‹ Antoine Stradivari, luthier célèbre connu sous le nom de Stradivarius; précédé de recherches historiques et critiques sur l'origine et les transformations des instruments à archet et suivi d'analyses théoriques sur l'archet et sur François Tourte, auteur de ses derniers perfectionnementsChapitre 12 sur 15 · LES GUARNERI OU GUARNERIUS · texte numérisé non relu

LES GUARNERI OU GUARNERIUS

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La famille Guarneri, de Crémone, a fourni plusieurs luthiers distingués, qui tous ont été surpassés par Joseph, devenu célèbre par l'excellence de ses instruments. Le chef de cette famille, 4rdré Guarnerius, naquit à Crémone dans la première partie du dix-septième siècle, et fut un des premiers élèves de Nicolas Amati. Il travailla depuis 1650 jusqu’en 1695 environ. Ses instruments se recommandent par une bonne facture dans la manière des Amati, bien qu’on remarque en eux certains détails particuliers qui les distinguent et les font reconnaître. Leur son est joli, mais peu intense et d’une courte portée. On les range dans le commerce parmi les instruments de second ordre.

On considère généralement Joseph Guarnerius comme le fils aîné d'André, et l’on dit qu'il fut élève de son père. Il travailla depuis 1690 jusqu’en 1730. Bien qu'il soit élève d'André, il n’a pas suivi ses modèles. Ses premières tendances furent de se rapprocher de Stradivarius , dont il était contemporain ; mais plus tard il imita la manière de son cousin, nommé Joseph comme lui,

et dont il sera parlé tout à l’heure. Il a donc varié dans ses patrons et dans lés détails de la facture ; néanmoins ses instruments ont de la qualité et sont estimés.

Pierre Guarneri, second fils d'André et frère du précédent, a travaillé depuis 1690 jusqu’en 1725. Ses premiers produits sont datés de Crémone ; mais plus tard il s'établit à Mantoue, où il a fabriqué un grand nombre d'instruments qui ne sont pas dépourvus de mérite, mais auxquels on reproche d’avoir les voûtes trop élevées et de manquer de brillant.

Il y a eu un autre Pierre Guarneri, fils de Joseph, et petit-fils d'André. On a de lui des violons et basses datés de Crémone, depuis 1725 jusqu’en 1740. Dans ces quinze années il a peu produit. Ses instruments ressemblent à ceux de son père, dont il était élève, mais ils ont . moins de fini.

Il me reste à parler du grand artiste de cette famille, Joseph-Antoine, appelé communément en Italie Gzuseppe del Jesu, parce que beaucoup de violons sortis de ses mains portent sur l'étiquette cette marque IHS. Jusqu'à ce moment on n'a eu sur ce luthier célèbre aucun renseignement positif, et l’on n’a recueilli sur sa vie que des bruits vagues plus ou moins romanesques. Luimême avait donné l'indication la plus positive sur son origine en nous apprenant qu'il était neveu d'André, par cette inscription placée dans ses instruments : Joseph Guarnerius, Andreæ nepos ; mais l’on n'avait aucune indication sur la date de sa naissance. Grâce aux recherches persévérantes de M. Vuillaume, un document authentique est venu lever tous les doutes sur ces derniers

DES INSTRUMENTS A ARCHET. 107 points : il est prouvé aujourd’hui que Joseph Antoine Guarneri, fils légitime des époux conjoints Jean-Baptiste Guarneri et Angela Maria Locadella, naquit à Crémone le 8 juin 1683, et qu'il fut baptisé, le 11 du même mois, dans la paroisse de Saint-Donat, succursale de la cathédrale (1). |

Jean-Baptiste Guarneri, père de Joseph del Jesu, dont il est ici question, était frère d'André. Il paraît hors de doute qu'il était étranger à la fabrication des instruments, car on n'en connaît aucun signé de son nom. Il parait même que ses rapports avec les membres de sa famille n'étaient pas intimes, car ce ne fut ni chez Joseph ni chez Pierre Guarnerius que son fils apprit la lutherie, mais chez Antoine Stradivarius.

Joseph Guarnerius del Jesu a travaillé à Crémone depuis 1725 jusqu'en 1745. Ses premiers essais ne se font remarquer par aucun signe caractéristique d'originalité, si ce n’est unc certaine indifférence dans le choix des matériaux , dans les formes, qui sont variables, et dans le vernis. Quelques années plus tard on trouve des instruments faits avec soin : l’excellente qualité du bois des éclisses et du fond est pris sur maille ; le sapin de la table est du meilleur choix ; le vernis, d’une pâte fine, élastique, est de la plus belle teinte, et peut rivaliser avec

(1) Guarneri (Giuseppe Antonio) figlio de’ legittimi conjugi Giovanni Battista Guarneri ed Angela Maria Locadella nacque nella parocchia di San Donato aggregata alla cattedrale il giorno 8 Giugno 1683 e battezalo il giorno 11 del detto mese. —Libro di nati dall’ 1669 al 1692. G. — Dalla cattedrale di Cremona, li 19 settembre 1855. Signé : Fuselti Giulio

