoir toujours transi,
I>a Peur tremblante et le Souci
Percé de pointes éternelles ;
V Inconstance les va suivant
Qui légère donne à tout vent
Son corps qui n'a rien que des ailes ;
L'Envie au visage blêmi
Dont l'œil n'est jamais endormi,
(1) Mademoiselle deScudéry, au second livre du huitième tome de son roman de Clélie^ parle ainsi de Liogeiides poète : « Regarde ensuite Mont-Furon et de Lingendes, qui auront du mérite. Le premier aura un tour galant dans ses pensées et dans ses expressions, et le second un air amoureux et passioniié dans ses vers qui plaira à tous ceux qui auront le cœur tendre. »
(Tilou du Tillel : Le Parnasse français.)
BLOT l'esprit. 0?)
Avec sa sœur la Défiance, Malheur entre eux fort inhumain, Et qui tient toujours par la main L'Ingratitude ou l' Oubliance !
Certes Lingendes, comme Bournier, n'esl ni un chef d'école, ni un de ces grands génies qui apparaissent de loin en loin dans la vie des nations pour parler de haut et dicter des lois en véritables souverains; il n'en a pas moins sa place, et une place honorable, dans cette compagnie élégante et spirituelle dont les œuvres ingénieuses el faciles sont comme Taurore du jour brillant qui se lève sur l'hôtel de Rambouillet, et s'il n'eût été ravi par une mort prématurée (1616), il est permis de présumer que ceux dont il marcha tout d'abord l'égal auraient peut-être un jour salué en lui leur maître.