‹ Antoine Stradivari, luthier célèbre connu sous le nom de Stradivarius; précédé de recherches historiques et critiques sur l'origine et les transformations des instruments à archet et suivi d'analyses théoriques sur l'archet et sur François Tourte, auteur de ses derniers perfectionnementsChapitre 13 sur 15 · L’ARCHET · texte numérisé non relu

L’ARCHET

DE

L’archet, cette baguette magique à l’aide de laquelle le grand artiste nous émeut le cœur et l’imagination, ce talisman qui nous transporte hors du monde réel et nous fait éprouver les plus ineffables jouissances de l'idéal ; l’archet, comme toutes les créations de l’homme, a commencé par de timides essais ; ses premiers éléments ont été de légers bambous, de flexibles roseaux, courbés en arc et tendus par une mèche de crins grossièrement attachée aux deux extrémités. Des milliers d’années peut-être s’écoulèrent avant qu’on songeât à perfectionner cette construction primitive.

Les premières modifications importantes de l’archet paraissent appartenir à l'Arabie; car on,le voit représenté avec une hausse fixe parmi les ornements d’un recueil de poésies, dont le manuscrit, exécuté au temps des premiers califes, a appartenu à Langlès, conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque :

nationale de Paris, au commencement de ce siècle, et

a passé, après sa mort, dans la bibliothèque impériale de Vienne. Je possède un archet de ce genre, fait à Bagdad, en bois de cerisier, avec une tête où la mèche est retenue, et avec une hausse fixée dans une entaille à queue d’aronde de la baguette.

La figure d’instrument à archet, tirée d’un manuscrit du neuvième siècle par l’abbé Gerbert, et reproduite dans cet écrit, fait voir une disposition inverse de l’archet ; car c’est la tête qui a une élévation considérable, d'où part la mèche de crins, laquelle vient, en s’abaissant, s'attacher à la baguette même sous la main de l’exécutant. Des archets du même genre, et grossièrement extcutés, se voient dans quelques monuments du onzième siècle ; mais au siècle suivant, et surtout dans le treizième, des améliorations considérables y sont introduites : on voit à cette époque, dans les figures de quelques manuscrits et de certains monuments d'architecture, des archets dont la hausse est à la hauteur de la tête, et qui sont presque droits. Les archets des rebecs sont des arcs façonnés avec peu de soin; leur construction peut faire juger du peu d'habileté des ménétriers qui en faisaient usage. |

Dans le seizième siècle, l’archet commença à se perfectionner ; c'est alors qu'on voit la baguette, tantôt ronde. tantôt coupée à cinq pans, s’amincir en approchant de la tête, et cette même tête s'allonger démesurément. Dans le siècle suivant, l’art de jouer des instruments à archet se perfectionne ; on reconnaît la nécessité de modifier les degrés de tension du crin en raison de la mu- . sique qui doit être exécutée, et l’on satisfait ce besoin

par l'invention de la crémaillère, bande de métal posée sur la partie de la baguette où se fixe la hausse, et divisée en un certain nombre de dents. Une bride mobile, en fil de fer ou en laiton, attachée à la hausse, servait à l’accrochement de celle-ci à l’un des degrés de la crémaillère, ou plus haut ou plus bas, suivant la tension que l’exécutant voulait donner aux crins. A cette époque, la tête était toujours très-allongée et terminée en pointe qui se recourbait un peu en arrière. La baguette était toujours plus ou moins bombée. Tel était l’archet de Corelli et celui de Vivaldi. Ces deux maîtres, qui vivaient au commencement du dix-huitième siècle, n’avaient pas encore reconnu la nécessité de rendre la baguette flexible, parce qu'ils n'avaient point imaginé de colorer la musique par des nuances variées : ils ne connaissaient qu’une sorte d'effet de convention, lequel consistait à répéter une phrase piano après qu'on l'avait fait entendre forte.

Chose remarquable, la construction des instruments à archet était parvenue au plus haut point de perfection, tandis que l’archet était encore relativement à l’état rudimentaire. Plus varié dans son style que Corelli et Vivaldi, Tartini fit, vers 1730, d'heureuses améliorations dans cet agent duquel dépend la production des sons. Il en fit tailler de moins lourds dans des bois plus légers que ceux dont on avait fait usage jusqu’à lui ; il redressa la baguette, au lieu de la tenir bombée. fit raccourcir la tête, et fit faire des cannelures à la partie de la baguette qui est dans la main, afin d’empécher qu’elle ne tournât entre les doigts. Le violoniste

Woldemar, élève de Mestrino, qui se fit remarquer par ses bizarreries à la fin du siècle dernier et dans les premières années du dix-neuvième, avait recueilli une collection d’archets des anciens violonistes célèbres de l'Italie ; il a fait dessiner et graver ceux de Corelli, de Vivaldi, de Tartini, de Locatelli et de Pugnani, dans sa Méthode de violon qui n'eut point de succès, et qui est malheureusement aujourd’hui d’une rareté excessive. 11 est regrettable, sous ce rapport, que cette œuvre indigeste ait disparu du commerce ; car il n’était pas sans intérêt de comparer les améliorations progressives, mais lentes, de l’archet. Ce qui résulte de tous les renseignements qu’on peut recueillir sur ce sujet, c’est que l’on ne commença à s'occuper d’une manière sérieuse des perfectionnements de l’archet que vers le milieu du dixhuitième siècle.

Progression des améliorations successives des archets aux Xrle et xVille siècles.

[No 1. — Mersenne, 1620.

N° 2. — Kircher, 1640.

N° 3.— Castrovillari, 1660.

N° 4. — Bassani, 1680.

N° 5. — Corelli, 1700.

| N°6. — Tartini, 1740.

: No 7. — Cramer, 1770.

No 8. — Viotti, 1790.

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