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celui de Stradivarius. Les instruments de cette époque sont de petit patron; leurs contours sont heureusement dessinés ; les voûtes, peu élevées, s’abaissent jusqu'aux filets par une courbe adoucie ; les parties intérieures sont en bon sapin. Une seule critique est- applicable à ces instruments, à savoir, que les épaisseurs, particulièrement au centre du fond, sont trop fortes ; défaut essentiel qui nuit à l’élasticité, à la liberté des vibrations, et conséquemment à l'éclat de la sonorité. Montés à la manière de l’époque où ils furent construits, ces instruments devaient manquer de puissance et de portée. Le caractère de l'originalité s’y fait remarquer, nonobstant les variations de formes auxquelles l'artiste s’abandonne encore. |

Dans la troisième époque de sa carrière, Joseph Guarnerius nous offre une variété dans les formes de ses instruments plus étonnante encore, tout en conservant néanmoins ce caractère d'originalité et d'indépendance où se révèle son génie. C’est dans cette même époque qu'ont été produits quelques instruments admirables d’un grand patron, faits d’un bois excellent pris sur maille, et dans les meilleures conditions possibles en ce qui concerne les voûtes et les épaisseurs. Un beau vernis, aussi remarquable par sa finesse et son élasticité que par son coloris, garantit ces excellents instruments, dont le mérite égale celui des plus beaux produits d'Antoine Stradivarius, après avoir subi les changements nécessaires pour les besoins de l'époque actuelle.

Tout à coup, immédiatement après cette époque glorieuse de sa carrière, Guarnerius se montre si inférieur

à lui-même dans les instruments sortis de ses mains, qu'il deviendrait méconnaissable si le cachet d’originalité qu'il a conservé jusqu'à ses derniers jours, dans certains détails, ne donnait la certitude que ces produits sont les siens. Pauvreté de bois, de travail, de vernis, voilà ce qui frappe l’œil des connaisseurs dans un certain nombre de violons, fruit dégénéré d’un grand talent déchu. Une semblable métamorphose serait inexplicable si la fin malheureuse de l'artiste, indiquée par la tradition, ne faisait connaître la cause d’un si grand et si déplorable changement. Les bruits répandus en Italie sur les infortunes auxquelles Guarnerius fut en butte dans ses dernières années sont vagues et contradictoires; mais, en les comparant, on reconnait avec certitude que la fin de ce luthier distingué n’a pas été celle d’un homme de bien. Le vieux Bergonzi, mort à Crémone en 1738, à l’âge de quatre-vingts ans, et qui était petit-fils de Charles, élève de Stradivarius, rapportait que Joseph Guarnerius del Jesu avait eu une existence peu régulière ; que, paresseux, négligent, il aimait le vin, les plaisirs, et que sa femme, née dans le Tyrol, n'avait pas trouvé le bonheur près de lui, quoiqu'elle l'eût souvent aidé dans ses travaux. Bergonzi ajoutait que Guarnerius avait été renfermé pendant plusieurs années dans une prison pour une cause maintenant inconnue, et qu'il y était mort en 1745. D'autres traditions ajoutent quelques détails à ces révélations : par exemple, on rapporte que la fille du geôlier lui procurait les bois qui lui étaient nécessaires, quelques misérables outils, et qu’elle travaillait avec lui. C'est à cette

époqye malheureuse qu’auraient été produits les instruments peu dignes du talent de l'artiste. Cette même fille les colportait et les vendait à vil prix pour lui procurer quelque soulagement dans sa misère. C'est elle aussi qui achetait, tantôt chez un luthier, tantôt chez un autre, le vernis dont il enduisait ses violons ; ce qui explique la variété de composition et de teintes qu’on remarque dans ces produits d’une époque désastreuse.

La réputation de Joseph Guarnerius ne s’est faite qu'après sa mort en Italie : elle a été beaucoup plus tardive en France. Je me souviens que dans ma jeunesse, tandis que le prix d’un beau Stradivarius était de cent louis, celui du meilleur Joseph Guarnerius ne s'élevait pas au-dessus de douze cents francs; mais plus tard on leur a reconnu des qualités de grande sonorité qui les ont fait rechercher, et qui ont fait élever le prix des violons de choix jusqu’à six mille francs. Parmi les meilleurs violons de ce grand maître on peut placer en première ligne celui dont Paganini jouait habituellement dans ses concerts, et qu'il a légué à la ville de Gênes, sa patrie; celui qui appartient au célèbre violoniste M. Alard, et celui que possède M. Leduc, amateur à Paris; enfin ceux de MM. Goding et Plawdens, de Londres. | | |

Quelques luthiers italiens ont imité la manière de Joseph Guarnerius, particulièrement Paul-Antoine Testore, de Milan, Charles-Ferdinand Landolfi, de la même ville, et Laurent Storioni, de Crémone; mais leurs produits ne sont classés que parmi les instruments de troisième ordre. | |

DES INSTRUMENTS A ARCHET. 141 Ici finit l’histoire de la lutherie crémonaise, dont les phases ont été si brillantes pendant près de deux siècles. Aujourd’hui, la ville de Crémone, dont l'illustration historique est due aux travaux de quelques artistes de cette profession, n'offre plus rien qui rappelle cette ancienne splendeur de l’art. A l'exception de quelques personnes d'élite, la population n’a pas même conservé le souvenir des Amati, de Stradivarius et de Guarnerius.

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